‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 110 sur 117 · RIVALITÉS RELIGIEUSES · texte numérisé non relu

RIVALITÉS RELIGIEUSES

Heureux de trouver un refuge, les jésuites devinrent les hôtes des bons religieux, qui ne pouvaient néanmoins se défendre d'un peu de méfiance jalouse à l'égard de ces nouveaux et redoutables coopérateurs. Mais bientôt ceux-ci surent établir leur autorité ; les pères Noirot et de La Nouë arrivèrent de France avec vingt laboureurs, et les jésuites eurent un abri*. Brébeuf partit alors pour la périlleuse mission des Hurons ; : ais, en arrivant aux Trois-Rivières, 1l apprenait qu'un des franciscains, ses prédécesseurs, Nicolas Viel, venait de périr, noyé pa” les Indiens dans :> rapide de Montréal, connu jusqu'à ce jour sous le nom du Saut-au-Récollet. Moins avide du martyre qu'il ne se montra depuis, Brébeuf remit son voyage à une saison plus favorable, Au printemps suivant, il renouvelait sa tentative en compagnie de La Nouë et de l’un des religieux. Les Indiens refusèrent de le recevoir dans leurs canots, prétendant que sa forte prestance ferait chavirer le frêle esquif ; mais ees charitables scrupules ne résistèrent pas à la séduction des présents; Brébeuf s’embarqua donc

1. Lalemant, dans une lettre du {er août 1622, dit qu'à cette tpoque il n'y avait que quarante-trois Français à Québ:c ; les jésuites les confessaient, prèchaient deux sermons par mois, étudiaient la laugue indiemne et cultivaient le sol, se préparant ainsi à de plus ardus

travaux, Voir Uarayon, Première mission, 119.

avec ses compagnons et gagna, après des mois de pénible voyage, le lieu barbare de ses labeurs, théitre de ses souffrances et de sx mort.

Pendant que ceci se passait, le vice-roi avait été profondément scandalisé de l’hérésie d'Emery de Caen, qui le bravait non-seulement en réunissant sesmarinshuguenots pour la prière, mais en forçant les catholiques à s’y Joindre. On lui défendit dorénavant defaire prier et psalmodier ses équipages sur le Saint- Laurent ; mais ceux-ci se révoltèrent et il fallut en venir à un compromis, par lequel on accorda qu'ils pourraient s’assembler pour prier, mais non pour chanter. « Nous fimes là un mauvais marché, dit Champlain, mais encore le moins mauvais qu'on pût. » Caen, courroucé des reproches du vice-roi, ne perdit aueune occasion de s’en prendre aux jésuites et de leur faire sentir sa haine.

Tout dépérissait du reste sous le monopole de Caen; vingt ans s'étaient écoulés depuis la fondation de Québec, et on pouvait dire que la colonie n’existait guère que dans le cerveau du fondateur. Champlain, jetant un regard en arrière, devait reconnaitre le peu de fruit de ses J’5orieux efforts, ses épreuves constamment différées, sa vie semblant n’aboutir qu’à

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RIVALITÉS RELIGIEUSES. 371 tenir ne songeaient qu’à leurs gains. La population de Québec ne dépassait pas cent cinq hommes, femmes et enfants; parmi eux une ou deux familles avaient appris à se subvenir avec les produits du sol, le reste tirait sa subsistance de la France.

IL avait longtemps désiré rebâtir le fort qui tombait en ruines, mais les marchands, au mépris des conventions, refusaient d'en fournir les moyens ; son énergie triompha de leur mauvais vouloir, et les travaux avancèrent rapidement, Au cap Tourmente un poste avancé fut placé pour le pâturage du bétail de la colonie, Les principaux comptoirs de commerce étaient établis à Québec, aux Trois-Rivières, aux rapides de Saint-Louis et surtout à Tadoussac; là, les vaisseaux venant de France jetaient l’ancre, envoyant leurs cargaisons à Québec dans des bateaux légers, toujours prêts à cet effet. Puis, comme un refuge dans la solitude, se voyait la petite chapelle des Récoiïlets ; puis encore les huttes de trafiquants ; et, au printemps, une foule de wigwams d'écorce recevait les sauvages, apportant dans leurs canots, de l'intérieur des terres, les produits des chasses d'hiver. En une seule année, Caen et ses associés reçurent vingl-

deux mille peaux de castors, bien que le nombre habituel eût dû n'être que de douze à quinze mille,

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A ce moment de l’histoire qui nous occupe, nous ne pouvons nous défendre d’une comparaison qui se présente à l'esprit : en effet, à l'heure même où nous voyons la Nouvelle-France se débattre sous l'oppression des monopoles et des règlements qui menacent d’étouffer ses débuts, une république libre se fonde sur les rochers de Plymouth,

D'origine, de tempérament, d'avenir enfin, les deux peuples rivaux différaient absolument; pourtant la Nouvelle-Angleterre commença par se montrer infidèle aux principes qui la faisaient naître. On a vu rarement l'oppression religieuse assumer une forme plus tyrannique que chez les exilés puritains; les protestants anglais en avaient appelé à la liberté et ils l’excluaient de leur sein, greffant ainsi les fruits du despotisme sur le tronc de l'indépendance; néanmoins, la pensée première pénétra jusqu’au cœur de la communauté naissante et insuffla une force irrésistible à son expansion.

