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CHAPITRE XV

Retour en France

Cependant la déconfiture de nos ennemis fut parachevée, et il n'en échappa qu'environ une vingtaine, parmi lesquels Martin, qui fit une retraite assurée et put joindre ceux qui revenaient du marais où ils avaient ouï le bruit du combat. Ils laissèrent entre nos mains leur bagage, et M"e Catherine avec son père, et huit Anglais prisonniers. On peut penser quelles furent nos accolades, et leur joie d'être délivrés, et la nôtre de les avoir délivrés. De suite, il leur fut donné des armes et des bâtons à leur choix, et ils s'armèrent, bien délibérés de galamment combattre dans nos rangs, si les Espagnols retournaient pour nous assaillir. Mêmement M"0 Catherine voulut prendre deux pistolets à

feu et une épée, affirmant qu'elle se défendrait très-bien, et qu'elle combattrait entre M. son père etM. son mari futur, si besoin était. Et environ un quart d'heure après parut Bénard, triomphant, et nous dit qu'il les avait bien pipés et s'était échappé de leurs mains. Tantôt ledit Bénard fut accolé de toute la compagnie, et lui fut délivrée une arquebuse à son choix, avec le cornet à poudre et le pulvérin, et une épée avec la dague. Mais il ne voulut de cuirasse ni de morion ou de salade, encore qu'on lui en offrit aucunes qui étaient là; car il disait qu'une cuirasse lui échaufferait les flancs, et que tout nu, en pourpoint, il serait plus dispos pour bien faire.

De prisonniers non blessés il resta cinq entre nos mains, parmi lesquels le médecin des Espagnols et leur chapelain, qui était un frère de l'ordre des Capucins; et pour son froc enfumé, l'appelait plaisamment Braguibus : « Le frère hareng saur; » dont frère Nicolas le tança vertement, lui disant qu'il ne devait pas se moquer des bons religieux ni médire de leur robe. Mais Braguibus voulut argumenter, soutenant qu'il pouvait se moquer de celui-là parce qu'il était Espagnol, et qu'il ne respectait que les moines français.

« Et, disait-il, c'est le droit de la guerre; comme on vit bien à la bataille de Troie, où les Grecs et les Troyens étaient de la même créance, et toutefois Calchas, qui était grand prêtre des Grecs, ne protégea nullement, contre les soudards du discourtois Ajax, Cassandra, qui était princesse fille du roi.

— Voire, dit frère Nicolas, s'il ne la protégea pas, c'est qu'ils étaient païens, et vous tenez des propos abominables, comparant des païens à de bons chrétiens, ou du moins à des chrétiens qui ont reçu la grâce du baptême, comme vous l'avez reçue.

— Je ne dirai plus rien, dit Braguibus, mon frère spirituel; j'ai eu tort, je le confesse. Je me tairai.

— Vous ferez bien, dit frère Nicolas, car, pour votre

intempérance de langue, vous tenez à tout propos des discours choquants et scandaleux. »

Toutefois, par commandement du capitaine, les prisonniers furent mis au large, le médecin excepté, qu'il voulut faire rester pour aider Braguibus à panser les blessés. Mais Braguibus l'ayant apostrophé en langue grecque, ce médecin répondit en espagnol qu'il n'entendait point le latin, et qu'il s'appelait don André Tirteafuera, médecin-barbierapothicaire, ne craignant sur le point de la médecine aucun homme portant barbe. Sur quoi Braguibus indigné déclara que l'Espagnol était un faux médecin, un ignare et un âne, qui n'entendait pas le premier mot de la médecine et des belles-lettres, et qu'il s'en irait plutôt que de panser les blessés en compagnie d'un pareil rustre. Pour lors, le capitaine condescendit au vœu de Braguibus et élargit le médecin espagnol avec les autres, et eux se partant de nous, il y eut débat insigne entre Braguibus et le médecin d'une part, et d'autre part entre frère Nicolas et le capucin espagnol qui médisait des Français, dont frère Nicolas fut tout courroucé.

Cependant Braguibus chassait le médecin, lui disant :

« Au large! Vous n'êtes bon qu'à guérir les bêtes, j'entends les Espagnols ennemis des Français, et tout voire savoir n'est que bêterie ! Apprenez que je suis docteur de Montpellier et de Paris, et retournez à votre rudiment ! Hors d'ici, maraud ! »

Eux éloignés, nous retournâmes à nos navires, où nous fumes accueillis par joyeuses acclamations. Les navires des Espagnols s'étaient éloignés, sans doute pour réparer le bris du combat. Nous restant ainsi vainqueurs, avec l'aide de ceux de notre bord, nous primes une partie du bagage et du butin qu'avaient laissés les Espagnols, et d'abord nous construisîmes à l'entrée de fa rivière un fort qui fut lièsbien muni de quatre canons que nous descendîmes à terre, et nos navires à côté nous pouvaient protéger amplement. Après, nous délibérâmes de demeurer là jusqu'à ce que les

nombre de breuvages consommés ou coulés ; et puis, nos poudres faisant défaut, desquelles partie avait été consommée et le reste était gâté, qu'il n'était pas convénient pour nous d'accepter le combat contre eux, qui étaient frais; mais qu'il fallait forcer de voiles et leur échapper pour retourner en France ; et que ce ne serait pas à notre déshonneur, car nous avions assez fait ces trois années qu'avait duré notre voyage. Et l'avis fut que nous tenterions de leur échapper par vitesse, ce que nous sûmes très-bien faire, car nous passâmes le cap de la Hogue au bout d'un mois et demi sans qu'ils pussent nous atteindre. Proche Honneur, que nous reconnûmes, il s'éleva une tempête horrible, nonobstant laquelle nous pûmes entrer au Havre français de Grâce, mèmement à la tombée de la nuit. Mais nous ne débarquâmes qu'au matin, et sitôt que nous eûmes pris terre, sur l'avis de frère Nicolas, nous nous jetâmes tous à genoux, remerciant Dieu sénateur qui nous avait tirés de tant de périls, et nous avait fait de si grandes grâces, nous ramenant finalement sans dommage et avec de grands biens dans notre pays de France. Et après, nous étant fait reconnaître par le capitaine du port, qui était M. Jacques d'Estouteville, écuyer, nous envoyâmes de suite un exprès à Dieppe, auprès de M. Jean Ango, notre bourgeois de navire, un autre à Monseigneur Philippe de Chabot, amiral de France et de Normandie, à Rouen, et j'en envoyai un privé à Honfleur, avec de mes lettres, auprès de ma sœur. Ces affaires dépêchées, nous ne voulûmes rien entendre ni faire avant d'être allés en procession à l'église du Port-de-Gràce, qui est bien petite et pauvre, tellement qu'à certains jours la mer y monte et qu'il faut se tenir en pieds sur les bancs1 pour n'être pas dans l'eau tandis qu'on célèbre le sacrifice de la messe. Nous y allâmes donc nu-pieds et en chemise, portant des torches de cire qui furent vendues à frère Nicolas par le

1. Gosselin, Documents inédits du Palais de Justice de Rouen.

curé du lieu, et nous finies une grosse offrande à l'église et une autre pour les pauvres du lieu.

