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CHAPITRE X

Le naufrage.

De Tezcuco à la Vera-Cruz, notre route fut par les moindres villages des Indiens, nous cachant durant le jour chez ceux que connaissait Lerma, et ne cheminant que durant la nuit. Près de Quiavistlan, Pedro Escudero ne put rejoindre notre compagnie, ayant faussé sa route parmi les montagnes, et nous n'eûmes plus de ses nouvelles. J'appris depuis qu'il avait été saisi par les gens de Cortez, et pendu près d'Acala en compagnie de Guatemuz et du seigneur de Tacuba que Cortez soupçonnait de s'accorder secrètement avec Christobal de Oli. Apres cette méchante action, Cortez monta sur mer et débarqua en Guatemala, en un lieu qu'ils appelèrent depuis Trujillo. Nous, cependant, nous restâmes cachés jusqu'au mois d'avril 1527 dans la maison d'un cer-

lain Alonzo Hernandez, bourgeois de la Vera-Cruz et cousin de Lerma. Nous guettions l'occasion d'un navire partant pour nos terres de deçà, et dont le capitaine voulût bien nous prendre avec lui. Durant tout ce temps, nous nous étions terriblement endettés envers le bon Lerma, car nous avions dépensé tout l'argent qu'avait gagné Braguibus et qu'il avait emporté le jour que Cortez nous avait fait mettre sous boucle; notre dépense avait été plus forte, à cause qu'il avait fallu faire un gros présent à notre hôte, crainte qu'il ne nous trahit. Finalement, le lundi 11* d'avril, Alonzo Hernandez vint dans notre chambre l'air joyeux, s'écriant :

« Seigneurs, remerciez Dieu et la sainte Vierge ! J'ai trouvé un navire pour vous !

— Quel est-il , mon hôte , mon cousin? demanda Lerma. Qui le commande?

— C'est, dit Alonzo, une caravelle commandée par un certain Basque nommé Garay, très-bon marin. Il demande cent piastres, moyennant lesquelles il s'engage à vous transporter sains et saufs où il vous plaira. »

Lerma laissa retomber les bras d'une mine découragée.

« Vertu-Dieu ! s'écria Braguibus en méchant baragouin espagnol, c'est bien retourné de piques noires! Cent piastres ! Et où veut-il que nous les prenions? Vous savez bien que nous n'avons plus ni sou ni maille.

— Je vousdis. répondit Alonzo, ce qu'il demande. Le reste est affaire à vous.

— Combien, dit Lerma, sont-ils sur cette caravelle?

— Ils sont, répondit Alonzo, vingt-cinq hommes, tous galants et délibérés, desquels aucuns sont Basques, aucunsCastillans, aucuns d'Andalousie et aucuns Catalans. Trois sont Anglais et deux Flamands. Ils ont aussi à leur bord un gentilhomme allemand qui retourne dans son pays : il s'appelle don Martin.

— Par la morbœuf de bois! s'écria Braguibus, c'est notre homme! c'est lui-même ! C'est le propre maraud qui nous a mis dans cet embarras! »

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Lcrma me regardait du coin de l'œil, jouant avec sa dague.

« Vous êtes pilote, don René, me dit-il. Sauriez-vous conduire un navire par ses compas, astrolabes et autres industries de pilote?

— Voire, lui répondis-je, je l'ai appris assez.

— Muy bueno. Très-bien, ditLerma. Cousin Alonzo, demandez donc à ce Basque quand il exige le payement de ses cent piastres, si c'est avant le départ ou à l'arrivée? Pour nous, nous ne voulons payer qu'à l'arrivée, car autrement il pourrait nous tromper et nous conduire où nous ne voudrions pas. Retournez, et dites-lui ainsi.

— Je le veux pour l'amour de vous, dit Alonzo. Je n'arrêterai guère. »

A peine eut-il le dos tourné, que Lerma nous dit hâtivement :

« S'ils veulent nous accepter, le reste ira bien. R y a des Catalans à bord : je m'en charge. Toujours Catalans sont d'accord; jamais ne se refusent leur aide entre eux. Je suis Catalan, de la ville noble de Puycerda; je m'entendrai avec eux. Voyez, vous, à vous entendre avec les Anglais et les Flamands. Nous sommes bien armés. Nous contraindrons ce Basque à nous conduire à notre gré. Nous lui susciterons quelque sédition. Comme Catalan, je m'y entends à merveille. Le tout est que nous soyons en pleine mer.

— Mais cet Allemand? dis-je. Rnous reconnaîtra et nous dénoncera. R meta néant votre projet.

— Bon René, répondit Lerma, vous avez étudié dans l'Université de Paris. Bites-moi, je vous prie, est-il permis de tromper" le diable, qui est le grand trompeur?

— Il est permis, s'écria Braguibus, et licite de le tromper.

— Or bien, dit Lerma, puisquecedon Martin est un trompeur, nous pouvons le tromper, et ce faisant, nous agirons honorablement. Bites-lui qu'à cette heure vous êtes prêt à le conduire où est votre trésor, duquel vous lui donnerez sa

bonne part, réservant celle de vos anciens compagnons et le quint du roi de France.

— Mais, lui dis-je, comment ferons-nous?

— Si nous gagnons les Catalans, les Anglais et les Flamands, avec leur aide et celle de l'Allemand, nous trois bien armés, nous nous emparerons aisément de la caravelle, et après, vous la conduirez au lieu où est ledit trésor.

— Voire, répondis-je, ne serail-il pas plus en droiture de le dire au capitaine basque et à l'Allemand avant de nous embarquer, et de leur proposer pour loyer à l'un les cent piastres qu'il demande, et à l'autre la somme qu'il pourra demander, après que nous aurons le trésor en notre possession?

— Il faudrait, dit Lerma, qu'ils nous donnent un gage comme quoi ils ne nous feront aucun tort. Mais de gage ils ne peuvent pas nous donner. Non; trompons le diable, et quand nous le tiendrons par les cornes, nous le traiterons après bien honnêtement si vous voulez; nous leur donnerons tel loyer et salaire qu'ils n'aient pas à se plaindre de nous.

