Cinquième
hommes A la nuit, quand il jugera le moment convenable, il nous fera un signal : ce sera en tirant un passe-volant. Alors il marchera sur la ville d'un côté, ayant été rejoint par la grande barque et trente hommes sous Chamouillac. Nous-mêmes entrerons dans le port, et avec la pinasse nous débarquerons cent hommes. Le navire restera sous la garde d'Antoine Vasseur et des autres. Ainsi, tenez-vous prêts. Demain, vous endosserez vos armes, ceux qui en ont, comme cuirasses, brigantines et morions, et vous chargerez soigneusement vos arquebuses de pondre fraîche. Je donne pour mot du guet Dieppe, et pour cri, France et saint Denis, afin de répondre au saint Jacques et Espagne de nos galants. »
Cette nuit et le jour suivant nous courûmes à ouest-sudouest jusqu'en vue de terre, où nous restâmes sous voile, sans nous approcher, attendant le coucher du soleil. Enfin il disparut de l'horizon, et aussitôt nous approchâmes rapidement, assez près pour débarquer au premier quart de nuit Miguel et dix compagnons. Le capitaine fit alors éteindre tous les feux, ferler les voiles, mettre le heaume à tribord, et le navire remonta doucement le long de la côte, jusqu'à un tournant où nous aperçûmes très-bien, environ à une demi-lieue de nous, quelques lumières.
« C'est Chiorera, nous dit le capitaine; mes amis, préparez-vous. Vous voyez qu'ils ne se défient pas; il n'y a dans le port aucun navire. Nous les surprendrons. »
En ce moment, nous vîmes à tribord une lumière, comme d'une étoile qui tombe.
« Alerte ! dit le capitaine. C'est le passe-volant de Miguel. Aux barques, monsieur de Chamouillac, descendez par tribord ; nous descendrons par bâbord. Maître Vasseur, vous pouvez approcher de terre à un demi-trait de canon en toute assurance; il y a du fond bien amplement. Vous jetterez quelques migraines et pots à feu pour vous éclairer, et si vous les voyez s'assembler en nombre sur le port, ne leur épargnez pas les coups de canon. Mes amis, je vous enjoins
d'observer le silence. Allons à eux pour le service du roi. Je ne doute pas que vous choquerez rudement sur eux aussitôt que vous les verrez; au surplus, le premier qui reculera je lui fendrai la tête avec mon coutelas. Oignon, descendez avec moi. Mauclerc, vous irez avec M. de Cliamouillac pour piloter sa barque. Hâtons-nous.
— Si la faculté de Montpellier me voyait, dit Braguibus, avec ce morion et cette pertuisane, elle serait épouvantée. Je voudrais avoir une chandelle et un miroir cristallin pour me voir. Il me semble qu'Hector ne devait pas être plus épouvantable que moi à la bataille de Troie.
— Allez par ici, mon ami, dit Chamouillac, et retenez votre langue jusqu'à ce que nous soyons sur eux et que le trac soit commencé. Il vous sera loisible alors de vous écrier aussi horriblement que vous voudrez.
— Si, dit Braguibus, il ne s'agit que de crier et de braire, je ferai rage. Pour crier, je serai le plus vaillant du monde, voire plus vaillant que Stentor qui avait une si belle voix.
— Descendez, bavard enragé, dit Cliamouillac en le poussant vers l'échelle, descendez.
— Frère Nicolas, dit Braguibus d'une voix dolente en enjambant les bastingages, vous trouverez au fond de mon coffre quinze écus pour faire dire des messes si je suis occis. Monsieur Martin, mon ami, tenez-moi ma pertuisane pendant que je descends, elle m'embarrasse fort ; vous me devez bien cela pourlaguérison que j'ai faite sur vous. Je vous en prie, ne la tenez pas ainsi la pointe en bas; vous me blesserez, mon ami, et que deviendriez-vous si je n'étais plus ici pour vous guérir? »
Pendant que Braguibus se lamentait ainsi, nous avions tous fini par descendre. Je partis au premier voyage de la pinasse, avec quinze hommes, sous le commandement de Crignon, environ vers le deuxième quart. Nous primes terre sans bruit. La pinasse repartit pour faire un second voyage. Au bout d'une heure nous étions cent réunis sur la plage, qui l'arquebuse sur l'épaule, qui la pique ou la pertuisane
Brajjuibus enjamba les bastingages.
au poing, tous l'épéè ou le coutelas au côté. Tout dormait dans la ville. A cinquante pas de nous était une grande maison en pierre à haut appareil et le toit fait de roseaux. En face étaient quelques cabanes de bois. Au fond de la rue on voyait très bien l'église sur une place ; la lune y donnait et la faisait paraître tonte blanche.
