CHAPITRE VII
La trahison.
Le projet du capitaine Jean Florin était de guetter les Espagnols près de l'île de Tercere, où il ne doutait pas qu'ils ne dussent passer. Ce projet convenait très-bien avec ses précédentes résolutions, car c'était aux îles du Cap- Vert, à l'île Saint-Jacques, que le capitaine avait assigné rendezvous à la Dauphine et à la Normande. Bien que ces îles soient au pouvoir des Portugalais, ils n'y sont point en force, en considération de quoi il y a trêve par là entre les Français et eux, moyennant que les Français ne les pillent pas, et qu'eux vendent aux Français des eaux et des victuailles. De Tercera, le capitaine comptait donc aller aux îles du Cap- Vert pour la saison qu'il avait assignée à AI. de Verassan et à maître Jean Alphonse. Ainsi il pourrait se débarrasser de sa
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cargaison à l'aide d'un des deux autres navires, qui retournerait en France, et reprendre le voyage plus alerte et plus dispos. 11 pensait aussi obtenir quelque information touchant les Espagnols qu'il guettait, àTercèremême. C'est à cet effet qu'il avait emmené Martin dont les Portugalais ne se défieraient point, parce qu'ils le connaîtraient aisément pour ne pas être Français, et Miguel, qu'ils verraient bien être Espagnol. A cet effet aussi il avait saisi à Chiorera un brigantin de construction espagnole que nous remorquions derrière nous, et sur lequel on avait mis huit hommes d'équipage. Il comptait se tenir au large et envoyer ce brigantin à Tereère sous pavillon espagnol avec Miguel, Martin et huit autres, afin d'avoir les nouvelles du passage des deux navires qui portaient à l'empereur les trésors de la Nouvelle-Espagne. Il communiqua ses projets aux officiers du navire, qui les trouvèrent bien bons et propres à faire réussir l'entreprise.
Le 8e septembre, par temps calme, faisant notre route à l'est, nous prîmes un requin, au grand ébattement de Braguibus, qui en fit l'anatomie.
Le lendemain, nous vîmes force bonites et poissons volants. Le brigantin prit un marsouin dont il nous envoya un quartier. Nous primes quatre ou cinq bonites.
Le 10e, en l'honneur de la solennité de saint Nicolas, fut chantée la messe de Salir sancta pareils à notes, et le navire fut pavoisé. Gilles Letestu et Braguibus servaient la messe. Le soir, nous prîmes un grand poisson appelé albalore et des bonites, entre lesquelles il y en avait deux grandes comme marsouins, pouvant avoir quatre pieds de long et trois de tour par le ventre.
Le 23e, la latitude fut prise et la longitude au moyen de la sphère armillaire. Oignon et Mauclerc se rendirent dans leur chambre, où ils prirent la longitude parle moyen qu'ils tenaient secret. Leur point se trouva environ d'accord avec le nôtre, car ils donnèrent 9 degrés et 11 minutes, pour 9 degrés et 3 minutes que nous avions calculés. La latitude était de 38 degrés et 17 minutes.
LES PILOTES D'AN GO. \i'>
i Nous sommes, dit le capitaine, au sud-est de l'île Tercère, à environ quinze lieues. C'est le moment d'envoyer le brigantin pour nous enquérir d'eux. Maître Antoine Vasseur, vous prendrez le commandement du brigantin, mais je vous avertis que vous ne descendiez pas à terre vousmême. Vous y ferez descendre Martin, Miguel, Nicolas Boute, qui sait fort bien le portugais, Bernard Galmet, Simon, Laurent Corrat et Pierre Arnaud, qui ont été compagnons du grand Magalhaens dans son voyage autour du monde. Nicolas, vous veillerez à bien interroger les habitants, et de préférence les Mores et esclaves. Vous prendrez terre à une anse qui est nord-nord-ouest d'un piton assez élevé que vous verrez très-bien en faisant le tour de l'île. Il vaudra mieux descendre là, car vous y trouverez moins de Portugalais, qui par la chaleur du jour se retirent aux maisons dans le village qu'ils ont au sud-ouest de la côte. Soyez prudents et gardez-vous de quelque trahison. Je croiserai au nord de l'île, environ une dizaine de lieues, en vous attendant. »
Étant ainsi instruits, les nôtres armèrent le brigantin pour cette expédition.
« Or çà, disait Laurent Corrat, dépêchons, garçons, dépêchons cette affaire. Aussi bien serons-nous régalés à terre de bonnes pommes d'orange. Vous savez qu'elles sont superlatives aux îles Açores.
— Vraiment, dit Braguibus, mon ami, ont-ils si bonnes pommes d'orange que vous dites dans cette île ? Frère Nicolas, serait-ce commettre le péché de gourmandise de convoiter quelques-unes de ces pommes par cette horrible chaleur? J'ai le gosier plus sec que ne l'eut jamais le bon feu maître Jean Cotard, duquel parle le joyeux Villon dans son grand testament.