— Vertu-Dieu! s'écria Braguibus, nous ne faisons que rêver ici ! Le loyer que je réserve à ces marauds est de coups de bâton et de sanglades d'étrivières. Allons à eux. Je vous les rendrai tous fricassés, et nous les mangerons si nous voulons. Fiez-vous à ce galant Lerma, René, mon ami trèscher. Je pense qu'il est de la race d'Ulysses ou de Sinon ; il les pipera très-lien. Pipons-les, par la morbœuf! ils ont bien gagné d'être pipés. Je vous y aiderai, Lerma : oh! que je vous y aiderai ! Faites-moi seulement acheter par notre hôte quelques drogues que je vous dirai, et vous Verrez merveilles ! Je vous apprête à rire pour plus de cent francs; ja-

: mais en votre vie vous n'aurez ri autant. »

Ayant ainsi délibéré, nous envoyâmes un valet de notre hôte chez l'apothicaire de Vera-Cruz, où il acheta les drogues que Braguibus cota en un papier, moyennant quelque menu argent qui nous restait; et tout ce soir, Braguibus,

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armé d'un mortier, fut en cuisine, pilant, composant, cuisant, tournant, brouillant, versant, agitant, mêlant, décantant les drogues et potions qu'il voulait l'aire. Cependant, environ une heure après vêpres, revint Alonzo en compagnie de Martin. Je le guettais par une fenêtre. Du plus loin que je le vis, je pris mon épée, ma dague et mon pistolet à feu, et Lerma fit comme moi.

«Laissez moi agir, dit le Catalan, et n'ayez aucunement de crainte. Faites-lui seulement bon accueil, et s'il veut se montrer méchant, nous sommes gens pour lui parler. »

Martin entra, l'air confit en douceur. Sitôt qu'il me vit armé, il pâlit, se troubla et voulut repasser la porte. Mais Lerma lui barra le passage, et s'adossant à l'huis, dit bien gracieusement :

« Seigneur don Martin, car ainsi m'a-t-on dit que vous étiez nommé, je vous prie de prendre un escabeau et de vous asseoir. Ne faites pas, je vous en supplie, de tumulte. Nous vous avons requis afin de parler avec vous amicalement. Vous avez pu entendre quelque petite chose de moi : je m'appelle Lerma, et je passe pour le meilleur escrimeur d'Espagne. Faites-nous donc cette grâce de parler avec nous en toute tranquillité et en calme d'esprit, attendu que je vous vois en saye de soie, avec une grande épée lansquenette qui ne vous servirait guère entre ces murs, et que vous nous voyez armés d'une cuirasse et de manches de mailles, avec rapières, dagues et pistolets à feu. Soyez le bienvenu, très-aimable seimieur. »

Martin, plein de confusion, s'assit sur un escabeau, me guettant du coin de l'œil, sans perdre de vue Lerma.

« Seigneur don Martin, dit celui-ci, si vous continuez de vous efforcer ainsi à regarder de deux côtés à la fois, vous finirez par loucher. Fi donc, seigneur! Craignez-vous de nos personnes quelque entreprise de violence? Vous nous jugez mal. Don René, que vous connaissez, veut tout simplement vous emmener à son service pour aller chercher le trésor qui vous trotte par le cerveau depuis si longtemps.

— Ah! ah! dit Braguibus en entrant accoutré d'un devanteau et portant une grande cuiller à pot, voici le sieur Martin : Ecce iterum. Eh bien ! .sieur Martin, vous voyez que lousvos artifices ne servent guère. Vous pensiez nous engeigner, et vous êtes engeigné vous-même. Cependant je m'occupe de cuisine, comme vous pouvez juger par cette cuiller à pot. Vous parlez comme un gueux en compagnie d'un aventurier aussi gueux que vous; moi, j'en ai, et du comptant... »

Parlant ainsi, il faisait sonner sa bourse qu'il avait dans sa manche, et qui était remplie de jetons.

« Oui, reprit Braguibus. Je gage que depuis que nous nous sommes vus, vous n'avez que bu de l'eau et mangé de leur mil, qui est nourriture propre à engraisser les oisons, et par aventure quelque petite pièce de couenne de lard ou de merluche puante. Nous autres ne sortons pas des festins : nous ne mangeons rien que poulailles en broche, myrobolans confits, perdreaux, carpes, ortolans , gelines farcies, et nous nous abreuvons de vin rouge, de vin clairet, d'hypocras et de malvoisie. Voyez mon nez; ne vous dit-il pas les ripailles que nous faisons? Votre teint me dit que vous êtes très-échauffé par grande abstinence : voulezvous que je vous purge? Je ne refuserai point cela à un ami. »

Pendant que Braguibus se gaussait ainsi de lui, Martin, qui de fait paraissait assez déconfit et pâtissant faute d'argent, tournait et retournait son chapeau de lansquenet, et baissait les yeux. Finalement, il s'écria :

« Je vous demande merci et miséricorde. Pardonnezmoi, seigneur de Gonneville; pardonnez-moi, maître Braguibus. Si ce gentilhomme catalan ici, don Lerma, parle sérieusement, si vraiment par grande charité vous voulez m' accepter à votre service, je suis tout vôtre et je vous jure de vous servir bien fidèlement. Je n'ai guère profité de mon action, et je me repens bien fort. Après tout, je n'aime pas tant les Espagnols.

— Ni les Français davantage, dit Braguibus. Qui donc aimez-vous?

— J'aime... moi! répondit Martin.

— Ali! monsieur, s'écria Braguibus, vous choisissez bien mal vos amis!

— Trêve de brocards, dis-je à Braguibus. Parlons à sens rassis. Voulez-vous nous servir en cette affaire, Martin? Si vous le faites fidèlement, il y aura cinq cents ducats pour vous.

— Que faut-il faire? dit Martin.

— Nous aider à nous emparer de cette caravelle sur laquelle vous vouliez partir, répondis-je. Nous en userons pour aller au lieu où est mon trésor.

— J'en suis, dit Martin. B y a deux Allemands à bord qui sont tout à ma dévotion. Monsieur Bcné, venez que je vous embrasse.

— Non, répondis-je. Point cela. B sera temps de nous congratuler plus tard. Pour venir à bout de notre entreprise, vous n'irez à bord que cette nuit avec nous.

— Je l'entends ainsi, dit Martin.

