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CHAPITRE VIII

Mexico.

Le vingt-troisième jour d'octobre de l'an de grâce 15*26, nous débarquâmes à la Vera-Cruz, ville riche. Durant le voyage, Martin nous traita bien, mais ne put rien tirer de nous, sauf les brocards et les facéties de Braguibus. Au débarquer, il changea d'allure, car il retira nos vêtements et nous donna en échange de vieilles souquenilles.

« Messieurs mes amis, nous dit-il, nous allons visiter le gouverneur de la Vera-Cruz. Monsieur de Gonneville, s'il vous convient à présent de paraître en gentilhomme, conformément à votre dignité, et de vous présenter comme mon compagnon, vous n'avez qu'un mot à dire. Monsieur Braguibus, si vous voulez vous faire regarder pour ce que vous êtes, pour un savant médecin, curieux des choses des Indes,

vous n'avez qu'un autre mot à dire. Messieurs, j'ai des lettres du seigneur Antonio de Quinones et de Sa Grâce Alonzo de Avila : j'attends votre réponse. »

Braguibus ne répondit que par des injures.

« Monsieur Braguibus, dit Martin, je ne tiens jamais compte de vos paroles. Il vous plaira donc de garder cette souquenille, et de passer pour ce que vous êtes, c'est-à-dire pour des gens de la compagnie de Jean Florin. Vous savez qu'il n'est pas en odeur de sainteté ici. Caballeros, vous garderez avec soin ces deux prisonniers français. Nous les mènerons ce soir à Son Excellence le seigneur gouverneur. Je vais de ce pas lui rendre visite.

— Il sera fait oomme vous l'entendez, setior alferez, » répondit le sergent des Espagnols.

Ils nous menèrent par les rues de Vera-Cruz, ville comme je n'en avais jamais vu de pareille avant. Toutes les maisons sont blanches et n'ont ni pignon ni toit, mais elles semblent de grandes boîtes carrées. Les rues sont toutes droites, tirées au cordeau et bien larges. On n'y voit ni boutiques, ni cabarets, ni rôtisseries, ni rien de ce qui fait paraître les Tilles de France si joyeuses. Les fenêtres sont fermées à grilles, et encore attachent-ils des nattes dessus. Dans les rues passent quelques rares Espagnols, accoutrés de leurs grandes capes ou de leurs amples cabans, et chaussés d'alpargales, marchant gravement comme s'ils suivaient la procession. On y rencontre aussi force Indiens qui vont nutête et vêtus de quelque méchante guenille, laquelle leur prend seulement le tour des reins et leur vient en écharpe d'une épaule à la ceinture. Ils vont d'un air soumis et craintif, et beaucoup sont marqués au fer rouge, comme 1rs premiers que nous recueillîmes à bord. Sur les terrasses des maisons se tenaient nombre d'oiseaux qu'ils appellent zopilotes; ils sont un peu plus gros que poules et mangent toutes sortes d'ordures et de charognes comme font les corbeaux chez nous. Des deux côtés de la rue, les Espagnols onl planté des arbres qui viennent bien dans ce pays, et

donnent de l'ombre aux passants. Mais je ne connaissais pas l'espèce desdits arbres, qui ne ressemblent pas à ceux que nous voyons en France.

Tournant une place où il y avait une église qui n'est pas des plus belles et dont le clocher est une tour carrée, nous lûmes conduits par une rue où se voient des jardins jusqu'à une maison spacieuse, bâtie de pierres à haut appareil. Une grande croix avec l'image de notre Sauveur était à gauche du porche. Braguibus et moi, nous nous arrêtâmes au pied pour faire une brève oraison, en quoi les Espagnols ne nous troublèrent pas; mais, ôtant dévotement leurs chapeaux, ils firent comme nous. Les larmes nous vinrent aux yeux de voir cette croix qui nous remémorait les calvaires de nos pays, et nous donnâmes libre cours à la véhémence de nos affections.

Nous voyant ainsi pleurer, le sergent des Espagnols, un grand sec, avec le nez aquilin, nous considéra curieusement.

m Senores, dit-il aux autres, car ces Espagnols sont si cérémonieux qu'un sergent parlant à ses garçons les appellera toujours senores, ces Français ici ne me semblent tant méchants hommes qu'on le dit. Ce sont des hommes bien pieux et bien bons chrétiens.

— Senor sergent, lui dis-je, j'ignore ce qu'on vous a raconté de nous; mais nous sommes les victimes d'une trahison abominable.