Sortant de l'église, nous vîmes grande foule assemblée et, dominant la foule, des hallebardes et des pertuisanes d'une troupe notable de gens de guerre assemblés. Et soudainement, deux hommes se ruèrent sur nous avec de grandes acclamations, desquels l'un, accoutré en soudard, était Chamouillac, et l'autre, vêtu en procureur, était maître Etienne Picot.

Les premières accolades et amitiés faites, ils nous emmenèrent en un fort qu'on construisait là ; et les tables furent apportées avec ce qu'il fallait pour manger et boire. Les buvettes commencées, nous apprîmes par Picot comment ces traîtres Espagnols avaient pris le valeureux capitaine Jean Florin, et l'avaient pendu proche Cadix ; et comment, pour la crainte qu'on avait d'une attaque des Anglais, on avait assemblé au Port-Français trois compagnies de pied, une d'aventuriers, dont Chamouillac avait la charge, une de Suisses, dont la charge était au cadet de Watteville, el une de lansquenets, commandée par le seigneur Doppelschwein. Nous étant donc donnés l'accolade et ayant bu d'autant avec les soudards, nous racontions confusément nos aventures, dont ils furent tous émerveillés.

Mais Chamouillac ne s'y ébahissait nullement, et à tout ce que nous disions, il s'écriait :

«Cap de Saint-Arnaud ! ce n'est rien, cela! Nous en vîmes bien d'autres quand j'étais avec vous!

— Le fait est, dit Crignon, que nous y fîmes beau butin à la prise de ces deux navires espagnols chargés des trésors du Mexique, quand nous leur fîmes amener leur pavillon en vue de Tercôre. Jamais on ne vit prise aussi riche sur la marine.

— Voire, s'écria Chamouillac, ce n'était que bagatelle en regard de tout l'or que nous emportâmes des Indes et des prouesses que nous y fîmes ! Hé ! Crignon, mon ami, vous pouvez en parler assurément, vous qui y assistâtes.

— J'y assistai et nous tous aussi, dit Oignon. Nous finies de notre mieux.

— Et ces provinces que nous conquîmes et ces villes que nous prîmes d'assaut! s'écria Chamouillac. Vous vous souvenez, Crignon, galant homme?

— Quelles provinces? dit Crignon ébahi ; quelles villes? JN'ous avons rançonné Cbiorera, sans doute, mais...

— Eh oui, Chiorera ! s'écria Chamouillac. J'oubliais celle-ci! C'est peu de chose; nous n'y avons pris qu'un million d'or et trois princes d'Espagne. Et cet empereur des Indes qui voulait me donner sa fdle en mariage, hé ! Crignon !

— Un empereur? Sa fille en mariage? Quoi? Qu'est-ce? disait Crignon.

— Hé ! quand M. l'amiral d'Angleterre vous fiança à cette duchesse, mon ami cher ! s'écria Chamouillac. Cap de Saint-Arnaud ! Vous saurez, capitaine de Doppelschwein , et vous, capitaine de Watteville, que ce Crignon est si modeste qu'il n'ose parler de mes avantages, de crainte d'être contraint de parler des siens ! Vous êtes trop modeste, monsieur de Crignon ! C'est trop d'humilité pour un gentilhomme comme vous, qui doit épouser une duchesse d'Angleterre ! Hé quoi ! Mais que saint Treignan me descousse si je n'ai parlé de vous à la cour, quand la Reine me fit conter comment nous avons conquis l'empire de l'Inde. Vous y fûtes, mon valeureux ami ! Cap de Saint- Arnaud, messieurs, il y fut avec moi !

— Par la morbœuf de bois ! s'écria Crignon, à cette fois je ne sais que répondre. La Gascogne m'a fait perdre le nord! lié, oui! monsieur de Chamouillac! Hé, oui! Je me souviens à présent ! Mais où diantre était l'empire que nous avons conquis ?

— Toujours joyeux, cap de Saint-Arnaud! s'écria Chamouillac. Toujours riant, monsieur de Crignon ! Hé ! vous le savez bien, et vous êtes témoin qu'encore ce que j'ai raconté à ces messieurs semble étrange, il n'est pas moins

vrai. Hé! par le cap de Bioux ! messieurs, je suis content que ce galant capitaine de Crignon soit céans, pour témoigner la vérité de nos aventures et prouesses.

— Mais, dit le seigneur de Doppelschwein, où sont ces deux millions d'or que vous avez eus, vous, capitaine de Chamouillac?

— Mais, cap de Saint-Arnaud ! dit Chamouillac, où sont ceux qu'a eus M. de Crignon? Il faut demander à lui ! »

Crignon, ébahi, gardait le silence, ne voulant ni mentir, ni accuser Chamouillac de menterie. Mais il fut tiré de ce mauvais pas par le propos que le capitaine des Allemands tint avec Braguibus, sitôt qu'on lui eut signalé celui-ci comme étant notre médecin. Car se tenant en pieds, et le bonnet en la main, il lui dit :

«Vous, monsieur le docteur, avez fait des cures merveilleuses, comme me l'a raconté le capitaine de Chamouillac. Or je voudrais bien être guéri par vous, car je suis bien malade et nul médecin n'y entend rien.

— Allez, capitaine, dit Braguibus. Je ne crains maladie au monde. Contez-moi votre cas.

— Je ne peux pins boire, dit le capitaine, sans qu'il me fasse mal dans l'estomac. Je n'ai pas plutôt bu cinq ou six bouteilles de vin, que je sens des lourderies à la tête et des faiblesses aux jambes. C'est une étrange maladie.

— J'entends le cas, dit Braguibus. Mais n'avez-vous pas essayé de cesser de boire du vin ?

— J'ai mêlé mon vin rouge avec du vin blanc, dit le capitaine, mais il n'y a rien fait. Et alors j'ai mis dans mon vin poivre, gingembre et autres épiées; mais il n'y a rien fait non plus. Je suis vraiment bien grevé de ne plus pouvoir boire. »

Disant telles paroles, il avala un horrifique trait de vin, et répéta qu'il ne pouvait plus boire, non plus qu'un petit enfant.

Pour lors, Braguibus, d'une mine austère, lui tàta le pouls et lui fit tirer la langue, puis s'écria :

«. Vultus rubicans, nasus turgidus, pulsus creber, anlielitus

(jraveolens!...

— Graveolens, dit Oignon, n'est pas peu de chose.