— Vous m'obéirez fort exactement en tout et pour tout?

— Je le jure, dit Martin, sur cette croix qui est ici!

— A bord, vous coucherez dans une caïute entre celle de Braguibus et la mienne.

— Comme il vous plaira, répondait Martin. Vous n'avez plus rien à craindre de moi, puisque c'est moi qui suis en votre puissance.

— Bon, dit Lerma. B ne manque plus rien, puisque Alonzo me dit que le capitaine consent à n'être payé qu'à l'arrivée. Nous partirons ce soir.

— Mangeons donc, s'écria Braguibus, et buvons. Faisons à Neptune quelques libations intérieures, et sacrifions à Esculape ce coq d'Inde, auquel j'ai coupé la gorge ce matin, et auquel il ne manque plus que d'être mis en broche. Je vais en cuisine surveiller le maraud cuisinier de notre hôte, crainte qu'il ne mette de l'ail partout, et qu'il

ne laisse brûler le rôti ou qu'il ne verse de l'huile dans lo potage. Ami Lenna, usez de votre crédit pour nous faire obtenir quelque flacon. Notre hôte est trop ami de l'eau. Je n'aime point cette dévotion à l'un des quatre éléments, préférant servir le gentil Bacchus et le galant Silènes, capitaine de ses gendarmes. »

Martin mangea comme un loup. Il paraissait affamé. Il nous raconta comment il avait accompagné Cortez dans sa marche contre Christobal de Oli et comment il avait perdu tout son argent aux cartes, comment Cortez lui avait refusé une commission parmi ses gardes, et comment il était venu misérable à la ville de Vera-Cruz, où, par l'intercession des deux Allemands qui s'embarquaient, le capitaine basque l'avait charitablement accepté à son bord. Il nous fit si grande.pitié et se repentait en si grande humilité, que Braguibus finit par dire :

« Vous avez moult tardé à faire pénitence ; mais, puisque vous la faites cordialement, je suis trop bon chrétien pour vous refuser mon pardon. Touchez là, Martin, mon ami. A tout péché miséricorde. Vous avez amplement jeûné pour les vôtres.

— Et nous jeûnerons encore plus d'une fois quand nous serons sur mer, dis-je. Messieurs, je crois qu'il est temps de partir. Prenons notre bagage, et allons à bord. Le vent souffle de terre et semble favorable, et le capitaine Garay doit avoir hâte de haler ses ancres. Ne le faisons pas attendre. »

Nous prîmes par la rue droite qui descendait au port, marchant le long des maisons, que la lune faisait paraître blanches comme neige. Sur le port, à un trait d'arquebuse, une caravelle se balançait au cable d'une seule ancre. Un esquif tiré à terre était entouré de quatre hommes qui reconnurent Martin et, poussant aussitôt l'esquif à la mer, nous y admirent et bordèrent la caravelle, où nous montâmes. Le capitaine Garay nous y reçut d'assez froide mine et nous assigna quatre caïules, puis nous souhaita la bonne

nuit. An petit jour, l'ancre étant halée et tout paré à bord, la caravelle hissa ses deux voiles et un trinquet et sortit du port, le cap droit sur l'est. Pour nous, nous travaillâmes à arrimer notre bagage, qui était d'un coffre contenant nos bardes et diverses raretés que Braguibus emportait des Indiens de la Nouvelle-Espagne, d'un panier rempli de drogues, d'une provision de pain de cassave, d'un peu de farine, d'un peu de lard, et d'un flasque de vin contenant environ dix pintes.

Le matin, le capitaine vint nous voir et nous interrogea longuement, demandant qui nous étions, d'où nous venions, où nous voulions aller. Lerma répondit pour nous que. nous étions des aventuriers, que nous venions du Yucatan, où nous avions été avec une compagnie, mais où les Indiens nous avaient déconfits; que depuis aucuns Indiens nous avaient enseigné une bonne place où personne n'avait encore été, et où il y avait de l'or et des perles fines en abondance; que si lui, Garay, voulait nous laisser faire, nous nous faisions fort de l'y conduire en droiture, moyennant qu'il nous assurât la moitié du profit. A quoi le Basque, tout joyeux, consentit très-bien, nous remémorant toutefois qu'il n'avait que pour trois mois de victuailles et d'eau, et que, si la route devait être plus longue, il ne pouvait tenter l'entreprise avant de toucher terre.

La route qu'avait tenue mon père était telle : il avait passé la ligne et essayé de tournoyer le cap de Bonne- Espérance, en vue duquel par grosse tourmente il avait été rejeté vers l'ouest, où il avait accosté à une côte australe, auprès d'un cap gisant à son estime par 23 degrés de latitude. Au sud duditcap se trouvaitune rivière queles Indiens appellent Ganabara, et c'est à cette rivière qu'il avait séjourné. J'estimais donc qu'il n'y avait qu'une route à tenir : c'était d'aller au cap Vert, et de là naviguer vers le sudouest pour chercher la terre environ 23 degrés passé la ligne, et par information des Indiens, arriver à la rivière Ganabara, après avoir entre 22 et 24 degrés retrouvé le cap

qu'avait fort bien décrit mon père en son mémoire et l'avait même dessiné.

Après que j'eus expliqué le cas à Garay, sans toutefois lui parler du trésor, il prit une mine moins renfrognée et me dit:

« Don René, vous parlez en marin avisé. Cette terre que vous dites est sans doute la terre de Brésil, qui l'an 1500 fut découverte en partie par Cabrai, Portugalais, et en une autre partie fut visitée en 1504 par un Français de Normandie, Jean Denis de Honfleur, qui avait pour pilote Gamart de Rouen.

— Alors, m'écriai-je, les Français auraient touché au Brésil à des places inconnues des Portugalais?

— Il se peut, dit le Basque, et à présent je me souviens très-bien qu'un capitaine portugalais m'a raconté comment, au sud du Brésil, il vit une croix élevée sur la côte, mais que les vents contraires l'empêchèrent d'atterrir, et qu'il dut poursuivre son voyage. Les Portugalais appellent ce cap dont vous me parlez cap de Frio. Et en effet, comme vous le dites, la bonne route pour y aller est par les îles du Cap- Vert, desquelles jusqu'au cap Frio il y a environ deux mois de navigation, un peu plus, un peu moins.