— Patience et battons les cartes, dit l'Espagnol. Seigneurs français, si vous êtes victimes d'une trahison, ne doutez pas que notre général, le marquis del Val le, ne vous fasse rendre justice. Il est grand justicier, comme vous le verrez en temps et lieu. Attendez donc patiemment que vous soyez devant lui. »

Ils heurtèrent alors à la porte, qui fut ouverte par un Indien, et, après quelques pourparlers avec un Espagnol qui venait après l'Indien, ils nous conduisirent, au fond d'une galerie sombre, dans une grande chambre blanchie à la chaux, et garnie de bancs, d'escabeaux et d'une table au

milieu. Au fond de la salle se voyait l'image de Noire Dame. Les fenêtres donnaient sur des jardins. Un instant après entra un petit Espagnol galamment vêtu de soie. Il tenait à la main un rouleau de feuilles de tabac, dont il tirait de la fumée sans discontinuer.

« Senores, nous dit le sergent, ce caballero, l'alferez don Christobal de Corral, est le maître de cette maison. Faites-lui vos civilités. »

Ce sergent se comportait en maître des cérémonies, à quoi ses allures graves et pompeuses le rendaient très-apte.

L'alferez hocha la tète, et nous montra un banc pour nous asseoir, puis il s'assit lui-même sur une chaise à dossier, et parut réfléchir longuement. Ses réflexions le conduisirent à nous faire ce notable discours :

« Senores, vous êtes dans ma maison, considérez-la comme vôtre. Je vous tiens plutôt pour mes hôtes que pour mes prisonniers : l'hospitalité castillane le veut ainsi. Toutefois, je vous avertis que si vous tentiez de sortir, je vous en empêcherais à belles estocades et tranchantes entailles. Au demeurant, vous êtes libres de faire ce qu'il vous plaira, sauf de sortir de celte chambre, et je vous ferai même apporter des rafraîchissements. »

Ces belles paroles dites, il nous fit une petite inclination, sans ôter toutefois son bonnet, et alla dehors. Un instant après, un Indien posa sur la table un pichet plein d'eau, avec quelques gobelets.

« Verlu-Dieu! dit Braguibus, il a pratiqué l'hospitalité au pays des grenouilles. C'est du vin de rivière qu'il nous offre pour nous rafraîchir. Je suis comme César, je n'aime point ces buveurs d'eau.

— Senores, dit le sergent en s'asseyant vis-à-vis de nous et en produisant un paquet de cartes graisseuses, vous plairait-il de tenter les chances de la fortune? Je connais plusieurs jeux, tant français qu'espagnols, et les cartes sont un beau passe-temps qui convient à des soldats et à des caballeros.

— Seigneur sergent, répondis-je, MM. les Portugalais de Tercère ont si curieusement inquisitionné, sondé et scruté toutes mes bougettes, aussi bien que celles de mon ami, que vous n'y trouveriez ni croix ni pile.

— Donnez-moi ces cartes, me dit Braguibus. Je sais les tours les plus fins. Je veux les ébahir. Nous rirons bien de la moue qu'ils feront. Vous me servirez de truchement. »

Braguibus, prenant les cartes, commença divers tours comme en font les joueurs de gobelets, car il était bien adroit de ses doigts, outre qu'il savait faire de semblables tours par combinaisons arithmétiques et science des nombres. Les Espagnols le regardaient plus étonnés que fondeurs de cloches.

« SeTior, s'écria le sergent cérémonieux en faisant un signe de croix, votre compagnon ici est un grand nécromant. J'appréhende qu'il ne dépasse les bornes et limites des connaissances licites, et qu'il n'ait étudié la magie. C'est oeuvre du démon. »

Braguibus, riant à ventre déboutonné quand je lui eus interprété le dire de l'Espagnol, répondit :

«. Interprétez-lui que j'en sais bien d'autres et que, s'il veut me confier ses piastres et ses écus, je leur ferai danser une belle danse ! Tenez, je vais lui démontrer le secret de mes tours. »

Alors il leur fit voir qu'il n'y avait magie aucune, mais seulement un peu d'adresse, et leur enseigna comment il faisait. De quoi ils furent plus ébaudis que s'il leur avait donné cent francs, et le sergent s'écria en grande allégresse :

« Je ne vis jamais semblable merveille ! On a bien raison de dire que les bacheliers, les licenciés et les docteurs de France excellent par-dessus ceux de tous les autres pays! Pour moi, je n'ai pas étudié, ayant consacré ma vie h la chevalerie et au service de Sa Majesté Catholique. »

A partir de ce moment, le sergent se prit d'une grande admiration pour Braguibus et d'une grande amitié pour moi, à tel point que, nous voyant ainsi dénués de tout argent,

il nous bailla cinq piastres à chacun, disant que nous les lui rendrions plus tard, quand don Fernand Cortez nous aurait lait justice, ce dont il ne doutait pas.

