CHAPITRE XIV
Lciard le truand.
Passant le détroit de cette rivière et descendant à terre dans nos barques, nous fûmes bien ébahis de n'y trouver nulle bande des sauvages sujets du roi Potamou ; par le commandement de M. de Verassan fut assemblée une troupe jusqu'au nombre de vingt-cinq arquebusiers, pour aller à la découverte. Je m'y joignis, ainsi que Braguibus armé de son gros livre, avec le galiniart et le cornet à encre. Et nous guida M. de Verassan droit à travers une grosse forêt de cèdres, bien ombreux et bien touffus, vers un lieu où il disait que se trouvait la ville de Potamou. Car, comme il nous l'apprit, ces sauvages de Floride ont l'industrie de bâtir des villes et de les munir très-bien. Toutefois, leurs maisons sont de nattes et de perches et leurs
LES PILOTES DANGO.
remparts de bois. Nous gravîmes une colline où il nous dit qu'était ladite ville; nous vîmes nombre d'ossements humains gisant parmi les broussailles, et aussi flèches rompues, lances brisées, et toutes les traces qu'une bataille laisse après elle. Pour lors, nous gravîmes la colline et n'y trouvâmes qu'aucunes pièces de bois demi-eonsumées par le feu, des bris de poteries, et autres marques certaines que la ville avait été prise par quelque ennemi, après une bataille, puis arse et brûlée. Cherchant parmi les bris, nous trouvâmes un cornet à poudre, une dague rouillée, et une cruche fictile sur laquelle était gravé en lettres romaines: «Antonio Fernandez. Sévilla. 1517 », par où nous connûmes que la bataille s'était donnée en ce lieu entre les Espagnols et les sauvages, les Espagnols prenant la ville et chassant les sauvages du pays.
Toutefois, comme le lieu nous paraissait propice à l'assiette d'un camp, que le pays était plein de cerfs et autre venaison, la rivière fort poissonneuse, nous délibérâmes de planter notre camp au lieu où était la ville brûlée, de le munir de quelques palissades par devant, du côté de la mer, car par derrière il était assez muni, à cause d'un grand marais que nous reconnûmes comme impraticable, de construire là quelques abris avec des arbres que nous abattrions et des prélarts, d'y transporter quelques bagages, et d'y laisser une moitié de nos gens pour ehi et pêcher, et, par fumigation, boucaner les poissons et la venaison, car de tel mot usent-ils dans les Amériques, cependant que l'autre moitié radouberait les navires. El tous les jours on ferait bonne garde, de crainte des Espagnols, et aussi pour explorer le pays et voir si l'on ne pouvait trouver des Indiens et faire amitié avec eux. Les choses ainsi convenues, la charge des navires fut laissée à M. Raoul Parmenlier, M. Jean Florin et M. de Yerassan s 'établissant à terre avec une partie des nôtres, parmi lesquels furent Braguibus, frère Nicolas, Oignon, Mauclere et moi. En quatre jours notre camp fut assis et muni, et nous commençâmes
noire labeur quotidien, de chasser, de pêcher, et aussi de chercher racines bonnes à manger, qui seraient choisies sur l'a\ is de M. de Verassan, parce qu'il en connaissait plusieurs pour avoir déjà été dans le pays, et de Braguihus, parce qu'il était savant médecin.
Une semaine après que nous étions à terre, comme nous étions partis une douzaine ensemble pour explorer, et que nous étions fort éloignés dans la forêt, ayant contourné le marais, nous trouvâmes, parmi de gros rochers, l'entrée d'une caverne, cachée par aucunes broussailles, et qui apparut quand Braguibus eut écarté les broussailles pour chercher quelques plantes dont il était curieux. Ayant enflammé une torche, nous entrâmes dans cette caverne; mais Braguibus resta dehors, disant que l'air qu'on respire aux cavernes ne lui valait rien. Toutefois, je crus plutôt qu'il avait pour. Notre joie fut bien grande quand nous trouvâmes que dans cette cave il yavailde grands tas de ce mil gros comme pois que les Indiens cultivent en leurs jardin-, et dont nous avions déjà mangé au Brésil et à la Nouvelle-Espagne. Il n'était aucunement gâté, et j'estime que c'était le grenier où les sauvages de la ville détruite par les Espagnols mettaient leur provende, car M. de Verassan nous avait dit que par prévoyance ils usaient de tels greniers. Il y avait bien là pour avi tailler nos navires pendant deux mois, et de suite ou mit la main à l'œuvre pour enlever tout ce mil et le portera bord, ce qu'on faisait dans des poches cousues de toile à voile ; et en trois jours tout fut enlevé.
