‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 101 sur 117 · ME · texte numérisé non relu

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Le maréchal de Brissac, le président Jeannin et d’autres personnages considérables de la cour prirent un vif intérêt à ces ingénieux mensonges, et encou-

1. Probablement le voyage de Henry Hudson en 1610-12; ce voyageur, après avoir découvert le détroit qui porte son nom, perdit la vie dans une mutinerie à bord.

rageaient Champlain à poursuivre sans délai une découverte promettant des résultats aussi importants, pendant que lui-même, avec la vision du Pacifique, du Japon et des Iles aux Épices, entrait avec ardeur dans un mirage d'illusions qui ne devaient pas se réaliser.

Dès les premiers jours du printemps 1613, l'infatigable voyageur traversait l'Atlantique et remontait le Saint-Laurent. Le 27 mai, il quittait l’île de Sainte- Hélène, située en face de Montréal, dans deux canots, avec quatre Français, desquels était Nicolas de Vignan, et un Indien.

On passa le rapide courant de Sainte-Anne, et traversant le lac des Deux-Montagnes, on avança sur l'Ottawa, jusqu’à ce que les chutes du Carillon et du Longsaut arrêtassent leur course. La forêt se présentait à eux tellement serrée et impénétrable qu’ils durent rester dans le lit de la rivière, tirant leurs canots le long de la berge et leur faisant remonter de force le courant; dans un de ces efforts, Champlain perdit pied, et tombant dans les rapides, il ne dut son salut qu’à deux troncs d’arbres contre lesquels il s’arc-bouta, pendant que la corde du canot enroulée autour de son poignet le lui coupait presque. On gagna enfin des eaux tranquilles, et

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 307

bientôt se montrèrent quinze barques d’Indiens amis ; Champlain leur laissa le moins adroit de ses Français, et prit l’un d’eux en échange, au grand avantage de sa périlleuse entreprise.

Ils ramèrent tout le jour ; la nuit venue, o:: alluma les feux de camp dans la forêt. Celui qui désirerait aujourd'hui, après que deux siècles et derai ont passé sur cette époque, se retracer le bivouac nocturne de Champlain n’a qu’à camper, avec ses guides indiens, sur les bords supérieurs de ce même Ottawa, solitaire encore à ce Jour, ou sur les rives de quelque rivière déserte du New Brunswick ou du Maine.

Pendant que, pétillant dans le silence des bois, la flamme projetait ses lueurs rougeâtres sur les objets d’alentour, des formes sauvages surgissaient de la profonde obscurité; les forts, les faibles, les vieux et les jeunes sc confondaient, appuyés contre les hôtes feuillus de la solitude ; ancêtres à barbes de mousse s’inclinant vers la mort, arbrisseaux jeunes et flexibles, troncs accidentés de nœuds bizarres et d’étranges difformités; le chêne, géant revêtu de sa cotte de maille rouillée, voisin du pin à colonne élancée et verdoyante; le bouleau, spectre décharné dans l'ombre, les lianes inextricables et les rameaux rugueux, tout cela formait un enchevêtrement d’ar-

ceaux ct de branchuges et comme un dôme de feuillage.

Les voyageurs, blancs ou cuivrés, se pressaient contre le feu ; ceux-là assis dans des attitudes civilisées, leurs alliés du moment accroupis comme autant de singes affreux, encore plus accentués par la lueur rougeâtre, attendant leur repas de truites et de perches, rôtissant sur des fourches de bois; puis chacun apporta sa couche de branchages de cèdres et de pins, et s’étendit pour s'endormir; peut-être le froid de la nuit éveilla-t-il quelque dormeur, glacé par les brouillards de la rivière, qui, en ranimant les tisons mourants, faisait jaillir des étincelles dans les sombres profondeurs des bois et réveillait le hibou effaré. Il jetait sans doute maint regard inquiet dans l'obscurité, avec la crainte de voir le sauvage embusqué apparaître tout à coup; puis recouché près du feu ranimé, des bruits mystérieux, inconnus, venaient frapper son oreille aux aguets et donner une importance effrayante, pour son imagination surexcitée, à la chute d’une feuille, aux bruissements des insectes, aux pas légers d’un animal fuyant le loup solitaire, au reflet argenté de la lune sur les grands pins.