— Là, mon ami, je ne crois pas que ce soit péché, dit frère Nicolas, et, si vous allez à terre pour en avoir, vous m'obligerez de m'en apporter quelques-unes. Elles sont bien savoureuses et friandes.
— Vous m'en faites venir l'eau à la bouche, dit Braguilms. Maître Vasseur, attendez-moi; je vais avec vous à la découverte des pommes d'orange. Ces harengs saurs que nous avons mangés à notre diner m'ont séché le gosier ; je ne peux plus cracher.
— Ma foi, notre maître, dit Vasseur, venez si vous voulez. Nous serons avec vous en bonne et joyeuse compagnie.
— Voire, dit Braguibus, mais vous ne savez pas le latin, mon ami, et sitôt que je verrai quelque riante fontaine avec des prés verts et des oranges, je ne pourrai me retenir; je ferai rage de parler latin, et je serai marri si personne ne m'entend. René, venez-vous aussi? Nous philosopherons en nous promenant à terre : c'est la méthode des péripatêticiens, qui furent en leur temps bons docteurs et grands scotistes.
— Braguibus, dit Oignon, si vous parlez tellement quand vous êtes altéré, que ferez donc quand vous serez rafraîchi?
— Je me tairai, dit Braguibus. Vous n'attendiez point celle-là. René, mon ami, venez, je vous en prie. Vous me lâcheriez de ne pas me faire compagnie.
— Allons, dis-je à Braguibus, puisque vous le désirez si fort ; allons à la conquête des pommes des Hespérides.
— Notre maître, dit Vasseur, si vous appelez ainsi les oranges, la conquête ne vous coûtera pas bien cher, car pour deux sous vous en aurez trois, voire quatre douzaines.
— J'en achèterai donc pour tous nos gens, dit Braguibus.
■ — Acheter, fi donc! dit maître Etienne Picot, ii faut en prendre ; le contraire du verbe vendre, c'est prendre ; il n'y a qu'une lettre à changer et une autre à mettre devant.
— Oui, mais, dit Braguibus, j'en connais une meilleure : le contraire du verbe prendre, c'est rendre; il n'y a qu'une lettre à ôter.
— C'est, dit Picot, bien raisonné en grammairien et mal
LES PILOTES D'ANGO. m
en procureur. La coutume, en Normandie, ne veut pas que lajustice rende jamais rien. Ce qui est bon à prendre est bon à garder. »
Notre embarquement se fit parmi ces plaisants propos, et, après être restés à la cape jusqu'à la nuit, nous mîmes le heaume à nord-nord-est, et environ le midi, après avoir contourné la pointe de l'île, nous rangeâmes la côte à bâbord, et nous entrâmes dans l'anse que nous avait dite le capitaine Jean Florin.
Au lieu où nous descendîmes, il y avait force bœufs et vaches que gardaient quelques Mores et esclaves, avec un Espagnol parmi eux. Sitôt qu'ils nous virent, ils eurent peur et s'enfuirent. Mais Nicolas Boute et Laurent Corrat leur parlèrent en portugalais et leur dirent que nous venions des Canaries, allant à Saint-Domingue, et que nous voulions avoir des eaux et des rafraîchissements s'il y en avait. Sur quoi il y eut un esclave plus hardi que les autres qui héla nos gens et leur dit qu'ils ne s'enfuyaient que par peur des corsaires bretons qui venaient de piller deux navires portugalais près de Madère. Ledit More prit beaucoup de peine pour nos gens et les mena au lieu où étaient les eaux. Cependant l'Espagnol, prenant de l'assurance, dit à Nicolas Boute qu'il lui donnerait un cabri, qu'il lui allait quérir. Donc nous nous tînmes sur nos gardes, craignant qu'il n'allât faire quelque trahison et quérir des gens pour nous nuire. Mais l'Espagnol ne tardaguère, et bientôt nous le vîmes venant de la montagne avec un cabri. Nicolas lui fit signe qu'il descendît, mais il n'osa. Alors, plusieurs autres allèrent vers lui et lui donnèrent deux chemises pour son cabri, lesquelles il prit très-bien. Puis il leur dit que, s'ils voulaient retourner avec lui vers la montagne, sa maison y était, et qu'il leur baillerait une couple de bœufs et des poules. « Il faut y aller, dit Martin; nous y saurons si les navires espagnols ont passé, et, au demeurant, nous aurons des victuailles fraîches.
— Il est vrai, dit Braguibus, qu'une bonne poule en
broche me ferait grand plaisir. Mais où sont ces pommes d'orange?