— Que dit-il, monsieur de Crignon, que dit-il? demanda l'Allemand bien anxieusement. Ma maladie est-elle de celle des gens de qualité?

— A votre pouls, dit Braguibus, j'ai vu tout de suite que vous étiez gentilhomme de bonne maison. Au surplus, vous le verrez par les médicaments que je vous baillerai, car j'en ai d'autres pour les gens de qualité que poulies gens du commun.

— A la bonne heure, dit le capitaine, et l'on reconnaît aisément que vous êtes un habile médecin.

— J'ai guéri cet empereur de l'Inde, dit modestement Braguibus, qui était in articulo mords et qui voulut faire Chainouillac son héritier. Vous vous souvenez, Chamouillac?»

A ce coup, Chamouillac fut ébahi à son tour, mais il ne souilla mot, se contentant de faire la révérence à Braguibus.

Soudainement, parmi ces menus propos, fut vu un grand concours de peuple courant vers l'entrée du port, et, les suivant, nous vîmes qu'un navire venait de s'échouer contre la falaise, par cette mer horriblement furieuse. Sans peine nous le reconnûmes pour un des espagnols qui nous avaient donné la chasse depuis la Floride.

« Glaiido venu pedejustitia, s'écria Crignon, sed venil ! Le ■ciel fait justice de ces méchants. Les voilà bien punis. Avant une heure ils seront noyés en vue de la terre, et ce sera bien fait.

— Hé quoi ! s'écria Braguibus en véhémente émotion, ayant ici notre barque et étant si bons mariniers, nous ne ferons rien pour leur porter secours !

— Bien, rien, dit Crignon, c'est bien fait pour eux. Qu'ils disent leur in inanus et qu'ils se noient. Grand bien leur fasse ! Ils en eussent souhaité autant pour nous.

— Je vous en prie, dit Braguibus, poussons celte barque a la mer et sauvons-les.

— Vous êtes fol enragé, dit Crignbn. Il faudra vous lier.

— Homo sum, dit Braguibus, et nihil hurnani alienum a me pulo. C'est ma philosophie , de laquelle je ne veux pas me départir. Je suis ému de pitié : c'est acte humain ; j'irai !

— Allez en paix, mon frère! allez! s'écria frère Nicolas, car nonobstant que vous juriez, vous êtes le meilleur chrétien que j'aie jamais vu !

— Je vais, dit maître Etienne Picot, présentement faire tirer le canon contre eux. C'est le droit de la guerre, et il est conforme à la coutume de Normandie. James l'Écossais, çà, çà, mon ami, affûtez-moi ce canon avec l'aide de vos compagnons; je le mettrai au point.

— Non, non,ditBraguibus, j'y seraiavant quevous n'ayez affûté votre canon, car je nage comme une grenouille. À Dieu va, mes amis! »

Disant ces mots, il se jeta dans la mer et nagea vers le navire ; mais Crignon ne put l'endurer.

« Compagnons, s'écria-t-il, laisserons-nous ce vaillant Braguibus mettre sa vie en péril sans l'aider? Pour moi, j'aimerais mieux avoir perdu un œil ! Il est meilleur homme que quiconque ici! Sus! sus! Poussons cette barque à l'eau ! Qui m'aime, si me suive! »

Frère Nicolas et Bénard furent des premiers. Mauclerc s'élança dans une barque, et avec lui vinrent Antoine Vasseuret Chamouillac, et autres compagnons parmi lesquels j'allai me ranger. Ayant donc poussé la barque de toutes nos forces, nous y entrâmes tantôt qu'elle fut à l'eau, et nous fîmes force de rames, nous dirigeant vers le navire en danger.

a Vous faites une folie insigne! nous criait maître Picot. Betournez! Çà, çà ! Or, de par Dieu ! puisque vous ne retournez pas, vous devez les assigner pour droit de bris et d'épaves, car leurs épaves sont à nous! Sans préjudice des

autres cas et des offenses dont ils doivent payer dommages et intérêts, de leur corps s'ils n'ont autres finances ! Crignon, ne négligez point les formes ! »

Tantôt la voix de maître Picot ne fut plus ouïe, pour le fracas des vagues, et nous approchâmes du navire, qui nous parut près de s'abîmer. Passant outre, nous aperçûmes Braguibus qui s'évertuait à nager, et par l'aide d'une rame qu'on lui présenta, il put entrer dans notre barque. Les gens du navire criaient :

« A l'aide ! nous périssons ! A l'aide, bons Français ! Miséricorde ! »

Mais il était bien périlleux d'accoster la caravelle, à cause de la fureur de la mer qui nous faisait craindre que notre barque ne fût brisée en étant rangée contre le flanc du navire, ou qu'elle ne lut chavirée.

« Faisons quelque engin! s'écriait Braguibus. Vous, Crignon, vous, Mauclcrc, qui êtes la fleur de la mécanique marine et de toutes belles inventions navales, ne sauriez-vous imaginer quelque engin propre à nous hisser sur leur bord? Si Archimédès était ici, il l'aurait déjà fait!

— Archimédès n'est pas ici, mon ami, disait Crignon, attentif à tenir la barre , et le meilleur engin qu'il nous faut est une corde, qu'ils nous jetteront si nous pouvons approcher. C'est une folie d'exposer ainsi notre vie pour sauver celle de ces pendards.

— Voire, dit Braguibus, quand nous les aurons sauvés, nous leur dirons des injures assez ; croyez bien que je ne m'y épargnerai pas. »

Nous tentâmes quatre fois d'accoster la caravelle; ce ne fut qu'à la cinquième que frère Nicolas réussit h saisir une corde qu'ils nous lancèrent de l'avant. Halant sur cette corde, nous pûmes placer notre barque droit sous le beaupré, et eux, rampant le long du beaupré, s'affalaient par une autre corde et dévalaient dans notre barque. Nous les reçûmes au nombre de huit, après quoi, la barque étant

pleine, il fallut retourner. Mais Braguibus n en voulut rien faire, car il restait encore plus de trente hommes à bord, et malgré nos prières il se bissa sur leur pont, où le suivirent frère Nicolas et Bénard, et ils nous crièrent que nous allassions à terre, et qu'ils attendraient notre retour pour sauver les autres. Ayant donc été à terre, force nous fut de revenir pour ne pas abandonner Braguibus et frère Nicolas.

A ce deuxième voyage, nous en prîmes dix, parmi lesquels était ce traître Martin, et si nous n'eussions vu les gestes de supplication que faisait frère Nicolas, Oignon, Ghamouillac et moi eussions mis la dague au poing pour occire ce malheureux. Tantôt qu'il fut à terre, maître Picot le happa au collet.

