‹ Les pilotes d'AngoChapitre 36 sur 46 · Actuellement Notre-Dame-de-Guadalupe · texte numérisé non relu

Actuellement Notre-Dame-de-Guadalupe

commençait à construire une église sur l'emplacement de ce temple, dont nous vîmes encore l'assiette. Il était en forme de carré, et l'on y montait de quatre côtés par des degrés. Sur la plate -forme s'élevait le temple, avec un toit plat en façon de terrasse et les murs tout couverts de peintures. A gauche, du côté de la chaussée de Tacuba, était le palais de Montezuma. Il est tout gâté, et même on comble la partie du lac qui esta gauche de Mexico, entre la terre ferme et les chaussées de Tepeyaquillo et d'Iztapalapa, pour en faire terre de labour et y semer du gros mil. L'hôtel du marquis del Valle est bâti tout fraîchement, à la mode espagnole, grand environ comme l'hôtel de Sens à Paris. Toutefois il est à façon de terrasse, sans pignon ni tourelles, et n'a qu'une tour carrée qui fait office de beffroi, et qui n'est pas si haute, il s'en faut de moitié, queSaint-Germain-des-Prés. Sous le porche, nous vîmes nombre d'Espagnols en grande cape, plus fiers que marguilliers, et nous toisant d'une morgue hautaine et d'une figure mal gracieuse. Nous fûmes conduits à une galerie où on nous fit attendre, et, peu après, une porte au fond de ladite galerie fut ouverte à grand fracas, un homme entra le bonnet sur la tète, suivi de plusieurs autres qui tenaient le bonnet à la main, et le sergent cérémonieux nous dit à voix basse :

or Découvrez vos têtes : c'est Son Excellence le marquis del Valle qui vient. »

Feniand Corlez était pour lors de l'âge de quarante et un ans ou environ '.Il était de bonne stature etbien fait de corps, sauf qu'il avait les genoux tournés en dedans. Noir de cheveux et renfrogné de mine, il était redoutable à l'abord. Son visage était court et ramassé, sa barbe peu drue, en particulier sur les joues, son nez gros et long, sa coloration bise approchant du gris. Il était vêtu à l'espagnole, d'étoffes simples et sombres, de drap fin, sauf son bonnet qu'il portait de velours, avec une médaille d'or par-devant. Au cou, il avait

1. 11 mourut le 2 décembre 1547, à l'a je de soixante-deux ans.

une chaînette d'or d'un travail délicat, avec une médaille de Notre-Dame. Au doigt, il avait une bague dont le chaton était un gros diamant bien précieux.

Sitôt que Braguibus le vit, il s'avança vers lui d'un air delibéré et, le toisant, s'écria gravement :

« Vultus pallidus! Aspectus morbidus! C'est la bile. Il souffre du foie. »

Disant cela, il fais lit mine de vouloir lui tàter le pouls.

« Don Binot Paulmier y Gonneville, me dit Cortez d'un ton brusque, dites à votre compagnon qu'il cesse ses jongleries. Avertissez-le que je parle le latin aussi bien que lui, car je suis licencié en droit. Bépondez à mes questions clairement et brièvement, ou vous auriez à vous repentir. »

Sons le regard clair et dur de Cortez, Braguibus se troubla. Il était difficile de garder son assurance devant un pareil homme. Le Martin se tenait derrière lui d'une mine triomphante, nous laissant voir qu'il avait partie gagnée.

« Vous étiez, dit Cortez, l'un et l'autre de la compagnie de Jean Florin le pirate ?

— Le capitaine Jean Florin n'est pas un pirate, répondisje. Il sert Sa Majesté le roi de France loyalement contre ses ennemis, comme vous servez vous-même Sa Majesté Catholique.

— Il suffit, dit Cortez. Nous y reviendrons tout à l'heure. Vous connaissez l'emplacement d'un certain trésor qui est dans ces Indes occidentales où nous sommes. Voulez-vous y piloter un navire? Je prélèverai le quint de Sa Majesté, et j'abandonnerai le reste à vous et à ce caballero allemand. Bépondez par oui ou par non.

— Non, répondis-je fermement. Ce trésor est du bien français; le quint en revient au roi de France, et le reste...

— Tirisez-vous, interrompit Cortez. J'ai compris. » Martin pâlit. Cette fois il vit bien qu'il n'y avait rien à tirer

de nous. Cortez garda un instant le silence, tournant son livre d'heures qu'il tenait habituellement à la main, car il avait coutume d'y lire tous les matins. 11 était particulière-

ment dévot à la benoîte Vierge Marie, et après à saint Pierre,

saint Jacques et saint Jean-Baptiste. Sa réflexion ne fut pas

longue. Il me dit de son ton bref :

« Don Gonneville, asseyez-vous à cette table ici. » J'obéis. Il poussa lui-même devant moi du papier, une

plume et un encrier.

« Vous allez écrire en latin une déclaration, me dit-il, par

laquelle vous établirez que les sommes piratées par Jean

Florin sur mes deux navires s'élèvent au chiffre que je vous

dirai.

— Je ne puis pas faire cela, répondis-je, puisque je n'étais pas à la prise des deux navires.