— Le chemin, lui dis-je, est bien long pour cette navigation.

— Oui, répondit le Basque, mais vous saurez que, parlant des iles du Cap-Vert, un courant très-fort vous entraîne au fond du golfe de Guinée, d'où il faut passer la ligne et naviguer vers l'île de l'Ascension, afin de trouver un autre courant qui est à sens contraire du premier que j'ai dit. Sans l'aide de ce courant on ne saurait aller au Brésil ; on n'y va donc pas en droiture du cap Vert, mais du cap Vert au golfe de Guinée, et du golfe de Guinée à l'île de l'Ascension, pour chercher le bon courant.

— Or bien, lui dit Lerma, avons-nous assez de victuailles pour aller d'ici aux iles du Cap-Vert?

— Senor, dit le Basque, c'est ce qui n'a jamais été tenté.

car on va d'ici à Cuba et de Cuba aux Canaries, d'où l'on retourne dans nos terres.

— Oui, de par Dieu! répondis-je. Mais des Canaries on va aux îles du Cap-Vert, et on a le courant pour soi. Vous ôquivoquez. Or, sus, voulez-vous aller aux Canaries?

— Je le veux, dit le Basque.

— Très-bien, lui dis-je; quand nous serons aux Canaries, je me charge du reste.

— Oui-da! dit le Basque. Et vous chargez-vous, outre les cent piastres que vous me devez pour la cause que je vous emmène secrètement, vous chargez-vous d'avitailler la caravelle pour un nouveau voyage?

— Je m'en charge, s'écria Lerma hâtivement. Je suis bon pour la somme.

— Allons donc alors, de par Dieu! dit le Basque; cinglons sur les Canaries. Il sera temps de causer quand nous y serons. »

Le 20 mai, nous touchâmes à la Havane, où je me gardai hien de descendre. Le capitaine Garay y prit de l'eau et quelques victuailles. J'y fis acheter par un matelot deux coqs et une poule, et un peu de fruits et légumes frais. Nous pûmes ainsi régaler notre compagnie pendant trois jours et ménager notre provision de lard. Le 11 de juin, nous passâmes au large des îles Bermudas. Le 28 de juin, suivant l'estime du capitaine, nous n'étions plus qu'à cent lieues des Canaries. Il était temps. Les vivres commençaient à faire défaut, et les compagnons à devenir las, faillis et vains. Le 27 était mort un Castillan du nom de Bodriguez; Braguibus voulut en faire l'anatomie, mais le capitaine ne voulut pas le permettre, disant que c'était péché, bien que sur tous navires français, dont les compagnons sont aussi bons chrétiens que les Espagnols, on fasse l'anatomie des trépassés pour mieux connaître comment on préservera les vivants. Le même 28, sur les vingt-quatre compagnons, il y en avait quatorze malades, couchés dans leurs caïutes. La maladie était telle, qu'ils avaient douleur de reins et

aiguillons de fièvre; avec cela mal de jambes qui se faisait comme par taches meurtrières de gros sang. Braguibns nous dit qu'il n'y entendait rien et qu'il n'avait jamais vu semblable maladie dans nos terres par deçà. Toutefois ce fut une grâce divine que nul de nous trois ne fût atteint; nous nous étions aussi accordés avec les Anglais, les Flamands et les deux Allemands du navire, desquels seulement un Allemand et un Anglais étaient malades. Lerma répondait des Catalans. Nous étions donc dix hommes valides contre six, les malades n'étant pas à compter, et, s'il nous convenait de nous emparer du navire, le moment favorable était venu. Ce soir même, nous tînmes conseil secrètement, nous trois Braguibns, Lerma et moi, affectant de jouer aux cartes sur le gaillard d'avant, afin qu'on ne soupçonnât rien.

<( Il est temps, dit Lerma, de faire l'entreprise. Aux Canaries, si nous ne pouvons payer ce Basque, il ne manquera pas de nous faire saisir, et qui sait alors ce qui adviendra? Maîtres du navire, nous enfermerons nos gens à fond de cale, nous présenterons leurs papiers comme nôtres, nous avitaillerons la caravelle, et une fois repartis, quand nous aurons désarmé les galants, il faudra bien qu'ils nous obéissent, ou ce serait tant pis pour eux.

— Passe sans flux, dit Braguibns voyant quelqu'un à côté de nous.

— Triomphe, et triomphe, et triomphe, dit Lerma, en jetant carte sur carte; vous êtes truphé ', mon ami. »

L'homme qui s'approchait était un des Flamands, trèsbon matelot et brave homme, appelé Dirck Adriaens.

« Mynheer Lerma, dit-il à voix basse, et vous, mynhecr van Gonneville, faites attention à vous. Invitez-moi à jouer, pour que nous puissions causer sans éveiller la méfiance. Mon camarade Willem Janssen fait le guet. »

Il s'assit avec nous autour de la lanterne qui nous éclai-

1. Triomphe pour alout; trupher, couper avec un atout. Les termes sont restés en anglais et en allemand : trump, Irumpf, getrumpft.

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rait et dit rapidement, cependant que Lernia lui baillai! des cartes :

« Je viens d'en bas : l'Allemand Caspar est à l'article de la mort, et, faute de chapelain, il a voulu se confessera moi. Je ne puis révéler le secret de la confession, car c'est péché trop horrible. Mais ce que je puis dire, c'est qu'il faut nous tenir sur nos gardes.

— Comment l'enlendez-vous? demanda Lerma.

— J'entends, dit le Flamand, qu'il faut prendre garde.

— Nous ne tirerons rien de lui cette semaine, dit Braguibus. Il est de l'école pythagorique et ne parle qu'à la muette.

— Mynheer van Gonneville, dit le Flamand, vous êtes pilote; à quelle distance estimez-vous que nous nous trouvions des Canaries?

— A soixante lieues de l'île de Fer, qui est la plus occidentale, » répondis-je.

Le Flamand hocha la tète.

« Regardez là-bas! dit-il. Regardez là-bas, à tribord sous vent à nous. La lune luit bien clairement. Ne voyezvous rien?

— 11 me semble, dis-je tout troublé, il me semble que cette tache blanche là-bas...