« Tenez-le bien ! s'écria-t-il. Il est contumace ! J'ai rendu contre lui plus de quinze jugements par défaut! J'ai les arrêts dans ce sac! Or çà, tôt, tôt, un sergent, un huissier, un recors! Qu'on me le mène en prison, après que je lui aurai lu les arrêts ! Un sergent, dis-je, çà, çà! Il n'y a donc point de sergent ici ? Les arrêts sont exécutoires !

— Très-bien, dit le cadet de Watteville s'approchant, il y a quatre sergents dans ma compagnie.

— Sont-il jurés à la cour de Bouen ? dit Picot. Sont-ils à verge ?

— Ils sont, dit le cadet de Watteville, mieux qu'à verge, car ils sont à pertuisanes, à épées , et à tous autres bâtons. »

Pour lors Martin voulut argumenter avecledit Watteville et sa troupe, et se mit à les arraisonner; mais il y perdit son allemand, et il n'eut pas plutôt parlé que le cadet de Watteville lui dit, s'écriant bien fort :

« Frelore, Bigot ' / »

Ce qui est parole bien grave chez les lansquenets et les Suisses, car tantôt que Martin l'eut ouïe, il tira une dague qu'il portait et voulut en frapper Watteville. Ce que voyant,

1. Er ist verloren, bi Gott. — Dl Cott pour bel Gotl, exclamation favorite des Suisses.

Watteville lui donna un si grand soufflet qu'il retendit pour mort à ses pieds, où il fit connaître qu'il était puissant jouteur, vu la grandeur, corporance et force dudit Martin.

Après fut ému grand débat entre le cadet de Watteville et le seigneur de Doppelschwein, capitaine des Allemands. Le seigneur de Doppelschwein reprochait au cadet de Watteville d'avoir assommé Martin sans qu'il eût besoin, et le cadet de Watteville maintenait son bon droit, alléguant que Martin était un faux traître, lequel s'offrait à le percer de sa dague, lui Watteville, et il dit, entre autres paroles, que tous les lansquenets étaient pareillement des traîtres. Dont le seigneur de Doppelschwein, courroucé, s'écria que les Suisses étaient des vilains fuyards, et qu'ils l'avaient fait voir à la Bicoque et à Pavie, malgré le bon vouloir et la prouesse de leur colonel, le seigneur de Diesbach. A quoi répondit le cadet de Watteville en haussant le ton, mais de ce qu'il disait je n'entendis goutte, parce qu'il parlait en allemand.

Le capitaine de Doppelschwein parut furieux, comme fol enragé, disant en son jargon :

« Lan s bigot fric frac froc ! »

Et mit la main à la garde de l'épée, ce que voyant les Suisses d'une part et les lansquenets de l'autre, ils s'écriaient :

« Chausses-tu! chausses-tu! Morteriau! »

Et commençaient a baisser les bois.

Le capitaine de Watteville, dégainant son épée, s'en escrima si vertement que nul n'osait s'approchera lui. Maître Picot, se jetant entre les combattants, criait tant qu'il pouvait :

« Haro! haro! levez vos bois, au nom du Roi ! Je vous fais sommation d'arrêter! Haro ! Vous devez procéder par bon ordre ! »

Le galant Chamouillac, jurant par le cap de Bious et par tous les saints de Gascogne, s'interposait pour arrêter la sédition, en quoi il était aidé par M. Parmenlier, par l'Anglais et par les autres assistants. Et finalement, un des plus

vieux lancepesadcs parmi les soudards allemands, qu'ils appelaient leur schulteis, c'est comme qui dirait leur prévôt et justicier, leva une baguette blanche qu'il tenait à la main, et s'écria bien haut :

« Griche, griche, griche ! »

Tantôt qu'il eut fait ce cri , les autres commencèrent de relever les bois et de s'arrêter; et quelqu'un ayant expliqué à maître Picot que dans leur langage « griche » signifiait la justice, et que ce vieux était leur prévôt et les assignait devant leur tribunal de justice pour débattre leur cause, ledit Picot, comme ravi en extase, courut accoler le schulteis, et voulut l'assister pour faire son cri; mais parce qu'il avait l'ouïe un peu dure et n'avait pas bien entendu leur « griche », il criait :

« Cruche, cruche, cruche ! »

Dont, nonobstant, les lansquenets paraissaient bien contents. Nous, voyant que la sédition était apaisée, nous courûmes à notre bateau pour retourner vers la caravelle. Il était devenu impossible d'y accoster, tant la mer la battait furieusement. Nous pûmes toutefois recueillir deux des naufragés, avec Bénard et frère Nicolas, qui s'affalèrent le long de la corde; mais quand ce fut à Braguibus, la corde cassa, et notre pauvre compagnon tomba dans l'eau si malheureusement que sa poitrine heurta contre une grosse pièce de bois provenant du màt flottant à fleur d'eau. Du coup il fut percé d'un clou assez long qui tenait à ladite pièce de bois, et de suite l'eau parut teinte de sang, et Braguibus coula. Mais Crignon, Bénard et moi nous jetâmes à la mer, où nous pûmes le saisir comme il remontait, et le mettre dans notre barque. Il avait perdu le sentiment et semblait mort. Nous finies force de rames pour nous éloigner de la caravelle, et bien nous finies, car nous n'étions pas à un trait d'arbalète qu'elle s'abîma avec un fracas horrible, et tous ceux qui restaient dessus furent noyés. Tantôt que nous fûmes à terre, nous tirâmes Braguibus de la barque, bien doucement, et pleurant et nous lamen-

tant, nous le posâmes sur une couchette qu'on avait apportée.

Le barbier-chirurgien des Espagnols, qui était parmi ceux que nous avions sauvés, voulut voir sa plaie et la panser. 11 nous dit qu'elle était bien profonde et qu'il en mourrait probablement, car son poumon était percé et il rendait beaucoup de sang par la bouche. Bientôt il ouvrit les yeux, et, voyant l'Espagnol, dit d'une voix basse , mais assez claire :

« Faites ôter d'ici cet âne ; tout son. savoir n'est que bèterie. Otez-vous d'ici, âne médical ! Frère Nicolas, venez çà recevoir ma confession. »

Frère Nicolas vint tantôt, pleurant à chaudes larmes, et Braguibus récita le Credo d'une voix merveilleusement haute; et après il se confessa et reçut le corps de Notre- Seigneur des mains du bon frère en Dieu Nicolas Leboucher. Puis il nous dit :

« Mes amis, comme j'estime suivant cette mienne plaie que j'ai explorée de ma main , je ne passerai point la nuit; car Galenus assure que ceux qui sont navrés de ces sortes de blessures doivent mourir la quatrième ou la cinquième heure, et c'est par pleurésie que je mourrai, comme l'explique très-bien Hippocratès. Si je ne mourais pas, je vivrais donc contrairement à l'enseignement des maîtres, ce qui est chose trop abhorrante, et que je ne voudrais pour aucun prix. »

Ici le bonhomme fut pris d'une grande oppression, angoisse et syncope. Et cependant qu'il était en syncope, nous dîmes au médecin des Espagnols de le panser le mieux qu'il pourrait, avec quelque onguent et de la charpie ; ce qu'il fit comme nous lui disions.