Cependant le radoub avançait. Celui du Sacre était même totalement terminé. Ce jour-là, c'était un dimanche, après avoir ouï la messe, qui fut dite à terre, le capitaine ordonna une raison de vin pour un chacun soi raffermir et se hausser le cœur. Car nous étions bien ménagers du peu qui nous demeurait, le réservant aux malades; et nous n'en avions pas bu depuis notre départ du Brésil. Après avoir fait chère, il convint de portera bord pins de cinquante quintaux de
remparts de bois. Nous gravîmes une colline où il nous dit qu'était ladite ville; nous vîmes nombre d'ossements bumains gisant parmi les broussailles, et aussi flèches rompues, lances brisées, et toutes les traces qu'une bataille laisse après elle. Pour lors, nous gravîmes la colline et n'y trouvâmes qu'aucunes pièces de bois demi-consumées par le feu, des bris de poteries, et autres marques certaines que la ville avait été prise par quelque ennemi, après une bataille, puis arse et brûlée. Cherchant parmi les bris, nous trouvâmes un cornet à poudre, une dague rouillée, et une cruche fictile sur laquelle était gravé en lettres romaines: «Antonio Fernandez. Sévilla. 1517 », par où nous connûmes que la bataille s'était donnée en ce lieu entre les Espagnols et les sauvages, les Espagnols prenant la ville et chassant les sauvages du pays.
Toutefois, comme le lieu nous paraissait propice à l'assiette d'un camp, que le pays était plein de cerfs et autre venaison, la rivière fort poissonneuse, nous délibérâmes de planter notre camp au lieu où était la ville brûlée, de le munir de quelques palissades par devant, du côté de la mer, car par derrière il était assez muni, à cause d'un grand marais que nous reconnûmes comme impraticable, de construire là quelques abris avec des arbres que nous abattrions et des prélarts, d'y transporter quelques bagages, et d'y laisser une moitié de nos gens pour chasser et pêcher, et, par fumigation, bouc/tuer les poissons et la venaison, car de tel mot usent-ils dans les Amériques, cependant que l'autre moitié radouberait les navires. Et tous les jours on ferait bonne garde, de crainte des Espagnols, et aussi pour explorer le pays et voir si l'on ne pouvait trouver des Indiens et faire ami lié avec eux. Les choses ainsi convenues, la charge des navires fut laissée à M. Raoul Parmentier, M. Jean Florin et M. deVerassans'établissantà terre avec une partie des nôtres, parmi lesquels furent Braguibus, frère Nicolas, Grignon, Mauclerc et moi. En quatre jours notre camp fut assis et muni, et nous commençâmes
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noire labeur quotidien, de chasser, de pêcher, et aussi de chercher racines bonnes à manger, qui seraient choisies sur l'avis de M. de Verassan, parce qu'il en connaissait plusieurs pour avoir déjà été dans le pays, et de Braguibus, parce qu'il était savant médecin.
Une semaine après que nous étions à terre, comme nous étions partis une douzaine ensemble pour explorer, et que nous étions fort éloignés dans la lbrêt, ayant contourné le marais, nous trouvâmes, parmi de gros rochers, l'entrée d'une caverne, cachée par aucunes broussailles, et qui apparut quand Braguibus eut écarté les broussailles pour chercher quelques plantes dont il était curieux. Ayant enflammé une torche, nous entrâmes dans cette caverne; mais Braguibus resta dehors, disant que l'air qu'on respire aux cavernes ne lui valait rien. Toutefois, je crus plutôt qu'il avait peur. Notre joie fut bien grande quand nous trouvâmes que dans cette cave il y avaitde grands tas de ce mil gros comme pois que les Indiens cultivent en leurs jardins, et dont nous avions déjà mangé au Brésil et à la Nouvelle-Espagne. U n'était aucunement gâté, et j'estime que c'était le grenier où les sauvages de la ville détruite parles Espagnols mettaient leur provende, car M. de Verassan nous avait dit que par prévoyance ils usaient de tels greniers. B y avait bien là pour avitailler nos navires pendant deux mois, et de suite on mit la main à l'œuvre pour enlever tout ce mil et le portera bord, ce qu'on faisaitdans des poches cousues de toile à voile ; et en trois jours tout fut enlevé.