« Les arquebusiers, allumez les mèches, » dit à voix basse le capitaine en passant devant nous.
Jacques l'Écossais produisit un boutefeu auquel chacun vint allumer sa mèche. Il venait de souffler et de compasser la mienne et d'ouvrir le bassinet, quand j'entendis le bruit de deux coups d'arquebuse derrière l'église, puis tout de suite une dizaine d'autres et une grande clameur. Chamouillac et Miguel entraient en même temps dans la ville du côté de la terre.
« Sus! s'écria Jean Florin en brandissant son coutelas. Sus! compagnons! A l'abordage ! Maître Oignon, courez à tribord! Mettez le heaume sur l'église! Les bàbordais, venez avec moi : suivez bien mon sillage ! Vive le Roi de France ! Dieppe! Dieppe! Saint-Denis et France! »
Nous courions derrière Oignon, criant tous :
« Ville gagnée au roi de France ! Dieppe ! Saint-Denis et France! »
En un instant nous étions sur la place de l'église. Passant la porte d'une maison, j'en vis sortir un grand Espagnol tout nu en chemise tenant une rondache de la main gauche, et de la droite une longue rapière. Je tirai sur lui, mais il ne fut pas atteint et rentra précipitamment. Jetant mon arquebuse, je courus derrière lui l'épée au poing , et poussant la porte qu'il s'efforçait de fermer à clef, ce qu'il ne put tant la serrure était rouillée, j'entrai dans une salle où il venait d'allumer une chandelle. Comme j'entrais dans la salle, il sortait à l'opposé en passant par la fenêtre. Je ressortis alors sur la place, où, parmi les arquebusades, on entendait le bruit des pertuisanes et des demi-piques et le cliquetis des épées. On voyait les Espagnols, la plupart nus en chemise,
ou n'ayant que les chausses, ou ayant jeté sur leurs épaulesun saye ou une robe à cagoule qu'ils appellent caban, se défendre galamment à grandes estocades et à belles entailles. Ils criaient :
« Saint Jacques! Saint Jacques et Espagne! » Ajoutant toutes sortes de vilenies, nous appelant : « Cubardes! Ladrones! Couards, larrons, va-nu-pieds! iv et autres gentillesses.
Un de ces Espagnols, contrefaisant du bravache en sa démarche, encourageait les autres, criant :
«En avant, chevaliers! Allons à eux! Ils sont petite troupe de couards!
— Hombre! m'écriai-je courroucé. Attendez-moi ici ; vous allez voir si nous sommes couards. »
Je croisai l'épée avec lui, et comme il baissait la main pour me donner d'un estoc au travers du ventre, je démarchai du pied droit, je lui saisis le poignet, et avant qu'il eût pu se dégager, je lui frappai un si grand coup de pommeau sur le visage, lui abîmant un œil et lui ébranlant la mâchoire avec perte insigne de plusieurs dents, qu'il demeura tout étourdi et lâcha son épée.
« Rendez-vous, monsieur, lui dis-je en lui portant la pointe à la gorge. Rendez-vous! Je vous prends à rançon.
— Seîior, répondit l'Espagnol en bredouillant par suite du coup que je lui avais donné, il n'y a point de déshonneur à subir les fortunes et malchances delà guerre. Je me rends et je vous offre pour rançon cent bons Indiens1.
— Que voulez-vous (pie je fasse de cent Indiens bons ou mauvais? lui dis-je. J'aimerais mieux cent écus ou cent piastres.
— Senor, me dit l'Espagnol, les bons Indiens sont monnaie courante et ils sont d'un grand profit.
— Possible pour vous, sur vos terres, où vous les faites besogner, lui dis-je. Mais ils ne peuvent labourer le tillac
1. Indiens soumis et réduits en esclavage dont les Espagnols se servaient dans leurs transactions comme d'argent (Bernai Diaz del Caslillo).
de mon navire. Or çà, dépêchons. Si vous n'avez pas de meilleure rançon, je vais vous couper la gorge.