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 309 tamisée à travers les sapins dont les sommets détachaient leur silhouette sur le ciel rougissant. Plus bas, le paisible fleuve encore dans l’ombre, étendait au loin ses nappes d'argent bruni, pendant qu’à l'ouest l’astre nocturne disparaisait devant l’aube naissante. Bientôt le soleil caressait la cime moussue des vieux cèdres, patriarches de la forêt, qu'aucun souffle ne faisait trembler; puis l'éclat devenait plus intense, et un globe 42 feu dardait ses rayons sur les solitudes réveillées.

Les avirons s’agitent, nos voyageurs repartent, et la calme surface étincelle de jets d'écume, pendant que l’apparition des îlots de limon dénotent quelque grande convulsion de l’univers.

Ils laissent sur leur gauche la chute du Rideau, brillant comme l'argent au milieu des bois, et devant eux la cataracte de la Chaudière, blanche comme la neige, leur barre le chemin. Ils voient les noirs rochers assombris par les sapins suspendus sur l’abime, et le torrent plus sombre encore, se forçant un passage à travers leurs anfractuosités. Sur le bord du bassin rocheux d’où les flots écumants, bouillonnants,

échappent à la compression et lancent des jets d’écume, les deux Indiens amenés par Champlain, placés debout à l'avant de la barque, jetèrent du tabac

dans le gouffre, accompagnant cette offrande d’une invocation solennelle au manitou ou esprit de la cataracte !.

On poursuivit sa route au delà des rochers, à travers les bois; là les canots sont lancés de nouveau, tantôt poussés, tantôt enlevés, puis menés à l’aviron ou tirés à la perche; ce voyage amphibie voyait chaque jour se renouveler le labeur, et le soir, seulement, un campement procurait le repos sur quelque île boisée. Souvent nos voyageurs, portés sur les eaux calmes de la rivière, faisaient une longue étape, puis une succession de rapides rendait le lit de l’Ottawa semblable à une onde brisée d’écume; ils pouvaient contempler les chuies des Chats, leur faisant face avec leurs seize cataractes, pareilles à une murtuille couronnée d’îlots verdoyants; de là, glissant sous les rochers surplombant l’eau, ils étaient suivis des yeux par le chat sauvage accroupi dans le tailliss ici s'élevait l’érable des rochers, confondant ses masses vertes avec l’écorce iisse et les feuilles brillantes du hêtre, pendant

1. Cette coutume était générale parmi les Indiens traversant cette partie de la rivière. Lorsqu'ils se trouvaient en nombre, des danses et des discours accompagnaient l'offrande du tabac, mis d'abord sur un plat, On pensait s'assurer ainsi un voyage prospère; mais c'était le plus souvent l’occasion d'un désastre, parce que les guerriers ennemis se mettaient en embuscade dans ce lieu, surprenaient et tuaient les fidèles du manitou en présence même de leur protecteur,

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 311 que derrière eux s'élevait le cèdre odorant. Là encore, dans les sinuosités des eaux, nageait le rar musqué, et le canard sauvage plongeait sous les racines rougeâtres des saules altérés. Le sapin blanc dominait fièrement cette mer de verdure, et sous les vieux cèdres couverts de lichens se penchant sur l'eau, quelque chêne tombé dans le courant étendait les membres blanchis d’un géant submergé; dans ces anses boisées se tenait le daim d'Amérique, plongé dans l’eau jusqu’au cou afin d'échapper aux impitoyables moustiques, nageant vers Le bord à l’approche des canots, secouant ses larges bois et aspirant l’air avec ses larges naseaux, pendant que, de son trot pesant, il disparaissait dans le taillis.

