Le Culfstream
Havane qui venait d'être fondée, et qui s'appelait alors San Gristobal, et la ville de Chiorera. Naviguant vers ouest-sudouest, ils eurent connaissance d'abord d'un cap qu'ils appelèrent cap Cotoche, faisant partie d'une terre que les Indiens appellent Yucatan. Ils s'en croient premiers découvreurs, mais, comme nous le dit très-bien maître Jean Florin, les Français y allèrent avant eux, comme en témoignent nos cartes marines sur lesquelles est écrit Yucatanes, sive Nova Gallia. Toujours est-il que du cap Cotoche les Espagnols allèrent à Campêche, ayant pour pilote Antoine de Alaminos. De là ils furent à la Floride, qui est séparée de la Grande Bahama par le canal de Bahama où nous croisions présentement. De la Floride ils revinrent au sud, et entre le Yucatan et la Floride ils découvrirent une terre où les Indiens étaient policés, bâtissant des maisons de pierre, labourant, semant et récoltant, et possédant telles richesses en or, argent et perles, qu'en quelques jours les Espagnols gagnèrentd'eux quatorze mille piastres, c'est-à-dire soixante et dix mille livres tournois. Bevenus à Cuba, ils s'assemblèrent avec une troupe d'aventuriers, sous le commandement du sieur Fernand Cortez, gentilhomme de l'Estramadure en Espagne, qui fut fait depuis marquis del Valle et élevé à de grandes dignités. En ce temps il était pauvre hidalgo de Medellin en Estramadure, fils de Martin Cortez de Monroy et de Catalina Pizarro Altamirano, et il était à Cuba pour gagner, comme fonttouscesgueux d'Espagne, qui n'ont que la cape etl'épée. Le ÎO0 de février de l'année 1519, ce Cortez . partit de Cuba avec cinq cent huit soldats et cent neuf matelots. Ils n'avaient pour artilleries et bâtons à feu que quatre fauconneaux et treize arquebuses ou escopettes, comme ils les nomment, et leur cavalerie était en tout de seize chevaux. Ils débarquèrent le 12° de mars à l'entrée de la rivière de Grijalva dans le pays de Tabasco, où ils commencèrent à guerroyer contre les Indiens. Après plusieurs fortunes de guerre, ils fondèrent au nord de Tabasco, autour d'un beau port, une ville qu'ils appelèrent Villa Bica
de Vera Cruz, c'est autant dire comme ville riche de la vraie croix. Là ils délibérèrent de faire la guerre au grand seigneur du Mexique1, l'empereur Montezuma,et d'assaillir sa grande ville de Mexico. Aucuns disent que le sieur Cortez fit secrètement échouer et brûler ses navires pour ôler à ses soudards tout espoir de retour ; mais, comme nous l'avons appris plus tard, il le fit par le conseil de ses capitaines et prudhommes, pour pouvoir disposer de ses cent neuf matelots qui lui étaient d'un plus grand secours devant Mexico que sur la côte, et aussi pour avoir les ferrures et les agrès : il s'en servit après pour construire des galères sur le lac de Mexico, sans l'aide desquelles il n'aurait pas pu prendre la ville.
A Mexico, le grand seigneur Montezuma fit bon accueil ■etgrande chère aux Espagnols. Mais ceux qui logeaient dans son palais l'assaillirent traîtreusement, le retinrent sous boucle, et mirent à sac son hôtel, ce qui mut une sédition horrible et une guerre félonne entre eux et les Indiens. Cependantque Cortez rançonnait vilainement Montezuma, à quoi les Espagnols gagnèrent pour plus de dix millions d'écus d'or, vint un autre aventurier, le sieur Narvaez, qui flairait cette riche proie et la voulait pour lui seul. Mais Cortez marcha contre lui, le défit, et prit dans sa troupe ses soudards, ainsi que la flotte qui se rendit à lui. Ainsi renforcé, il retourna dans Mexico, mais il y fut assailli par les Indiens •et chassé de la ville après un combat très-horrible où périt plus de la moitié des Espagnols. Montezuma, que les Espagnols contraignaient de parler aux Indiens pour les apaiser, fut blessé de pierres et de flèches si fort qu'il mourut là. Les Espagnols se recueillirent à Tezcuco, qui est sur le lac à l'opposé de Mexico. Ils y furent avitaillés d'hommes et d'artillerie, et beaucoup de seigneurs des Indiens, qu'ils appellent Caciques, se mirent à leur commandement. Ils retournèrent alors assaillir Mexico où les Indiens avaient fait un
1. Les Espagnols du temps donnent toujours à Montezuma, ou, pour l'appeler de «on nom aztèque, « Moteuch Zuma », le titre de gran senor.
autre empereur nommé Guatimouz, et après un siège trèspérilleux et de grandes tueries de part et d'autre, qui durèrent quatre-vingt-treize jours, finalement ils s'emparèrent, au nom de Sa Majesté Catholique l'empereur Charles-Quint, de Guatimouz et de Mexico. Il s'y trouva tant d'or et d'autres trésors qu'on ne saurait dire. Depuis ce temps ils exercent toutes sortes de cruautés sur ces Indiens, pensant bien plus à les faire esclaves et à leur prendre leur or qu'à les amener à notre foi par bon gouvernement, comme ils le devraient.
Le samedi 44e, croisant au large, comme j'étais de quart, j'entendis vers l'heure de vêpres, la vigie crier :
« Épave à l'arrière, tribord à nous! »
Et tout de suite après, le capitaine ordonna de virer de bord, puis de mettre la petite barque à la mer. Environ demi-heure après, nous vîmes distinctement l'épave remorquée par notre barque.