— Il vous semble, dit le Flamand, que c'est la terre, et il vous semble bien. Est-ce que, depuis huit jours, le capitaine vous admet à prendre la hauteur avec lui?

— Non, répondis-je; il m'a même refusé aujourd'hui son arbalestille.

— Or bien, dit le Flamand, sachez que nous sommes achetés et vendus; c'est tout ce que je puis vous dire.

— Cela suffit amplement, répondit Lerma. Il ne faut plus remettre l'événement d'une heure. Le Basque nous conduirait aux Canaries et nous ferait arrêter; après quoi il irait au cap Frio et à la rivière de Ganabara, que vous avez eu l'imprudence de lui enseigner, vous, Gonneville. Il se flattera de l'exploiter tout seul. Ah! si vous m'aviez

écouté! si nous avions mis la main sur eux tout de suite! A présent qu'ils savent tout et que nous sommes près de terre, peut-être est-il trop tard! »

Comme Lerma disait ces mots, parut le capitaine Garay.

& Or çà 1 s'écria-t-il d'un ton très-rude, que. faites-vous autour de votre lanterne à cette heure de minuit ? Eteignez votre lumière et descendez vous coucher. Je vous ai déjà interdit d'entretenir de la lumière si tard. »

Je pensai de suite que, si nous descendions, ils pouvaient nous enfermer dans l'entre-pont et nous tenir sous boucle jusqu'à ce qu'ils fussent assez près de terre pour avoir de l'aide. Il valait mieux résister sans attendre. Aussi je répondis à Garay d'un air délibéré :

« Nous sommes passagers céans, et non gens de l'équipage. Nous avons droit de séjourner sur le pont comme il nous plaît.

— Je vous ferai voir que vous n'avez pas le droit, s'écria Garay, et je châtierai votre rébellion. Descendez à l'instant ! »

Disant ces mots, il écarta sa cape, et je vis qu'il était armé d'un corps de cuirasse et qu'il avait l'épée et la dague au côté. A un coup de sifflet qu'il donna, six hommes se jetèrent sur nous, qui étions désarmés, car nos armes et bâtons étaient en bas dans notre coffre. Nous résistâmes de toutes nos forces, criant à l'aide et au meurtre ; mais personne ne vuit à la rescousse. Ils avaient enfermé sous le pont l'Allemand, les Anglais et les Catalans qui tenaient pour nous, ridant la barre du panneau avec de fortes cordes. Nos armes étaient en leur pouvoir; le faux Martin se les était fait remettre, alléguant que nous les demandions et qu'il allait nous les porter. Nous ne pouvions donc faire grande défense contreeuxqui nous assaillaientbien armés. Lerma toutefois jeta l'un d'eux mort sur place d'un coup d'une barre de bois qu'il avait saisie ; mais Martin , armé à lalansquenette, lui cassa les reins par derrière d'une dé-

charge de son pistolet à feu. Dirck Adriaens tomba, les jarrets tranchés par une de ces serpes à long manche que les Espagnols appellent <r luna » et dont ils usent bien adroitement. L'autre Flamand gravit au mât par les haubans. Pour moi, je pris le capitaine basque à bras-le-corps, cherchant à le renverser et à lui saisir son épée; mais il était bien agile, comme sont tous Basques, et me donna la jambette si à propos, qu'il merenversa moi-même, tombant pardessus moi. Dans cette chute, ma tête heurta si rudement l'angle ferré d'un coffre, que je demeurai tout étourdi et perdis connaissance. Pour Braguibus, l'un d'eux, puissant compagnon, lui avait subtilement troussé sa robe doctorale par-dessus la tête, le maintenant ainsi comme dans un sac, pendant que Martin, prenant un bâton, le chargeai! de coups.

Quand je revins à moi, je me vis couché sur le gaillard d'arrière; Braguibus, à genoux à côté de moi, me présentait une tasse où il y avait quelque breuvage : je tàtai ma tête, et je la trouvai bien pansée.

B me fallut d'abord faire quelque effort pour me souvenir de ce qui était arrivé. Je voyais Braguibus tout déconfit, l'œil poché, la robe déchirée. B faisait petit jour, mais si sombre, que je ne l'avais jamais vu pareil. Le ciel ('lait couvert de nuées livides qui, par endroits, semblaient toucher la mer. La mer elle-même paraissait toute noire, sauf que la crête des vagues était couverte d'écume; toutefois le vent ne soufflait pas ; l'air était calme. Les vagues, comme mues par quelque puissance sous -marine, frappaient à grands coups l'arrière du vaisseau, le faisant à chaque fois tanguer si furieusement, que le beaupré passait sous l'eau et se dressait à mont.

« Notre navire, dit Braguibus, fait, je crois, l'arbre fourchu, la tète à val et les pieds à mont; c'est un mauvais temps pour panser les blessures. La vôtre n'est pas grand.'ehose, mon ami, grâce à la dureté de votre occiput. Bemerciez Dieu qui vous a fait la tète si dure; toute autre tète

que la vôtre aurait été rompue du choc. Comment vous ressentez-vous?

— Bien endolori, répondis-je. lime semble que je viens de faire quelque mauvais rêve.

— Oui, dit Braguibus, vous avez rêvé de coups, de plaies et de contusions; moi aussi, mon ami, j'ai rêvé tout éveillé de bastonnades, de côtes enfoncées, de dos contus, d'œils pochés, au grand dam de mon squelette : membra quatis. Je pensais que ces maroufles allaient finir de nous, comme ils ont fait du galant Lerma et du pauvre Adriaens. Mais Dieu en a disposé autrement, et il est venu à notre secours. Voyez ce ciel brouillé et cette mer qui s'enfle. Le bon Dieu a envoyé sa tempête redoutable pour arrêter la tempête de coups de bâton que les hommes pervers et iniques avaient déchaînée sur mon échine. » .