Bevenant Braguibus à ses sens, il voulut d'abord nous toucher la main à tous et être accolé d'un chacun. Puis il nous dit :

« Or çà, mes amis, ne pleurez pas ainsi, car vous me fendez l'âme. Vous, Vasseur, pleurez comme un bœuf qu'on égorge;

vous fendriez l'âme d'un Turc. Or bien, j'ai vécu en honnête homme et en bon Français, et je meurs en bon chrétien. Il n'est pas besoin de se lamenter.

— Vous irez en paradis en droiture, dit frère Nicolas; je vous en assure, mon ami noble!

— Je vous crois, mon père spirituel, dit Braguibus. Donnez-moi votre main. J'ai toujours eu tout plein d'amour pour vous. Vous prendrez tout l'argent que j'ai pour le donner en aumône aux pauvres, et parmi eux vous choisirez les pauvres clercs et écoliers.

— Je le ferai, mon ami, s'écria frère Nicolas, je le ferai !

— Gonneville, mon ami cher, dit Braguibus d'une voix mourante, je vous lègue mes papiers et notes que j'ai écrites touchant notre voyage, à charge pour vous de les faire imprimer.

— Il sera fait suivant votre désir, mon ami, répondis-je en pleurant.

— Les Gênera plantarum sont au cent vingt-huitième feuillet, dit Braguibus. Veillez bien aux épreuves, à cause de ces coquilles d'imprimeurs.

— J'y veillerai, mon ami cher, répondis-je.

— Il y a, dit Braguibus, dans la rue de la Harpe, un misérable imprimeur dont j'ai oublié le nom, n'allez pas chez celui-ci ; mais enfin, puisque je vais mourir, je lui pardonne. Ainsi puissent faire ceux qui achètent les livres sortis de son officine! J'entends que vous alliez chez l'imprimeur du pont Notre-Dame, à l'enseigne de l'Éléphant.

— J'irai chez celui-là, répondis-je.

— On mettra, dit Braguibus avec effort, pour devise à mon livre la mienne, qui est : « Tout par raison, raison partout, partout raison. »

Il se reposa un instant et reprit :

« Sur ma tombe on mettra : Ci-gît Braguibus, Tourangeau. Il mourut d'un clou à l'âge de trente-cinq ans; et son livre Gênera plantarum indicarum se vend sur le pont Notre-Dame, à l'Éléphant. »

302 LES PILOTES D'ANOO.

Disant ces mots, il lui prit encore une syncope, et sur l'avis des assistants, il fut porté dans la maison de Bidouille qui s'offrit à le recevoir, et où on le coucha dans un lit fraîchement bassiné. Frère Nicolas et Bénard restèrent près de lui, et vinrent après M"c Catherine et Mlle Picot. M. Parmentier dépêcha un exprès à Honneur pour en ramener un médecin, et Picot s'offrit bien gracieusement pour assister Braguibus, s'il venait à reprendre sa connaissance, afin de le faire tester dans les formes.

Cependant la sédition émue entre les Suisses et les lansquenets avait été totalement apaisée. Le seigneur de Doppelschwein et le cadet de Watleville avaient délibéré, pour vider leur querelle, de s'assemblera eux combattre, à coups d'épée, sans morion ni rondelle, et jusqu'à ce que mort s'ensuive. Et pour Martin, qui n'était qu'étourdi, ils avaient délibéré de le juger à la lansquenelte, par-devant leur griche; à quoi Picot voulait mettre opposition; mais le schulteis réclamait le jugement pour lui, affirmant sons serment que ledit Martin avait fait partie de sa bande, d'où il avait déserté, qu'il avait contre lui un steckbrief (ni il nous le fit voir), lesquels steckbriefs sont comme lettres de justice et assignation à un chacun de saisir et appréhender par le corps ceux contre lesquels on les a donnés. Par ainsi, il convenait que Martin fût premièrement jugé à la lansquenette, par ceux de sa bande, pour les forfaitures qu'il leur avait faites. Encore le schulteis nous assura que le cas était bien clair, et que l'affaire serait très-bien jugée par eux, et qu'après qu'eux l'auraient jugé, ils nous remettraient Martin pour que nous en fissions ce que bon nous semblerait. Sur quoi Picot retira son opposition, et tout le monde fut content et convint que premièrement Doppelschwein et Watleville s'assembleraient à eux combattre, et ensuite viendrait le jugement de Martin.

Une heure après dîner, les advenluriers, les Suisses, les lansquenets et nos mariniers vinrent ensemble au lieu qui avait été assigné pour le combat et le jugement : c'était la

falaise tirant vers l'ermitage de Sainte-Adresse. Derrière nous vint le menu peuple du port français de Grâce, qui n'était pas bien nombreux. C'était tous pêcheurs et artisans. Et d'abord parurent les deux combattants, très-bien confessés par frère Nicolas, et avantageusement armés, Doppelschwein d'un demi-corps de cuirasse, et Watteville d'une brigantine. Devant eux se rangèrent en deux lignes vingt-quatre compagnons de leurs bandes, douze Suisses et deux lansquenets qui étaient les principaux des soudards, et derrière ceux-ci se tint la tourbe des autres soudards. Au milieu se tint \e schulteis qu'ils avaient reconnu d'un commun accord, ayant à sa droite les vachemailres des suisses et des lansquenets, et à sa gauche leur quartiermaître. Leur vachemaitre est pour ordonner le guet et porterie mot; et leur quartier-maître, c'est-à-dire maréchai des logis, pour donner le quartier aux fourriers particuliers de chaque bande. Pour faire honneur à Chamouillac, ils lui assignèrent d'assister le schulteis, à quoi il consentit volontiers, ayant à ses côtés son prévôt Yirelade, et le hurenweibel des Allemands : c'est le capitaine du bagage1.