— Senor, bredouilla l'Espagnol, je vous donnerai cent écus. J'y engage ma parole de caballero ; je suis hidalgo de Huelva. adelaniado de cette ville de Chiorera où nous nous trouvons pour mon malheur, et l'on m'appelle Don Pedro Gonzalo de las Garrobillas. C'est vous dire que vous êtes assuré de vos cent écus comme si vous les teniez.
— Monsieur Don Pedro Gonzalo de las Garrobillas, lui répondis-je, j'aimerais mieux les tenir. En attendant, je vous remets aux mains de ce matelot ici, Guillaume Cassemiche, et je vais à mes besognes. Guillaume, ajoutai-je, s'il veut fuir, cassez-lui la tète d'un coup d'arquebuse.
— Je n'y faillirai point, maître, dit Guillaume en lui mettant la main au collet du caban. Je tiens bien ce que je. tiens. »
Cependant les Espagnols cessaient de résister. Plusieurs étaient tués ou pris. Beaucoup s'enfuyaient du côté de la campagne, poursuivis par les nôtres. Parmi les poursuivants on voyait Braguibus, le morion de travers sur la tête, et s' escrimant de sa pertuisane au grand danger de ceux qui l'approchaient, car il n'y regardait pas autrement et frappait sur les murs, sur les arbres, sur les pierres, s'écriant en grande fureur :
« A mort, ribauds! A sac, à mort! Vive le roi de France ! »
En ce moment fut ouïe la voix du capitaine Jean Florin, criant bien clairement :
« Ds sont à nous! Espagnols, bas les armes! Cessez, caballeros, toute résistance est inutile ! Mes amis, bon quartier. Ne leur faites plus rien. Ds se rendent à nous. »
Mais il y eut encore nouveau tumulte, car, pendant que les Espagnols se rendaient à merci, on vit un des leurs se colletant avec maître Etienne Picot qui ne voulait pas le lâcher, et il y eut entre eux deux une bien gracieuse escarmouche de coups de poings.
« Haro ! criait maître Picot. Haro ! main-forte ! Aidez-moi à le tenir et à le conduire sous boucle !
— Senores, criait l'Espagnol, je vous prends à témoins que je me rends et que cet homme ici me fait violence et me charge de coups, quoique j'aie capitulé.
— Il ment, criait Picot ; il ment scandaleusement. Il m'a déchiré ma robe d'une estocade et ne veut pas la payer. Une robe toute neuve, messieurs, en serge d'Elbeuf des plus fines ! Vous apprécierez le dommage. Il y a un accroc notable. Ah ! méchant, je vous apprendrai à déchirer les robes des alloués, et nous verrons ce qu'il vous en coûtera. Il y a des juges à Rouen. Tenez-le bien. Or çà, verbalisons. »
Jean Florin apaisa le débat en mettant l'Espagnol- parmi les prisonniers. Cependant Braguibus, revenu de sa fureur, nous regardait tous d'un air ébahi. Jean Florin lui dit alors:
« Monsieur le médecin, laissez là cette pertuisane et ce morion dont vous n'avez plus que faire, et allez voir les blessés, qui ont grand besoin de vous. Vous panserez indifféremment Espagnols et Français. Au surplus, frère Nicolas, qui vous accompagne pour confesser les mourants, vous instruira de ce qu'il faudra faire. Messieurs les Espagnols, retirons-nous dans cette maison, où nous réglerons ensemble les tailles que je viens lever au nom du roi de France, comme il y paraîtra bien par les pièces que produira maître Picot, mon procureur. Où est votre corrégidor?
— Senor; dit la voix de Miguel, il est mort. Je l'ai tué, vengeant ainsi mon honneur.
— Où est Vadelantado? dit le capitaine sans s'émouvoir.
— Présent ici, dit mon prisonnier.
— Où est le curé'?
— Il est allé distribuer les secours de la religion en compagnie du fraih français, dit un Espagnol.
— Allez le quérir, dit Florin. Messieurs, pendant que je
vais traiter du butin avec M. l'adelantado, je vous laisse lepillage. Faites vite, car je n'arrêterai guère. »
En ce moment, le jour se levait. Pendant que les compagnons entassaient dans les barques les coffres, meubles et bardes qu'ils trouvaient dans les maisons, tout à coup nous entendîmes sonner le tocsin, et la Pensée tira un coup de canon.
