LA ROCHE, CHAMPLAIN, DE MONTS
En 1578, on comptait cent cinquante navires français à Terre-Neuve, en outre deux cents des autres nations espagnole, portugaise et anglaise ; on y ajoutait une trentaine de baleiniers biscayens; et, en 4607, on se montrait un vieux pêcheur de Canseau qui avait fait ce voyage quarante-deux fois {,
Les trésors des bois, plus lucratifs, étaient également exploités et recherchés; pour quelques bimbeloteries européennes, les Indiens Jivraient leur riche moisson des fourrures récoltées pendant les chasses d'hiver. Des pêcheurs abandonnaient leurs filets pour le trafic plus lucratif des peaux d'ours et de castor, ils se bâtissaient de grossières huttes sur les rivages d’Anticosti, où l'on assure qu'on voyait encore alors les bisons labourant les sables de leurs sabots ?, D'autres aventuriers parcouraient le golfe à h recherche de l’ivoire marin, et, dans l’année qui suivit la bataille d’Ivry, Saint-Malo expédia une petite flotttile en quête des dents de morse,
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Thevet assure les avoir vus, mais peut-être confond-il avec ls morses, En 1565 et un peu plus tard, les Indiens apportaient des peaux de bisons sur le Petomac, et de là les amenaient aux Français sur les rives du golfe Saint-Laurent ; en deux ans, on en obtint ainsi 6,000. (Lettres de Menendez à Philippe II, Voir aussi Hakluyt.)
Les yeux de tous les commerçants des ports de l'ouest de l’Europe étaient donc tournés vers l’Amérique, et, plus sages que les Espagnols, ils n’en espéraient d’autres trésors que ceux de la pêche des morues, de la chasse, des pelleteries et de l’ivoire, Les Malouins étaient au premier rang parmi ces hardis aventuriers, et lorsque deux neveux de Cartier, invoquant les grands services de leur oncle, obtinrent pour douze ans le privilége du commerce des fourrures en Amérique, il s'éleva une telle clameur à Saint-Malo qu'on dut le révoquer.
Mais bientôt la cité bretonne allait être forcée de s’iucliner devant le pouvoir royal. Un gentilhomme catholique de Bretagne, le marquis de La Roche, passa un marché avec le roi Henri IV pour coloniser la Nouvelle-France, en échange du monopole de commerce qui lui était concédé, et d’une foule de titres vains, creux, iilusoires, et rappelant ceux de Roberval. Il pouvait lever des troupes, faire ia paix ou la guerre, bâtir des cités, des forts, et faire des concessions de terrains et de titres à ses compagnons. Les moyens d'exécution répondirent aussi mal que de coutume à ce pompeux étalage ; La Roche ouvrit les prisons, et, parmi leurs habitants, fit choix d'une bande de voleurs et de coquins émérites qu'il
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LA ROCHE, CHAMPLAIN, DE MONTS. 165 embarqua sur un petit bâtiment et qu'il dirigea vers le Nouveau Monde, pour le civiliser et le christianiser. On débarqua les galériens, au nombre de quarante, sur une île de la Nouvelle-Écosse, nommée l'île des Sables; puis, avec ses compagnons de meilleure qualité, La Roche commença une exploration dans le but de choisir le site de sa future capitale, où il comptait établir ses prisonniers ; mais une tempête soudaine l’assaillit, ct, les vents d'ouest le poussant sans relâche, ils se virent bientôt près des côtes françaises,
Les malheureux de Sable-Island épiaient en vain le retour des voiles amies ; ils se sentirent abandonnés, Vivant de poissons et de graines sauvages, ils parcouraient, désespérés, leur triste domaine, dépourvu d’arbres à ce point qu'ils durent se construire un abri en quartiers de roche; enfin, ils se mirent à la poursuite du bétail sauvage, descendant peut-être de celui qu'avait laissé le baron de Lery, quatre-vingts ans auparavant, dans ces parages, ou provenant, selon les écrivains du temps, du naufrage d'un vaisseau espagnol, ou bien déposé là par les Portugais. Les bôtes sauvages leur fournirent leurs vêtements,
Mais les instincts criminels reparaissaient dans ces
solitudes : les querelles, les meurtres, réduisirent à douze le nombre de ces malheureux qui n'avaient que le cielet la mer comme perspective, et les morses comme compagnie à face presque humaine. Enfin, une voile se dirigea vers l’île, et les misérables exilés se virent recueillis par leurs compatriotes.
Pour rendre justice à La Roche, disons qu'il eût voulu aller retrouver les colons forcés de Sable- Island, mais une nuée d’ennemis s'était élevée, à la cour, contre son privilége, et le duc de Mercœur, en rébellion ouverte, s'étant déclaré duc souverain en Bretagne, en profita pour saisir La Roche et le mettre en prison.
Il finit pourtant par se faire réclamer du roi, ct obtint que le pilote normand Chedotel fût envoyé à la recherche des exilés; à leur arrivée en France, ils furent reçus par Henri IV, Les anciens auteurs nous disent qu'ils parurent comme les dieux marins, vêtus de longues peaux de bêtes, et avec des barbes
d’une prodigieuse longueur.
Ils avaient accumulé dans l’île de grandes valeurs en fourrures, dont Chedotel s'était empressé de les dépouiller, mais il fut forcé de rendre gorge ; à l’aide du capital qui leur fut ainsi restitué, et d’un don du roi, ils purent entreprendre le commerce canadien
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LA ROCHE, CHAMPLAIN, DE MONTS. 167 pour leur compte. La Roche, chef de l’entreprise, moins heureux qu'eux, était mort de misère et de désappointement,.