— Allez-y, vous, Martin, si vous voulez, dit Nicolas Boute. Nous restons ici. »
Martin partit avec cet Espagnol et Miguel. Pendant qu'ils montaient, on nous apporta plusieurs grands paniers d'oranges; les Mores nous donnèrent aussi du bois pour allumer notre feu, auquel nous mimes un chaudron pour bouillir notre cabri, avec des herbes qu'ils nous donnèrent. Braguibus avait apporté une grande ferrière remplie de vin, et un More nous vendit du fromage frais pour un petit couteau que lui baillâmes. Incontinent, nous nous assîmes sur l'herbe verte et drue, et nous commençâmes à banqueter, jusqu'à tant que nous étions au dessert, quand soudainement il nous arriva d'un bouquet de bois voisin une volée d'arquebusades et de traits d'arbalète. Laurent Corrat tomba mort du coup, Pierre Arnaud fut grièvement blessé, et Nicolas Boute reçut un trait d'arbalète qui lui transperça la cuisse. Nous nous levâmes aussitôt, et d'abord je mis l'épée à la main. Braguibus saisit son arquebuse, mais la mèche n'était pas allumée. Plus de cinquante hommes venaient sur nous avec piques, arbalètes, et quatre ou cinq avec arquebuses. En même temps, une autre troupe accourait vers les sablons de la plage, pour nous empêcher de nous embarquer et repousser Antoine Vasseur s'il voulait nous porter secours du brigantin. Hélas! il ne restait sur le brigantin que sept hommes, et, sur les neuf que nous étions à terre, trois étaient gisants et les deux autres nous avaient vilainement trahis. Au premier rang de ceux qui nous assaillaient, je vis Miguel l'Espagnol et Martin l'Allemand criant comme un forcené : « Ne faites point de mal à celui-ci! Prenez-le vif! C'est lui qui aie trésor. Bendez-vous, monsieur de Gonneville ! Bendez-vous! On ne vous fera rien que de grands honneurs ! Bendez-vous ! Amis et quartier sans rançon !
— Mort de ma vie ! traître malheureux ! m'écriai-je en
lançant des estocades à tous ceux qui m'approchaient, je ne veux d'autre rançon que de vous couper la gorge. Venez plus près, matin, que je vous happe! Venez, vilain! Venez, apostat déloyal! »
Notre défense ne pouvait être longue. Simon fut tué d'un coup de pique. Bernard se jeta à la mer et put échapper, nageant jusqu'au brigantin. Les nôtres ne purentdescendre du brigantin à terre, après s'être arquebuses un instant avec nos ennemis. Braguibus fut étourdi d'un coup de tribard sur la tête, après avoir à demi assommé un Portugalais avec notre chaudron, et moi je fus saisis à bras le corps par derrière, abattu et lié. On nous emporta vers la montagne au grand galop, Braguibus et moi, et, au bout d'environ demi-heure de course, on nous jeta, tout liés l'un et l'autre, dans une méchante cassine, où il y avait pour tous meubles un vieux coffre vermoulu, deux bottes de paille fort pourries, une auge délabrée, et pour compagnie un porc grognant et curieux qui vint frotter son groin sur le visage de Braguibus.
« Ah! Braguibus, mon ami, m'écriai-je, ce n'est point un frère qui vous embrasse, mais le compagnon de saint Antoine ; il semble qu'il se prenne d'une grandeamitié pour vous.
— Vertu-Dieu, dit Braguibus, en se dressant à grand'peine, où sommes-nous donc? Il me semble que tout à l'heure une montagne m'est chue sur la tête et je me sens tout endolori. Que veut ce pourceau? Que voulez-vous, mon ami? Vous êtes bien maigre, et il vous faudra bien des efforts pour être digne de la métamorphose en boudins, rillons, saucisses et jambons. Allez manger, mon ami ; allez vous engraisser. Vous êtes du parti des Portugalais, nos ennemis; je ne veux rien démêler avec vous. Dehors! dehors ! »
Comme Braguibus parlait ainsi, la porte fut ouverte et Martin entra. Il était armé d'une demi-cuirasse et avait l'épée et la dague au côté. Il vint vers nous d'un air tout
gracieux et, s'asseyant sur le coffre, nous dit d'un ton affable : «Eh! bonjour, mes amis. Comment! je vous vois liés? C'est contre mon commandement exprès ! Je châtierai les marauds qui l'ont fait. Vite, que je vous délie!
— Oui, dit Braguibus, je vous conseille de le faire. Je suis bien impatient jusqu'à ce que j'aie les mains libres pour vous étrangler.
— Monsieur le docteur Braguibus, dit Martin, vous êtes toujours aussi joyeux, toujours riant, toujours plaisant! Vous savez bien que nous sommes amis. Si je vous ai fait retenir ici, c'est pour faire votre fortune, à cause du grand amour que j'ai pour vous. Soyez donc plus calme et ne tentez pas de jeu de mains. Au demeurant, il serait inutile, car il y a dix hommes armés derrière la porte, et deux arquebusiers à chaque fenêtre. Nous sommes ici pour parler amicalement. »
De fait, il nous délia tous deux et retourna même l'auge pour nous faire asseoir.