Ayant donc avalé trois soupes au vin en l'honneur de la Sainte Trinité, les deux champions comparurent devant le schulteis le bonnet à la main, car l'autorité qu'ils reconnaissent audit schulteis est si grande, qu'un capitaine plaidoyant se doit tenir en pied, le bonnet à la main, sans s'asseoir ou couvrir, si ce n'est par son commandement. Le schulteis leva sa verge et leur donna publiquement licence d'eux combattre, ce qui tut publié trois fois à son de tambourin et de trompette, les Suisses sonnant leur Colin Tamplon et les lansquenets leur Doum doum doum bibi bibi dmtm, et tantôt les deux champions ayant

1. Tous ces détails sont empruntés au Commentaire du seigneur Don Loijs d'Avila, contenant la guerre d'AIlemaigne es années 1517 et 1548. — Annotations, etc., par C.ill 'S Hoilleau de Iîuillun, parciilevanl commissaire et cuntrcrollcur de Cambrays. Paris, 1551 (BJ1, Recueil, 36693).

dégainé, l'un son épée à la lansquenette, et l'autre son épée à la suisse, le schulteis baissa sa verge, et ils s'assaillirent galamment. Du premier coup, Doppelschwein tailla la manche de la brigantine de Watteville et lui dénuda le bras droit, de quoi Watteville courroucé lui porta un coup en taille ronde qui lui rompit la cuisse, et Doppelschwein démarcha du pied droit comme étonné; mais Watteville avança du pied gauche et voulut redoubler, où Doppelschwein montra sa souplesse en armes, carilfitune voltesur le pied gauche et, avançant d'un pas, croula son épée sur la tête de Watteville; celui-ci, d'un cœur intrépide, opposa son épée au coup, et si roidement qu'il fut porté, il n'en fut pas atteint : Ensuite Doppelschwein voulut faire un saut en arrière, mais Watteville fit un saut en avant, et avala son épée si vertement qu'il lui assit le tranchant au sommet de la tête. Alors tomba ledit Doppelschwein, la face contre terre, en faisant un grand soupir, etrestamort, car le coup du cadet de Watteville lui avait taillé le test jusqu'aux dents. Tous les assistants jugèrent que le coup était bien bon et bien galamment frappé, et le sieur de Chamouillac voulut accoler le cadet de Watteville pour les belles armes qu'il avait faites.

Le corps de Doppelschwein ayant été emporté, Watteville se joignit au gricheclse tintauxcôtés de Chamouillac, <>ù Picot fut admis; car, si on ne l'avait pas fait, il eût ému telle sédition qu'on n'aurait jamais fini, îl n'y fut pas plutôt, qu'on l'ouït s'écrier : a Messieurs de la cour! Qui est huissier audiencier céans?

— Cap de saint Arnaud ! s'écria Chamouillac, taisezvous! Nous sommes ici entre soudards et capitaines, et nous n'avons que faire de vos chicanes !

— Vous parlez mal, monsieur de Chamouillac, dit Picot, et il pourra vous en cuire en ce pays de Normandie où nous sommes. Je ne souffrirai point qu'il soit fait injure à ma robe.

— Pour Dieu! lui dit Oignon, je suis aussi bon Normand que vous, mais taisez-vous! Laissez ces Allemands juger leur homme à leur manière ; vous en appellerez après, si vous estimez qu'il est besoin. »

Chamouillac, tirant Picot à part, lui expliqua que les lansquenets observaient très-bien les formes, à savoir les leurs particulières, comme s'entend.

« Soyez assuré, dit-il, que si la cause est criminelle, on la débat très-bien, et sans précipitation, comme chose qui importe à la vie, ôtant les suspects si aucuns y en a, et le schulteis même, si le moindre du monde le pouvait tenir tel. Car ils ne se jouent pas volontiers du corps de la personne, sinon à grande raison. Aussi alors ils font la justice tant cruelle, que j'ai vu arracher le cœur à un criminel pour certains cas, et le lui faire baiser tout vif.

— Mais, dit Picot, il importe peu; ont-ils un avocat?

— Ils ont, dit Chamouillac, comme vous allez voir, un des juges assistants, qu'il est licite au délinquant de choisir pour être son avocat.

— Mais, dit Picot, par quelle loi jugent-ils? Connaissent-ils la loi Portia et la loi Triboniana? D'abord, je veux être l'avocat dans cette affaire.

— Vous n'y songez pas, s'écria Chamouillac. Par le cap de Bious, mon savant ami ! Ils jugeront en allemand, et vous n'y entendrez goutte !

— Saint Yves! s'écria Picot, il n'est pas besoin que les juges entendent la plaidoirie de l'avocat pour juger le délinquant! Je veux parler parce qu'il est dans les formes qu'une plaidoirie soit diserte; car le véritable orateur est, comme le ditCicero, Vir bonus dicendi peritus; mais parmi ces soudards...

— Cap de Saint-Arnaud! s'écria Chamouillac. Si vous leur parlez latin à présent, vous amènerez une étrange perturbation dans leur justice qui est en allemand. Ils vous assigneront, par le cap de Bious, devant les cours d'Allemagne, où vous ne saurez que dire ! »

A ce coup, maître Picot fut comme étonné, et jusqu'à la fin du jugement ne sonna plus mot. Chamouillac ayant repris sa place, on amena Martin, et le jugement commença en allemand, que je vais dire comme me l'interpréta ledit Chamouillac, lequel entendait très-bien l'allemand, pour l'avoir appris dans ses guerres.

Premièrement, le schulteis se déclara représenter la personne du roi de France, auquel ils avaient . ait serment, et demanda s'ils ne le connaissaient pas pour tel en l'administration de la justice? A quoi tous les juges et assistants répondirent : Warumbnitt? qui veut dire : Pourquoi non? Alors il rentra en propos, disant : « Puisque nous sommes ici assemblés pour faire justice, voyons, si quelqu'un de ce régiment avait desservi la mort, ne le pourrions-nous juger suivant les lois écrites, nos coutumes anciennes, et notre arlilzebrief, tant que la mort s'ensuive? » Et tous les juges répondirent : Oui. « Voire mais, ce ditil, si notre souverain seigneur et prince, au service duquel nous sommes tous, me mandait pendant les procédures, afin de me trouver devers lui pour quelque cas concernant son bien et honneur, ne viendriez-vous pas avec moi par devers lui, ou ne m'attendriez-vous pas ici, pour, après avoir fait avec lui, passer outre aux faits de la justice? — Oui, disaient-ils. — Si le Corpus Domini passait par ici, allant ou venant de quelque malade, ne viendriez-vous point avec moi pour l'accompagner, et l'ayant convoyé, reviendrions-nous ici pour parfaire notre siège de justice? — Oui, s disaient-ils.

