SCÈNE IX
Jules, Félix, Charles, Blainville, Rivard et Gagnon.
Gagnon (encore à la porte).— Or ça, mademoiselle Louise, n'allez pas vous chagriner pour rien et faire pleurer vos beaux petits yeux, nous reviendrons encore. Ah ! M. Rivard ne partira pas pour le Nord sans venir faire ses adieux, n'ayez pas peur.— Bonjour. M. Jules, bonjour, U. Félix.
Jules et Félix. — Bonjour, bonjour, Pierre. Gagnon. — Tonnerre d'un nom ! en ai-je appris une bonne nouvelle.
Jules. — Et laquelle ?
Gagnon.— C'est que vous allez venir rester nos voisins. Ça vat-il être gai un peu après ce temps-ci, le soir; cet hiver va-t-on en tapper des veillées !
Jules.— Nous ne sommes pas encore rendus.
Gagnon. — Non, mais ça viendra.
Charles.— Oui, oui, Pierre, ça viendra, ça viendra.
Gagnon.— Eh ! M. Rivard, tonnerre d'un nom, après ce tempsci. va-t-on en faire une guerre aux arbres de la forêt. Pan, pan, pan. Un coup n'attendra pas l'autre. — M. Blainville, je vous demande pardon si je parle trop, mais le plaisir de revoir mes amis me transporte. Je suis comme un jeune veau qu'on met, pour la première fois, hors de l'étable.
Blainville.— Ça me fait plaisir de voir que le défrichement ne t'a pas abattu.
Gagnon. — Le défrichement m'abattre! tonnerre d'un nom, c'est ce qui donne la vie, la force, la joie et le contentement.
Jules.— Ah ! ça, Pierre, faites-vous la guerre chez vous?
Gagnon. — Une guerre à mort. Voici notre général. Chaque matin, nous marchons contre l'ennemi; la hache à la main, nous enfonçons les bataillons serrés ; le combat devient sanglant, les coups retentissent, les blessés gémissent, les vaincus roulent sur le sol, nous couchons toujours sur le champ de bataille; le soir, nous faisons le relevé du nombre des morts, et nous discutons le plan de la campagne du lendemain. Le lendemain, encore une victoire.
Blainville.— Avez-vous conquis bien du terrain sur l'ennemi ?
Gagnon.— Moi, je me bats, je ne fais pas de calculs; le général pourrait vous dire cela.
Rivard. — A nous deux, dans le premier hiver, nous avons abattus quinze arpents de forêt.
Blainville.— Quinze arpents ! c'est beaucoup. Et avez-vous pu, dès la première année, les ensemencer tous ?
Rivard.— Sans doute ; j'ai semé quatre arpents en blé, quatre en avoine, deux en orge, deux eu sarrasin, un en pois et un en patates; et près du chantier, à l'endroit destiné à devenir plus tard le jardin, un arpent en blé-d'inde, tabac, choux, betteraves, oignons, carottes, raves et autres légumes.
Gagnon.— Ce qui a varié un peu la monotonie qui avait régné jusque-là dans nos festins.
Kivard. — Je n'ai pas oublié non plus de planter tout autour de mon futur jardin quelques-uns des meilleurs arbres fruitiers qu'on voit à Ste-Thérèse, tels que, pommiers, cerisiers, pruniers, noyers, gadeliers, groseillers, etc.
Blainville. — Avez-vous semé du foin?
RrvARD. — Oui ; car je compte faire rouler ma ferme sur l'élevage des bestiaux. J'ai cette année deux arpents en prairies, et, quand nous sommes partis, le foin avait la plus belle apparence.
Gagnon.- L'hiver prochain, tonnerre d'un nom, la Caille n'aura pas de misère, non plus que mes deux gros bœufs blancs, ce pauvre Dick et ce pauvre Tom.
Jules. — Dick et Tom sont toujours tes favoris.