— Qu'importe? dit Cortez. Écoutez. Je vous dirai pourquoi je vous demande celte déclaration. »

Cet homme extraordinaire avait, quand il le voulait, le regard bien doux. Il était difficile de lui résister.

a: Don Gonneville, reprit Cortez, j'ai des ennemis puissants à la cour, qui me desservent auprès de Sa Majesté, pour laquelle j'ai pourtant conquis cet immense empire, à mes frais, et avec si peu de ressources que jamais on ne vit rien de pareil. Mes ennemis ne manqueront pas de déprécier la valeur de ce que j'ai envoyé à Sa Majesté, et de dire que c'était peu de chose, et que je me suis attribué la majeure partie des trésors du Mexique. Sur ma conscience, j'ai tout envoyé à Sa Majesté, ne gardant rien pour moi. Il faut que vous me rendiez ce service. Un gentilhomme peut rendre ce service à l'honneur d'un autre gentilhomme.

— Mais non pas au détriment de son propre honneur, répondis-je. Monseigneur, vous me demandez de faire un mensonge. Pensez-vous qu'un gentilhomme doit mentir?

— Tous moyens, dit Cortez, me sont bons pour recouvrer mon honneur, que votre Jean Florin a mis en danger. Ecrivez, ou, sur ma conscience, je vous ferai pendre ignominieusement.

— J'aime mieux, lui répondis-je, une hart espagnole qu'une honte française. Je n'écrirai pas. »

Il me regarda de travers, faisant une mine épouvantable. Les veines de son cou et de son front s'enflèrent.

« Allez à tous les chiens! s'écria-t-il. Ce soir même vous serez en chapelle. Emmenez-les.

— Senor marquis, dit alors d'une voix grave le sergent cérémonieux en s'avançant, Votre Excellence les fera emmener par un autre que par moi. Ils se conduisent en bons gentilshommes et en fidèles sujets de leur roi. »

Cortez jeta brusquement sa cape par terre, comme il faisait quand il était violemment courroucé. Le sergent le regardait d'un air humble et assuré ensemble. Je crus que Cortez allait dégainer sa dague et lui en donner au travers du corps, mais il se retint et dit seulement :

« Qui ose me parler ainsi ? Oh ! que le malheur vous accable !

— Senor marquis, répondit avec mesure le sergent cérémonieux, celui qui vous parle ainsi est le vieux Pedro Escudero, sergent de Sa Majesté Catholique, Castillan et vieux chrétien. Il ose rappeler à Votre Seigneurie qu'il lui sauva la vie sur ce même Tatelulco où nous sommes, pendant la nuit triste. Ce vieux Pedro Escudero a servi sous le grand capitaine en Italie, sous Doria contre le Turc, et sous votre seigneurie dans la Nouvelle-Espagne, où il reçut sept blessures pour le service de Sa Majesté et pour votre avancement. Ce Pedro Escudero a le droit de parler, et ne se gênerait pas de le faire même en présence de Sa Majesté l'empereur Charles cinquième, dont Votre Seigneurie est le serviteur.

— Taisez-vous ! s'écria Cortez. Allez -vous-en et que Dieu vous suive! A l'avenir prenez garde à ce que vous dites; cela pourrait vous coûter cher! Je vous ferais châtier,

— Seigneur marquis, répondit le sergent, c'est mal fait à vous de préférer le conseil d'un étranger à celui d'un Castillan, d'un soldat de Christobal de Oli.

— Trahison! s'écria Cortez. Prenez l'épée de ce traître ! Assurez-vous de sa personne! Il est du parti du misérable

Chrislobal de Oli qui vient de se rebeller contre moi et contre le roi. Il est d'accord avec ce malheureux traître!

— Seigneur marquis, dit le sergent en étant lui-même son épée, voici cette mienne épée qui a fait bons services. Je ne la dégainerai pas sans raison, ne voulant pas la rengainer sans honneur. En appelant traître le valeureux capitaine don Christobal de Oli, Votre Seigneurie en a menti par la gorge. À présent, que Votre Excellence fasse de moi ce qu'elle voudra. Je prie saint Pierre, mon patron, de pardonner à Votre Excellence le tort qu'elle fait à un gentilhomme comme don Christobal de Oli et à un soldat comme moi! »

Fernand Cortez, pâle de courroux, désigna la porte du doigt. On nous saisit tous trois. Comme on portait la main sur Braguibus, celui-ci, se dégageant brusquement, alla se planter sous le nez de Cortez, et à sa barbe, s'écria d'une haute façon :

« Vivat Francisons primus,rexGallice! Vivat Johannns Florinus prmfectus Ga/ficœ classis! VivatFacultas Parisiensis! »

Et se livrant aux eslafiers qui devaient nous emmener, il leur dit en les regardant de travers :

« Je vous prédis à tous que vous mourrez sans médecin, pour l'injure que vous faites à ma robe. Allez, marauds! vous mourrez abandonnés de Dieu et de la Faculté! »

Ils nous conduisirent par des degrés dans un cul de bassefosse tout noir, et qui ne recevait un peu de jour que par une manière de gueule de puits. Passant de la grosse chaleur du dehors en ce lieu sombre et humide, nous fûmes saisis par le frais, et restâmes un moment silencieux. Enfin, je me jetai dans les bras du sergent cérémonieux et je lui donnai cordialement l'accolade, en quoi Braguibus m'imita.