« Alarme, les compagnons! alarme, mes amis! » cria. Jean Florin sortant de la maison le coutelas au poing.
Il tenait un prisonnier par le collet.
« C'est une trahison, reprit le capitaine, c'est une perfidie très-insigne. Vous faites sonner le tocsin et vous nous faites assaillir pendant que nous tenons colloque ensemble, mais vous n'en serez pas les bons marchands. Je vais faire bouter le feu aux quatre coins de votre ville et à l'église premièrement. Crignon, allez-y promptement, et boutez le feu comme je vous dis.
— Senor, dit l'Espagnol en courroux, c'est mal fait à vous d'incendier le temple de Dieu.
— Traître malheureux ! lui répondit Florin le regardant de travers, les traîtres comme vous n'ont point besoin de temple. Boutez, Crignon, boutez hardiment. Les amis du traître Bourbon, et ceux qui font sonner le tocsin et assaillir les gens pendant qu'on parle avec eux en toute confiance, n'ont que faire d'une église. J'en ferai bâtir â mes frais une plus belle que la vôtre dans mon pays de Normandie. Oui, j'en fais vœu au grand saint Jacques de Dieppe. Vous, si vous ne m'avez pas remis avant une demi-heure les sommes que vous avez consenties, je vous ferai pendre sans miséricorde à la grande vergue de ce mien navire que vousvoyez. »
L'Espagnol partit sous bonne garde pour aller rassembler les sommes que notre capitaine lui avait imposées. Nous, nous achevâmes le pillage, boutant le feu aux maisons, après que nous les avions scrutées et vidées de tout ce qui était bon à prendre. Toutefois, à la requête de frère Nicolas,
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l'église fut épargnée ; mais, comme nous nous embarquions et que la Pensée hàlait ses ancres, en entretenant la canonnade contre plusieurs barques des Indiens qui venaient nous assaillir par le conseil de ces traîtres Espagnols, nous vîmes que le feu gagnait, et quand la Pensée prit le large, remorquant un brigantin que nous avions trouvé dans le port, l'église brûlait avec tout le reste.
Après midi, le capitaine fit réunir tous les compagnons pour leur parler.
« Mes amis, dit-il, ce matin j'ai fait un vœu de bâtir une belle église à monseigneur saint Jacques de Dieppe, à mes frais. Ce vœu sera écrit au livre de bord par M. de Gonneville, élève-pilote. Je suis satisfait de votre conduite. Vous vous êtes vaillamment comportés.
— Nul, dit Chamouillac, autant que ce galant Braguibus, qui avec le bois de sa pertuisane a fait autant de prouesses contre les Espagnols que Maugis, ermite, en fit jadis contre les Sarrazins avec son bourdon. Que saint Treignan me descousse si je n'en écris pas quelque chose au roi.
— Comment, monsieur de Chamouillac, vous écrirez au roi? dit Florin.
— Environ à lui-même, dit fièrement le Gascon. J'écris a M"° d'Estissac, qui en parlera à la reine, qui ne manquera pas d'en informer le roi. Soyez assuré, à tout événement, que nos prouesses seront connues en Gascogne fort avantageusement. Je les décrirai moi-même à Chamouillac, à Cahuzac, à Estissac et autres lieux fameux, et j'y mettrai les louanges que nous méritons. Je n'y faillirai point.