Cependant le radoub avançait. Celui du Sacre était même totalement terminé. Ce jour-là, c'était un dimanche, après avoir oui la messe, qui fut dite à terre, le capitaine ordonna une raison de vin pour un chacun soi raffermir et se hausser le cœur. Car nous étions bien ménagers du peu qui nous demeurait, le réservant aux malades; et nous n'en avions pas bu depuis notre départ du Brésil. Après avoir fait chère, il convint de portera bord plus de cinquante quintaux de
venaison et de poisson que nous avions fait boucaner, ce qui fut fini le soir même, nous ne gardant à terre que nos raisons pour deux jours ; nous espérions avoir terminé dans une semaine, et alors, prendre la mer assurément pour revenir au plaisant pays de France, notre douce patrie. Le lundi matin, nous étions sortis du camp avec Oignon, Braguibus et aucuns autres aimables compagnons, quand nous entendîmes une violente canonnade aller vers la mer cbasser quelques loups marins qu'on nous avait dit y avoir vus. Braguibus s'étant écarté de nous, soudainement poussa de grands cris et revint en courant. Il était si effrayé qu'il ne pouvait parler, et nous montrant du doigt la partie du bois d'où il venait, bredouillait confusément :
« Le malin! Vade rétro! Un diable! Domine, libéra nos!
— Quoi, qu'est-ce'.' disions-nous.
— Le diable ! répondait Braguibus essoufflé. Je l'ai vu.
— Vous avez vu le diable'.'
— Dans un arbre! dit Braguibus, s'attacbant à la robe de frère Nicolas. »
Avançant dans le bois, nous vîmes dans un arbre une grande souris-chauve dont le corps était gros comme celui d'un mâtin de ferme, et les ailes éployées avaient bien quatre empans. Dont nous fûmes effrayés, car cette bête était horrible à voir. Mais Oignon dit en souriant :
« Braguibus, mon ami, votre diable n'est qu'une ratepenade, comme ils disent en Languedoc. Elle est inoffensive pour l'homme et ne mange que des fruits. Je vais vous la faire voir de près. »
Disant ces mots, il déchargea son arquebuse et la souris-chauve tomba à terre, dont Braguibus, rassuré, s'écria :
« Ah ! madame la souris-chauve, je vous ferai bien voir s'il est licite d'effrayer les gens à ce point. Jevousanatomiserai ; après je vous écorcherai et je remplirai voire peau de foin. Par la peste ! voilà une étrange bête, et bien bonne à montrer dans une diablerie. Fi! qu'elle est laide! »
Soudain, nous ouïmes du côté de la mer le fracas de la décharge d'un canon, puis après de plusieurs autres. Crignon pâlit.
« Qu'est-ce? dit-il. Hâtons-nous! Je crains bien que les nôtres ne soient assaillis. Courons! » Nous courûmes hâtivement vers le bord de la mer, les canonnades ne décessant pas, cependant. Mais quand nous fûmes sortis du bois, la canonnade s'arrêta, et nous vîmes nos navires en place, et trois navires portant pavillon d'Espagne, qui se retiraient, comme ayant affaire à plus fort qu'eux. Tantôt Crignon reconnut qu'un des trois n'était autre que le navire de l'Anglais Thomas Ilawkins, que sans doute les Espagnols avaient pris en mer. Et nous vîmes aussi une grosse troupe d'Espagnols avec une enseigne, descendant à terre de leurs barques, et avançant vers le bois. Parmi eux était une femme, que Crignon estima de suite être sa femme future. Tantôt il s'écria :
« Retournez hâtivement au camp. J'irai cependant reconnaître leur force, et vous rejoindrai après. Retournez, mes amis, et faites l'alarme! Retournez, de par Dieu! Car ils viendront nous assaillir. »
Nous retournâmes suivant son avis, et trouvâmes le camp en alarme, et dans le bois il y eut plusieurs escarmouches d'arquebuse contre ces Espagnols qui ne voulaient rien entendre, disant que nous étions sur leurs terres, et (pie nous eussions à mettre bas les armes et à nous rendre à leur merci. Ce que nous rejetâmes.