€ Écoutez, mes chers amis, dit-il. J'ai formé ce projet à moi tout seul. Nous nous en trouverons bien. Mon cher de Gonneville, mon ami doux, pensez donc aux avantages que je vous apporte. Pourquoi voulez-vous partager votre trésor avec tant de gens"' Partageons-le ensemble nous trois. N'aije pas bien fait de vous enlever de la compagnie de ce pirate Jean Florin? Vous me direz où est le trésor. Nous irons le chercher avec Miguel et quelques Portugalais de Tercère ; ils ont une petite caravelle ici près. Et quand nous l'aurons, qui nous empêchera, nous trois qui nous entendons bien, vous qui êtes pilote, monsieur de Gonneville, vous qui êtes médecin, monsieur Braguibus, ou de conduire la caravelle, soit à Hambourg, soit à Brème, ou de mettre quelque drogue dans la cuisine des Portugalais et de Miguel? Ainsi, nous ne serons que trois à partager ce grand trésor. N'est-ce pas notre profit?
— Traître abominable, m'écriai-je, le seul profit que je souhaite désormais est de vous voir pendu, rendant votre
vilaine âme au diable qui l'attend! Sortez, scélérat! Hors d'ici! Je ne pense pas que depuis Ganelon, non, depuis Judas, il y ait eu sur la terre un plus hideux traître que vous! — Vousvouséchauffez,monsieurdeGonneville,ditMartin. Vous vous courroucez hors de propos, mon ami doux. Vous êtes trop emporté. Vous ne savez pas penser avec calme, vous autres Français.
— Si je faisais l'anatomie de votre corps, dit Braguibus, on verrait bien si je la fais avec calme, tout Français, voire Tourangeau, que" je suis. Oh! qu'il sera beau le jour auquel je ferai votre anatomie! Je vois votre cerveau : il est tout rempli de noirceurs. Fi, fi! Je ne fis jamais anatomie plus orde et répugnante! Les diables ne voudront pas de vous.
— Monsieur le docteur, vous aimez à rire, dit Martin. Nous ferons ensemble l'anatomie du trésor de notre ami doux, M. de Gonneville. Hé, hé! vous voyez que j'ai le mot pour rire, moi aussi.
— Allez-vous-en, m'écriai-je, recevoir le prix de votre trahison, et ne souillez plus nos yeux de votre présence. Dieu vous punira, comme il punit tels forfants et traîtres que vous.
— Mon ami honoré, dit Martin, je vous en prie, parlez à sens plus rassis; vous n'avez qu'à vouloir, et vous aurez la richesse avec la liberté et le franchissement, au lieu qu'autrement vous risquez fort une prison perpétuelle. Perpétuel est bien longtemps à votreâge. Reconnaissez ma courtoisie : je pourrais vous faire mettre, à la question pour avoir votre secret, et je vous propose gracieusement de vous associer à moi pour partager ce trésor. C'est folie de vous que de me reluser.
— Quand vous me mettriez à l'estrapade, lui dis-je, la seule chose que vous me feriez confesser est que vous êtes un traître maudit, et ce n'est un secret pour personne.
— Alors, vous ne voulez pas? s'écria Martin en changeant dévisage. Je saurai bien vous faire changer d'avis assez à temps pour moi et trop tard pour vous. J'en connais qui vous
feront parler. Vous et le docteur irez à tous les diables, et j'aurai le trésor ; oui, je l'aurai ! »
Parlant ainsi, ce vilain sortit en jurant et reniant Dieu d'une manière très-horrible. Un moment après, six hommes armés vinrent nous prendre et nous menèrent à travers des rocs à une autre montagne en haut de laquelle était une tour carrée decinquante pieds de haut ou environ. On nous fit gravir les degrés en vis, et l'on nous conduisit dans une petite chambre percée de deux étroites barbacanes. La porte était bien garnie de verrous et de ferrures et avait un guichet de fer. Il y avait pour meubles deux escabeaux, une botte de vieille paille toute rognée, un pot de terre à mettre de l'eau et des chaînes scellées à la muraille; mais ils ne nous enchaînèrent pas et furent satisfaits de nous tenir sous boucle en fermant ferrures et verrous. Pour geôlier, on nous donna un vilain bossu qui avait une taie sur l'œil. Ce maraud commença par nous prendre tout notre argent, et même à Braguibus une médaille qu'il avait, et à moi un anneau d'or provenant de mon père et les patenôtres que m'avait baillées Antoine Vasseur. En échange, dit-il, comme il ne voulait pas laisser des chrétiens destitués de rosaire, il nous en donnerait d'autres. Et de fait, lorsqu'il vint le soir nous apporter un morceau de pain tout moisi à chacun de nous, avec quelque peu de merluche puante dans un plat déterre fort mal lavé, il nous remit, à Braguibus une méchante médaille de plomb, et à moi des patenôtres de balles d'arquebuses enfilées, en place des miennes qui étaient de bois d'aloès avec des marques d'or fin.