Il me sembla que Braguibus radotait un peu. Je me dressai sans trop d'effort, et je vis notre capitaine le Basque avec deux ou trois autres, immobiles sur le tillac, et regardant anxieusement l'horizon. Sitôt que le Basque me vit, il vint à moi, le bonnet à la main, et me dit d'une voix pateline :

« Seigneur don Benc de Gonneville, je vous crie merci de la liberté grande que j'ai prise contre Votre Seigneurie. Il n'est plus temps de songer à cela. Voyez cette tornade terrible qui se prépare : elle va fondre sur nous et nous empêcher de toucher terre , et nous avons les deux tiers de nos gens malades. 11 faut que chacun pardonne ses offenses à autrui en bon chrétien et mette la main à l'œuvre, ou nous serons tous misérablement noyés. Nous ne sommes pas trop ici pour lutter contre la tempête. Mon timonier a été tué par Lerma : au nom de la sainte Mère de Dieu, je vous supplie de veiller au timon et de nous aider h nous sauver de la mort.

— Bon, dit Braguibus. C'est maintenant que vous avez recours à nous, quand proximus ardet Ucalegon et que je suis meurtri de mille coups de bâton. Il est bien temps ! Si

vous m'aviez laissé faire, et si vous n'étiez pas le pire des coquins...

— Après Martin, m'écriai-je.

— Après Martin, s'entend, reprit Braguibus, vous n'auriez pas un seul malade céans; je les aurais tous guéris.

— Hélas ! dit le capitaine basque, c'est bien mal à propos discourir. Voyez le ciel à tribord, voyez ces nuées en cinq ou six endroits, et cette pièce de nuée descendant vers l'horizon de la mer, la pointe en bas ! Voyez comme elle s'allonge, longue et grêle, tenant toujours à la maîtresse nuée! C'est un pucho ou typhon !

■ — Elle est faite en manière d'une chausse à pris ras1, dit Braguibus. Hé! qu'est ceci? Voici que la pointe devient crochue et se tient en suspens !

— A cette heure, s'écria le capitaine, nous sommes tous perdus si Dieu ne nous vient en aide! La pointe du pucho attire l'eau. Miséricorde! Grand saint Jacques Matamoros, secourez-nous !

— Mon ami, me dit Braguibus, il invoque ses saints espagnols. Ne vaudrait-il pas mieux nous recommander à quelque saint bon Français, à saint Martin deTours, ou à saint Rémi de Reims, ou à saint Denis de Paris? Si frère Nicolas Déboucher était ici, il aurait lût fait de nous conseiller.

— Voire, lui dis-je, c'est assez tardé. Le vent se déchaîne. Il faut nous préparer à nous évertuer en bons Français et à mourir en bons cbrétiens. Il n'est que temps de veiller au timon. »

Tùt après, je me plaçai au timon, je me signai, je dis le Credo, et j'empoignai la barre d'une main ferme. Braguibus, dépouillant les restes de sa robe, se mit en devoir de m'assister.

« Gardez à la vague à tribord, ho! s'écria le capitaine. Haute la barre, ho!

— Haute elle est! répondis-je.

1. Dans la chausse à pris ras, le Las de chausses tient au haut sans jarretières. — Toyic l.i chausse est d'une seule pièce.

— Si, dit Braguibus, comme je n'en doute pas, Virgilius a bien décrit une tempête en son Enéide, nous allons voir choses épouvantables. Saint Denis, comme il vente ! comme il grêle ! S'il grêle ainsi en Touraine, nous ne boirons rien cette année : toute la vigne sera grêlée.

— Gardez à bâbord, ho ! s'écria le capitaine. Amenez tout! »

Mais il était trop tard. Une vague énorme s'abattit sur le ponl avec un fracas épouvantable, et le grand mât fut rompu, écrasant un des mariniers dans sa chute. Je crus que nous étions abîmés. Quand nous sortîmes de l'eau, je vis que Braguibus se tenait couché à plat ventre, ayant empoigné les barreaux du pont de caillebotte pour se retenir. L'habitacle avait été emporté, et les bastingages défoncés à bâbord. Notre caravelle roulait furieusement, le mât, lié par ses haubans, choquant à tort et à travers.

« Tranchez les haubans ! s'écria le capitaine, ou le navire va chavirer! Hélas! hélas! Miséricorde! Bienheureux saint Jacques, ayez pitié de nous! »

A ce coup, ils furent si épouvantés que nul n'obéit au capitaine pour aller trancher les cordes qui retenaient le mât etlejeteràla mer. Mais, voyant leur bateau à flot et l'arrière presque enfoncé dans l'eau, ils sautèrent dans le bateau et tranchèrent l'amarre. En même temps, la mer releva l'arrière de la caravelle et déprima l'avant si bien que nous les perdîmes de vue, d'autant plus que nous fûmes environnés par le typhon. Couché à côté de Braguibus et empoignant de toutes mes forces les barres du pont de caillebotte, je me recommandai à Notre-Seigneur, car je m'attendais à périr.

Je sentais notre navire soulevé à mont, et je pensais à tout instant qu'il allait retomber au fond de l'abîme. La nuée et la masse d'eau qui nous environnaient étaient si noires et si épaisses, que je ne voyais ni n'entendais, et, demi-noyé, perdant haleine, je n'avais plus de sens. Tout à coup il me sembla que le navire se retournait sens dessus dessous et que nous descendions dans un gouffre; mais il n'en fut rien. Le

typhon nous avait lancés au loin, en arrachant le mât et les haubans ; je vis le jour, et à sa clarté j'aperçus le pont de la caravelle rasé, demi-ruine, mais je sentis que nous étions à flot. A ma droite, Braguibus serrait la barre à laquelle il s'était attaché. Alors, bien que près de perdre le sentiment, je fis acte de contrition et je remerciai Dieu, notre Sauveur, car je reconnus bien que nous étions sortis du typhon. Un vent furieux traînait l'épave de la caravelle sur la surface de l'Océan comme un fétu de paille. Il menait un fracas si horrible, que mon ami et moi n'aurions pu nous ouïr. Au surplus, nous ne parlions pas, et, embrassant une barre, nous attendions le choc des vagues qui passaient en mugissant sur le pont. Vers le soir, toutefois, la furie du vent s'apaisa, la mer devint moins forte, et bien que notre épave fût bien peu élevée au-dessus des flots, parce qu'elle était en partie emplie d'eau, les vagues, moins hautes, cessèrent de passer par-dessus, et nous pûmes prendre quelque repos sans crainte d'être entraînés dans l'abîme. Nous passâmes cette nuit en silence, nous tenant embrassés sur notre épave, pleurant et priant Dieu. Au jour, le vent tomba tout à fait, lamerdevintbelle,et un beau et joyeux soleil nous réchauffa de ses rayons, à notre grande joie, car nous étions deminus, mouillés jusqu'aux os et transis de froid. Telle était notre fatigue que, bien qu'affamés, sur une épave qui s'emplissait d'eau et pouvait à tout instant s'abîmer au fond, nous nous laissâmes choir au pied du tronçon du mât, où le sommeil nous prit, quoi que nous fissions pour nous en défendre. Quand nous nous éveillâmes, le soleil avait déjà franchi plus de la moitié de sa course et approchait de l'horizon. L'eau salée qui avait séché sur nos visages nous avait empli la bouche et le nez de petites croûtes de sel qui nous ardaient et nous piquaient, nous causant cuisantes douleurs. Une soif horrible nous serrait au gosier, et la faim nous tordait aux entrailles. Braguibus tenta de se lever sur ses pieds, mais il ne put et resta gisant misérablement sur le pont.