Ayant donc placé notre arquebuserie devant, nous nous rangeâmes en une seule bande, et nous marchâmes contre eux à travers le bois qui était fort épais, par où nos rangs furent un peu rompus, et nous n'arrivâmes pas en bien bon ordre à la clairière. Là, nous les trouvâmes rangés en trois bandes, la plus grosse au milieu ayant avec elle l'enseigne déployée et le tambour. Derrière cette bande se tenaient quinze des leurs à cheval, et armés à haut appareil; sauf qu'ils n'avaient pas de grèves, mais
des bottes de cuir fauve, et tenaient la lance sur la cuisse. Devant les premières filières de leurs gens de pied, le traître Martin, la pique au poing, contrefaisaitdu bravache en son attitude, et nous défiait d'une trogne insolente. Tantôt qu'ils nous virent sortir du bois, et aller à eux, non pas toutefois en aussi bon ordre que nous eussions voulu, leur tambour sonna, leurs capitaines s'écrièrent : « Adelante, caballeros! Arriba! Santiago y cierra Espana! » Et ils vinrent à nous, leurs rangs bien serrés, chargeant furieusement sans perdre l'ordonnance de leur bataille. Il y eut quelques volées d'arquebuserie, et mèmement quelques escarmouches à coups de pistolet. Ils tirèrent aussi sur nous un passe-volant et deux fauconneaux qu'ils avaient apportés. Mais quoique nous fussions plus experts et plus nombreux qu'eux en arquebuserie,dont plusieurs des leurs furent portés par terre morts ou blessés, nous ne pûmes rompre leur ordonnance, car ils la reformaient tantôt qu'un des leurs tombait. Et soudainement, étant arrivés tout proches, ils choquèrent contre nous, où les armes furent à coups de piques, d'épées et de dagues, et où nous n'eûmes du meilleur. Le bon M. de Verassan y fut tué, se déportant vaillamment et faisant voir sa valeur et sa science en armes, car, avant d'être tué, il perça jusqu'à leur principal capitaine qui se tenait à cheval à côté de l'enseigne, et d'un estoc volant il lui coula son épée au défaut de la cuirasse, dont mourut ledit capitaine; et l'on nous dit depuis qu'il était gentilhomme d'une des plus ha nies maisons d'Espagne, et que son rang était celui de comte, et son nom don Francisco de Montejo. Autour de lui périrent plusieurs autres et ledit Verassan. Ainsi mourut ce gentilhomme, ayant passé l'âge de quarante ans, et fait sur terre et sur mer des voyages plus aventureux que quiconque, par où il acquit un grand renom, non pas toutefois aussi grand qu'il l'avait desservi, et une science prééminente en cosmographie, géographie, hydrographie nautique et astrologie.
Il était aussi excellent dans les humanités, ayant été institué en belles-lettres à Florence, sa patrie, ville où le savoir est prisé bien haut. Outre ces connaissances, il peignait non sans mérite, et jouait du théorbe, de la viole d'amour et du rebec à ravir, et chantait sa partie, soit aux assemblées profanes, soit à la messe, d'une voix bien mélodieuse. Nous ne trouvâmes nul papier où il eût couché ses découvertes et observations, car il était bien négligent pour écrire, et pour cette négligence personne ne put profiter de son savoir.
M. de Verassan mort, et avec lui plusieurs des nôtres, M. Parmentier l'aîné prit le commandement, et il lui convint d'abord de nous rallier, car nous étions tout rompus, et ne résistions plus à la violence de ces Espagnols, si ce n'est qu'à grand'peine et avec perte de la vie pour assez de nos gens. Ayant donc rallié partie de nos gens, il alla donner contre les Espagnols bien roidement, les étonnant quelque peu, par où il les fit songer à se rallier eux-mêmes, quoiqu'ils ne fussent guère en désordre. Cependant, le gros Marquier, sonnant la retraite, fit revenir les autres dans le bois, où nous vînmes les rejoindre avec la bande qu'avait formée M. Parmentier, et tous ensemble nous retournâmes à la colline où était notre bagage, sans être aucunement poursuivis par les Espagnols. Là, nous étions en sûreté, étant protégés sur le devant par l'élévation du terrain, et sur le derrière et les flancs par les marais. Mais nous n'avions de victuailles que pour un jour, et les Espagnols restaient maîtres du champ.