« Sergent Pedro, lui dis-je, vous avez l'âme fière et le cœur loyal ! Je vous crie merci de vous avoir entraîné dans notre perte.

— Seigneur don René, répondit le sergent, et vous sei-

gneur médecin, je n'a fait que mon devoir en avertissant le marquis del Valle au moment où il commettait une injustice. Quant à ce que dit Son Excellence touchant une trahison de don Christobal de Oli , je l'ai démenti , parce que je suis sûr qu'on a noirci auprès de lui ce valeureux capitaine. Si don Christobal s'est rebellé, ce ne peut être qu'à bon droit, et si j'étais libre, je prendrais son parti. Patience et battons les cartes. On verra qui a tort ou qui a raison. Plus d'un est parti pour aller chercher de la laine et revient tondu. Je n'ai point de regret de ce que j'ai l'ait.

— Messieurs, dit joyeusement Braguibus, je pense qu'ils nous ont mis rafraîchir clans ce puits, comme on met chez nous les bouteilles. Nous sommes ici au retrait des gobelets. Voyons s'ils n'y auraient pas oublié quelques pipes de vin. Il fait beau boire frais à l'ombre, et je ne vis jamais lieu mieuxombragé. Cherchons. Parla morbœuf de bois! comme dit cet excellent Crignon, voici un trou tort noir dans la paroi. C'est là qu'ils doivent cacher leur meilleur. C'est l'entrée du cellier, soyez-en sûrs. René, mon ami, dites au brave sergent qu'il y vienne voir. Mon ventre me rend peu apte à cette recherche. Au fond de ce trou doivent être les fagots derrière lesquels on met les antiques bouteilles.

— Seigneur médecin, dit le sergent, je connais ce trou. Au fond, il n'y a rien qu'une grosse pierre qui le bouche, et sans laquelle nous serions noyés, car le trou est au-dessous des eaux de la lagune. Nous sommes ici clans les caves du temple où les Indiens célébraient le culte abominable de leur idole Huitzilipochtli. C'est ici qu'ils jetaient les os des victimes humaines qu'ils lui sacrifiaient, et dont ils dévoraient la chair et tannaient la peau. Ce puits que vous voyez s'ouvre dans une galerie d'où partaient autrefois des degrés montant à la plate-forme du temple. Seigneurs, faisant pour la seconde fois le siège de Mexico , je vis de nos retranchements sacrifier sur cette plate-forme soixante et deux de mes malheureux camarades, à la clarté des torches, au son lugubre des trompes de guerre et du grand tambour

d'Huitzilipochtli qu'ils battaient sans relâche. Et cependant les Indiens nous assaillaient furieusement, nous criant que nous allions bientôt être pris nous-mêmes et sacrifiés à leurs maudites idoles.

— Est-ce là, lui dis-je, ce que vous appelez la nuit triste, et où don Christobal de OU sauva la vie de Cortez?

— Non, seigneur, répondit le sergent. Cette nuit-là dont je vous parle, le marquis, blessé à la jambe, fut sauvé par un autre Christobal, le Christobal de Olea, aidé d'un autre vaillant soldat appelé Lerma. Christobal de Olea y perdit la vie, et Lerma faillit y mourir de ses blessures. La nuit triste fut au premier siège, et nous y perdîmes neuf cents hommes aux mains des Indiens. C'est alors que fut tué le grand Montezuma.

— La bataille y fut terrible? lui demandai-je.

— Seigneur, me répondit-il, je m'étais déjà trouvé dans bien des guerres, et je puis vous jurer que je n'ai jamais vu chose pareille dans les combats acharnés auxquels j'ai assisté entre chrétiens, même en Italie contre cette fameuse artillerie du roi de France, et même contre le Grand Turc; couverts de leurs cuirasses de coton et le chef emplumé, les Indiens se précipitaient sur nous par vingt côtés à la fois, avec des lances à pointes de pierre verte et des espadons faits d'une pierre pareille et aussi tranchants que des rasoirs. Après un combat furieux où nous fûmes très-bien aidés par nos alliés les Tlascaltèques, nous réussîmes à nous établir dans ce grand temple de Huitzilipochtli et de Tezcatepuca sous lequel nous sommes à présent. Là, mêlés aux Indiens et cherchant les uns les autres à nous faire rouler en bas des degrés, nous mimes le feu aux idoles et brûlâmes une partie de la grande salle. Mais les Indiens finirent par nous chasser de leur temple, et il fallut traverser le Tatelulco pour retourner à nos quartiers, au palais de Montezuma, où nous fûmes assaillis aussitôt. Quand le jour se leva, Cortez fit monter le grand seigneur sur la plateforme du palais, pour qu'il enjoignit aux Indiens de cesser