Pour ia Nouvelle-France, il en fut autrement ; elle ne démentit jamais ses origines; du sommet jusqu'aux racines de l'arbre, tout respirait le respect de l’autorité ; mais l’absolutisme arrêta son essor, confiné dans les étroites limites commandées par Ventadour et inspirées par Richelieu. Tout se réunit contre le dé-

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RIVALITÉS RELIGIEUSES. 373 veloppement des libertés politiques et individuelles dans la concentration des principes monarchiques et ultramontains, s'appuyant sur une police tracassière et des réglementations infinies; aussi les actions d'éclat, le dévouement des martyrs et des héros ont beau faire briller ses annales d’un lustre admirable, le résultat final est celui du désordre, puis de la ruine de ces belles colonies.

Le champion le plus redouté de l’autorité, Richelieu, régnait alors en France, gouvernant un roi faible, triste successeur d'Henri IV, et sous les débuts du règne duquel toutes les factions de la cour, celles du parti huguenot et l’indépendance révoltée des grands s'étaient donné libre carrière, Son vaste génie, armé des ressources d’une âme hardie et d’un esprit ferme, avait su s'emparer de ce pouvoir chancelant, et lui donner une puissance, un développement, destiné à réunir dans les mains de l’autorité royale toutes les forces vives du royaume. Au milieu de tant de soins multipliés, Richelieu s’occupait de l’accroissement des forces navales et commerciales ; il rachetait à Montmorency la charge de grand amiral et se constituait lui-même grand maitre et surintendant de la navigation et du commerce. Dans cette situation, la mauvaise condition des affaires de

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la Nouvelle-France ne pouvait plus être un mystère pour lui; il y appliqua un énergique remède, en annulant les priviléges des de Caen,

Il forma la compagnie de cent associés, appelée compagnie de la Nouvelle-France, et se mit à sa tête ; le maréchal d’Effiat avec d’autres hommes de qualité et des bourgeois et marchands en devinrent membres. Le monopole du commerce de pelleteries et le pouvoir souverain, depuis Terre-Neuve jusqu'aux sources du Saint-Laurent, lui était dévolu, ainsi que le monopole de tous les autres commerces, pendant la durée de quinze années; on accorda la franchise de tous droits et impôts à la compagnie, et l’on déclara que nobles, officiers, ecclésiastiques, en devenant membres de la compagnie, pouvaient se livrer au commerce sans déroger. Le roi donna deux vaisseaux de guerre, armés et équipés.

De son côté, la compagnie s’engageait à transporter, pendant l’année 1628, deux ou trois cents hommes de toutes les corporations d'état à la Nouvelle-France, et à augmenter ce nombre jusqu’à celui de quatre mille personnes des deux sexes !. Chaque colon devait être français et catholique, et

1. V. Acte pour l'établissement de la compagnie des Cent Associés dans le Mercure français, XIV, part, If, p. 232,

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RIVALITÉS RELIGIEUSES, 315 tout établissement nouveau devait être pourvu de trois ecclésiastiques au moins. Les protestants, qui formaient en France la seule classe d’émigrants volontaires, étaient exclus de cette terre consacrée, pour aingi dire ; il en résulta que, lorsque la révocation de l'édit de Nantes les exila de leurs foyers français, ces rivages leur étant aussi interdits, ils portèrent leur industrie dans d’autres contrées et vers les colonies anglaises, qui s’enrichirent des fatales erreurs de la politique française.

Il.est permis de supposer que, si la Nouvelle- France était restée ouverte au courant de l’émigratiôn huguenote, le Canada ne fût jamais devenu une province anglaise; le champ des établissements angloaméricains eût été contenu par l'expansion des colo nies françaises, et de larges portions des États-Unis seraient occupées aujourd’hui par une vigoureuse population française, se rattachant par mille liens à la mère-patrie.

Une compagnie de commerce était done devenue propriétaire féodale d* toutes les contrées soumises à la domination française en Amérique; elle n’étoit tenuc qu'à l'hommage et à la foi envers la couronne, qui ne se réservait que la nomination des officiers de

juridiction suprème et la confirmation des titres

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