Or, après notre escarmouche, nous reconnûmes que nous ne pourrions plus nous retirer aux navires, car les Espagnols nous avaient coupé la route, et nous n'étions pas assez forts pour leur passer sur le ventre. Il nous fallait donc nous rendre à eux à merci, mais de ce faire nul des nôtres ne le voulait; car, d'une part, nous pensions que ce serait à notre honte que des Français se rendraient à merci aux Espagnols, sans avoir livré contre eux un dernier com-
bat, voire fùt-il désespéré; et d'autre part, nous n'avions aucune créance en leur merci, espérant qu'ils nous promettraient bon quartier, et, nos armes déposées, feraient de nos corps à leur guise. Pour quoi, ayant tenu conseil, il fut résolu que le lendemain encore on choquerait à travers eux, un chacun résolu de mourir, et que nous vendrions nos vies l'épée en la main, et le plus chèrement que nous pourrions. Pour lors, nous nous pardonnâmes tous nos offenses un chacun à un chacun, et frère Nicolas nous bailla l'absolution. Depuis, ayant mangé quelque peu de nos victuailles, il nous fut donné pour mot du guet par Oignon : « France » et « Normandie », et le gros de la troupe se reposant, le guet fut assigné à Braguibus, à James l'Ecossais, à Philippot, à Jean Poulet, à Saisy, à Rompanent et à moi, sous le commandement de Mauclerc. Ledit Mauclerc nous plaça donc derrière aucuns arbres et aucunes pierres, bien cachés et ne soufflant mot, qui l'arbalète, qui l'arquebuse au poing, tous bien délibérés de faire ce qu'ils devaient. Braguibus était le plus proche de moi, à ma droite.
Environ le commencement du deuxième quart, j'ouïs siffler deux coups, et puis trois, et tantôt Braguibus répondit au siffleur, bûchant en paume., deux coups, d'assez étrange façon. De quoi ébahi, j'ùtai le cornet qui était sur la mèche de mon arquebuse et je soufflai la mèche pour me faire prêt à tirer. Mais je fus bien plus ébahi, quand j'entendis assez proche et tirant vers Braguibus une voix qui disait :
« La fée aux Arques vous répond : or bien, babignez. »
Et la voix de Braguibus répondait d'un ton assuré :
« Jargonez le Temple, vous. Je suis embrayeux. >>
Tantôt la voix répondit :
« N'ayez plongis. Échec pour le fardis. Mon ys suis coquillars, de Paris près de Pontoise.
— Eschiquez tôt en brouant, dit Braguibus. Ne l'utcsvous attaché au Ilalle-Grup? Par toutes les fièvres quartaines de Lamboureur, c'est Bénard ! »
Je vis un homme sortir dessous la ramée.
Tantôt je vis un homme sortir dessous la ramée, lequel se jeta aux genoux de Braguibus et voulut lui baiser les mains. Mais Braguibus n'y voulut consentir, et je l'ouïs qui disait :
« Bénard, vous êtes rouge gueux. »
Mais l'autre répondit, pleurant :
« Non, sire, non suis-je, mais à votre joli commandement, corps et pel, giffle et plue, dussiez-vous me grelin' pour m'accoler à Parouart, la Grand Mathe Gaudie! ' »
Alors Braguibus m'appela, me recommandant de bien faire le guet et de veiller pour lui, afin qu'il put se retirer avec son homme, lequel venait de déserter le camp des Espagnols, et par l'aide duquel il espérait amener quelque grand bien.
« Car, dit-il, Bénard n'a pas mené une bonne vie ; mais il est tout à ma dévotion et fera ce que je lui commanderai. Or, il est si subtil qu'il eût engeigné et pipé Ulysse, et Sinon lui-même, auteur de l'artifice du cheval troyen. »
Braguibus se retira donc derrière aucuns arbres, et notre quart étant terminé, nous relevés par Crignon et d'autres compagnons, nous retournâmes au lieu de notre camp, emmenant le nouveau venu. Là je pus le voir à l'aise , et trouvai qu'il était de fort mauvaise mine. Il paraissait de l'âge de trente-cinq ans ou environ, la stature médiocre, la corporence grêle, la démarche clopinante, le nez long et pointu, la contenance humble, toutefois l'œil aigu et vif. Son vêtement était tout rapetassé et fort misérable; il tenait à la main une arbalète et portait à la ceinture un sangdedé, n'ayant nulles autres armes ni bâtons. Braguibus l'ayant mené devers nos capitaines, il se tint en pied, la tète baissée et le bonnet en la main.
((Messieurs, dit Braguibus, avec votre permission, je vous amène Bénard, qui nous vaut un grand secours; car avec son aide je ne doute pas que nous soyons délivrés.
1. Toute cette conversation est « jargonnéc en Temple », c'est-à-dire est de l'argot de la Cour des Miracles du commencement du VHP siècle.
— Voire, dit M. Parmentier le jeune, qui est Bénard? d'où est-il? d'où vient-il? et quelle est son industrie et profession ?
— Bénard, dit Braguibus, est Parisien; il est de la cour des Miracles ; il vient du camp des Espagnols ; son industrie est de piper les gens; et pour sa profession, je sais qu'il a été coquillard.
— Coquillard? dit le capitaine, qu'est-ce?