le combat, attendu que nous allions quitter la ville. Mais ils l'accueillirent h coups de pierres et de flèches, et malgré le soin que nos soldats prenaient de le couvrir, il fut frappé à la tête, au bras et à la jambe et mourut peu de temps après. Cortez le pleura, et tous nos capitaines et soldats en firent autant. Son corps fut rendu aux Indiens, à Coadlavaca, le nouveau cacique qu'ils avaient choisi. La nuit suivante, nous tentâmes de nous échapper de Mexico par surprise. Il faut dire que nous avions un soldat appelé Botello, homme honorable, instruit clans les lettres latines, qui avait demeuré à Rome et possédait la réputation d'un nécromancien ; on disait qu'il avait son démon familier. Ce Botello avait annoncé quatre jours auparavant que, d'après l'aspect des astres et ses augures, si nous ne sortions pas de Mexico cette nuit-là, et si nous attendions encore, aucun soldat n'en sortirait plus vivant. Ce dire décida Cortez. Aussitôt on fit avec des madriers un pont pour franchir les fossés qui coupent les chaussées, attendu que les Indiens avaient rompu les ponts qui y étaient avant. On réunit tout ce qu'on pouvait emporter de lingots d'or, pour le transport desquels furent appointés huit chevaux et cent Indiens de Tlascala; mais il resta encore dans la salle du palais beaucoup d'or entassé. Deux cent cinquante Tlascaltèques et cinquante des nôtres eurent mission d'emporter l'artillerie. A l'avant-garde, pour nous frayer le chemin, furent commis les capitaines Gonzalo de Sandoval, Francisco de Lugo, Diego de Ordas et André de Tapia. Au centre furent Cortez, Alonzo de Avila,Christobal de Oli, Bernardino Vasquez ; à l'arrière-garde, Juan Velasquez de Léon, Pedro de Alvarado. La plupart de nos compagnons se chargèrent d'or. Pour moi, je mis la main dans une valise, j'en relirai quatre chalchihuis, pierres précieuses que les Indiens ont en grande estime, et je les cachai sous les armes qui couvraient ma poitrine. Plus tard, cette épargne me fut bien utile pour soigner mes blessures et me procurer des vivres. La nuit était obscure; il y avait un peu de brouillard et il

Mi LES PILOTES D'ANGO.

bruinait. Un peu avant minuit, on se mit en route. Nous commençâmes à construire le pont, quand s'élevèrent tout à coup des huées, des sifflets, et l'on entendit le fracas des trompes de guerre et le son lugubre du grand tambour d'Huitzilipochtli. Les Mexicains criaient de toutes parts : «Tateluleo,Tateluleo! Partez en grande hâte avec vos barques! Faites diligence! Les Teules s'en vont, arrêtez-les au passage des ponts!» — Et à l'instant, sans nousy attendre, nous vîmes tant de guerriers fondre sur nous, et la lagune couverte de tant de barques qu'il nous était impossible de plus rien faire. Une foule de Mexicains se jetèrent sur le pont pour le rompre , et ils se hâtaient tellement à blesser et à déconfire les nôtres que, chacun en prenait à sa guise, sans attendre et sans aider son voisin. On a bien raison de dire qu'un mal ne vient jamais seul; il pleuvait, les chevaux glissaient et s'épouvantaient, et tombaient dans la lagune. En un instant, le pont fut ruiné, et le fossé rempli de chevaux morts, de cavaliers, de Tlascaltèques, d'Indiens Tamemes, de bagages, de sacs, de coffres et de canons. C'était une horreur de voir et d'ouïr la foule des nôtres qui se noyaient eux et leurs chevaux; les soldats qu'on tuait à tas dans l'eau, et qu'on jetait dans les barques après les avoir égorgés; les pleurs de ceux qui criaient: « A l'aide, je me noie! on me tue! » Aucuns appelaient à l'aide Notre-Dame sainte Marie et le seigneur saint Jacques. Les Indiens criaient épouvantablement : « Hou! hou! hou ! Luiloms! » qui veut dire en leur langage : « Vile racaille, êtes-vous encore vivants ?Nos amis ne vous ont-ils pas encore déconfits? »Et ils nous assaillaient à coups de pilets, qui sont dardilles à pointe de pierre verte, à coups de lances, à coups de haches de pierre, à coups d'espadons à deux mains; étant un petit nombre qui avaient pu se rallier, nous les recevions à coups de dague et d'épée.

» Cependant parut Pedro de Alvarado vilainement blessé, une lance au poing, à pied, car on avait tué sa jument alezane. »

Le sergent cérémonieux en était à ce point, quand la porte de notre cachot fut ouverte, et nous vîmes paraître un grand vilain tout vêtu de noir, suivi de plusieurs autres avec des torches.

«Vertu-Dieu! s'écria Braguihus, voyez cet homme noir; je le reconnais à son vêtement : c'est un écolier parisien. La Sorhonne aurait-elle fait ce miracle de nous envoyer un sorbonniste à la rescousse? Salve, alumne Parisiensis Facilitât is !

— Hélas! lui dis-je, ne reconnaissez-vous pas mes propres hardes sur le dos de cet Espagnol que j'ai dépouillé lorsque nous primes le navire de Saint-Domingue? 11 ne vient pour rien de bon !

— Veillaque pirate! s'écria l'Espagnol, misérable estudiante français ; je vous ai promis que nous nous reverrions. Me voici, moi Gonzalo Mejia de Rapapelo. C'est moi qui suis commis pour vous pendre.

— U parait, répondis-je, que vous avez eu de l'avancement. Vous étiez autrefois porcher, et vous voici promu bourreau.