« René, me dit-il , je pense que je vais trépasser. Je n'ai pas la force de me tenir sur mon séant. Approchez-vous ici, pour que je me confesse à vous in extremis.

— Mon ami, répondis-je, c'est péché de désespérer ainsi. Dieu peut nous sauver comme il l'a déjà fait. Il faut espérer et prier. La mer n'a sans doute point gâté ce peu d'eau douce qui nous restait au fond d'une caque amarrée sous le château d'arrière. J'y vais. »

Le château d'arrière était dcmi-ruiné, mais la caque d'eau douce, pour le soin qu'avait eu un des compagnons de hien la boucher et étouper, n'avait point donné entrance à l'eau de la mer. Je trouvai un pot d'étain que je remplis à la caque, et je portai à boire pour Braguibus. Cette eau douce nous ranima et nous rendit quelques forces.

Nous cherchâmes sous le pont, parmi le bris des planches, s'il n'y avait point quelques victuailles qui eussent échappé ; mais il ne s'y trouva rien, et même il n'était point possible de descendre plus de cinq degrés de l'échelle qui allait à la sentine, car l'eau montait jusque-là ; toutefois, la caravelle restant à flot, je pensai qu'elle n'était point percée et qu'elle avait été emplie à travers le bris du pont parles vagues et le typhon.

Tourmentés cruellement par la faim, malgré le soulagement que nous avait donné cette eau douce, nous n'avions guère envie de parler. J'aurais bien voulu savoir où nous étions, mais l'habitacle avait été emporté par la mer, avec les compas, cartes, arbalestilles, astrolabes, sabliers, et tous instruments nautiques. J'accommodai une corde avec des nœuds et une pièce de bois, et je la lançai à la mer, par où je vis que, bien qu'il n'y eût pas de vent, nous étions entraioés vers le sud-est bien rapidement, à ce qu'il me semblait.

Je pensai de suite au grand couranJ dont m'avait parlé le capitaine basque, et qui, proche les îles du Cap- Vert, pousse les navires vers le fond du golfe de Guinée. Braguibus, qui me voyait faire, m'interrogea bien curieusement; mais je me gardai de lui répondre, ne voulant pas lui donner

Braguibus resta gisant sur le pont.

un faux espoir. La côte de Guinée est à plus de trois cents lieues des îles Canaries, et il n'était pas possible que le pucho nous eût poussés si loin. Vers le soir, toutefois, il me semblait bien voir une haute terre à tribord, autant que je pouvais voir pour la grande faiblesse où j'étais tombé. Il nous arriva encore ce malheur que, pour je ne sais quelle cause, la caque où était notre eau et qui était bien étoupée se rompit par le fond, et toute l'eau fut perdue.

« A cette fois, dit Braguibus, la fortune félonne nous a porté le dernier coup, et nous n'en pouvons plus échapper. Ah! mon ami, les tourments de la faim et de la soif sont pires que la mort ! Finissons; ôtons-nous de cette géhenne et jetons-nous au plus profond de l'eau.

— ■ C'est mal parlé, lui répondis-je. Pour Dieu ! ne bougez de là, ou de toutes les forces qui me restent je vous retiendrai. Dieu nous a défendu de nous ôter la vie qu'il nous a donnée. Nous sommes à sa gracieuse volonté.

— Ne voyez-vous donc rien faire, vous qui êtes pilote et qui savez les choses de la mer?

— Rien, répondis-je, que prier. Si nous ne pouvons sauver les corps, du moins sauverons-nous les Ames. »

Nous nous mimes en oraison, jusqu'àminuit environ. Vers cette heure, la lune et les étoiles furent couverts par de gros nuages, et nous ne vîmes que certaines lueurs qui paraissaient et disparaissaient au sommet des vagues. Le sillage aussi était lumineux, par lequel on pouvait voir que l'épave avançait, allant nous ne savions où. Un peu plus tard, il me sembla ouïr un bruit assez fort, comme de la mer brisant contre des rochers, mais je ne savais si le bruit venait vraiment de la mer ou si mes oreilles bourdonnaient. En avançant, le bruit devint plus fort.

« Mon ami, dit Braguibus, n'avez-vous rien ouï? B semble que nous soyons près des moulins de Bazacle, à Toulouse. Je crois ouïr un bruit comme de moulins. Les yeux m'ardent bien fort. Je vois comme des lumières.

— Je les vois aussi, répondis-je. Peut-être la fièvre trouble nos sens.

— Non, dit Braguibus. Je tâte mon pouls, auquel je connais que je n'ai point la fièvre. Et voyez : le ciel se découvre, faillie parait. La mer blanchit là-bas.

— Ah! m'écriai-je, rendons grâces au kon DiCUj mon compagnon, mon ami! Terre! Voyez ci la terre !