— Il a été aussi saupicquet, dit Braguibus, et a tenu un rang honorable en la cour du roi des Thunes, et dans la compagnie du grand Coësre et du prince des Gayeulx.
— Tous parlez le grimoire, dit le capitaine. Ce n'est pas le moment de rire et de batifoler. Or çà, vous, Bénard, que requérez-vous ici?
— Mon gentilhomme, dit bien humblement Bénard, je requiers de servir M. Braguibus, qui m'a autrefois sauvé la vie à Paris, et auquel je voudrais témoigner ma reconnaissance pour les bienfaits et charités qu'il m'a faits. Fortune adverse m'a conduit aux Indes amériques, dans le camp des Espagnols. Mais tantôt que j'ai vu qu'ils assaillaient des Français, parmi lesquels était M. Braguibus, j'ai déserté leur parti pour me mettre du vôtre, si vous le voulez bien.
— J'entends, dit le capitaine Jean Parmentier. Vous êtes banni de Paris, scandale et diffamé, pour la mauvaise vie que vous y avez eue.
— Hélas ! mon gentilhomme, dit Bénard, je fais pénitence.
— Vous avez été truand, larron, et pis encore! reprit le capitaine.
— Hélas ! mon gentilhomme, disait Bénard, je me suis efforcé de m'amender, et je vous assure que mon repentir est sincère et grandes sont mes mortifications.
— Vous nous amenez là, dit le capitaine à Braguibus, un joli compagnon, et vous avez d'étranges connaissances. De tels aides nous ne voulons point parmi nous.
— Capitaine, dit frère Nicolas, vous parlez mal. Si ce
pauvre méchant ici s'est amendé, peut-être par long amendement fera- 1- il son salut. Vous voyez, par les saintes Écritures, que plusieurs autres méchants s'amendèrent, au grand profit de leur âme et pour le bien de la religion ; et mèmement notre Sauveur souffrit la mort entre deux larrons, desquels l'un n'est pas sans raison appelé le bon larron. Da, mon ami, venez çà et purgez votre Ame en vous confessant à moi ; je verrai bien si vous êtes sincère, et après je vous mettrai en état de grâce. Nonobstant que nous n'ayons pas ici d'église, je vous donne asile près de moi. Venez çà, mon frère en Jésus-Christ. »
Tantôt Bénard fondit en larmes, baisant la robe du bon frère Nicolas, et ne se lassant de répéter : « Ha ! mon père spirituel ! Ha ! mon tout ! »
Et cependant il se signait bien dévotement. Et ce fut miracle évident, obtenu par la charité de frère Nicolas, car depuis Bénard ne lit que faire actions louables et devint honnête homme ; et incontinent le cœur du capitaine fut retourné, ce qu'il fit voir par telles paroles :
«Frère Nicolas, votre charité me touche; et aussi celle de cet écervelé Braguibus. J'espère qu'elle touchera seniblablement ce malheureux et que vous pourrez lui faire une bonne vie. Pour moi, je lui octroie licence de rester, et je l'assigne pour porter mon bagage.
— Grand merci ! mon gentilhomme, dit Bénard. Be servir des Français est un bien que je tiens de vous, et vous n'aurez pas à vous repentir de m'avoir recueilli. »
Après avoir déjeuné de quelque peu de chair boucanée qui nous restait, nous nous fimes prêts pour phoquer contre les Espagnols. Mais Braguibus nous demanda s'il ne convenait point auparavant de prendre le conseil de Bénard, affirmant que par son aide nous viendrions très-bien a bout d'eux. Bénard, interrogé, répondit :
« Messieurs, je suis sorti de leur camp avec mission expresse d'explorer l'assiette du vôtre , et si je retourne à présent,, ils croiront ce que je leur dirai et n'auront soupçon aucun..
— Voire, que leur direz-vous? demanda M. Parmenticr l'aîné.
— Je leur dirai, répondit Bénard, qu'à travers de ce marais là derrière nous, qu'ils croient impraticable, j'ai exploré un sentier par où on peut le percer pour aller à vous.
— Or bien, dit M. Parmentier, que ferez-vous après ?
— Je m'offrirai, poursuivit Bénard, pour les y conduire, et leur ferai bien faire quelques détours de bonne demilieue. Cependant qu'une partie de leurs gens suivra mes errements, ils seront affaiblis d'autant, et vous pourrez les choquer avec espoir de bon succès.
— Mais, dit le capitaine, comment saurons-nous qu'ils suivent votre conseil et que leur camp est affaibli?