— Une bonne corde, s'écria-t-il, mettra fin à vos vaillantises. Demain matin, vous serez mis en chapelle avec cet autre brigand et ce traître. Périssent ainsi tous les Français et leurs amis! »

Disant ces mots, il sortit d'un air triomphant en compagnie des autres. Un seul resta : c'était Martin, que je ne m'attendais plus guère à voir. Martin, tournant vers moi son faux visage, me dit d'un ton patelin :

« Mon pauvre ami, je suis bien fâché de vous voir dans cette position ; mais je n'oublie pas notre ancienne amitié. Parlons bas. Je viens pour vous sauver.

— Je vous avertis, dit Braguibus, que nous ne croirons pas un mot de tout ce que vous allez nous dire. Ainsi, vous perdez votre temps.

— Et pourquoi, mon ami cher, ne me croiriez-vous pas? répondit doucement Martin. Cortez ne m'a-t-il pas frustré

dans mon espérance, et le secret de notre trésor ne périrat-il pas avec vous? Mon intérêt est dorénavant que vous viviez, et vous vivrez, oui, éclair et sacrement ! vous vivrez. Je le veux, de par le diable !

— Ne parlez donc pas, dit Braguibus, de ce votre ami cornu et griffu. Gardez pour vous vos affaires avec lui. Je prétends ne pas m'y mêler.

— Messieurs, dit Martin, il me semble que je vous fais une offre qui ne se refuse pas. J'ai vilainement agi envers vous, je le confesse. Mais à tout péché miséricorde. Je vous jure que si vous vous confiez à moi, je vous tirerai d'ici; vous verrez ensuite si vous me devez témoigner quelque reconnaissance. Quel intérêt aurai-je à vous tromper? Mon intérêt est que vous viviez; je m'enfuirai avec vous, et une Ibis libres, nous pourrons parler encore de la grande affaire du trésor.

— Il est obstiné, dit Braguibus. Il n'abandonne pas aisément son propos. Qu'en dites-vous, René? »

Je méditai profondément, pesant bien tous les dangers qu'il y avait de se confier à un traître comme Martin. Finalement je lui dis :

« Si nous sortions de ce cachot, où irions-nous? Où pensez-vous nous conduire? Fernand Cortez n'est pas homme à ne pas nous faire poursuivre, et tout ce pays est en sa puissance.

— Oubliez-vous donc, répondit Martin, ce qu'il disait devant vous de la rébellion du capitaine Christobal de Oli? Sachez que beaucoup d'autres se sont rebellés avec lui, et qu'il possède une flotte puissante. Il s'est allié à Diego Vclasquez, gouverneur de Cuba. Je ne doute pas que, si nous prenons le large cette nuit, ce brave sergent Pedro Escudero, avantageusement connu dans la Nouvelle- Espagne, ne nous trouve des amis qui sont secrètement du parti de don Christobal, et ne nous fasse parvenir saufs jusqu'à son camp.

— C'est-à-dire, répondis-je, que vous ne doutez pas de

répondre à la confiance de Fernand Cortez en obtenant Militilementlenom des partisans secrets dedon Christobal. Tournez vos batteries ailleurs, maître fourbe. Vous n'aurez rien de nous. »

Martin pâlit et se mordit les lèvres, voyant que j'entendais sa ruse. Il sortit sans mot dire. Braguibus s'écria derrière lui :

o Quand vous voudrez affiner un Normand, vous étudierez quelque temps à Rouen, monsieur l'habile homme! Allez, mon ami! Le diable auquel vous avez vendu votre vilaine âme sera encore plus fin que vous. »

Il ne nous restait donc plus aucun espoir. Je m'assis sur une pierre, le visage caché dans mes mains, et je gardai le silence. Autant en faisait Braguibus. Le sergent récitait le rosaire à demi-voix. Mais se taire longtemps était chose impossible pour mon médical compagnon. Il s'écria bientôt :

« Vertu-Dieu! j'enrage de nous voir ici comme des veaux, rêvassant et n'agissantpas. Faudra-t-il donc souffrir demain ce trépassement par esquinancie que procure la hart? Faudra-t-il dire à l'imitation de Néron le truand : Qualis medicus pereo? Non, par la morbœuf! je ne l'entends pas ainsi. D'autres que nous se sont échappés d'autres donjons et d'autres périls. Faisons comme eux : faisons quelque action héroïque. Évertuons-nous, vertu-Dieu! Vous souvient-il de l'action d'Aristomène Messénien? Je l'ai lue en mon Plutarque. Il était comme nous dans un trou pareil à celui-ci ou approchant, et fut sauvé par un renard. N'aurions-nous pas ici quelque renard gentil, ou, à défaut de lui, toute autre bête? »

Pendant que Braguibus discourait ainsi, la nuit était venue. Notre oubliette était devenue tout à fait noire. A cinquante pieds au-dessus de nos têtes, nous voyions, par la gueule du puits, une seule étoile. Tout à coup, dans cette profonde horreur et ténèbres épouvantables, fut ouïe au-dessus de nous une voix qui nous fit dresser les cheveux sur la tête.

« Jésus Maria! nous écriâmes-nous tous les trois. Domine, libéra nos a malo!