« Sehores, dit-il, quand vous aurez besoin de moi, vous n'aurez qu'à heurter à la porte de l'huis. N'ayez crainte de heurter fort : elle est bien bouclée, vous ne la romprez pas. Ma chambre est à l'opposé de la vôtre, et je vous entendrai. Mon nom est Bibadeo, et l'on m'appelle aussi Beberrco, car j'aime assez le bon vin; j'ai aussi pour surnom Casqucte, parce que je suis l'homme le plus plaisant du monde; vous pourrez ouïr mes chansons et ma guitare sans qu'il vous en
Iiraguibus lui munira la porte.
coûte rien. Demain, le seigneur gouverneur viendra vous rendre visite, avec l'inquisiteur des hérétiques. Ils ont certaines questions à vous faire pour le profit de votre corps et de votre unie. Sonores, je prie Dieu qu'il vous tienne en ioie. »
Disant ces mots, il sortit et tira les verrous à grand fracas. Nous l'entendîmes tout de suite après gratter une guitare fêlée et chanter d'une voix aigre et éraillée :
Mala la habistes, Franceses, La caza de Roncesvalles1.
« Que dit-il, mon ami? demanda Braguibus. Je n'entends goutte à son langage.
— Il se gausse de nous en espagnol, répondis-je, et nous promet pour demain la visite du gouverneur de cette île et celle de l'inquisiteur des hérétiques.
— Il ne trouvera rien à faire avec nous, dit Braguibus, et je leur souhaite charitablement d'être aussi bons chrétiens que vous et moi. Qu'en dites-vous?
— Je crains quelque trahison de ce maraud Martin et de cet abominable Miguel, répondis-je. Soyez assuré qu'ils feront des machinations contre nous, et ils ne trouveront que trop de secours dans la perfidie et l'avarice de ces Portugalais et des Espagnols qui sont avec eux. Je m'attends au pire.
— Mon ami, dit Braguibus en m'embrassanl, nous sommes deux pour nous réconforter l'un l'autre. Nous ne ferons rien qui soit contre l'honneur des Français et contre les intérêts de nos compagnons. Je vous le jure : j'ai délibéré de ne pas faiblir.
— Vous êtes un brave et généreux homme, m'écriai-je en rendant son accolade à Braguibus. Je ne vous ai jamais connu autrement, et je n'ai jamais douté de vous. Quoi qu'il advienne, l'honneur sera sauf, et c'est le grand point.
1 . Chanson espagnole du xvi' siècle : Vous y fîtes mal vos ajjaires, Français, à la chasse de Roncevaux.
— Par la morbœuf de bois! s'écria Braguibus, puisque je vous vois content et délibéré, rions, chantons, crions, narguons-les! Nous nous tirerons de là, je vous assure, et je les châtierai pharmacopolement. Je leur ferai avaler toute> mes drogues, sans leur faire grâce d'une seule. Us auront beau demander miséricorde, rien ne vaudra contre mon juste ressentiment. Je méditerai les breuvages les plus amers, je composerai les décoctions les plus noires. Je vous les rendrai plus fourbus que les gueux de Saint-Innocent et bons à demeurer à l'hôpital le restant de leurs jours. »
Braguibus parlait de la sorte quand le bruit d'un coup de canon nous fit tressaillir. Nous courûmes à labarbacane, d'où l'on voyait au loin la mer. Deux grandes caraques entraient dans le port, où se trouvaient déjà une caravelle et un autre petit navire. Si loin que ce fût, je reconnus trèsbien le pavillon espagnol, et, au large, je vis la voile de notre brigantin qui s'en retournait vers la haute mer.
« Ce sont, m'écriai-je, les deux navires de la Nouvelle- Espagne que guette le capitaine. Ce sont eux-mêmes, je le gage. Nous verrons beau jeu, si la corde ne casse. Le roi de France n'y perdra rien. »
Toute cette nuit, nous vîmes des lumières dans la petite ville au-dessous de nous, et nous entendîmes qu'ils menaient grand bruit. Au matin, ils commencèrent à trimbaler les cloches, et notre geôlier bossu entra en toute allégresse.
« Ah! ah! senores franceses, dit-il, il va y avoir du nouveau. Voici la Trinidad et le Santiago qui viennent d'entrer dans notre port, avec vingt canons et mousqueterie sans nombre. Ils sont montés par quatre cents hidalgos, tous caballeros accomplis, qui viennent de l'aire les guerres de la Nouvelle-Espagne, et dont plusieurs ont déjà bien étrillé vos Français en Italie, sous les ordres du grand capitaine. Votre veillaque de Jean Florin n'a qu'à bien se tenir; nous savons qu'il est ici près, et l'on dresse déjà la potence pour l'y conduire avec vos autres larrons, vos gueux de Bretagne et de Normandie. Ah! ah! ce sera un beau spectacle! Les
seigneurs Quinones et don Alonzo de Avila feront aujourd'hui une procession pour célébrer la prise prochaine de ce bandoulier, que Dieu confonde ! Demain nous le verrons en chapelle avec tous les siens. Ah! ah! Français maudits, vous serez bien tondus ! »
Je me gardai de répondre à toutes ces vilenies. Braguibus, lui faisant la moue et contrefaisant le bossu, lui dit :
«. Seïïor, vous avez là un joli sac sur le dos. Votre dos s'arrondit en courbe bien gracieuse. Il y a de la place pour quelques coups de bâton. On vous a fait un dos à bastonnades qui vous sera bien utile un jour, comme je vous le ferai voir. Sont-ils beaucoup, dans cette île, aussi jolis que vous?