— La terre, s'écria Braguibus, la terre nourricière! Aima parens frugum! »

S'éeriant ainsi, il tomba en pâmoison, soit pour l'excès de sa joie, soit pour la grande faiblesse. Je vis très-bien la côte. Elle était plate et basse, faite de sablons; mais, tout proche de nous, environ une demi-lieue plus loin, je voyais arbres verts, qui me donnèrent grand espoir de trouver un lieu habité. Tôt après, à un jet de pierre de ladite côte, notre épave touclia fond, où elle acheva de se rompre. Pour le grand péril, je fis tant auprès de mon compagnon, qu'il reprit ses sens, et, parce qu'il n'avait plus la forcedenager, je l'aidai à se soutenir sur une pièce de bois. La mer était bien calme, et nous vînmes à prendre pied sans empêchement autre que notre faiblesse. A grand'peine, et nous soutenant l'un l'autre, nous nous traînâmes jusqu'à ces arbres en vue, pour quoi faire il nous fallut plus de deux heures, encore qu'ils fussent tout proebes. Enfin, nous nous laissâmes choir à l'ombre, épuisés de ce grand effort que nous avions fait.

« Mon ami, dit Braguibus, s'il vous reste encore quelque force, levez la tète et voyez s'il n'y a point de fruit à ces arbres.

— Hélas! dis-je, ce sont des arbres de palmes, qui ne portent point de fruit. Mais il me semble ouïr non loin le murmure d'un ruisseau. Evertuons-nous pour y arriver. »

Nous nous levâmes en pied et avançâmes encore quelques toises, nous aidant des arbres et défaillant à tout instant.

« Ce n'est point murmure de ruisseau, dit Braguibus. Il me semble que ce soit bourdonnement d'abeilles.

— Ai-je rêvé? lui dis-je. Il me semble, à moi, que j'ouïs voix hum aines.

— Sont-ce voix chrétiennes, dit mon compagnon, ou voix de Mores ou de cannibales cruels? En ce cas, nos peines seraient bientôt finies, car ils nous meurtriraient félonnement. »

C'était bien son de voix humaines. Mon compagnon ne pouvant plus avancer, je nie traînai encore bien vingt pas, jusque près d'une motte de terre où était un bien gros arbre et où je pus ouïr une voix s'écriant :

« Maître Pierre, ho! retournez! La soupe est cuite! » Je crois, que Dieu me pardonne, que, si j'eusse ouï les voix des anges de paradis chantant Ma g ni //eut, je n'eusse pas eu plus de joie. Assemblant toutes mes forces, je m'écriai tant que je pus, et aussitôt je vis paraître sur la motte de terre le bon Pierre Crignon lui-même, qui courut vers moi en s'écriant aussi. Je tombai entre ses bras, tout failli ; cependant qu'il me soutenait, les autres accouraient à la foule, et des premiers, il me souvient, furent Rompanent, Guillaume Dieu et Hervé Saisy le jeune. Ils trouvèrent bien vite Braguibus, qu'ils relevèrent et portèrent proche à mes côtés, puis nous boutèrent for»e vinaigre sous le nez pour nous remettre le cœur.

« Mes amis, dit Braguibus, frère Nicolas est-il ici?

— Oui, oui, répondit Crignon ; n'ayez crainte : il est à bord, avec le capitaine Parmentier, et Pierre Mauclerc, et les autres bons compagnons.

— Allez tôt quérir frère Nicolas, dit Braguibus, car je meurs.

— Non, non, dit Crignon, vous ne mourrez point encore à ce coup. Courage, mon ami! Dieu vous a sauvés par miracle évident, en vous amenant au milieu de nous. »

Jacques l'Écossais était parti tout courant. Il revint avec, la marmite et produisit une tasse remplie de bouillon.

« Doucement, dit Oignon, doucement, Jacques. Ils sont trop minés par la faim pour les laisser avaler ainsi à grands coups. Faites-les boire à petites gorgées, petit à petit. Ainsi, mon ami, vous l'entendez bien. Allez maintenant quérir quelque pièce de toile pour que nous les portions jusqu'au navire. Us seront mieux coucbés dans une caïute qu'ici. »

Braguibus voulut parler, mais Crignon ne le souffrit point.

« Taisez-vous, mon ami, dit-il, et ne vous jetez pas ainsi deci, delà. C'est moi qui suis le médecin, à cette beure, jusqu'à ce que vous ne soyez plus invalide. Prenez encore un peu de ce bouillon : il est de chair de bœuf fraîche; buvez le vin qui est dans ce gobelet, pas si vite, par la morbœuf de bois ! Ah ! René, je vous prends, ivrogne; vous avalez le vin plus hâtivement que le bouillon. Or çà, voici Jacques avec ses toiles, et voici frère Nicolas.

— Ah! mes enfants, mes pauvres enfants! s'écria frère Nicolas tout pleurant. En quel état vous vois-je! »

Il nous accola tant, que Crignon le lira par la manche.

« Laissez-les, frère Nicolas. Vous les embrasserez assez demain. Pour aujourd'hui, ils sont trop faibles : ne les étouffez pas. Allons, mes amis, portez-les doucement; vous, Jacques, avec vos grandes jambes d'Écossais, vous ctes toujours tenté de prendre le galop. »

Ils nous portèrent ainsi jusqu'à leur barque qui nous mena vers le navire, lequel je reconnus pour la Dauphine.

« Et la Pensce? dis-je tout de suite.

— Ne vous inquiétez point, dit Crignon. La Pensée est proche d'ici, avec M. de Verassan, et le sieur de Chamouillac, et maître Antoine Vasseur. Ne vous souciez de rien. »

Le capitaine Jean Parmentier nous reçut proche le grand mât, en compagnie de son frère M. Raoul, et veilla que nous fussions couchés dans les meilleures caïutes, nous apportant lui-même une sienne cape de bougran et une

robe doublée de soie pour nous couvrir. Frère Nicolas et Jacques l'Écossais demeurèrent dans la chambre de Oignon, pour nous donner ce qui conviendrait. Vers le soir, sur l'avis de Crignon, ils nous donnèrent à chacun une aile de jeune coq bouilli, avec une rôtie sèche et un gobelet de vin. Le sommeil nous avait pris avec une aise bien douce à sentir, et ils durent nous éveiller pour nous l'aire manger. Ils nous lavèrent après la face d'eau tiède bouillie avec du son, puis nous laissèrent dormir jusqu'au lendemain après midi.

Braguibus, s'éveillant d'abord, m'éveilla en s'écriant hautement:

.«J'ai faim! Frère Nicolas, la table est-elle dressée? Vertu-Dieu! quel potage aurons-nous? »

C'osl un navire do I'lymouth.

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