— No tiembe! N'ayez crainte, dit la voix en espagnol, très-distinctement. Pedro Escudcro, mon vieux camarade, ne crains rien! C'est moi, Lerma ; c'est moi, Lerma le balafré.

— Grand saint Jacques! dit Escudero d'un ton mal assuré, c'est bien la voix de Lerma, mais les diables savent imiter les voix pour nous tenter. Vade rétro !

— Ne crains rien, frère! répondit la voix. Ecoute, pour te rassurer : Pater noster qui es in cœlis... )>

La voix récita ainsi un Pater et un Ave, que nous récitâmes en même temps. Nous n'avions plus h craindre œuvre du démon. Pedro Escudero, se plaçant sous l'entrée du puits et levant la tête, dit d'un ton délibéré :

« A présent, je ne puis douter que tu ne sois Lerma. Mais où es-tu, et pourquoi es-tu ici? Il semble que tu sois suspendu en l'air.

— Ta curiosité, répondit Lerma, sera satisfaite tout à l'heure. Tu vas me rejoindre. Je vais te descendre une corde par le moyen de laquelle tu pourras monter jusqu'à moi, avec tes deux compagnons. Attention! La tiens-tu?

— Je la tiens, dit Pedro.

— Monte donc alors, et que Dieu t'assiste! »

Un moment après, j'entendis au-dessus de ma tète la voix du sergent cérémonieux.

« Seigneur médecin, disait-il, montez. Vous êtes le plus lourd. Don René de Gonneville montera derrière vous.

— Monter? dit Braguibus. Et où cela, s'il vous plaît? Où sont les degrés? Pensez-vous que j'aie un ventre à gravir aux cordes? Me prenez-vous pour un singe ou pour un écureuil? Liez-moi et hissez-moi par quelque engin. Vous feriez aussi aisément monter une pipe de vin que ma lourdeur.

— Montez, par saint Jacques de Dieppe! lui dis-je en lui mettant entre les mains la corde que j'avais trouvée à tâtons. Montez, mon ami, le temps presse. »

Pedro Escudero monta le premier.

Braguibus s'enleva, tandis que je maintenais le bout de la corde pour l'empêcher de balancer. Je l'entendais geindre et souffler, mais finalement il ne glissa pas, et j'eus le plaisir d'ouïr sa voix qui m'appelait, disant :

« A vous, René; je suis dans ce nouveau trou. C'est celui par où s'évada Aristomène, ou celui de Jupiter Trophonius, ou celui de la Sibylle. Vertu-Dieu! qu'il y fait noir ! »

En un instant je gravis la corde et je sentis des mains qui me saisissaient au passage et m'aidaient à entrer dans un trou fort étroit et si bas que, voulant me dresser, je me heurtai la tète.

ce Suivez-moi, dit la voix de Lerma; tenez-vous les uns aux autres et restez courbés pour ne point vous heurter le front. »

Nous suivîmes moitié marchant, moitié rampant, environ vingt pas.

« Vous pouvez vous redresser maintenant, » dit Lerma.

En même temps, il battit le briquet, alluma une mèche soufrée, puis une chandelle, et s'adressant à nous d'un ton gracieux, son bonnet d'une main et sa chandelle de l'autre, il dit avec une profonde révérence :

« Seigneurs, soyez les très-bienvenus. Cette mienne maison est à la disposition de Vos Seigneuries. »

Nous étions dans une salle souterraine bien haute, à ce qu'il nous sembla, et bien spacieuse, mais à la lumière de la chandelle on ne pouvait pas voir bien loin; autour de nous étaient des colonnes chargées de sculptures peintes fort étrangement. Une table de pierre se voyait au milieu.

« Et d'abord, dit Lerma, excusez-moi un moment. Je vais aller fermer ma porte. »

Il se glissa dans la galerie par où nous étions venus et tira unecordequi,par engin subtilet merveilleux artifice, faisait mouvoir une grosse pierre. Celle-ci, bien polie par le bas, glissait aisément le long de dalles pareillement polies, et venait s'ajuster dans le trou qui finissait au puits et par où nous avions passé. Quand on voulait la conduire en arrière,

182 LES PILOTES D'AXGO.

on le faisait en tirant une autre corde. Ainsi pouvait-on fermer ou ouvrir à volonté le trou qui donnait dans le puits. « Maintenant, seigneurs, dit Lerma, nous sommes en sûreté. Personne ne connaît cette mienne cachette où je demeure depuis un mois. Si vous avez soif, voici de l'eau; si vous avez faim, voici des tortillas et du fromage. Mangez, buvez et reposez-vous. Rien ne presse. Ils sonderaient les murs du puits qu'ils ne pourraient trouver la pierre par laquelle se Louche cette entrée, tant les Indiens la firent subtilement, et tant elle joint avec exactitude. Depuis un mois Cortez me fait chercher et n'a pas découvert ma cachette. Vous pouvez être assuré qu'il ne la découvrira jamais.

— Lerma, dit le sergent Pedro, comment se fait-il que tu aies trouvé cette cachette?

