CHAPITRE V
Prise de Cliiorera.
Notre navigation, à partir de ce point, futàl'ouest-sudouest et à l'ouest. Le 23 de mai, Martin tomba malade, à la grande joie de Braguibus qui le purgea onze fois en quatre jours. Le bon médecin voulait par la même occasion purger le capitaine et tout l'équipage, disant qu'il était bon de prendre quelquefois médecine pendant qu'on est en bonne sauté, pour la maladie à venir, de même qu'il est bon de boire frais en été pour la soif à venir. De quoi le capitaine courroucé lui dit :
« Si vous me poursuivez encore avec vos drogues, je vous ferai tenir sous boucle pendant huit jours au fin fond de la cale, où il n'y a ni lumière ni air, et où croupit la sentine qui est l'eau puante du navire.
— J'aimerais mieux, dit Braguibus, me trouver dans quelque plaisant verger de la Touraine, à l'ombre d'un hêtre, patulœ recubans sub termine fagi, et tressant des couronnes de roses et de violettes au son des violons, musettes et rebecs.
— Vertu-Dieu! s'écria Florin, ne pouvant se retenir de rire, vous êtes, maître Braguibus, aussi bon homme qu'il y ait au monde ; mais vous êtes le fou le plus enragé que j'aie vu sur terre et sur mer, depuis que je sais distinguer l'étrave de l'étambot. Pourtant n'abusez point de votre médecine, car nous aurons prochainement besoin de l'aide et des forces de tous les compagnons pour une certaine entreprise; et après, vous aurez assez d'ouvrage, s'il est vrai que les balles des canons et des arquebuses sont malsaines.
— Oh ! dit Braguibus, durœ concoctionis ! elles sont de digestion lourde et difficile.
— Eh bien, dit Jean Florin, préparez-vous à panser ceux qui auront eu des démêlés avec elles. La chose ne tardera guère. »
En effet, huit jours après, vers le soir, le capitaine réunit tous les officiers sur le château-gaillard d'arrière.
« Mes amis, dit-il. vous savez, par le point que nous avons fait, que nous nous trouvons sous le tropique à environ 55 degrés de longitude. C'est tout près des îles de Bahama, et particulièrement de la grande île où les Espagnols ont fondé la ville de la Havane; près de cette ville de la Havane, dans ladite île de Cuba, est la ville de Chiorera1, belle ville et fort riche. J'ai délibéré de l'assaillir et d'y lever des tailles et des rançons au nom du roi de France. »
Tout le monde écoutait ébahi. Pour ma part, je ne comprenais pas comment maître Jean Florin comptait prendre cette grosse ville de Chiorera, défendue par tant d'Espagnols, gens fiers et guerriers, avec notre seul navire et notre petite troupe de compagnons. Le capitaine nous