— Je n'en doute pas, monsieur de Chamouillac, dit Jean Florin en souriant. Je suis sûr que vous nous louangerez dignement; vous êtes apte à le faire. Je vous laisse maintenant pour dresser avec maître Picot l'inventaire du butin, afin d'y prélever le quint du roi, la part du bourgeois du navire et celles des compagnons. Frère Nicolas, maître Mauclerc, et vous, Jacques, venez çà, pour être témoins, afin
que l'état soit en bonne forme, et que personne ne puisse soupçonner que rien a été détourné. »
Le capitaine se rendit dans sa chambre avec Picot et les témoins qu'il avait convoqués. Vasseur veillait au timon. Je restai en compagnie de Chamouillac, de Grignon, de Braguibus et de Martin l'Allemand. Miguel avait été se coucher dans sa caïute, car personne ne lui parlait à cause de la laide trahison qu'il avait faite aux siens. Au surplus, il avait déclaré qu'ayant vengé son honneur, comme il disait, il irait à notre retour à Rome devant le saint père, et se ferait moine après pour faire pénitence sa vie durant. « Mais de semblables pénitents, disait frère Leboucher, il n'en fallait point, et dans l'ordre de saint François personne n'eût toléré ce vilain traître et méchant meurtrier. »
Parmi le butin s'étaient trouvées quelquespipes de très-bon vin, que les Espagnols de Chiorera se disposaient justement à envoyer à ceux de la Nouvelle-Espagne, où leur armée venait de conquérir les Etats de l'empereur Montezuma et de son successeur Guatimouz; car c'est dans l'île de Cuba que viennent s'avitailler les capitaines du roi catholique qui guerroient sur le continent. Nous rachetâmes une demipipe au capitaine Jean Florin, et il nous bailla congé d'en boire. Crignon alladonc en tirer deux pichets, et nousétant assis près du pont de eaillebotte, nous commençâmes à tirer au chevrotin et à festoyer, buvant d'autant les uns à la santé des autres, après avoir toutefois bu à celle du roi de France notre sire, de M. le vicomte de Dieppe, bourgeois de notre navire, et du grand sénéchal de Brézé, gouverneur de Normandie. Cependant que nous devisions joyeusement, Chamouillac tira un paquet de dessous sa cape, et produisit un jeu de cartes qu'il étala devant nous.
« Or çà, messieurs, dit-il, vous semble-t-il pas que nous n'avons joué aux cartes ou aux dés depuis cent ans au moins? Cap de Saint-Arnaud! connaissez-vous rien de plus galant que le joli jeu de passe-dix, et si les cartes vous déplaisent, voici des tarots.
— Rien, rien, dit Crignon. Rentrez vos cartes et vos tarots, notre ami. Il pourrait vous en cuire, et vingt-cinq coups de garcette sont vite donnés.
— Parla mort! dit Chamouillac en pâlissant, qui donc donnerait des coups de garcette à un gentilhomme?
— Monsieur, dit Crignon, à bord du navire de maître Jean Florin il n'y a gentilhomme qui tienne. Il y a la règle qui interdit de jouer aux cartes ou aux dés, et si le premier gentilhomme de France, voire Monseigneur le Connétable, •désobéissait à la règle, avec le capitaine que nous avons, il .tâterait de la garcette comme le dernier compagnon.
— Monsieur le pilote, dit Martin qui ne parlait guère, rmais faisait rage de humer, vous expliquez très-bien. On doit toujours obéir au commandement. Toutefois ne pourrions-nous en cachette remuer un peu les dés à la lansquenette? Nous avons la bourse bien garnie, sans parler de M. de Gonneville ici qui a un trésor.
— Comment savez-vous que j'ai un trésor? m'écriai-je -ébahi? Qui vous en a informé?
— M. le docteur Rraguibus m'en a informé, répondit Martin en riant lourdement. Avez-vous peur que je vous
i le vole? Nous ne sommes pas des voleurs ici. »
Crignon regarda de travers Braguibus, qui baissa la tôte- . d'un air penaud.
« Bon, dit le brave pilote, que M. de Gonneville ait un trésor ou non, il est interdit de jouer, et vous ne jouerez pas. Pour ceux qui ont la langue trop longue et pour ceux qui ont l'oreille trop curieuse, je ne leur dis rien aujourd'hui; mais ils s'en repentiront.
— Dondaine, ils s'en repentiront, dondon, chanta l'Allemand en se levant. Je ne vous ai pas demandé vos secrets. Je vous donne le bonjour. »
Il s'en alla en regardant Crignon d'un air haineux.
« Vous l'avez fâché, dis-je au pilote. Que vous importe •qu'il ait entendu parler de mon trésor? Il n'en connaît pas ia place.
— Non, dit Crignon, mais il pourrait avoir envie de l'apprendre. Dorénavant, je veillerai sur lui. Il était de la troupe de George de Frondsberg, et ces amis du traître Bourbon ne me disent rien qui vaille. Qu'en pensez-vous, Chamouillae?
— Je pense, dit Chamouillae, que s'il avait quelque méchant dessein, mon bras le réduirait en poudre. Messieurs, à la santé de M"c d'Eslissae ! »
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Le docteur leur administra qnclques réconfortants.