— Mon frère, répondit Lerma, tu connais notre capitaine général et lu sais comme il est soupçonneux et cruel, même envers ceux qui lui ont rendu les plus grands services. Tu sais qu'il y a deux mois les trois pilotes Anton de Alaminos, Gamacho et Juan Alvarez le manchot ont dû s'enfuir pour la crainte qu'il leur inspirait; Gaspar Diaz, pour lui échapper, a tout donné au bon Pieu et s'est fait ermite; Gonzalo de Umbria, soupçonné d'être d'accord avec don Ghristobal, a été mis à la question et on lui a coupé les orteils. Un ami m'a rapporté que notre Cortez avait juré sur sa conscience qu'il me ferait repentir d'une certaine parole qui m'échappa au partage du butin.

— Lorsque tu dis, s'écria Pedro, que tu n'avais jamais vu de pays où il y eût deux rois comme dans la Nouvelle- Espagne, parce que Cortez prélevait pour lui le cinquième du butin, comme s'il eût été roi, après avoir prélevé le cinquième de Sa Majesté?

— Justement; et alors j'ai cru prudent de disparaître. Je connaissais cette cachette depuis la prise de Mexico. Tu te souviens comme je fus blessé la nuit où les ennemis nous enlevèrent soixante-deux hommes pour les sacrifier. Le

bachelier Escobar me pansa tant bien que mal, et l'on me porta à Tepeaea, chez une vieille Indienne qui me soigna. Je la défendis contre aucuns des nôtres qui voulaient la tuer après le siège. En reconnaissance, elle m'enseigna cette cachette, qui était le temple souterrain des Mayas.

— De ceux qui étaient à Mexico avant les Aztèques, les Toltèques et les Chichimèques et qui vivent encore dans le Yucatan?

— De ceux-là même. Tn sais combien ils étaient renommés pour leurs sages. Ce sont eux qui par merveilleuse industrie ont construit ces temples dont la magnificence et la grandeur nous étonnent. Les Toltèques, et après eux les Aztèques et les barbares Chichimèques, n'ont su que gâter et détruire. Depuis qu'il y a trois cents ans l'empereur des Aztèques, Quetzalcoatl, a établi son empire à Mexico, massacrant et chassant les Mayas, l'empire n'a fait que décliner jusqu'à ce présent Guatemuz, triste prisonnier de Cortez.

— Je le sais, Lerma, je le sais, dit le sergent. Je sais aussi que tu as appris les langages des Indiens, et que, tout en combattant contre eux plus vaillamment qu'aucun autre, tu as toujours eu de l'inclination pour eux et tu les a protégés à l'occasion. On t'a môme accusé de certaines choses : on a prétendu que tu descendais de juifs qui avaient été revêtus du san-benito, et qu'ainsi tu pouvais sympathiser avec les païens.

— Ceux qui ont dit cela, répondit Lerma, ont oublié que les soldats qui sympathisaient comme moi avec les pauvres Indiens sont ceux qui menaient la meilleure vie et la plus chrétienne, comme ce saint homme Gaspar Diaz, qui s'est fait ermite, et comme Sindos de Portillo, qui a donné tout son bien aux pauvres et s'est fait frère rédemptoriste. Ceux qui l'ont dit étaient ceux qui me jalousaient et craignaient mon avancement, quand il fut question de me faire adelantado de la ville riche de Vera-Cruz.

— Oui, dit Pedro, je le sais. Ils choisirent le moment où l'on fit publier l'ordre à tous les descendants, jusqu'au

quatrième degré, de Maures et de Juifs brûlés vifs ou condamnés à revêtir l'habit de san-benito, qu'ils eussent à sortir de la Nouvelle-Espagne dans le délai de six mois, sous peine de la confiscation de la moitié de leurs biens. On enviait ton grand renom de soldat le plus valeureux de tous ceux de la Nouvelle-Espagne, et l'on voulait se défaire de toi.

— Toujours est-il, dit Lerma, que j'ai été indigné des rapines de notre Cortez, de sa vantardise auprès de Sa Majesté, à laquelle il ne parle jamais que de lui, comme si nous n'avions rien fait, des cruautés qu'on exerce sur les pauvres Indiens, des perpétuelles calomnies qui se répètent ici contre l'honneur des meilleurs. Qui a profité de cette grande conquête que nous avons faite? Est-ce toi? Est-ce moi? Ce sont les amis et les complaisants de Cortez, et le roi même n'a pas eu ce qu'il devait avoir. Je ne me suis pas gêné pour le dire, et Cortez a craint que les plaintes que plusieurs d'entre nous élèvent contre son mauvais gouvernement n'arrivent jusqu'en Castille. Il a poussé don Christobal de Oli à la rébellion.

— Patience et battons les cartes, dit le sergent.

