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Cuisine à bord des navires

LES PILOTES D'ANGO. lli

nos derniers jambons et notre meilleur lard ; n'épargnez rien. Le capitaine Jean Florin régale les compagnons de la Pensée!

— Vive le roi! s'écria Braguibus. C'est bravement parlé! Voilà comme j'entends la marine ! »

Aussitôt, flacons furent dégainés à tas, et la bataille commença contre les jambons, à grand renfort de moutarde. Cependant nous regardions curieusement les Indiens, desquels l'un avait au front une marque en forme d'un V. Nous voyant ébahis de cette marque, il nous dit en mauvais jargon espagnol :

« Buenos Indios. Malinche. Gran senor.

— Il veut, dit Florin, vous faire entendre que cette marque lui a été stigmatisée par le grand seigneur Malinche : c'est ainsi qu'ils appellent le sieur Cortez. La coutume des Espagnols est de marquer au fer rouge leurs bons Indiens, comme nous faisons aux porcs chez nous.

— Voire, dit frère Nicolas, on ne doit pas ainsi traiter môme des païens ; car, si par aventure on peut les amener à notre foi, ils seront marqués comme bêtes leur vie durant, ce qui est une indignité insupportable pour des chrétiens. Êtes-vous chrétien, mon ami? Connaissez-vous cette croix?

— Christianos, si, christianos » , dirent ensemble les Indiens en baisant leurs pouces en croix.

Frère Nicolas, pleurant à chaudes larmes, alla les embrasser. Nous étions tous indignés de la barbarie de ces Espagnols.

« Ils ont été, nous dit le capitaine Florin , si maltraités par leurs maîtres, qu'ils ont voulu s'enfuir dans la barque où nous les avons trouvés. Il y a maintenant onze jours qu'ils sont partis de la Vera-Cruz1, et les vivres leur font défaut depuis cinq jours. Or, sachez ce qu'ils m'ont appris. Le jour qu'ils se sont enfuis se trouvaient à la Vera-Cruz deux navires qu'on chargeait en partance pour l'Espagne. Et savez-vous,

4. Les navires d'Alonzo de Avila et d'Antonio de Quinones étaient partis le 20 décembre 1525.

mes amis, quel chargement on mettait dans ces navires? Tout or, tout perles, tout pierres précieuses!

— Où sont-ils? s'écria Picot. Ne perdons pas de temps. Mettons le heaume sur eux. C'est assez musé à la moutarde. Qu'on cargue toutes nos voiles, garde qu'ils n'échappent.

— Ils n'échapperont pas, dit le capitaine. Je me réjouis de vous voir en si bonne disposition et si vive allégresse. Mais que direz-vous quand vous verrez toutes les richesses dont ces navires espagnols sont chargés? Ces Indiens m'informent qu'il y a quatre-vingt-huit mille royaux castillans en lingots d'or1 et plusieurs boisseaux de pierres vertes que les Indiens appellent chalchihuis, et qu'ils considèrent comme ce qui est déplus précieux au monde. Elles sont comme émeraudes. 11 y a des perles que ces Indiens ont vues et dont plusieurs sont grosses comme noisettes. »

Ici, Crignon soupira profondément. Le capitaine sourit.

« Je vous entends, maître Pierre mon ami, dit-il. Vous pensez à l'effet que produirait un collier de ces perles autour du cou de M"c Catherine, fdle de votre compère et ami le capitaine James Hawkins. Je sais qu'elle vous est promise 2. Elle est sage, prude et honnête autant que belle, et vous n'avez pas à rougir d'avoir cherché votre femme en Angleterre, d'autant que son père est le meilleur capitaine marin du port de Douvres, où ils sont superlatifs.

— Messieurs, dit Crignon, puisque le capitaine en parle, j'espère qu'à notre retour vous serez tous de noces. Je vous y convie dores et déjà.

— J'y veux composer un épithalame, dit Braguibus. Ce soir, je vous ferai un acrostiche en latin sur Catharina.

— Il y a, poursuivit le capitaine, tous les trésors de la garde-robe de Montezuma, qui passèrent au pouvoir de Guatimouz, et de celui-ci aux mains du sieur Cortez.

— Cap de saint Arnaud! s'écria Chamouillac, je voudrais déjà les remettre au roi ; il me fera chevalier de ses ordres.

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