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CHAPITRE XVII 16032-10335, MORT DE CHAMPLAIN

La Nouvelle-France est rendue à la couronne, — 7èle de Champlain, — Les Anglais quittent Québec, — Retour des jésuites, — Arrivée de Champlain, — Vie qu'on menait à Qu‘bec, — Politique et propagation de la foi, — Mort de Champlain.

Le lundi 5 juillet 4632, Émery de Caen débarquait à Québec, porteur d’une commission pour réclamer la place au nom de la couronne de France; il avait de plus la possession, pendant une année, du monopole du commerce, comme indemnité des pertes subies par lui durant la guerre. Ce temps expiré, il faisait place aux cent associés de la Nouvelle-France.

La convention de Suze avait remis la couronne en possession des terres de la Nouvelle-France, mais on avait débattu la question de savoir s’il convenait de poursuivre l'exécution de cette clause, puisque ces déserts de neige et de bois n'avaient amené que ruine sur tous ceux qui y touchaient : es de Caen étaient à demi ruinés, et les cent associés menacés

de banqueroute. Pour tirer parti de ces contrées, il 22,

eût fallu les peupler, et alors, c’eût été au détriment de la mère-patrie. Ainsi jugeaient par de tristes précédents les économistes peu expérimentés de l'époque : le temps n'était pas encore venu où les émi-

grants des îles britanniques, imbus des lois d’une sage liberté, devaient empreindre de leur vitalité un continent immense, répandre leurs colonies dans le monde avec une vigueur nouvelle à chaque développement des rameaux du tronc principal.

Pourtant, l'honneur demandait que la France fût réintégrée dans les contrées qu’elle avait découvertes et explorées. Devait-elle rester confinée dans d'étroites limites pendant que tous ses rivaux se partageraient les vastes régions de l’ouest? D'ailleurs, le commerce et les pêcheries de la Nouvelle-France étaient une bonne école pour ses marins : on pouvait découvrir des mines, et le trafic seul des pelleteries devait, mieux dirigé, devenir une source de prospérité, On disait encore qu’en déposant au Canada les vagabonds, les criminels secondaires, on trouvait un heureux dérivatif pour la moralisation de la France. Des raisons plus péremptoires venaient à l'appui de ces arguments : Richelieu regardait comme un insolent empiétement sur ses prérogatives personnelles les actes d'agression de sujets étrangers sur le do-

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MORT DE CHAMPLAIN. 391 ‘ maine d’une compagnie dont il s’intitulait le chef, et il n’entendait point leur en laisser la tranquille possession, Un esprit plus pur, plus élevé, se prétait également à une active revendication : Champlain, plus rempli de la ferveur du moyen âge que des calculs du xvn° siècle, s'était dévoué absolument aux principes qui ne lui permettaient pas de séparer la cause de la religion d'avec celle du patriotisme, L'âge, en calmant ses goûts aventureux, les avait transformés en desseins bien arrêtés : Ja France, selon lui, était le champion du christianisme, et son honneur, sa grandeur étaient engagés au maintien fidèle de sa position. Pouvait-elle, d’après cela, laisser dans la perdition ces nations, chez lesquelles elle avait fait jaillir les premiers rayons de la lumière religieuse?

Parmi les membres de la compagnie, il s’en trouvait quelques-uns partageant son point de vue. Aussi, bien que les capitaux fussent épuisés, et que les marchands se retirassent découragés, les enthousiastes formèrent une nouvelle association, levèrent l’argent nécessaire, et redoublèrent d'efforts et de aèle !,

1. Etat de la dépense de la Compagnie de la Nouvelle-France, mes,

L'Angleterre dut donc se dessaisir, bien malgré elle, de sa prise, Obéissant au roi, Thomas Kirk baissa son drapeau, remit Québec à de Caen, et s’embarqua avec ses compagnons, De Caen prit posses-

sion, suivi des jésuites Paul Le Jeune et Anne de la Nouë. Escaladant les marches qui mènent aux rochers, ils arrivèrent au sommet où se trouvaient le fort délabré à leur gauche et, de l’autre côté, la demeure des Hébert, entourée de ses jardins bien cultivés, seul point prospère au milieu du désordre et de l'abandon.