— Nous les battrons, répondit Lerma. Enfin, ce temple magnifique où nous sommes était la chapelle souterraine où les sages des Mayas célébraient leurs mystères et tenaient cachés leurs livres au temps de leur empire. Le secret en fut gardé sous les empereurs Toltèques et Aztèques, et cette vieille femme Maya me l'a enseigné. On entre dans ce souterrain par une galerie qui s'ouvre à Tepeaca et passe sous la lagune. Elle est bouchée par une pierre tournante sur laquelle il suffit d'appuyer à un certain endroit pour ouvrir la galerie. Du côté du puits, l'entrée par où vous êtes venus communiquait autrefois par des degrés avec le Tatelulco. Par un pertuis caché, on entend, de l'entrée de la galerie, tout ce qui se dit au fond du puits et au sommet. Par ce pertuis, les papes des Mayas rendaient des oracles souterrains qui s'entendaient de l'autel du Tatelulco. On croyait

alors qu'IIuitzilipochtli parlait, et les païens épouvantés obéissaient en tremblant. C'est ainsi que les papes des Mayas les abusaient et les tenaient sous leur puissance. »

Lerma nous parla encore longuement de ces anciens Mayas, et nous fit voir de leurs livres qui étaient là dans un coffre. Ils sont faits d'écorces d'arbres sur lesquelles on a peint diverses figures d'hommes et de bêtes mêlées de signes qui, avec les figures, font des lettres et des mots. Les Aztèques ont perdu cet art de l'écriture que connaissaient les Mayas , et peignent les choses de deux manières : ou les choses ellesmêmes, comme elles se sont passées, comme, par exemple, après la nuit triste, voulant informer les autres Indiens de leur victoire, ils peignaient le heurt et trac du combat avec la déroute des Espagnols, et envoyèrent telles peintures à ceux qu'ils voulaient; ou ils ont un artifice dont ils s'aident pour écrire les mots, comme, par exemple, voulant écrire le nom de Quetzalcoatl, qui fut leur premier empereur, ils peignent une de leurs haches de pierre qui, dans leur langage, est appelée quelz, puis un vase plein d'eau qui est appelé al, et finalement un serpent, qui se nomme coati, et le tout est très-bien lu pour Quetzalcoatl.

Peu de temps avant le jour parut la vieille Indienne qui portait à Lerma diverses victuailles dans un panier. Ainsi fûmes-nous cachés et nourris toute une semaine, jusqu'à ce que nous apprîmes par l'Indienne que Cortez était parti de sa personne afin de réduire don Christobal de Oli. De fait, les premières troupes qu'il avait envoyées contre lui, sous le commandement de Francisco de Las Casas, avaient pris le parti des rebelles, et il était nécessaire que Cortez marchât lui-même contre eux. Il avait laissé à Mexico, pour gouverner à sa place , le trésorier Alonzo de Eslrada et le receveur général Albornoz, sans se douter que ce dernier le desservait dans les lettres qu'il écrivait au roi d'Espagne. Pour éviter toute rébellion à Mexico, il emmenait avec lui le cacique Guatemuz, celui-là même que les Indiens avaient élu pour leur grand seigneur durant le second siège, après

Montezuma Lue au premier, et Coatlavaea. Il emmenait aussi un autre cacique, seigneur de Tacuba, ainsi qu'un Indien chrétien qu'on appelait Juan Velasquez, ancien capitaine de Gualemuz, et un autre des grands seigneurs de par-delà, nommé Tapiezuela. Il avait dans sa compagnie une haute dame indienne, doiïa Marina, qui s'était convertie à notre foi, et lui avait toujours fait office de truchement; elle était veuve d'un gentilhomme castillan nommé don Geronimo de Aguilar. Pour chapelains il avait fray Juan de lasVarillas, docteur de Salamanque, frère de la Merci, un prêtre séculier et deux moines prêcheurs flamands, qui étaient bons théologiens. Son train était d'un majordome, de deux maîtres d'hôtel, d'un sommelier, d'un maître du service, d'un chef d'office, d'un maître du grand service de vaisselle, d'un valet de chambre, d'un médecin appelé le licencié Pedro Lopez, d'un chirurgien nommé maître Diego de Pedraza, de quatre pages,, dont deux porteurs de lances, de huit garçons d'écurie et de deux fauconniers. Gonzalvo Rodriguez de Ocampo était son grand écuyer. Il emmenait encore cinq musiciens joueurs de hautbois, et un danseur de corde qui entendait les tours de gobelet. Il avait des muletiers espagnols et un troupeau de pourceaux. Avec les grands caciques que j'ai nommés plus haut marchaient trois mille Mexicains armés en guerre, tous chrétiens, sans compter un grand nombre d'Indiens destinés à leur service. C'est avec ce train quasiment royal que Cortez partit pour aller réduire don Christobal de Oli et sa bande.

Pour nous, dès que nous apprîmes qu'il était en route, nous délibérâmes de partir aussi et de nous rendre secrètement à la ville de Vera-Cruz, où nous aurions occasion de trouver un navire pour Cuba, et de là pour la Castille.

Lerma et Pedro Escudero prétendaient porter plainte à Sa Majesté Catholique contre Cortez, et nous promettaient, à nous, comme ils nous le jurèrent sur la croix, de nous obtenir sauf-conduit tel, une fois que nous serions en Castille, pour nous faire revenir en France à notre vouloir. Nous

partîmes donc la nuit du vendredi à la Saint-Thomas, bien armés, parce que la vieille Indienne nous avait pu acheter ce qu'il fallait. J'eus pour ma part une rapière à l'espagnole, une dague et un pistolet à feu. Braguibus obtint un estoc, avec une main gauche et une arquebuse. Environ minuit, nous sortîmes du souterrain, et aussitôt, à Tepeaca, trouvâmes une barque qu'y avait amenée l'Indienne pour traverser la lagune et arriver à Tezeuco, cependant que Cortez allait à l'opposé, vers Guazaçualco.

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