« Senor don René, me dit-il, dites au seigneur licencié que je me porte garant que Son Excellence le marquis del Valle vous fera justice, moi, Pedro Escudero, qui vous parle. Il me connaît bien et m'a plusieurs fois distingué, particulièrement dans cette fameuse nuit où, sous les ordres du capitaine don Christobal de Oli, nous lui sauvâmes la vie. Oubliera-t-il jamais le valeureux don Christobal de Oli et le sergentPedroEscudero?Non, seigneurs; je lui parlerai, et il vous fera de grands biens, car il est aussi généreux que sévère et prompt justicier. »

Ce brave sergent envoya un de ses soldats aux cuisines pour nous quérir quelques rafraîchissements plus substantiels que ceux du pot à eau, et il revint bientôt, nous apportant deux tasses d'un certain breuvage brun rouge de couleur, bien savoureux, bien parfumé et bien délectable au goût : ils l'appellent chocolaté, et le font d'une fève de ces pays.

Vers le soir retourna le vilain Martin, et nous dit qu'il était inutile que nous allassions chez le gouverneur, car il lui avait très-bien expliqué notre cas, c'est-à-dire que, craignant de voir ses trames rompues, il lui avait conté mille mensonges. Il nous emmènerait donc dès le lendemain à la grande ville de Mexico voir Fernand Cortez, avec l'aide duquel il pensait venir à bout de sa machination. Il nous fit gravir les degrés à une chambre haute où se tenait l'ai— ferez, et nous eûmes la mortification de souper en compagnie de ce traître, et de servir de plastron à ses méchants propos devant le pompeux don Christobal de Corral. Le souper fut digne de la compagnie, car on servit quelques méchantes viandes cuites dans l'huile, avec force ail et force oignons, et il n'y eut même pas un peu de moutarde pour faire passer leurs ragoûts. De tous les gens du monde, les Espagnols et les Portugalais sont les plus méchants cui-

Braguibus commença divers tours.

sinierSj et ils nous réduisirent à de dures extrémités, Braguibus, enfant du jardin de la France, et moi, fils de la grasse Normandie.

Le lendemain matin, nous nous mîmes en route pour Mexico. Martin avait un cheval qu'il montait fièrement. Nous autres étions à pied sous l'escorte du sergent Pedro Escudero et de douze soldats. Dix Indiens, de ceux qu'ils appellent « bons Indiens», portaient le bagage. On nomme ces porteurs tamemes, et ils font cinq lieues par jour avec un poids de ' deux arrobas sur les épaules ; c'est environ cinquante livres pesant de France.

Le deuxième jour, nous arrivâmes à un village demiruiné qu'on appelle Cempoal. Il n'y restait que quelques maisons bâties autour de cours, suivant la coutume des Indiens. Elles étaient éclatantes de blancheur, parce qu'elles venaient d'être fraîchement repeintes, h'alcalde de ce village était un Indien qui, dès le commencement, s'était allié aux Espagnols, et auquel ils avaient laissé le commandement de ses terres. On l'appelait le cacique gros, à cause de son ventre le mieux cotonné que j'aie jamais vu; ce cacique gros nous reçut à l'entrée de sa cour, ne pouvant aller plus loin, non pas en raison de sa dignité, mais en raison de son épaisseur.

« Vertu-Dieu ! dit Braguibus quand il le vit, si je juge de la cuisine de ce pays par le profit qu'ils en font, nous allons triompher. Oh! qu'il ferait beau voir ce gros homme accoutré en rôtisseur et tournant la broche dans l'antique rôtisserie du Petit Chàtelet, où le galant Triboulet rendit son jugement mémorable, en payant du son d'un écu le rôtisseur qui demandait de l'argent à un faquin pour la fumée et le parfum de ses viandes. De fumée je n'aime point me repaître; c'est pourquoi je ne suis point glorieux, car la gloire n'est que fumée.

— De fumée il vous faudra vous contenter, lui dis-je, si j'en juge par les apprêts que je leur vois faire. »

En effet, ils grillèrent force herbe de tabac dans des

cornets qu'ils ont pour cela, et nous en parfumèrent comme s'ils nous encensaient. Martin, faisant l'important, se laissait encenser comme s'il eût été le pape lui-même. Le sergent cérémonieux, qui paraissait avoir l'habitude de cette manière de révérence, ne disait mot. Quand ils eurent fini, ils nous apportèrent une natte sur laquelle furent placés dans des corbeilles du pain de gros mil de ce pays, une sorte de prunes dont c'était alors la saison, et des ananas : ce sont de gros fruits rougeâtres et d'un parfum exquis.