Pendant ce temps, une nouvelle entreprise s’élevait sur les ruines de celle de La Roche. Pontgravé, marchand de Saint-Malo, s’associait avec le capitaine de marine Chauvin, qui jouissait de quelque crédit à la cour ; on leur donna des lettres patentes, ayant pour objet de coloniser la contrée, tandis que leur seul but était de s'enrichir eux-mêmes, Ils construisirent à Tadoussac, à l'embouchure du Saguenay, abrité par des roches inaccessibles couronnées de sapins séculaires, un groupe de huttes et de magasins, puis ils y établirent seize hommes pour rassembler la récolte accoutumée de fourrures ; mais avant la fin de l'hiver, plusieurs d’entre eux avaient péri, et les autres, dispersés dans les bois, vivaient à la charité des Indiens !.
Une nouvelle ère s’ouvrait pourtant pour la France, et l’avénement de Elenri IV promettait le repos. La liberté humaine doit à ce prince si émi= nemment français de goût et de cœur un immense
1, Voir Champlain (1632), 34; Charlevoix, [, 110 ; Estancelin, 96. Bergeron, Traité de la Navigation, place le voyage de la Roche en 1578,
tribut de reconnaissance, car il respecta la liberté de conscience, ne se montrant en réalité dévoué luimême à nulle croyance religieuse trop passionnée ; il pardonnait à ses ennemis, oubliait parfois ses amis, mais ne les persécutait pas, au sortir d’une époque d'intolérance et de cruautés égales dans les deux camps. Si Henri de Bourbon eut sa part des faiblesses et des fragilités humaines de tous les rois qui depuis deux siècles régnaient en France, lui seul fut un caractère dont la mémoire survit à toutes les vicissitudes de la royauté.
Les arts, l’industrie, le commerce, écrasés depuis longtemps ou négligés, renaissaient à la vie, et les aventuriers sans emploi durent chercher dans les entreprises pacifiques l'aliment qu’üs ne pouvaient plus espérer de la guerre.
En 1598, deux navires du plus petit tonnage affrontèrent la périlleuse traversée de l'Atlantique, et s’enfoncèrent, avec une hardiesse chevaleresque, dans les solitudes canadiennes. L'un d’eux portait le marchand breton, Pontgravé, et avec lui un homme d’un caractère tout différent : c'était Samuel de Champlain, né en 1567, dans le petit port de Brouage, en Biscaye. Capitaine dans la marine royale, il s'était battu pour le roi, sous les bannières de
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LA ROCHE, CHAMPLAIN, DE MONTS. 169 d Aumont, Saint-Luc et Brissac. Son mérite était grand, sa fortune bien restreinte, et Henri IV l'avait assez apprécié pour lui faire une pension sur sa maigre cassette, afin de le retenir près de lui. Mais le repos pesait à cette nature aventureuse, et, la paix établie, Champlain conçut un dessein en accord avec ses aspirations. Îl voulut visiter les Indes orientales, et rapporter au roi des données exactes sur ces régions mystérieuses dont la Jalousie espagnole fermait l'accès à tout Français sous péril de la vies il y avait tout à risquer, beaucoup à apprendre; l’attrait était donc irrésistible.
Les Espagnols, alliés de la Ligue expirante, allaient évacuer Blavet, leur dernière place forte en Bretagne. Champlain s’y rendit et y retrouva un de ses oncles, commandant la flottille française qui devait emmener la garnison espagnole; Champlain s'embarqua avec eux. Arrivé à Cadix, il obtint par le crédit de son parent, qui venait d'accepter le poste de pilote général de la marine espagnole, le commandement d’un des vaisseaux prêts à partir pour ls Indes sous les ordres de don Francisco Colombo,
Samuel de Champlain a reçu, à Juste titre, le sur
nom de Père de la Nouvelle-France. En lui était per-
sonnifiée la ferveur religieuse unie à l'esprit d’aventure. Il put, avant la fin de sa longue carrière, voir la nouvelle patrie qu'il avait fondée, affranchie de toute hérésie et tenant d’une main le crucifix et de l’autre une épée, symbole de son attitude jusqu’au dernier jour de son existence. Champlain, homme de dévoucment et de conviction, laissa son empreinte personnelle dans l’histoire accidentée dont il est le principal héros, et ce qui ajoute au caractère particulier de son œuvre, c’est que les traditions les plus authentiques qui nous restent sur ce point sont celles qu'il nous à laissées lui-même dans ses propres écrits !,
1, On a de Champlain les ouvrages suivants : Ze Journal inédit de son voyage aux Indes orientales et à Mexico, dont on conserve l'original à Dieppe; le récit de son premier voyage au Saint-Laurent, publié à Paris en 160% sous ce titre : Les Sauvages; une narration, publite à Paris en 1613, 45 et 17, et intitulée Foyage de la Nouvelle-France; un nouveau récit de découvertes plus récentes, Paris, 1620 et 1627; finalement, un résumé de tout ce qui précède, avec beaucoup d'additions, publié in-40, à Paris, en 1632, et enrichi d’une fort curieuse carte géographique.
Nous avons consulté également les écrits de son compagnon Lescarbot, qui ont une incontestable autorité, L'Etahlissement de la Foy, de Le Clerc, livre supprimé par le gouvernement français presque anssitôt après son apparition en 1691, est d'une extrême rareté, et contient aussi des documents uniques et précieux,
L'Histoire du Canada, de Sagard, les curieuses relations des pères jésuites Biard, Charles Lalemand, Le Jeune et Brebeuf, publiées dans les 48: ct 19e volumes du Mercure franrais, nous ont infiniment
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