— Que dit-il, senor? me demanda l'Espagnol. Que dit le gros homme?
— 11 vous dit, répondis-je en riant , que vous avez bonne grâce à porter cette bosse, et vous demande si elle est bien à vous.
— No se, senor, dit l'Espagnol courroucé. Je vous ferai repentir.
— No se sont nopces, dit Braguibus, et feslina sont festins. Les nopces et festins que je vous prépare sont de sanglades d'étrivières. Si vous me passez par les mains, votre peau ne sera pas bonne à faire cornemuse, elle aura quelques accrocs. »
Bibadeo Beberreo Casquete sortit en frappant la porte comme un furieux. Mais il h rouvrit tout de suite, et nous vîmes entrer deux estafiers, derrière lesquels marchaient d'un air grave le gouverneur et l'inquisiteur des hérétiques. Un page portait la queue de la grande cape de celui-ci, et derrière eux encore on voyait plusieurs estafiers qui s'arrêtèrent dans le corridor. Le bossu, qui était entré devant eux pour leur indiquer le chemin, se planta sur le côté de l'huis, son bonnet au poing et le corps plié respectueusement, autant que sa bosse lui permettait. Braguibus fit une belle révérence et dit aux entrants d'un ton goguenard :
« Messieurs, soyez les bienvenus. Voyez ci une botte
de paille pour vous servir de siège. Si vous ne craignez pas la vermine, contre laquelle sont cuirassés tous Espagnols et Portugalais par la grande habitude qu'ils en ont, seyez-vous. Cette paille est bien espagnole, de bon rapport en vermine; elle vous remémorera voire pays de Castille. Je suis, messieurs, bien vôtre, et qu'il s'agisse de vous saigner, purger, droguer, voire de vous couper quelque membre, je le ferai avec plaisir. Il suffit que vous parliez. Je vous souhaite, messieurs, de très-bon cœur, vos fortes fièvres quartaines, pour vous rendre mes offices comme s'entend. »
Le gouverneur et l'inquisiteur écoutaient gravement, sans prononcer parole aucune. Quand Braguibus arrêta de parler, le gouverneur, le désignant à l'inquisiteur du bout d'un bâton qu'il avait, dit seulement :
« Gran hablador! Il est grand parleur!
— Monsieur le moine, mon père spirituel, dit Braguibus s'adressant à l'inquisiteur, renvoyez ce bossu, s'il vous plaît; Galien ordonne expressément de renvoyer les bossus, dans son traité De bossutis et contrefactis. Vous entendez le latin, n'est-il pas vrai?
— Scïior, dit le gouverneur parlant à moi, sans s'occuper autrement de Braguibus, j'ai appris par le seigneur don Martin, hidalgo allemand, et par don Miguel, que vous aviez le dessein de nous communiquer les renseignements qu'il faut pour découvrir un certain trésor que vous connaissez aux Indes. Je vous écoute.
— Monsieur le gouverneur, répondis-je, je connais en effet un trésor aux Indes, qui m'a été légué en héritage par
' feu mon père, le capitaine Bobert de Gonneville. Quand je . l'aurai trouvé, j'en remettrai d'abord le quint au roi de France, ' mon maître, et je partagerai le reste avec le seigneur Giovanni de Verazzano, et les sieurs Jean Alfonse et Jean Florin, comme je me suis engagé à le faire.
— Senor, dit le gouverneur, vous ôterez de cette liste Jean Florin, car il sera pendu demain.
— Après que vous l'aurez pris, dis-jc.
■ — Après que nous l'aurons pris, » dit le Portugalais.
Il s'arrêta, voyant qu'il avait dit une sottise.
« Mon enfant, dit l'inquisiteur des hérétiques, naviguant avec ce Jean Florin, vous devez avoir la conscience chargée de péchés.
— Pas que je sache, mon père, répondis-je. Nous avions à bord frère Nicolas Leboucher, et je n'ai jamais négligé de me confessera lui.
— Alors, dit le gouverneur, vous ne voudriez pas confesser au seigneur inquisiteur où est votre trésor?
— Ni à lui ni à aucun autre, sauf à un Français, » répondis-je.
Le gouverneur frappa du pied comme un homme courroucé.