Après que le schulteis eut tenu tel propos, le vachemaitre reprit audience, et se fit partie comme fiscal, parlant continuellement son bonnet à la main et son bâton de justice en l'autre, sans s'asseoir ni peu, ni prou, pendant son plaidoyer. Et là fut reproché à Martin qu'il avait déserté sa bande, et emporté la paye de son seigneur, qui était en ce temps-là le landgrave de Hesse. Et les preuves ayant été produites, ledit Martin confessa son délit. Tantôt qu'il l'eut

Martin pleurait à chaudes larmes.

confessé, le schulteis rompit une petite verge blanche qu'il avait en sa main, en signe qu'il déclarait Martin schelm, c'est-à-dire méchant, scandale et diffamé, et cette proclamation lut faite par trois fois, à haute voix et à son de tambourin et de trompette. Après lui dit le schulteis qu'il courut autant qu'il pouvait, et qu'il s'efforçât de s'enfuir, car puisqu'il était schelm, un chacun était libre de l'occire partout où il serait rencontré. Mais Martin ne bougea point, et tombant sur ses genoux, se mit à pleurer si amèrement qu'un chacun de nous en eut pitié. Et alors le schulteis lui dit qu'il avait un quart d'heure pour tenter de courir, et qu'il valait mieux pour lui risquer d'être occis d'un coup de pique ou d'épée que demeurer là, car s'il demeurait après un quart d'heure, il serait pendu ignominieuse ment. Pour lors Martin, s'écriant piteusement, confessa encore une fois sa méchanceté et demanda un prêtre. Tandis qu'on allait quérir frère Nicolas, il dit aux assistants :

« Oyez, bonnes gens, et prenez exemple sur moi. Gardez-vous de vous laisser induire par le malin à commettre telles méchancetés comme j'en ai commises; car je suis descendu d'un rang honorable où m'avaient placé ma naissance et mes services en armes, et de présent je vais mourir scandale et diffamé. Prenez exemple, soudards et bonnes gens, et priez Dieu qu'il me veuille absoudre. Quand mes parents apprendront mon déshonneur, ils en seront grevés pour le restant de leurs jours. J'étais un noble homme et un soudard, et je meurs vilain et infâme à cause de mon avarice. Je vous crie merci à tous, et je me repens bien fort, in articula mortis. »

Pour lors, nos mariniers, émus de compassion, se mirent à crier :

« Dépêchez-le, monsieur le schulteis, dépêchez-le, et que Dieu lui fasse miséricorde. »

Mais maître Etienne Picot s'interposa, et quoiqu'il ne le voulût jamais reconnaître depuis, je pense que ce fut

par charité et par compassion. Car, venant devant le schulleis, il lui dit :

<c Vous ne devez pas le dépêcher à cette heure, et je mets opposition, non pas à l'arrêt, mais à l'exécution d'ieeluy. Vous nous avez assuré qu'après le pgement, vous nous remettriez le délinquant en nos mains, afin que lui soit jugé par nous contradietoirement pour certains crimes et délits qu'il a commis h nos dépens. Or, voici des jugements et arrêts en bonne forme par lesquels, étant contumace, il a été condamné à nous payer des dommagesintérêts, et la somme se monte, avec les frais des procédures, à vingt et sept mille écus. C'est de l'argent, cela! Or, de par Dieu! s'il est pendu, qui payera nos vingtetsept mille écus? Qu'il paye premièrement, et il aura licence d'être pendu après.

— Mais, dit le schulteis, il ne peut payer. Il est pauvre.

— Voire, dit Picot, alors il ne peut être pendu, car j'ai arrêt exécutoire. Il n'a pas le droit d'être pendu, à moins qu'il ne trouve caution de vingt et sept mille écus, pour avoir la faculté de l'être. Vous, monsieur le schulteis, voulez-vous fournir la caution? Produisez, si vous êtes prêt. Où est l'argent ? Moi, je suis tout prêt à le recevoir, et je ne demanderai rien pour ma peine.

— Il a raison! s'écriaient tous les bons Normands. Maître Picot a raison; il parle très-bien; vingt et sept mille écus sont bien grosse somme et bonne à prendre; c'est justice, cela!

— C'est une moquerie, par tous les diables! s'écria le schulteis courroucé. L'homme est à nous !

— Ne jurez pas, mon ami, dit frère Nicolas survenant; vous ne devez pas jurer ici.

— Voire, dit Picot, monsieur le schulteis, l'homme est à vous, mais l'argent est à nous. Si vous disposez de l'homme, vous disposerez de l'argent, qui nous échappera pour cause de force majeure. Ergo, c'est pour cause de force majeure que je mets opposition à l'exécution de votre

arrêt. Haro! Je m'oppose à ce que vous passiez outre! Messieurs, je vous prends à témoin !

— Oui, oui! maître Picot, criaient les Normands. Nous sommes témoins tous! Nous sommes tous à votre jolie réquisition, prêts h comparoir et à témoigner très-bien!

— Lans Bigot ! s'écria Watteville. Je ne vous conseille pas de résister à eux, sckulteis; ils sont Normands, gens pires que diables quand ils plaident. Ce n'est point affaire aux gens de guerre de plaider contre Normands; vous perdrez, schulteis, vous perdrez, Bigot! »

Pour lors, tous les Suisses, émus du dire de leur capitaine, s'écrièrent ensemble :

« Ne plaidez pas, schulteis Bigot ! Vous perdrez, Bigot! »

Mais Crignon et frère Nicolas, informés du cas, serrèrent la main de Picot, lui disant à voix basse :

« C'est bien fait à vous, maître Etienne; vous êtes homme de miséricorde; c'est bien fait à vous. Délivrez ce pauvre malheureux! »

Et je lui dis pour ma part :

« Quelques maux qu'il m'ait faits, j'ai pitié de lui, maître Picot, laissez-le, et qu'il s'en aille à tous les diables. »

Picot, plus triomphant que ne fut Alexandre après la défaite des Perses, reprit son discours contre les Allemands.

« Or çà, monsieur le schulteis, dit-il, il importe que toute bonne justice se fasse par raison. Donc, procédons par raison. Qui premièrement le délinquant a-t-il offensé?

— Il a, dit le schulteis, premièrement offensé nous.

— Mais, dit Picot, qui êtes-vous , vous? Et comment vous a-t-il offensés, vous?

— Nous, dit le schulteis, sommes une bande du régiment duquel le délinquant était partie, et il nous a offensés en cessant d'être partie de notre bande et de notre régiment, et en emportant la paye qui nous avait été assignée par notre prince, Monseigneur le landgrave de liesse.