« Us commencent par le dessert, dit Braguibus. Ils finiront donc par la soupe. Attendons-les aux environs du rôti. »

Mais, hélas ! le rôti ne vint pas, et il fallut nous contenter de ces menus suffrages, et dormir par-dessus. Le lendemain, nous reprîmes notre marche et, vers la nuit, nous arrivâmes parmi des rochers et de grandes élévations de terrain au village fortifié de Quiavistlan. L'alcalde était Espagnol, mais il y avait nombre d'Indiens qui vinrent à notre rencontre et nous parfumèrent cette fois de copal. C'est une gomme de grande odeur. Nous logeâmes chez l'alcalde, qui nous régala d'une poule maigre et d'œufs durs. De bon matin, nous fûmes éveillés par le son des cloches, car ils ont bâti une église à Quiavistlan, sur l'emplacement d'un temple d'idoles que les Indiens y avaient naguère.

« Senores, dit le sergent Pedro Escudero, entrant dans la chambre où nous logions avec plusieurs soldats, apprêtezvous sans tarder. Je vous apporte une bonne nouvelle. Il vient d'arriver ici douze moines franciscains d'une trèssainte vie, ayant pour vicaire et gardien fray Martin de Valencia, religieux si bon qu'il a la réputation de faire des miracles. Ils arrivent en droite ligne de Castille, pour nous aider à convertir et instruire les Indiens, en leur prêchant notre très-sainte foi, ainsi que Bartolomé de Olmedo a déjà commencé de le faire, et que le fait en ce moment fray

Diego de Landa. Ils sont envoyés par Sa Majesté Catholique, qui les a demandés à fruij Francisco de los Angeles, général des Franciscains. »

Nous sortîmes aussitôt, pour aller au-devant des moines, en compagnie de tous les gens du village, alcalde en tète, et l'on nous mena devant la porte, où se trouvaient déjà rangés deux ou trois cents Indiens, sous la conduite de leurs caciques ou gentilshommes. Ces caciques étaient bien pompeusement vêtus, accoutrés de manteaux et de brayes brodées, les cheveux fort luisants, relevés et attachés au sommet de la tête. Le manteau de l'un d'eux était tout à fait de plumages d'oiseaux, les plus brillants et les plus richement colorés qui se puissent voir, tellement que c'était une merveille. Chacun d'eux tenait une rose qu'il portait fréquemment aux narines, et ils s'appuyaient d'un bourdon surmonté d'un crochet, qui est l'insigne de leur distinction. Des valets indiens les suivaient avec des émouchoirs.

Les Espagnols tenaient tous leurs patenôtres à la main, et du plus loin qu'on vit les moines, l'alcalde ordonna que tout le monde fléchît le genou, disant que c'était par commandement du marquis del Valle, et que, sous peine de la hart, toutes gens devaient fléchir le genou devant les moines et leur baiser la main ainsi que la robe. Il ne resta debout qu'une quinzaine d'Indiens qui allèrent au-devant des arrivants avec des croix et des cierges allumés, et les escortèrent ainsi jusque tout près de nous, où ils fléchirent le genou comme les autres.

Les moines s'avançaient nu-pieds, jaunes et maigres, couverts de haillons. On les conduisit en grande pompe à l'hôtel de l'alcalde, où on leur servit tous les rafraîchissements qu'on put trouver, tels que pain blanc, chocolaté, ananas, confitures d'épices. On produisit aussi du plus solide : ce fut un oiseau rôti gros comme une oie ; ils les élèvent dans ce pays comme nous élevons les poules et les canards, et c'est viande bien savoureuse. Il y eut force

venaison de cerfs et d'un petit sanglier qui n'est pas plus gros qu'un mâtin de ferme. Même furent apportés flacons et bouteilles qui contenaient du meilleur. Le tout fut bien magnifiquement dressé sur les tables, parmi des feuillées et des fleurs qui réjouissaient la vue.

« Voyez ci, René, mon ami, dit Braguibus en se pourléchant les lèvres, quelle cuisine! Que de belles choses! J'oublie la vilaine compagnie où nous sommes en regardant les apprêts de ce festin, en observant l'harmonie de ces soupes, le bel ordre de ces potages, l'aimable disposition de ces rôtis, la pompe de ce dessert, le triomphal arroi de ces flacons.