On voyait peu d’Indiens : infidèles amis, ils s'étaient attachés aux Anglais sans souci des premiers possesseurs, mais l’amitié avait été de courte durée ; l’intrusion indiscrète des indigènes, la puanteur de leurs pipes, et teurs importunes demandes tolérées si patiemment par les Français, avaient occasionné maintes colères suivies parfois de coups. Québec fut donc promptement désertée par eux, si ce n’est quand h passion de l’eau-de-vie les pressait trop vivement. Les Français débarquaient au milieu d’une de ces occasions où les Algonquins, rendus à demi fous par la boisson, criaient et se battaient dans leurs huttes d’écorce; les femmes étaient aussi furieuses que leurs seigneurs et maîtres, et il

, bien malgré . !

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MORT DE CHAMPLAIN. 393 y eût eu danger à s'approcher sans armes de leur campement !.

C’est au printemps de l’année suivante, 1633, que Champlaiu, délégué par Richelieu, reprit le commandement de Québec au nom de la compagnie.

Le père Le Jeune, supérieur de la mission, fut éveillé un matin par la voix du canon. Avant qu'il eût pu quitter sa cellule, il vit la haute stature de son confrère Brébeuf, et les Indiens qui l’entouraient manifester leur surprise au chaleureux accueil du bon père.

Celui-ci se rendit en toute hâte au fort et arriva à temps pour voir les files de l'infanterie montant le long du sentier, et l’hérétique de Caen remettant les clefs de la citadelle entre les mains catholiques de Champlain ; le jésuite fait le panégyrique de celui qui n'avait pas toujours eu ses faveurs, mais dans lequel il voit le défenseur actuel des droits imprescriptibles de la foi.

« Je pense souver:!, dit-il en parlant de Richelieu, que ce grand homme qui, par sor. incomparable gouvernement des affaires et sa haute sagesse, a acquis une si grande renommée, se prépare une cou-

1. Relation du voyage fait au Canada pour la prise de possession du port de Québec par les Français, Mercure français, vol. XVII,

ronne de “loire dans le ciel, par son zèle pour la conversion de tant d'âmes perdues dans ces contrées sauvages. Je prie chaque jour pour lui.....!, »

Les éloges qu'il fait de Champlain ne sont pas moins empreints de sincérité. En réalité, le père supérieur avait tout lieu d’être satisfait du chef temporel de leur colonie. Au temps de sa jeunesse, il est vrai, Champlain avait combattu dans les rangs de cette fraction nationale et libérale du pays, dont les Jésuites étaient les adversaires déclarés; mais Le Jeune nous dit avec satisfaction qu’actuellement ce fut lui qu'il choisit comme directeur de sa conscience. Dans le fait, il n’y avait plus que les jésuites qui pussent remplir cette mission, puisque les récollets avaient quitté le Canada. Le père supérieur pos-

séda donc facilement la pleine confiance de cette âme vigoureuse, droite et zélée, qui se soumettait

sans peine à l'alliance de sincère conviction et d’habileté profonde des apôtres du Nouveau Monde.

Un étranger, visitant Québec, eût été frappé de l'atmosphère de discipline religieuse qui s’y était établie : les écharpes des officiers se mélaient aux robes ecclésiastiques à la table du commandant ; on y causait peu; on y faisait la lecture à haute voix

1, Le Jeune, Relation, 1633, 26 (Québec, 1858).

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MORT DE CHAMPLAIN. 395 d'histoires édifiantes ou de vices des saints, comme dans un réfectoire. La cloche de la chapelle appelait avec une édifiante régularité aux prières, aux offices, à la confession. Les soldats, gagnés par l'exemple, s'imposaient des pénitences corporelles, et les artisans débauchés rivalisaient avec eux dans la ferveur de leur contrition. Québec devenait une mission, où les Indiens ne se rendaient plus attirés par l’appât de l’eau-de-vie, dont le trafic n’était plus toléré, mais appelés par une propagande moins pernicieuse et habilement empreinte d’affectueux procédés {.

