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PREMIERS VOYAGEURS. 157 Limoilou, qui existe encore, et la ville voisine de Saint-Malo".
Roberval, ainsi livré à ses propres ressources, se dirigea vers les passes de Belle-Isle et l’île redoutée des Démons. Ici nous placerons un incident, dont le naïf Thevet accueille et affirme en toute bonne foi les moindres détails, mais dans lequel, même dépouillé de son amour du merveilleux, il reste un fond de vérité et d'intérêt.
La compagnie du vice-roi se composait d’éléments très-divers : nobles, officiers, marins, aventuriers, et même femmes et enfants, parmi lesquels se trouvait une nièce de Roberval, du nom de Marguerite. Sur le même vaisseau s'était embarqué, pour l’amour d'elle, un jeune gentilhomme. Sa passion était si ouvertement partagée, que Roberval, exaspéré du scandale que causaient les deux amants, fit jeter l'ancre près de l’île hantée, et y débarqua la coupable avec sa nourrice normande qui favorisait leurs amours, leur laissant des arquebuses et des munitions pour se défendre. Le jeune homme se jeta à la mer pour la rejoindre, avec un surcroît de pro-
visions ; le vaisseau remit à la voile et disparut : les .
1. Les découvertes de Cartier lui avaient valu des lettres de noblesse,
malheureux abandonnés n'eurent plus à compter que sur eux et sur la miséricorde de Dieu qu'ils imploraient, repentants de leurs faute:. Les démons, maîtres de l’île, les assiégeaient jour et nuit, cherchant à forcer la frèle cabane qu'ils s'étaient construite; mais la sainte Vierge et les saints les couvraient de leur protection, et opposaient une invisible barrière aux monstres hideux hurlant de fureur à la porte de la demeure rustique. La pauvre Marguerite devint mère, et les efforts des suppôts de l'enfer redoublèrent. Son amant mourut bientôt de chagrin, l'enfant et la vieille nourrice le suivirent, et l'infortunée resta seule. Son courage et sa raison ne faillirent point ; elle tirait des coups de fusil sur les démons, qui s’en moquaient, et les éloignait par le signe de la croix; mais si elle était entourée d’ennemis surnaturels, elle était aussi menacée par ceux de la terre : entre autres les ours blancs jouaient le rôle le plus redoutable : elle en tua trois, dit la chronique, «tous aussi blancs qu'un œuf ».
Deux ans et demi s'étaient déjà écoulés, lorsqu'un équipage de pêcheurs, passant dans ces parages, aperçut une colonne de fumée s’élevant de l’île maudite. Ils hésitaient à s’en approcher, car n'était-ce pas une manœuvre diabolique pour les attirer? Un
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pressentiment les engagea pourtant à vaincre leurs appréhensions, et bientôt ils reconnurent sur le rivage une forme féminine faisant des signaux de détresse. C’est ainsi que Marguerite fut recueillie et rendue à son pays natal, où, quelques années après, le cosmographe Thevet la vit à Nontron, dans le Périgord, et y entendit ce récit extraordinaire de sa propre bouche f,
Après sa sévère exécution, Roberval, continuant àremonter le Saint-Laurent, s'arrêta à la hauteur du cap Rouge. Sur ces rochers escarpés, où Cartier s'était retranché, s'élevèrent bientôt une sorte de château fort et deux moulins à eau, ayant le Saint-Laurent en face et le cap Rouge à droite; là s'établirent en commun tous les émigrants et les militaires, renouvelant une fois de plus les errements et l'imprévoyance des tentatives de colonisation pré-
1. L'histoire est extraite d’un curieux mss de 1586. Comparez la Cosmographie de Thevet (1575), Il, e. vr. Thevet était l'ami particulier également de Cartier et de Roberval; il appelle ce dernier « mon familier », et le premier « mon grand et singulier amy ». Il nous dit avoir vecu cinq mois avec Cartier dans sa maison de Saint- Malo; il était aussi l'ami de Rabelais, qui, en Italie, l'avait tiré d'une position difficile. V. la notice biographique de l'édition de Rabelais de Burgaud des Marets et de Rathery. — Dans le Routier de Jean Alphonse, pilote de Roberval, il y a une fréquente mention des « isles de la Demoiselle », toutes proches de Terre-Neuve; il est évident que la Demoiselle a dù être Marguerite.
cédentes, On avait les magasins, mais pas de vivres: les moulins, mais pas de blé; un grand four, et disette de farine ; ce re fut qu'après le départ des deux vaisseaux qu'on s’aperçut du manque de toute espèce de provisions. Il fallut acheter le poisson aux Indiens, arracher des racines et les faire cuire dans l’huile de baleine; la maladie survint : un tiers de la colonie périt pendant l'hiver. La révolte et les disputes eussent achevé l’œuvre de destruction, sans l’inexorable discipline de Roberval; les querelles des hommes comme celles des femmes étaient toutes punies du fouet et du pilori, « au moyen de quoi, dit ironiquement le vieux chroniqueur, on vivait en paix. » Thevet, tout en se disant l’intime ami du vice-roi, donne une couleur plus tragique à la sévérité de Roberval; selon lui, les soldats, surmenés et soumis à l’arbitraire de leurs chefs, payèrent de leur vie, et de l'exil sur les îles désertes, les moindres délits, Six d’entre eux furent pendus le même jour; on fusilla des femmes elles-mêmes, et les Indiens versaient des larmes de compassion sur leurs infortunes!. Ici, le fil de notre narration se brise, notre vieux guide nous manque, et nous en somines réduits à deviner le sort ultérieur de la malheureuse entreprise ;