Champlain plantait donc les emblèmes de sa foi ! sur ces rives, sur ces îlots, dans ces forêts antiques, auprès desquelles l'ancienneté des Pyramides est récente et Ninive date d’hier, où le sage voyageur de l'Odyssée, si ses pérégrinations avaient pu le conduire aussi loin, eût trouvé dans la même grandeur solennelle et l’immuable et sévère monotonie des forêts, les ours, les loups, le Lynx guettant à travers le Luillage, qui les peuplent de nos jours. Pendant ce

1, Ces emblèmes étaient de grandes croix en bois de cèdre blanc, racées sur divers points du cours de la rivière,

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temps, la Nouvelle-Angleterre n’était encore qu'une solitude, et les pionniers de la Virginie osaient à peine s’aventurer à plus d’une portée de canon de leurs établissements naissants. Oui, parmi les pionniers de l'Amérique, le nom de Champlain restera le premier inscrit sur leur liste; c’est lui qui porta les coups les plus hardis à la barbarie primitive. À Chantilly, à Fontainebleau, à Paris, mêlé aux courtisans et aux vanités des cours, familier des princes ; compagnon des sauvages et perdu dans les solitudes du Canada, partageant leurs labeurs, leurs batailles, leurs privations, plus brave et plus entreprenant qu'eux; telles, pendant bien des années, furent les alternatives de la vie de cet homme exceptionnel. Suivons encore une fois ses traces. Les Indiens lui disaient que les rapides de la rivière supérieure étaient infranchissables. Nicolas de Vignan affirmait le contraire, mais, dès le début, il avait toujours été trouvé en défaut; son but semblait être d'engager son chef dans mille difficultés, et de le dégoûter d’un voyage dont le résultat devait bientôt servir à démasquer l’imposture qui l'avait provoqué. Champlain se rangea à l'avis des Indiens; on quitta la rivière et la petite troupe entra dans la forêt.

Chaque Indien chargea un canot sur ses épaules;

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 213 les Français portaient les bagages, les avirons, les armes et les filets; Champlain avait pour sa part trois avirons, autant d’arquebuses et diverses autres «bagatelles ». Ils cheminaient péniblement ainsi jusqu'à ce qu'à la nuit, affamés, harassés, ils eussent établi leurs feux sur les bords des lacs, où les nuées de moustiques ne leur laissaient aucune trève, tandis que, empilant le vieux bois sur le feu, ils étaient environnés de nuages de fumée. Le lendemain, ils reprenaient leur marche à travers une forèt de pins, qu’une trombe avait labourée, et, dans le sens de l'ouragan, on voyait couchés les arbres déracinés, jetés en amas désordonnés, au milieu desquels les voyageurs avaient à se frayer péniblement leur route ; on tombait de là dans les fondrières et les forêts impénétrables, jusqu'à ce qu'un jet de lumière et la transparence du feuillage leur indiquassent l'approche des bords d’un cours d’eau.

A l'endroit où ils sortent maintenant du bois, le cours d’eau est devenu une large nappe, connue actuellement sous le nom de lac Coulange. Plus bas, on arrivait aux dangereux rapides du Calumet ; plus haut, la rivière, se divisant en deux bras, embrassait de son étreinte aquatique la grande île des Allu-

mettes, Dans le voisinage, se trouvait le centre de la

principale population indienne de la rivière, ancêtres des modernes Ottawas ‘, et à mesure que les canots avançaient, les signes de la vie humaine augmentaient aux alentours du lac.

Le terrain offre une éclaircie, et les arbres calcinés forment une noire déchirure au milieu de la sombre verdure de la forêt de sapins, entre les troncs morts ou mutilés qui se dressent encore debout près de leurs compagnons couchés à terre; on a légèrement travaillé le sol, et la récolte de maïs y apparaît

4. Communément appelés Algoumequinsou, Algonquins par Champlain et les premiers narrateurs, nom employé plus tard pour désigner une famille de tribus similaires parlant le même dialecte et répandues sur un vaste espace de pays. Les Ottawas furent bientôt connus, pourtant, sous leur nom de tribu, écrit de diverses façons par les écrivains français et anglais, comme Outouais, Outaouacks, Tawaas, Utarras, Ottawwawwug, Outtawaats, Attawawas. Les Français leur donnèrent le sobriquet de « Cheveux-Relevés », d’après leur mode de coiffure. Champlain appelle du même nom une tribu des environs du lac Huron, Les Ottawas ou Algonquins de l'ile des Allumettes et des environs sont plus fréquemment désignés sous le nom de la Nation de l'Ile ; celui d’Algonquin date environ du temps où Sagard écrivit son histoire du Canada qui parut en 1636. De même que les Ottawas furent appelés d’abord Algonquins, toutes les tribus algonquines des grands lacs furent appelées Ottawas sans distinction, parce que les Français connurent d’abord ces derniers Indiens. Dablon, Relation, 1670. L'ile des Allumettes se nomma aussi ile du Borgne, en l'honneur d'un grand chef renommé qui y demeurait et qui, après avoir exaspéré les Jésuites par ses méfaits, finit par se convertir et par mourir dans la foi, On regardait sa tribu comme la plus fière d'entre toutes, Le Jeune, Relation, 1636, p. 280,

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 315 haute alors de quelques pouces‘. Les demeures de ces sauvages laboureurs, formées de perches couvertes de plaques d’écorce, étaient dispersées çà et là, isolées où par groupes, pendant que leurs habitants couraient tout ébahis sur le rivage.