« Adieu, me dit-il. Je vois que vous êtes obstiné. Vous aurez bientôt de mes nouvelles. »
Sur ces mots, il sortit, et l'horrible bossu, restant le dernier, nous dit avant de refermer l'huis :
« Seîiores, je ne vous verrai pas avant demain, car aujourd'hui il faut que vous jeûniez pour assister en meilleures dispositions à la procession de demain. »
De fait, on ne nous apporta rien, et le lendemain, quand on ouvrit la porte, nous vîmes paraître plusieurs estafiers qui nous vêtirent de force d'une grande robe noire peinte partout de diables et de flammes rouges. Ils nous mirent sur la tête un haut bonnet peint pareillement et nous firent dévaler la vis plus vite que nous n'aurions voulu. En bas, nous vîmes le bossu qui nous faisait la ligue en criant :
« Ah! ah! les voici avec le san benito, les Français maudits. Ah ! ah ! on va les conduire en chapelle ! Ils vont préparer la place pour Jean Florin et pour les siens. Ce sera un bel auto-da-fc!
— Par la morbœuf de bois ! me dit Braguibus, pourquoi ce bossu s'amuse-t-il ainsi? Est-ce de voir l'étrange figure que nous faisons? Vraiment, mon ami, nous serions plaisants dans un mystère sur le théâtre. Nous ferions peur aux petits
enfants. Votre robe est toute semée de diables : diables passants, diables sortants, diables rampants, diables volants; jamais je n'en vis tant, voire dans la diablerie qui fut montrée l'anl7, àAzay-le-Rideau,par la confrérie des mystères. Ces Espagnols silencieux veulent dire par tel emblème qu'ils nous donnent à tous les diables; mais ils y seront avant nous. »
Aussitôt que nous fûmes en bas, toutes les clocbes furent mises en branle, et, nous ayant baillé à chacun un cierge, on nous poussa parmi la procession, où il y avait plus de mines de brigands, forfants et larrons que d'honnêtes gens. Nous fûmes menésàune place devant l'église, où, ayant été dépouillés, nous fûmes fouettés cruellement de grands coups d'étrivières. Après quoi, on nous remit nos vêtements et l'on nous reconduisit sous boucle plus morts que vifs. Aussitôt entra Martin , pendant que nous gisions tristement sur la paille :
« René, mon ami, dit-il d'un ton patelin, je suis fâché de vous voir dans ce triste état. Vraiment, vous avez bien besoin de vous restaurer, et ce bon docteur Braguibus aussi. J'ai ici dehors de bonne soupe aux coscotons, avec une poulaille rôtie et quelques bouteilles de vin de France. Voulez-vous que nous causions en dînant ensemble?
— Allez vous faire pendre! répondis-je.
— Que la peste vous étouffe, et que je sois appelé à vous guérir! s'écria Braguibus.
— Bon, mes amis, bon, je m'en vais, dit Martin, la mine souriante. A vous revoir. »
Nous passâmes cette journée à demi engourdis par la souffrance et par la faim. Le soir, Beberreo nous apporta une bouillie de je ne sais quelle farine gâtée, avec de l'eau saumàtre. Nous la mangeâmes pour la grand'faim que nous avions, et nous endormîmes dessus lourdement, après avoir fait nos prières ensemble à haute voix. Nous dormîmes bien avant dans la matinée, à tel point que le soleil était déjà
LES PILOTES D'ANGO. Ht
haut quand nous fûmes éveilles par le bruit lointain de fortes canonnades.
« Ho! René, réveille, veille!
Ho! René, réveille-toi! j
chanta Braguibus à plein gosier.
Je me dressai en me frottant les yeux. Les canonnades se suivaient, rapides et pressées. Je courus à la barbacane.
« Les nôtres sont aux prises avec eux, m'écriai-je. Je vois le pavillon de France avec l'échiquier de Normandie à la misaine !
— Le cœur me bat comme une mitaine, dit Braguibus en montant sur son escabeau pour mieux voir. Sainte mère de Dieu, intercédez pour les bons Français ! Oh ! que je voudrais y être! Il me semble voir d'ici Pierre Crignon à côté du heaume, avec ce bon Mauclerc, et ce brave maître Etienne Picot mettant son premier clerc au point de tirer, et notre galant capitaine bien assuré sur son pont de cordes, et l'excellent frère Nicolas réconfortant les blessés, encourageant les autres, et priant bien dévotement pour le salut de tous. Je fais vœu à sainte Badegonde de mettre à sa chapelle l'image de la Pensée, si les nôtres l'emportent et si nous retournons en France.
— Ah ! m'écriai-je. Bien tiré, ce coup ! Le hunier de l'Espagnol qui est à tribord vient de tomber. Vive le roi de France !