Gagnon.— Pour sûr, les deux chers animaux ! c'est moi qui les soigne, c'est moi qui les attelle, c'est moi qui les conduis. Pourtant il y a une lacune dans leur éducation ?
Jules.— Laquelle?
Gagnon.— Ils ont été élevés chez M. Morris, et ils n'entendent 4\ue l'anglais. Quand je leur dis en français: Hu! Dia! ils ne comprennent pas.
Kélix.— Comment t'y prends-tu pour te faire obéir?
Gagnon. — Je leur cris en anglais, (can you speak english? you xpeak english? Yes sir,) je leur cris: Djee, Wabaish, alors ils se tuent pour se jeter à droite ou à gauche.
Charles. — Tu parles anglais comme M. Drinkwater .
Blainville. — Encore une question, M. Rivard. Cette année, combien avez-vous ensemencé d'arpents ?
Rivard.— L'hiver dernier, j'avais un homme de plus ; aui quinze arpents que j'avais déjà abattus, j'ai pu ajouter vingt autres arpents.
Blainville. — Ainsi trente-cinq arpents en deux ans, n'est-ce pas admirable ! Entendez-vous mes enfants? Nous qui sommes quatre . hommes forts et vigoureux, que ne pourrions-nous pas faire?
Jules. — Je suppose que les souches, ça et là, montrent audessus du vert gazon leurs têtes noircies et dénudées.
Rivard.— Oui, mais elles disparaissent bientôt derrière une mer ondulante d'épis dorés.
Blainville. — A combien estimez-vous, M. Elivard, le produit probable de votre récolte ?
Rivard. — Si elle ne trompe pas nos espérances, je ne la donnerais certainement pas pour $800 piastres.— Mais, je m'amuse trop; chez nous ont du apprendre mon arrivée, et l'on m'attend, sans doute, à la maison avec impatience.
Blainville.— C'est juste, monsieur, hàtez-vous d'aller porter la
joie au sein de votre famille. Vous êtes un brave jeune homme, que le ciel vous bénisse !
Rivard. — Merci, monsieur, pour vos bonnes paroles.
Blainvillle.— J'espère que vous viendrez nous voir souvent, pendant votre séjour à Ste-Thérèse ; j'ai bien des renseignement* à vous demander sur votre exploitation.
Rivard. — Je ne manquerai pas, M. Blain ville, de me rendre à votre invitation.
Gagnon. — Je crois que le bourgeois serait venu, même sans être inyité.
Charles.— Avant de partir, Gagnon nous chantera bien sa chanson des bûcherons.
Jules et Félix.— Oui, oui, la chanson des bûcherons. Gagnon.— Si ça pouvait vous convertir !
Jules. — Chante toujours.
Gagnon.— Vous allez répondre?
Félix.— Nous répondrons, chante.
Gagnon. — (// chante, les autres répondent en chœur.)
Frappez d'estoc ! Frappez de taille !
Les troncs aux flancs retentissants ; La forêt nous livre bataille Et porte en ses rameaux puissants Des défis toujours renaissants.
Pauvres gens partis de la ville,
Au point du jour, par les grands froids,.
Leur tâche ingrate est difficile
Durant l'hiver au fond des bois !
Mais la joyeuse insouciance
Ne les quitte pas un instant.
Leur devise est: Dieu! confiance!
La hache au dos, causant, marchant,
La fatigue amène le chant.
Sous les grands pins, dans les clairièresr Ou sur les lacs des environs, Par les montagnes, les rivières, Ils sont partout, nos oûcherons.
Le cœur léger d'inquiétudes, Ravageurs comme l'ouragan, Ils parcourent les solitudes Jusqu'aux mers du soleil couchant, Toujours luttant, toujours cherchant.
Conquérante du territoire La phalange des travailleurs Ouvre des pages à l'histoire, Au prix des plus rudes labeurs.
Les coups pieu vent drus en cadence, Sur le pied des arbres géants, Qui, traçant une courbe immense, S'affaissent en rebondissant l>ans les flots d'un tourbillon blanc.