Les guerriers se tenaient la main sur la bouche, attitude de la surprise chez les Indiens; les squaws regardaient, partagées entre la crainte et la curiosité, et les petits indigènes criaient et s’agitaient. Leur chef, Nibachis, offrit le calumet, puis haranguant la foule : «Ceshommes blancs doivent être tombés des nuages ; sinon, comment pourraient-ils nous avoir atteints à travers des bois et des rapides que nous trouvons nous-mêmes difficiles à franchir! Le chef français peut faire tout ce qu’il veut, tout ce que nous en avons entendu dire doit être vrai. » Puis ils se hâtèrent de régaler leurs visiteurs affamés d’un repas de poisson.

Champlain demanda un guide pour se rendre aux habitations situées plus loin, et il lui fut accordé aisément; escorté de ses hôtes bienveillants, 1l s’avança au delà du haut du lac Coulange, où débarquant, il

1, Champlain, Quatrième voyage, 29. Recueil de 52 pages, contenant le journal du voyage de 1613, et publié probablement à la fin de la mème année,

vit la trace peu suivie de sentiers à travers la forût, Ces chemins conduisaient aux huttes du chef Tessouat; celui-ci, stupéfait à l'apparition d'étrangers à faces blanches, s'écria que sans doute il rêvait !. Puis les voyageurs gagnèrent une île voisine, couverte de pins, d’ormes, de chênes et de quelques huttes grossières avec des champs à peine cultivés. Mais ce qui frappa Champlain, fut un cimetière où les morts étaient mieux traités que les vivants. Sur chaque tombe se trouvait une tablette de hois posée sur des pieux, et à l’une des extrémités, une autre tablette placée debout portait, gravé ou sculpté, un simulacre de représentation des traits du défunt. Si c'était un chef, la tête était ornée d’une plume; pour un guerrier, on voyait des images figuratives de lnces, de boucliers, de massues de guerre, et un arc avec ses flèches; un jeune garçon avait un petit arc et une flèche, une femme ou une jeune fille un chaudron, un pot de terre, une cuiller de bois et un aviron. Le tout était décoré de peinture Jaune ct rouge ; au-dessous dormait le mort, enveloppé d’une 1. Le village de Tessouat a dù être sur le lac inférieur des Algonquins, large expansion du bras de l’Ottawa qui coule au côté sud de l'ile des Allumettes. Tessouat était père ou prédécesseur du chef Le

Borgne, dont le nom indien est le mème et dont nous avous parlé plus haut.

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 317 robe de fourrures et entouré de ses trésors terrestres, tout prêts à lui servir dans le pays des âmes.

Tessouat voulut donner une fabagie ou fête solennelle en l’honneur de Champlain, et les chefs et les anciens de l’île y furent engagés.

Des piétons agiles allaient chercher les invités dans les hameaux avoisinants, et les squaws de Tessouat se mirent en devoir de nettoyer sa hutte pour la solennité. Alors, devant Champlain et les Français, assis sur des peaux aux places d'honneur, les invités se succédèrent rapidement, chacun avec sa cuiller et son plat de bois, et prononçant une salutation gutturale en s’arrêtant devant l'entrée; bientôt la hutte se remplit, la sagesse et la valeur de la nation réunies se trouvèrent assises dans l'attente sur le sol nu. Chacun des longs bras s’étendit pour recevoir dans son plat la part du festin, distribuée par l’hôte qui, selon les règles de la courtoisie sauvage, devait lui seul ne pas participer au banquet. On mangea d’abord un mélange de farine de maïs dans laquelle étaient cuits, sans sel, des morceaux de poisson et de noirs débris de viande; puis venait du poisson ct des viandes rôties sur le charbon, et comme breuvage, un chaudron d’eau de la rivière,

Champlain, en sage défiance de la cuisine ottawa, se borna aux mets les plus simples et lui inspirant le moins d'inquiétude; en peu d’instants, tout était dévoré; alors on bourra les pipes allumées par les femmes, pendant que les jeunes hommes qui remplissaient l’entrée se retiraient modestement et qu’on fermait la porte pour tenir conseil !.