Le commerce, la politique, le pouvoir militaire subordonnaient leurs intérêts à ceux de l’extension de la religion, et les missions, en explorant l’intérieur, devaient gagner les âmes à la foi et à la France avec les armes pacifiques de la conquête spirituelle, La France aspirait ainsi à soumettre, non par l’épée, mais par la croix, ces nations qu'elle envahissait, non pour les écraser et les détruire, mais pour les civiliser et les compter au nombre de ses enfants,

Qui pourrait définir les moyens et le but final de cette entreprise morale des jésuites? L'histoire de ces missions extraordinaires et remplies de merveil-

1. Le Jeune, Re.anon, 163%, 2, Comparez avec du Creux, Hestoria Canadensis, 156, Le Jeune, Relation, 1635, 4, 5 (Paris, 1636).

leux comme des récits de chevalerie ou des légendes des saints, sera l’objet d’un volume séparé ; et, pendant bien des années, elle renfermera l’histoire de la Nouvelle-France et de ses efforts au milieu de ces lointains déserts.

Deux années s’écoulèrent : la mission chez les Hurons était établie, et l’intrépide Brébeuf, avec des compagnons dignes de lui, se dévoua à son œuvre, à travers des misères et des périls faits pour ébranler des âmes qui n’eussent été soutenues que par un appui humain; pendant ce temps Champlain s’occupait sans relâche des devoirs monotones et cependant pénibles, laborieux que lui imposait son poste.

Le jour de Noël 1635 devait être un jour de deuil pour les annales de la Nouvelle-France. Dans une des chambres du fcrt reposait la dépouille inanimée de celui que la guerre, les solitudes, les mers, avaient balloté sans le décourager. Après deux mois et demi de maladie, Champlain venait de rendre le dernier soupir, à l’âge de soixante-huit ans. Ses pensées appartinrent jusqu’à la fin à la colonie et au soulagement des souffrances de ceux qui y vivaient précairement.

Ses restes furent accompagnés à l’église par les Jésuites, les officiers, soldats, commerçants, cet les

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MORT DE CHAMPLAIN. 307 quelques colons agricoles fixés à Québec; Le Jeune prononça son éloge, et la petite colonie lui érigea un tombeau.

Le vide de sa mort ne devait passe réparer. Pendant vingt-sept ans, il n'avait cessé de travailler éncrgiquement en faveur de la prospérité de cette famille naissante, sacrifiant sa fortune, sa santé, la paix domestique à la cause qu’il avait embrassée avec enthousiasme ct suivie avec une intrépide persistance. Il y avait en lui du preux chevalier des croisades, du voyageur curieux, aimant à s’instruire et recherchant l'aventure, du navigateur pratique, et il réunissait l'esprit du moyen âge à une instruction plus avancée. Moins politique que soldat, il penchait vers les voies droites et ouvertes; et l’un des derniers actes de sa vie fut de demander à Richelieu des armes et des hommes pour réprimer les Iroquois, menace permanente de la Nouvelle-France. Nous avons vu son incomparable courage égalé par une patience que ne purent lui faire perdre ni les longues épreuves, ni même les pieuses exagérations de sa femme. On a parfois peine à se représenter l'intrépide explorateur du lac Huron, l'antagoniste des Iroquois, confiné dans les règles d’une vie monastique à Québec; et, néanmoins, on peut affirmer que Champlain n'avait ni une dévotion

étroite, ni une crédulité plus grande que celle de toutes les âmes généreuses de son temps. Soldat dè: sa jeunesse, dans un siècle de licence effrénée, sa vie eut le rare mérite de répondre à ses principes; et, après qu’une génération eut passé sur le temps de sa visite chez les Hurons, les anciens de la tribu parlaient encore avec admiration de la chasteté du grand chef français !.

Ses écrits gardent l’empreinte de l’homme : tout pour sa cause, rien pour lui-même. D'un style rude, pleins des erreurs d’une rédaction hâtive et négligée, mais plutôt trop concis que diffus, ils respirent la vérité à chaque page.

Avec la fin de la vie de ce digne soldat, s'ouvre une nouvelle période dans l’histoire de la Nouvelle- France, On voit se succéder des héros d’une trempe

différente, dont nous essayerons de retracer les vies de dévouement, avec leurs fautes, leurs folies même,

mais aussi leurs vertus héroïques!

1, Vimout, Relation, 1640, 146 (Paris, 1641):

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CITAPITRE XVIII 1636-1646.

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