— Vous n'en tâterez pas, Braguibus, dit Martin. Ce n'est pas pour vous. Nous allons banqueter et faire ripaille, et nous vous enverrons après quelques reliefs, s'il nous plaît. Mais ce sera pure courtoisie et charité de notre part. Qui ne dit rien, n'aura rien. Si vous voulez en tàter, et de meilleur encore, vous n'avez qu'à parler, M. de Gonneville et vous. D'ici là, je vous ferai pratiquer la macération de la chair.

— Si, dit Braguibus, je vous tenais avec un fagot de bâtons près des degrés de la Sorbonne ou sur le Pré aux Clercs, je vous ferais pratiquer une bien autre macération. Je ne sais pas ce dont je tàterai aujourd'hui, mais je sais bien ce dont vous tàterez un jour. La justice est boiteuse, mais elle finit par venir à point : Claudo venit pede, sed venit. Rira bien qui rira le dernier. Allons jouer des mandibules en attendant. »

On ne joua point des mandibules, malgré l'éloquence de Braguibus, car le chef des moines dit à l'alcalde :

« Mon frère, vous nous excuserez; c'est aujourd'hui jour de jeune pour nous. Faites distribuer ces victuailles aux pauvres.

— Que dit-il en son espagnol? dit Braguibus. Que dit-il en son baragouin?

— Il dit, répondis-je, que c'est jeune aujourd'hui, selon

la règle de leur couvent, et qu'il faut donner les victuailles aux pauvres.

— Sefior alcalde, dit le moine, quel est cet éventé ici?

— Padre, répondit l'alcalde, c'est un prisonnier français qu'on amène à Son Excellence le capitaine général. Il prétend être médecin de Paris.

— S'il est médecin, dit le moine, il devrait commencer par guérir son intempérance de langue. Toutefois il peut être utile, par la science qu'il professe, pour le grand nombre des nôtres qui sont atteints des maux de ce pays, tels que les bubas et le mal de Modorra. Dieu a permis que trois de nos frères dominicains en soient atteints. Ils viennent d'en mourir, et, parmi eux, fray Thomas Ortiz, leur provincial. Senor médecin, je vous conseille de réparer vos fautes passées par une vie exemplaire, et je verrai à parler en votre faveur à Son Excellence le capitaine général. »

Braguibus s'inclina quand on lui eut interprété le dire du moine, tout en regardant le dîner du coin de l'œil. Mais avant la réfection on alla dans l'église, où fut chantée une belle messe à notes; il y eut même des Indiens qui chantèrent avec d'excellentes voix, et, à défaut d'orgues, deux flûtes et une saquebutte. La cérémonie fut très-belle, sauf que les Indiens chantaient dans leur propre langage, car c'est ainsi que les prêtres espagnols leur ont enseigné à l'aire, pour leur mettre en mémoire plus aisément les prières et les cantiques.

La messe ouïe, les moines restèrent en oraison clans l'église, jeûnant et priant pour la conversion des pécheurs, et nous allâmes nous repaître, Braguibus et moi, dans une chambre basse, en compagnie du sergent cérémonieux et de ses soldats.

De Quiavistlan, notre route fut par Sacochina et de bien hautes montagnes où l'on grelottait de froid et au passage desquelles nous sentîmes un grand malaise, tellement que quelques-uns saignaient par le nez et les oreilles. Braguibus s'empressa fort autour d'eux et les soulagea par le moyen

de quelques drogues qu'il avait eues chez un barbier de Quiavistlan. Il gagna par là l'amitié des gens de l'escorte, et le sergent cérémonieux ne lui parlait plus autrement que le bonnet à la main, l'appelant seigneur médecin, et m'appelant seigneur licencié. Martin enrageait, mais n'osait rien dire. Passé les montagnes, nous arrivâmes à un bourg que les Espagnols appellent Caslil blanco ou Chàtel blanc. De là, nous traversâmes Tlascala; aux environs, on nous montra les ruines d'un châtelet que Cortez avait pris sur les Indiens, et où s'était livrée une grosse bataille. Elle fut donnée le 2 septembre de l'an 4519, au lieu dit Tehuacingo, et les Espagnols y perdirent pour la première fois un cheval; auparavant, les Indiens avaient si grand'peur des chevaux pour n'en avoir jamais vu, qu'ils n'osaient pas assaillir les cavaliers espagnols, ni se défendre contre eux quand ils en étaient assaillis. De Tlascala, nous fûmes à Cholula, où on arrive en passant une rivière sur un pont de pierre. De là nous passâmes une grande montagne où nous fûmes bien ébahis de trouver de la neige. Dévalant la montagne, nous arrivâmes à Chalco, où nous entendîmes la messe, et de Chalco, en un jour, à Iztapitlapan, qui est sur une langue de terre, entre la lagune de Chalco et celle de Tezcuco. De là, au point du jour, nous partîmes pour entrer à Mexico même, ville antique et pleine de merveilles, la première de la Nouvelle-Espagne pour la grandeur, beauté, assiette, richesse, et diverses autres particularités qu'on verra plus loin. Pedro Escudero nous avait précédés la veille pour faire apprêter nos quartiers.