D'abord on passa les pipes à Champlain et tout le monde fuma pendant une demi-heure en silence; enfin, le temps voulu étant arrivé, celui-ci leur adressa un discours dans lequel il déclarait que, mû par la sympathie, il visitait leur contrée pour voir ses beautés et ses richesses, et les assisterait dans leurs guerres ; en conséquence, il les priait de lui fournir quatre canots ct huit hommes pour le conduire au pays des Nipissings, tribu demeurant au nord, sur le lac qui portait leur nom ?.

4. Champlain donne les détails les plus précis sur cette festivité. L'auteur peut affirmer qu'ils peuvent servir encore à l'heure qu'il est, en tout point, comme description d’une fête semblable parmi les tribus du Far-West, telles, par exemple, que les bandes lointaines du Dacotah, race essentiellement distincte de celle des Algonquins.

2. Les Hébécérini de Champlain, appelés aussi Nipissingues, Nibissiriniens, etc., par plusieurs anciens écrivains français. Ce sont les As ‘kouanheronons de Lallemant, qui emprunta ce nom à la langue hurone, et on les appelait aussi Sorciers, pour leur mauvais renom comme magiciens. Ils appartenaient, comme les Ottawas, à la grande famille Algonquine, et sont considérés par Charlevoix (Journal histo-

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 319

L’audience resta grave, car ils ne portaient qu’une froide et jalouse amitié aux Nipissings. Ils restèrent un certain temps à discourir à voix basse entre eux, tout en fumant sans relâche. Alors Tessouat, le chef de cette république sylvestre, se leva et parla au nom de tous.

« Nous vous avons toujours regardé comme notre meilleur ami parmi les Français; nous vous aimions comme un de nos enfants ; mais pourquoi l’année dernière rompiîtes-vous votre parole de vous trouver à l'itréal, lorsque nous descendîmes vous y porter as présents et partir en guerre avec vous? vous

n'étiez pas là, maisil s’y trouvait des Français qui se .

sont mal conduits avec nous; nous ne reviendrons jamais. Quant aux quatre canots, vous les aurez si vous insistez, mais nous nous affligeons en pensant aux difficultés que vous allez rencontrer. Les Nipissings sont de lâches cœurs, bons à rien à la gucrre, mais qui nous empoisonnent et nous tuent avec leurs sorcelleries, c’est pourquei nous sommes en mauvais termes avec eux; ils vous tueront aussi. » Tel fut le sens de la harangue de Tessouat, et à chacune de

rique, 186) comme gardant seuls le type originel de la race et du langage, bien qu'ayant emprunté certains usages de leurs voisins Hurons,

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ses pauses le conclave répondait à l’unisson avec un grognement approbatif.

Champlain chercha à dissiper leurs amicales appréhensions, et renouvela ses instances, 1es assurant qu'il était à l'épreuve des fatigues et des charmes.

Il obtint donc les canots et les hommes désirés, et, se voyant déjà sur le chemin de sa mer imaginaire du Nord, il laissa ses amis à leurs pipes et gagna le plein air avec un cœur léger, heureux de quitter cette atmosphère empestée. «Je fus me pourmener, dit-il, par les jardins qui n’estoient remplis que de quelques citrouilles, fasioles (haricots) et de nos pois qu'ils commencent à cultiver !. » L'interprète Thomas vint le rejoindre, porteur de mauvaises nouvelles : en l’absence de Champlain, l'assemblée avait réexaminé son acquiescement, ct finalement refusait les canots.

Vivement contrarié, Champlain se rendit au sein du conseil et lui reprocha en termes animés son manque de parole; il réduisit toutefois sa demande à deux canots, si on ne voulait lui en fournir quatre.