— Ce sera, dit Bénard, par tel artifice. Je sais où ils mettent leurs poudres ; et quand ceux qui devront aller à travers le marais seront sur le point de partir, je me glisserai jusqu'aux poudres et j'attacherai subitement une mèche enflammée au coffre où elles sont contenues. Ainsi, nous aurons le temps de nous éloigner tandis que la mèche se consumera, et lorsque nous serons loin, le feu prendra aux poudres, dont vous entendrez le fracas. Et alors choquez hardimentà travers eux, car ils seront affaiblis par le départ d'aucuns de leur bande, et étonnés par le dégât et le trac que feront leurs poudres enflammées.
— Mais, dit le capitaine, vous courrez gros risques ; car lorsqu'ils verront que vous les avez pipés, vous serez entre leurs mains, et ils voudront vous occire sans faute.
— Je le sais, dit Bénard ; mais je m'efforcerai de leur échapper, et si je ne puis, je mourrai en sauvant de bons Français, par quoi je rachèterai ma mauvaise vie d'autrefois.
— C'est vertueusement parlé, dirent les compagnons. Si vous faites comme vous dites et que vous reveniez en France avec nous, nous témoignerons que vous êtes amendé, et nous obtiendrons pour vous les rémissions qui seront néees-^ saires. - ....
— Or bien, dit Bénard, en prévision de l'avenir, j'ai entaillé aucuns gros arbres de la forêt, et en allant d'un arbre entaillé à un autre, vous trouverez le chemin le plus court et le plus sûr pour retourner à vos navires.
— J'entends, dit le capitaine. Or sus, je vous donne congé d'aller à ces besognes que vous dites, et nous attendrons ici.
— Je voudrais, dit Bénard, avant de partir, que M. Braguibus et le révérend Père en Dieu que voici me donnassent l'accolée, en signe de pardon.
— Bien volontiers, s'écria frère Nicolas. Allez assurément, car vos péchés vous seront remis. »
Tantôt Bénard courut se plonger au marais, d'où il sortit crotté horriblement, afin de faire croire aux Espagnols qu'il avait passé par là. Puis il partit délibérément, nous laissant tous dans une anxieuse attente.
«Je ne doute pas, dit Braguibus, que Bénard ne vienne à bout de son dessein, car il est si fin et si souple qu'il est homme à faire disparaître l'épée de leur capitaine et leur capitaine avec, comme s'il jouait des gobelets, et sans qu'ils le voient autrement. Il a été crieur de thériacle et sait tous les bons tours, j'entends ceux de Paris, où ils savent les meilleurs.
— Voire, dit le capitaine, nous verrons bien. Cependant qu'il est là-bas, mon avis est que nous nous fassions prêts pour combattre. Pour cela, il convient que nous fassions deux bandes, l'une sous mon commandement et l'autre sous celui de Oignon. En tête de chacune bande, nous placerons l'arquebuserie, qui ne tirera pas son trait avant qu'elle ne soit à dix pas d'eux. Et pour le bagage, on le laissera ici, car si nous perdons, il n'importe, et si nous gagnons, nous le retrouverons. Vous, Baoul, mon frère, vous tiendrez auprès de moi, et je vous donne la charge de l'arquebuserie, comme devant. Vous, Gonneville, irez dans la bande de Oignon et de Mauclerc, et je vous donne la charge de dix hommes ayant pistolets à feu, pour que vous
tiriez à voire droite, et, vous détournant ensuite, veniez les assaillir en flanc. Vous prendrez avec vous James l'Écossais, qui, comme Écossais, est bien adroit en l'usage des pistolets.
— Grand merci, mon capitaine, répondis-je. Nous nous efforcerons de bien faire. »
Cependant les préparatifs étaient faits et le temps s'avançait. Le soleil avait passé le haut point de sa course, et nous commencions à douter des promesses de Bénard.
« Heu! soupiraitBraguibus, heu ! Bénard n'agit pas hâtivement ! Ftigii inlerea irreparabile tempus. Ils ont à bord plus de vingt jambons et je ne sais combien de leurs pouiailles d'Inde et de pans de saucisses, avec deux pipes de vin d'Espagne, et nous languissons ici. Trop tardif Bénard, l'heure du dîner est bien passée. Allons, marchons à eux! marchons comme tigres affamés, comme lions furieux, comme loups ravisseurs ! Quid non mortalia peclora cogis, prandii sacra famés!
— Votre vers est faux, Braguibus mon ami, dit Crignon.