« C'est un pétrin ! s'écria, le premier, Braguibus. C'est un grand pétrin qui flotte sur l'eau!
— Eh non! ditChamouillac. C'est, cap de saint Arnaud! une auge à porcs ; nous en avons de tout à fait semblables en Gascogne.
— Vous errez l'un et l'autre, dit Crignon en souriant. C'est une barque d'Indiens.
— Hé, hé, disait Mauclerc en se frottant les mains, nous avons connaissance d'eux. Voici qui commence bien. Nous allons savoir du nouveau.
— Monsieur de Gonneville, dit joyeusement le capitaine, voyez des gens peut-être de votre parenté, puisque feu M. votre père ramena en Normandie le fils d'un roi des Indes et le maria à M"e votre sœur après l'avoir fait instruire dans notre religion. »
La barque étant plus près, nous vîmes qu'elle remorquait une manière de vaisseau creusé dans le tronc d'un grand arbre, et ressemblant vraiment assez à une auge ou à un grand pétrin. Dans la barque étaient étendus les corps de
deux hommes : la couleur de leur visage était brune, tirant sur le rouge; leurs bras et leurs jambes étaient nus. Ils étaient vêtus d'un hoqueton tout déchiré, plus une toile qui leur partait de la ceinture passant entre les jambes. Ils portaient les cheveux longs coupés carrés sur le front. Au cou était un collier avec une pierre verte. Dans leur auge on voyait leurs armes et bâtons, deux rondelles peintes qui leur servaient de boucliers, des pieux avec une pierre aiguisée au bout dont ils usent comme de lances, et deux arcs avec leurs flèches dans une boîte d'écorce. Quand notre barque fut contre bord, le capitaine fit d'abord élinguer les deux Indiens, pour l'impatience où il était de les voir, et après notre barque et leur auge ou pétrin.
« Monsieur Braguibus, dit le capitaine quand les Indiens furent posés gisants sur le gaillard d'arrière, c'est le moment de faire voir votre science. Ces deux hommes sont quasiment morts. Pensez-vous qu'on puisse les guérir?
— Capitaine, dit Braguibus après qu'il eut examiné les Indiens pendant un instant, ils sont tombés de faim. Dans une heure ils seront ragaillardis. Faites-moi bailler un peu de vin et autant de soupe : j'en fais mon affaire.
— Ah ! mon ami, dit frère Nicolas, jamais vous ne m'avez donné remède semblable, et je l'eusse bien préféré à ceux que j'ai eus de vous.
— C'est, dit Braguibus en enveloppant très-adroitement les Indiens d'une laine qu'il avait fait quérir, c'est que vous n'avez jamais été patient d'une maladie semblable. Vous êtes, frère Nicolas, d'une complexion sujette aux échauffements et aux humeurs du foie : il faut donc vous purger et rafraîchir. Mais toute la maladie de ces Indiens est qu'ils n'ont depuis longtemps bu ni mangé. Il faut donc les abreuver et les nourrir. Donnez ce pot, mon ami. Versez de cette bouteille, ainsi. Vous le faites fort bien. Oh! mon ami, que vous versez bien ! Si vous avalez aussi bien que vous versez, je ne doute pas que vous ne soyez au nombre des meilleurs buveurs du monde.
— Notre maître, dit Jean Gilles, il me semble qu'ils remuent un peu.
— Il vous semble bien, mon ami, dit Braguibus. Apportez un peu ce réchaud, que je chauffe cette décoction. Approchez, mon ami. Capitaine, voyez comme ils ouvrent les yeux. Bon. Celui-ci éternue. Par sainte Badegonde de Tours ! il est guéri et l'autre ne tardera pas. Le reste est affaire au cuisinier; ils ont plus besoin du ftmgon1 que de la chambre de pharmacie. Messieurs, je vous les quitte. Us sont bien gaillards : je n'en fais jamais d'autres. y>
Sitôt que les Indiens commencèrent à parler, le capitaine les interrogea lui-même, car il savait leur langage et il ne lui fallait point de truchement. Us parlèrent ainsi quelque temps, et soudainement le capitaine, parlant à nous en grande allégresse, s'écria :
« Mes amis , notre fortune est gagnée ! Je veux que d'ici deux mois le plus petit de nos compagnons soit aussi riche que les plus gros bourgeois de Caen ou de Baveux ! Antoine Vasseur, mon compère, faites défoncer une pipe de ce bon vin. Je veux vous régaler tous. Avant deux mois, le trésor des grands seigneurs de Mexico sera nôtre. Avant deux mois, le quint que le sieur Cortez envoie à Sa Majesté Catholique sera au roi de France, et le reste a nous, mes amis!
— Vive le roi de France! crièrent tous les compagnons en jetant leurs bonnets en l'air. Vive le capitaine Jean Florin !
— Ho, hisse ! cria maître Vasseur aux matelots qui élinguaient la pipe de vin.
— Ho, hisse! répondaient les matelots pour élinguer ensemble.
— Mes amis, dit le capitaine, je suis si content, que je vous donne congé de faire votre fête à discrétion. Nous les tenons , par saint Jacques! Nous tenons plus d'or sous nos canons qu'on n'en vit en Normandie depuis notre premier duc Bol- Ion. Or çà, or çà, cambusier, chauffez le fougon. Produisez