Le bruit de notre arrivée s'était répandu, grâce au sergent cérémonieux, qui parlait partout des mérites de Braguibus. Aussi, quand nous avançâmes sur la chaussée d'Istaplapa, qui conduit d'Iztapitlapan à Mexico, fûmes-nous accueillis par nombre de gens tant Espagnols qu'Indiens, qui venaient au-devant de nous, demandant à voir le fameux médecin de Paris, le renommé don Braguibus. Pedro Escudero les précédait, plus pompeux que jamais.

<n Seigneurs, leur disait-il, le voici; c'est lui-même; c'est ce petit gros avec le nez rouge. Le révérend pèrefray .Martin, de Valencia, qui viendra demain ou après, est tombé en extase devant sa science à Quiavistlan. Sachez qu'il nous a guéris du mal des montagnes au passage de la Sierra-Nevada. C'est lui : c'est l'illustrissime don Braguibus, médecin sans pareil ; et son compagnon, ce jeune homme blond, est un fameux licencié français; je l'ai entendu parler sur la théologie aussi doctement qu'un docteur de Salamanque : il s'appelle don René de Gonneville et m'honore de son amitié. y>

Martin n'était pas homme à se laisser prendre sans vert. Il changea ses batteries sans s'émouvoir le moins du monde.

« Seigneurs, dit-il à ces bonnes gens, vous entendez ce digne Pedro Escudero, sergent de. Sa Majesté Catholique. Faites place, je vous prie. C'est moi qui amène à grands frais le fameux médecin de Paris. J'ai eu mille peines à le décider à venir, et il a même fallu que j'use de ruse et de violence. Mais il n'est rien que je ne fasse pour le bien des fidèles sujets de Sa Majesté. »

Braguibus, entendant de quoi il s'agissait, se tourne vers Martin, et lui parlant français, lui dit en toute véhémence :

« Vertu-Dieu! vous usez de mon crédit : vous me le payerez, maître fourbe. Mais, en attendant, faites en sorte de m'avoir une robe et un bonnet de docteur, afin que je paraisse dans un accoutrement conforme à ma renommée. René, dites à ce bon sergent qu'il m'obtienne une robe. Quand j'aurai une robe, vous verrez. Il n'est prouesses médicales que je ne fasse, dès que j'aurai une robe. Tant que je n'en aurai pas, je serai comme un moine sans froc, ou un gendarme sans harnais. Je n'approuve point ceux qui disent que le froc ne fait pas le moine. La robe fait le médecin. Otez-moi ce pourpoint, plus convenable à un aventurier qu'à un disciple d'IIippocrate et de Galien. Codant arma togee. Baillez-moi quelque vêtement doctoral. Je ne puis rien dans cet accoutrement barbare. »

Les bonnes gens s'émerveillaient de voir Braguibus.

« Il n'a point, disait l'un, la mine de ce qu'il est. Mais ces savants fameux ont tous quelque bizarrerie dans le caractère.

— Il semble, disait l'autre, un bon vivant. Il cache sa science par modestie.

— Seigneurs, disait un troisième, on voit très-bien à son maintien qu'il a étudié dans cette fameuse ville de Paris. Un médecin qui vient de si loin ne s'est jamais vu en ce pays de Nouvelle-Espagne. Le marquis delVaïle le couvrira d'or.

— Seigneur, s'écria un grand vilain, je suis tout perclus de mes membres; voyez ma langue.

— Seigneur, dit un gueux, j'ai grand mal d'entrailles; tàtez mon pouls. »

Pour lors, ils s'assemblèrent en tas autour de Braguibus, qui lui tirant la langue, qui lui tendant le poing, qui lui faisant voir quelque plaie déplaisante, parlant tous confusément et le suppliant de les iniérir.