— Mais, dit Braguibus, mon intention est bonne, car...» Il n'avait pas achevé, qu'un fracas épouvantable emplit
l'air, et qu'une grande lumière fut vue parmi les arbres, avec grosse fumée de soufre, s'élevant et tournoyant bien haut, dont l'odeur sulfurée fut sentie jusque dans notre camp, et tantôt le capitaine s'écria :
& Or sus, mes amis ! ce brave homme a tenu parole ! Ils sont à nous ! Çà, çà, marchons! Choquons sur eux! Nous les tenons! Avant, bons Français! Poussons avant, et vive le roi de France ! »
Tantôt nous commençâmes de courir sur eux ; moi je tirai sur la droite, puis je revins à gauche, gravissant une motte de terrain d'où je pus voir, dans un creux, plus de vingt Espagnols, bien étonnés, desquels aucuns étaient armés et aucuns ne l'étaient pas et couraient après leurs brigantines et leurs morions. Et plus loin, je vis une bande qui s'assemblait autour de leur enseigne et de leur tambourin qui sonnait l'alarme. Soudain les nôtres sortirent
du bois en face de cette grosse bande, déchargeant leurs arquebuses ets'écriant horriblement :
« A mort ! à mort ! A sac ! Tue, tue ! »
Du trait des arquebuses tombèrent plusieurs Espagnols; les autres tinrent bon, mais ils n'eurent pas le temps de se ranger; plusieurs n'avaient point même la mèche de l'arquebuse allumée, dont ils se dépitaient, se démenant pour trouver du feu ; cinq ou six seulement purent décharger, qui leurs bâtons à feu, qui leurs arbalètes; toutefois ce fut à effet médiocre, et de suite les nôtres, jetant leurs arquebuses, dégainèrent leurs épées, baissèrent les piques et choquèrent durement contre ces Espagnols troublés.
Nous, voyant cela, chargeâmes la petite bande qui était proche de nous, où je fus confronté par un des leurs, l'épée à la main, lequel s'offrit pour me combattre; mais d'un trait de mon pistolet il fut mortellement blessé, et autour de lui quatre autres des leurs; des nôtres ne fut atteint que François Guitaut, charpentier, qui eut le bras transpercé d'un coup (l'épée. Pour lors, ceux qui restaient des Espagnols, desquels aucuns n'étaient pas armés, effrayés de nos pistolets, s'enfuirent dans le bois, et nous, mettant l'épée à la main, allâmes assaillir la grosse bande par derrière. Et là furent faites de belles armes, tant d'un côté que de l'autre. Oignon se signala par-dessus tous autres, s'escrimant vertueusement de son épée, et criant :
« Arrêtez, traîtres! Arrêtez, larrons ravisseurs! Martin, vilain traître, où êtes-vous? Vous n'oseriez m'affronter, méchant ! »
Mais Martin, de son côté, fit bien voir qu'il avait été aux guerres, et mêmement à celles d'Italie où se donnent les plus félonnes batailles, et fit connaître qu'il était bon soudard ; car, ayant rallié huit ou dix des leurs, et les faisant tenir bien serrés, il branla la pique jusqu'à tant qu'il l'eût rompue, puis saqua son épée lansquenette, s'escrimant à notre grand dommage : et à cet assaut qu'il ncus livra, Bertrand Avril et Laurent Gaillot furent occis des
nôtres, et Thomas Boulain, JeanFleury, EuslacheGrossin, Jacques Poinsot, grandement blessés, desquels Jean Fleury était navré si grièvement qu'il mourut deux heures après.
Quelque désir que j'eusse de joindre Martin, toutefois je ne pus parvenir à lui, ayant moi-même de besogne assez; j'y blessai plusieurs des leurs, et finalement un grand vilain tout balafré qui faillit me percer de son épée; mais je détournai le coup et le perçai de la mienne, le couchant mort sur la place. Braguibus se trouvant au fort de la mêlée y fit des actions valeureuses avec sa pcrtuisane; mais le plus beau, ce fut quand il affronta leur tambourineur qui le menaçait d'une dague, ayant jeté son tambourin afin d'être plus dispos pour combattre ; ce que voyant Braguibus, il se saisit du tambourin et en coiffa le tambourineur jusqu'aux épaules, par quoi lui étonné se laissa prendre comme une perdrix à la tonnelle, et Braguibus le menait partout à la risée des compagnons, s' écriant :
« Voyez ci un homme armé d'un tambourin en guise de morion ; il a pour tète un pot fêlé, mais il est caché dans ce tambourin. C'est le propre monstrum horrendum, informe, ingens cui lumen ademptum, car je lui ai bouché la vue.
Nous poussâmes la barque.