Le refus était fondé sur les dangers des rapides, des cataractes, des roches et de la malice des Nipissings. « Ce jeune homme, objecta Champlain en désignant Vignan assis à ses côtés, s’est rendu dans

4, Champlain (1632), 1, IV, ce. 11.

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 321 cette contrée, et n’a trouvé ni la route ni ce peuple aussi mauvais que vous le dites, »

« Nicolas, reprit Tessouat, as-tu bien osé dire que tu es allé chez les Nipissings ? »

L'imposteur resta muet pendant quelques instants, puis il répliqua :

« Oui, j'ai été chez eux, »

Là-dessus, un cri général sortit de l’assemblée, ct leurs petits yeux, enfoncés dans l'orbite, se tournèrent vers lui, étincelants, nous dit Champlain, « comme s'ils eussent voulu le déchirer et le manger. »

« Tu es un grand menteur, repartit son peu cérémonieux interlocuteur, tu sais parfaitement que tu as dormi chaque nuit avec mes enfants, et que tu t'es levé chaque matin avec eux; si donc tu as jamais été vers ces peuples, il faut que cela ait été pendant ton commeil ! Comment es-tu assez imoudent pour mentir ainsi à ton chef et assez méchant pour lui faire risquer sa vie parmi tant de dangers! Il devrait te tuer ct te faire souffrir autant de tourments que nous en faisons endurer à nos ennemis. »

Champlain l’engagea à répondre, mais il demeurait immobile et silencieux; alors il l’'emmena hors de la hutte, le conjurant de lui dire en vérité s’il avait

vu cette mer du Nord. Vignan le lui affirma avec

TS Songe cs cs us

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serment, ct Champlain rentra au conscil, répétant que Vignan avait vu la mer, les débris d’un vaisseau anglais, quatre-vingts scalps anglais et un garçon anglais prisonnier parmi les Indiens.

Pour le coup, les exclamations s’élevèrent plus véhémentes encore qu'avant.

« Vous êtes un menteur! Quel chemin avez-vous donc suivi? par quels lacs? qui vous y a conduit?»

Vignan avait fait une carte imaginaire de ses voyages, que produisit Champlain, lui enjoignant de l'expliquer aux assistants; mais son assurance l’abandonna et il ne put prononcer un mot.

Champlain restait terriblement perplexe; toute son âme, toutes ses espérances étaient dans ce projet, sa réputation même y était attachée dans une certaine mesure, et lorsqu'il se croyait près du but, il ne pouvait se décider à s’avoucr la dupe d’un tel imposteur. Le conseil se sépara, laissant les Indiens sombres ct mécontents, et lui, de son côté, anxieux et incertain. Enfin, le moment du départ ay prochant, il se résolut à un entreuen décisif avec Yignan.

« Si vous m'avez trompé, lui dit-il, avouez-le, ct tout vous sera pardonné; maïs si vous persistez, la vérité sera bientôt connue, et alors je vous ferai pendre. »

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L'IMPOSTEUR VIGNAN. 323

Vignan hésita un instant; enfin, tombant à ses genoux, il confessa sa tromperie, implorant merci.

Champlain, hors de lui, sentant la rage le gagner, incapable, comme il le dit, de supporter sa vue, le chassa de sa présence, ct envoya l'interprète achever l'interrogatoire. La vanité, l'espoir d’une récompense et le désir de faire parler de lui, tels avaient été, parait-il, les motifs de sa conduite. En réalité, il avait passé un hiver tranquille dans la hutte de Tessouat, devenue sa plus lointaine étape vers la mer du Nord, et il s’était flatté d'échapper à la fâcheuse nécessité de servir de guide à son commandant.

Les Indiens triomphaient : « Pourquoi n'avoir pas écouté les chefs et les guerriers, au lieu de croire aux mensonges de celui-ci ? » et ils offraient de se charger eux-mêmes de l'exécution qu'il méritait.

N'ayant donc aucune raison pour aller plus avant, on se prépara au retour, accompagné de quarante canots frêtés pour aller commercer à Montréal, ou plutôt au saut Saint-Louis, situé au-dessus. On passa les périlleux rapides du Calumet; mais une nuit, qu'ils campaient dans une île, un des Indiens eut un cauchemar, et se réveillant, en criant que quelqu'un le tuait, il sauta dans la rivière. Soudain, tous ses compagnons furent sur pied ct, croyant entendre le

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