— C'est, dit Picot, très-bien répondu, et vous seriez

devenu un excellent avocat, monsieur le schultcis, si vous eussiez voulu. »

Sur ces paroles, le schulteis se rengorgea, comme fier des louanges que lui faisait maître Picot. Cependant Martin, oyant qu'on débattait son l'ait, s'écria :

« Cessez, cessez, maître Picot. Et vous, bon frère Nicolas, mon révérend père en Dieu, venez me confesser et purger mon âme, car je ne veux de délai aucun, et de grâce aucune; je suis plein de péchés. Je ne peux point supporter le déshonneur qui m'a été fait devant ma bande, et l'infamie d'avoir été déclaré schclm. Donc confessezmoi, afin qu'on me pende et que je comparaisse devant mon Créateur. »

Disant ces mots, il pleurait à chaudes larmes, et baisait ses pouces en croix. Dont frère Nicolas, ému, l'accola et lui donna le baiser de paix en lui présentant l'image de Notre Sauveur, disant :

« Vous avez eu une mauvaise vie, mais vous avez une bonne mort, pour votre pénitence. Et je vous absoudrai, mon frère. Venez ç,à; c'est une bonne fin que vous faites. »

Mais Picot, tirant frère Nicolas par sa manche, disait :

« Point, point, mon révérend. Le cas n'est pas jugé et n'est pas près de l'être. Il s'agit de vingt et sept mille écus et mieux encore : il s'agit des droits de la Cour de Honfleur. Laissez-le, mon révérend; vous le confesserez assez quand il sera temps, tous droits étant saufs. Il ne dînera point avant d'avoir payé. Je lui souhaite qu'il aille en paradis, ou en purgatoire tout au moins, mais il faut que justice suive son cours auparavant. »

De tous ces discours, les Suisses émerveillés frappaient du bois de leurs pertuisanes et hallebardes contre terre, s' écriant : « Bigot, Bigot! l'homme de justice parle raison; c'est griche, Bigot! »

Et les lansquenets disaient de leur côté : c Saouf, saouf, saouf! y> mettant leur pouce en bouche, par où ils nous donnaient à entendre qu'ils avaient soif, et que le débat les

altérait. Pour lors, les Suisses, après les avoir ouïs dire leur « soif», les approuvaient bien fort, et s'associaient à leur demande par gestes et par paroles, ce que le cadet de Watteville trouva bon, mèmement qu'il dit :

« C'est bien parlé; qu'on produise à boire pour la compagnie, car ce procès nous altère bien fort, et je payerai ce qu'il en coûtera.

— Pour le procès? demanda maître Picot.

— Non, mais pour la buvette, répondit Watteville.

— Or bien, dit maître Picot, monsieur le schulteis, si vous trouvez bon, on va produire à boire pour la compagnie, et en buvant nous débattrons mieux la cause.

— Je trouve très-bon, dit le schulteis. Produisez, monsieur le juge.

— Voire, dit Picot, vous êtes bonne partie prenante; et s'il vous plaît, nous débattrons le cas bien amplement devant la Cour de Rouen. Jusque-là, j'entends que vous acceptiez mon opposition, de quoi je prends acte.

— Je n'ai, dit le schulteis, rien accepté qu'à boire, et je n'entends rien à ce que vous dites.

— Buvez, buvez ! monsieur le schulteis, disaient les bons compagnons normands. Nous buvons d'autant à vous.

— Par tous les diables! dit le schulteis, ce vin est bon. Je bois d'autant à vous tous, messieurs.

— Cap de Saint-Arnaud! s'écria Chamouillac, je suis content de voir que le procès est appointé. Si ce galant homme Braguibus était présent, il ne manquerait rien à mon contentement. »

Cependant Martin fut mis au large, par les soins de Mauclerc, deVasseur et de moi. Tantôt qu'il fut à distance, il se remit sur ses genoux et voulut nous baiser les mains; mais nous ne voulûmes point. Pour lors, il dit :

«. Messieurs, je suis un pauvre misérable; mais vous m'avez enseigné le droit chemin, et je ne faillirai point à le suivre. Je ferai pénitence, assurez- en le bon frère Nicolas. »

31 i LES PILOTES D'ANGO.

Et comme nous voulions lui donner quelque menue monnaie pour sa route, il la repoussa, pleurant bien fort, et nous dit :

« Non, messieurs. Je vivrai de charité publique, car j'ai délibéré de faire grosse pénitence, et d'aller me faire moine, s'ils veulent de moi, en quelque couvent. Vous, cependant, je ne vous demande que votre pardon, et aussi de faire dire quelques messes pour moi, si vous m'en jugez diçne. »

Sur ces mots, nous pleurâmes aussi, et l'ayant accolé, nous lui octroyâmes notre pardon en bons chrétiens. Après quoi, il mit la main sur son cœur, nous salua bien humblement, et se partit de nous sans détourner la tète.

« 11 s'amendera, dit Mauclerc quand il fut loin, autant que je présume.

— Amen, répondit Vasseur. Dieu lui fasse miséricorde. » Retournant donc au lieu où on buvait, nous ouïmes maître

Picot répondre subtilement à plusieurs questions qui lui furent proposées, où il fit voir la souplesse de son esprit. Et Oignon lui ayant demandé pourquoi ces Allemands disaient en leur jargon : « Cruche », lorsqu'ils voulaient appeler les gens devers la justice, ledit Picot solut trèsbien la difficulté :

« Car, disait-il, quand ils crient : Cruche, ils entendent par là les pots-de-vin qu'on doit à la justice, comme il parait par le dicton : Qui vend le pot dit le mot.

— Ce sera, dit Crignon, si vous le voulez bien, la moralité de cette histoire de nos aventures qui sont comprises entre deux procès, car nous fîmes compagnie ensemble pour voyager à l'occasion du procès de M. Ango contre les Espagnols et les Portugalais, et nous retournons pour assister au procès des soudards lansquenets contre Martin. Ce qui vient de la flûte retourne au tambourin. Levons l'audience. »

Nous allâmes ensemble nous enquérir de Braguibus, et nous le trouvâmes qui délirait, ne faisant que parler de son

Gênera plantarum et ne reconnaissant nul de nous. Il fut quatre jours durant à l'article de la mort, mais par la grâce divine il ne mourut pas. Le médecin venu de Honneur le pansa très-bien, et finalement, le neuvième jour, il entra en convalescence, et put ouïr la messe que frère Nicolas lui dit dans sa chambre, dont nous fûmes tous bien joyeux.

Le douzième jour, je me retirai avec Braguibus à Gonneville, chez ma sœur, et trois mois après, nous assistions aux noces de Oignon et de la demoiselle Catherine Hawkins, qui furent solennisées à Dieppe, dans le propre hôtel de M. Ango, après avoir été célébrées dans l'église de Saint-Jacques.

Depuis, Braguibus demeure à Paris, où il est bien fidèlement servi par son varlet Bénard. Oignon et Mauclerc ont accompagné messieurs Parmentierdans le voyage qu'ils firent en 1529, sur le Sacre et la Pensée, jusqu'à Ticou dans file de Sumatra, et où ces deux gentils capitaines moururent de maladie. Chamouillac a la charge de quatre enseignes d'arquebusiers. Frère Nicolas est provincial des Cordelicrs de Rouen, et pour Martin, un qui revenait d'Allemagne m'a assuré qu'il l'avait vu moine dans un couvent de Cologne, et qu'il y menait une bonne vie.

Et cy finit l'histoire de nos aventures.

WBUOTHECA

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