— Vous semble-t-il pas, dit Braguibus, qu'ils vont s'aborder? S'ils viennent à l'abordage, cap de saint Arnaud! ne les épargnez pas, vertueux Chamouillac. Ah ! mon ami, je suis bien anxieux. Voici que la vapeur des canonnades monte si horriblement que je n'aperçois plus notre pavillon. Si, je le vois encore. Bené,mon ami, prenez vos patenôtres. Prions Dieu pour les Français. Il est plus épouvantable de voir cette bataille de loin que de se trouver au milieu. Je pense que Gleopatra fut épouvantée à bon droit, au heurt et fracas de la flotte de son ami Antoine contre celle d'Octave à la ba-
taille d'Actium. Pater noster qui es in cœlis... Ne savez-vous point quelques litanies, mon ami? Dites-les, je vous en prie. Nous dirons après la complainte saint Nicolas in periculo maris. »
Les canonnades redoublaient. Soudain je vis tomber la voile d'artimon d'un espagnol, et, tout de suite après, son grand mât s'abîmer horriblement. L'autre, qui avait déjà perdu son grand hunier, perdit au même instant la civadière et le trinquet de proue. Un moment après, je vis, sur la vapeur blanche des canonnades, une grosse fumée noire qui montait de son bord.
« René, mon ami, s'écria Braguibus, vous avez meilleurs yeux que moi. Il me semble que l'un des espagnols amène son pavillon !
— Ils l'amènent tous les deux ! m'écriai-je. Le pavillon de France est hissé! Ils amènent ce qui leur reste de voiles ! La canonnade cesse! Victoire! Ils sont aux nôtres! Victoire! Vive le roi de France! »
De joie et pleurant à chaudes larmes, nous nous jetâmes dans les bras l'un de l'autre. Nous ne pensions plus ni à prison ni à menaces : la victoire demeurait aux Français et nous nous tenions pour heureux.
Nous vîmes bientôt la Pensée donner la remorque à ses deux prises et s'éloigner vers la haute mer. Environ le soir, elle revint près de la côte et envoya une barque avec pavillon blanc que nous vîmes retournera la tombée de la nuit.
« Ils traitent de notre rançon par échange, dit Braguibus. Braves compagnons ! Ils ne nous abandonnent pas. Oh ! qu'il fait bon avoir de si braves compagnons! Faut-il jamais désespérer?
— Non, répondis-je, mais il faut toujours penser à la devise de M. Jean Aneo. »
Et ramassant un clou qui était par terre, à la lueur d'une méchante lampe que nous avait portée le bossu, j'inscrivis sur le mur une sphère avec la devise du vicomte de Dieppe : Deus spes ajuventute mca.
Je venais de finir quand Martin entra, suivi de plusieurs estafiers qui se jetèrent sur nous. Malgré notre résistance, nous fûmes liés, bâillonnés, et l'on nous banda les yeux, puis on nous porta nous ne savions où. Bientôt, pourtant, nous sentîmes à l'air frais que nous étions au bord de la mer. On nous élingua, puis on nous descendit par une échelle sous le pont d'un navire que nous sentîmes en mouvement. Je pense qu'il s'écoula trois ou quatre heures jusqu'à ce qu'on vînt nous délier. Alors, on nous fit monter sur le tillac d'une caravelle, et nous vîmes que nous étions en pleine mer.
Devant nous se tenait le traître Martin, qui nous dit d'un ton goguenard :
« Messieurs mes amis, Jean Florin voulait traiter de votre rançon et menaçait de venir à terre vous prendre par force. Gomme je tenais à faire en votre compagnie le petit voyage jusqu'au trésor, j'y ai mis bon ordre en vous embarquant sur cette caravelle et en partant secrètement de Tercère. Votre fameux Florin n'y a rien vu, en dépit de sa vigilance. Nous sommes hors de sa portée, et je vous emmène à la Vera-Cruz, en Nouvelle-Espagne, où je suis sûr que vous deviendrez plus raisonnables, puisque, de gré ou de force, il faut que vous restiez mes compagnons. Allons, messieurs, amis comme devant : quand la Pensée viendra avec la Dauphine et la Normande, les galants trouveront l'oiseau déniché. N'est-ce pas bien joué? »
Nous nous laissâmes aller sur un coffre, accablés l'un et l'autre. Nous étions au pouvoir de notre ennemi.
« Voire, dit Braguibus, vous avez gagné la première manche; nous jouerons la seconde aux Indes.
— Très-bien, très-bien, dit Martin. Je l'entends ainsi, et je suis assuré de gagner.
— Qui vivra verra, répondit Braguibus. Faites-nous bailler quelque chose pour manger, car nous mourons de faim.
— Volontiers, dit Martin en hélant son cuisinier. Je puis vous promettre qu'il ne vous manquera de rien...
— Jusqu'à la Nouvelle-Espagne exclusivement? dit Braguibus.
— Exclusivement, bien entendu, répondit Martin. Là-bas je me charge de vous apprivoiser. »
C'est ainsi que nous partîmes pour les terres vice-royales de Fernand Cortez, marquis del Valle.
Nous nous agenouillâmes dévotement