« Arrière, maroufles! s'écria Braguibus en les repoussant. On se croirait ici à la Cour des Miracles! Arrière, truandaille ! Otez-vous de mon chemin, ribauds de l'autre monde ! Pensez-vous que je donne mes consultations en plein air, sur un pont? Je n'entends goutte à ce que vous me dites. Parlez-vous chrétien? Je crois que vous parlez le goth ou l'indien. Vous viendrez me trouver à mon hôtel. Je ne sais pas où il est, mais vous l'apprendrez parla trompette de la renommée. Gagnez le large, et laissez-moi passer outre. »

Les Espagnols et les Indiens n'entendaient goutte au discours que Braguibus leur faisait en français. Cependant, nous passions un pont de bois établi sur une des tranchées qui coupent la chaussée, et nous atteignîmes un point où s'embranchait une autre petite chaussée large de huit pas, qui conduit à Cuyoacan. Allant outre, nous trouvâmes que la chaussée était en droite ligne avec une rue magnifique où chaque maison était un palais. On nous fil entrer, au bout de la rue, dans un palais plus grand que le

Louvre du roi à Paris, et le sergent cérémonieux nous apprit qu'il appartenait au marquis dcl Valle, avait appartenu autrefois au grand Montezuma, et que nous y prendrions nos quartiers. Ce vaste palais était construit de pierres à haut appareil et finement ciselées. Il était composé de plusieurs maisons bâties autour de cours intérieures, et communiquant par des galeries lambrissées de cèdre et d'autres bois de bonne odeur. Les chambres intérieures étaient tendues de belles étoffes de colon, ornées de rameaux et de fleurs, et garnies de lits faits de nattes et ayant chacun un petit dais au-dessus, qu'ils appellent en leur espagnol baldaquins. Hors les lits, il n'y avait point d'autres meubles; Pedro Escudero nous dit que c'était la coutume des Indiens, et qu'on avait laissé ce palais tel qu'il était du temps du grand Montezuma, sans toucher à rien. Tout le palais était entouré d'un enclos et de jardins qui sont une merveille : ce ne sont que sentiers garnis de fleurs, d'arbres à fruits et de rosiers du pays, le tout rafraîchi par un joli étang d'eau douce. Sur l'eau, on voit plusieurs barques qui peuvent entrer dans l'enclos et sortir sur le lac par un canal artistement fait, et autour des barques s'ébattent des oiseaux de gai plumage. Nous regardions ce spectacle en véhémente admiration.

« Ha! s'écria Braguibus, que cet hôtel n'est-il en France! je dis en Touraine, près de Chinon ou d'Azay-le-Rideau. Que n'y a-t-il dans le cellier quelques trente ou quarante pipes de ce bon vin breton, ou de celui du coteau de Sainlc- Radegonde, au-dessus de Saint-Martin-lez-Tours! Vrai Dieu, quels beaux jours nous y passerions, en narguant Atropos la félonne! Ce ne seraient que petits banquets, devis joyeux, promenades sur l'eau, et perpétuelle philosophie cependant. Nous y logerions pour chapelain frère Nicolas Leboucher avec frère Bernard Lardon. Nous y aurions pour hôtes ce docte Picot, et ce savant Pierre Crignon et ce galant Chamouillac.

— Vous rêvez, mon ami, lui dis-je. Pensons plutôt au

moyen de nous tirer d'ici. A présent commence le danger, car ce vilain Martin usera de toutes besognes pour savoir où est mon trésor et me faire trahir Jean Florin, Jean de Verassan et les autres. Et s'il se voit frustré dans ses faux desseins, il ne balancera pas de se venger. Ne voyez-vous pas que la prise des deux navires que le sieur Cortez envoyait au Roi Catholique pour se concilier ses bonnes grâces, a dû courroucer bien fort ledit Cortez, qui fondait sur eux tant d'espoir d'avancement'.' Ne voyez-vous pas que la trahison que Martin a faite à Jean Florin et à nous lui donne tout crédit auprès du marquis del Valle? Sur quoi comptez-vous?

— Je compte d'abord, dit Braguibus, sur le grand Dieu servateur en qui je mets ma confiance.

— Sur ce point, répondis-je, je suis d'accord avec vous. Mais il nous convient néanmoins nous évertuer.

— Contra insidias inimicorum, dit Braguibus. Je le sais. Nous avons l'appui du sergent cérémonieux, PedroEscudero, et nous avons ma science médicale. Est-ce rien, cela? Nous verrons si un écolier de Sorbonne et un docteur de Montpellier se laisseront faire quinauds par un rustre d'Allemagne et quelques bandouliers d'Espagne. Je ne les crains pas. Verlu- Dieu! je me sens en tète plus de ruses que n'en eurent jadis Sinon l'habile homme et le galant Ulysses. Voire, s'il faut prendre un autre prototype et archétype de ruse, je me voue à maître Pathelin, dont j'ai naguère joué le rôle et personnage dans la farce qui fut représentée à Tours en l'an vingt et un. Reposez-vous sur moi. »

Ce jour et les suivants , nous ne vîmes point Martin, mais nous étions prisonniers, car, nous ébattant en barque sur l'étang , et voulant sortir par le canal sur la lagune, nous vîmes une sentinelle espagnole qui nous menaça d'une arbalète et nous fit retourner. Toutefois, nous étions bien traités, car ils nous servaient à dîner et à souper, nous régalaient d'un coq d'Inde, de pain de gros mil, de chocolaté, voire d'herbe de tabac avec les cornets percés propres à la griller. Pedro Es-

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cudero eut fort à faire de garder Braguibus contre les visiteurs, car ils venaient à la foule pour se faire guérir par le grand médecin de Paris. Je servais d'interprète, Braguibus ne voulant entendre mot d'espagnol ni démordre de son latin. Il vint un des plus huppés de Mexico, le sieur don Gonzalo de Sandoval, qui parlait bien le français, et exposa son cas à Braguibus en notre langue. Mais il y perdit sa peine.

« Interprétez-moi ce qu'il dit en latin, maître Bené, me dit Braguibus, et faites-lui entendre que je ne guéris point les malades en langue vulgaire. C'est affaire à leurs méchants petits médecins de Castille. A Montpellier et à Paris nous sommes d'autres gens. Pour ceux du commun j'use du latin, et c'est une piastre qu'il en coûte; pour les gens de qualité , je vais jusqu'au grec, pour dix piastres, et je réserve l'hébreu pour les évoques et pour les princes temporels, me fiant à leur largesse, s

Ce Gonzalode Sandoval, qui était leur premier capitaine après le marquis del Valle, était tout perclus de bitùas, qui sont une manière d'apostumes aux jambes. C'est une maladie de ce pays. Braguibus le pansa et le guérit très-bien, par où sa renommée commença de s'accroître tellement, pour la qualité dudit Sandoval et tout le bruit qu'il mena de sa guérison, qu'il n'était personne à Mexico, grand ou petit, qui ne parlât du fameux médecin de Paris, de l'illustrissime don Braguibus. Sauf qu'on ne nous laissait pas sortir, nous avions tout ce que nous voulions. Toutes les raretés de la Nouvelle-Espagne que Braguibus demandait, le sieur de Sandoval les lui faisait tenir, telles que plantes, bètes, vêtements des Indiens, voire de leurs idoles et de leurs livres, outre que les piastres tombaient vertement dans notre escarcelle. Nous y gagnâmes plus de trois mille écus en un mois. Dès les premiers jours, nous fîmes venir un couturier qui nous fit trèsbien, à Braguibus une robe doctorale, et à moi un vêtement à l'espagnole tout à fait galant. N'eut été notre captivité et la crainte que nous avions de Martin, nous eussions trouvé les choses au mieux.

Un lundi matin, nous vîmes entrer le sergent cérémonieux en grande allégresse.

« Réjouissez -vous, seigneurs! s'écria-t-il. C'est aujourd'hui un jour heureux pour vous. C'est aujourd'hui que vous allez comparaître devant mon général, devant ce vaillant et incomparable don Fernand Cortez, marquis del Valle, capitaine général de Sa Majesté Catholique dans la Nouvelle- Espagne. Il m'ordonne de vous conduire devant lui.

— Saint Polycarpe, mon patron, s'écria Braguibusqui entendait très-bien l'espagnol quand il voulait, saint Polycarpe, envoyez-lui quelque belle pleurésie ou quelque robuste fièvre quartaine d'ici que nous soyons devant lui! Faites qu'il ait toutes ses coliques, pour que je le tienne à merci !

— Que dit-il, senor licencié? demanda le sergent cérémonieux; que dit l'illustre savant?

— Il prie, dis-je, saint Polycarpe, son patron, de tenir Son Excellence le marquis del Valle en bonne santé.

— Marchons, dit Braguibus. Allons à lui. Si Dieu permet que le Cortez soit en posture d'une galante indigestion, le Martin sera pendu avant huit jours, et nous serons en France avant Pâques! »

Pedro Escudero prit les devants, et nous suivîmes, escortés de quatre soldats et accompagnés d'un Indieu qui portait les drogues de Braguibus dans un coffre que nous avions récemment acheté .

T'-ahi s o n l s'ccria Cortez.

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