‹ Les pionniers français dans l'Amérique du Nord [microforme]Chapitre 99 sur 117 · Sagard, Voyage des Hurons · texte numérisé non relu

Sagard, Voyage des Hurons

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GUERRE, COMMERCE, DÉCOUVERTES. 295 parmi tous ces hommes réunis, aucun ne songeait à tirer parti de la victoire. Enivrés de leur succès inespéré, ils ne pensaient qu’à chanter, à danser, puis, chargeant de butin leurs eanots, ils levèrent le camp et repartirent pour leurs demeures. Champlain, en retour de l'aide qu'il leur avait prêtée, stait en droit d’en attendre une escorte et des guides sûrs pour le conduire dans l'intérieur du pays. Pourquoi n’en usa-t-il pas? Les soins à prendre de la faible colonie nécessitaient, paraît-il, son retour en France, rendu pius pressant encore par la funeste nouvelle du meurtre du roi, que lui apportait un navire venant de Brouage, sa ville natale. Ce coup devait consommer la ruine financière de De Monts ; depuis la révocation de son monopole, les trafquants en fourrures envahissaient le Saint-Laurent, Tadoussac regorgeait de leurs navires, et il fallait renoncer pour cette année à tout espoir des profits qui, seuls, eussent pu soutenir les frais qu’entrainait l'établissement de la colonie naissante.

Champlain dit adieu à son jardin de Québec, où le maïs, le riz et l'orge, avec des légumes de toute sorte et un petit enclos de vignes indigènes, promettaient une abondante récolte à ce zélé horticulteur.

Laissant le commandement, avec seize hommes, à du Parc, il mettait à la voile le 8 août et arrivait en France sans autre accident que celui d’avoir passé par-dessus une baleine endormie, près du grand Banc.

Dès l'approche du printemps, il se remettait en mer, et courait le risque, aux approches de Terre- Neuve, de voir son vaisseau emprisonné au milieu des glaces flottantes et des icebergs ; il aborda enfin dans la baie de Tadoussac, le 43 mai 16114. Il avait devancé le printemps, car toute la contrée était encore couverte de neige; le principal but de Chaniplain était d'établir, avec les grandes confédérations indiennes, des relations devant assurer à De Monts et à ses associés la primauté du trafic avec elles ; dans ce but, il résolut de se rendre à Montréal, situé sur le grand chemin des passages annuels du commerce ou de la guerre; dès son arrivée, il commença à chercher l'emplacement convenable à l'établissement d’un poste permanent.

Il put se convaincre, malheureusement, au bout de peu de jours, combien tous ses efforts actuels <eraient vains. Des notions exagérées sur les trésors de la Nouvelle-France s'étaient répandues en Europe, et une nuée d’aventuriers affamés, avides de ri-

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GUERRE, COMMERCE, DÉCOUVERTES. 207 chesses, suivait lcs traces de Champlain; chaque jour il survenait de nombreux arrivants, qui recueilleraient les fruits du sol qu’il allait préparer, sans que sa colonie en retirât le moindre bénéfice.

Champlain choisit pourtant le site du poste projeté. C'était un terrain placé au-dessus d’un petit cours d’eau, coulant maintenant sous des arches de maçonnerie, et entrant dans le Saint-Laurent, à la Pointe-Callière, à l’intérieur de la cité moderne. Ille nomma place Royale !, et là, sur le bord de la rivière, il bâtit une muraille de briques, cuites sur les lieux, à l’effet de mesurer le degré de pression de la débâcle des glaces au printemps.

En cet endroit, près des cataractes de Saint- Louis, à l'endroit où le Saint-Laurent, resserré en une gorge étroite, roule ses flots furieux sous les roches à fleur d’eau, sur l’écume bouillonnante du torrent volait une flottille de canots, courant comme une nuée de feuilles sèches poussée par le vent sur un ruisseau agité; ces barques portaient une bande de Hurons, arrivant les premiers au ren-

4, La montagne est Mont-Royal (Montréal), L'hôpital des Sœurs- Grises occupe une portion de ce qui formait la Place-Royale de Champlain,

dez-vous. Lorsqu'ils furent près du rivage, tous les bateaux marchands les saluèrent par une fusillade destinée à leur faire honneur, mais qui ne servit, dans le fait, qu’à les terrifier, à tel point qu'ils osaient à peine débarquer. La mauvaise tenue des équipages ne servit guère à les rasséréner ; les obsessions dont chaque peau de castor était l’objet, suivies de violentes disputes, les choquaient singulièrement. Les Indiens arrivaient en foule, et bientôt des centaines de guerriers campèrent sur les rives, inquiets et soupçonneux. Au milieu de la nuit, ils vinrent réveiller Champlain qui, les accompagnant, trouva les chefs et les guerriers réunis en conclave solennel autour d’un feu de bivouac; méfiants de tous, ils avaient en lui une confiance illimitée. « Venez chez nous, lui disaient-ils, achetez nos fourrures, bâtissez un fort, enseignez-nous la vraie foi, faites ce qu'il vous plaira; mais n’amenez pas avec vous cette foule inconnue. » Ils étaient convaincus que ces bandes de trafiquants rivaux, tous bien armés, nourrissaient le projet de les attaquer pour les dépouiller et les tuer. Champlain les rassura. Mais, bientôt après, les Indiens levèrent leur camp, gagnant le lac Saint-Louis, et plaçant les rapides entre eux et les objets de leurs méfiances. C’est là que Champlain

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GUERRE, COMMERCE, DÉCOUVERTES. 299 alla les visiter, et que ces intrépides rameurs, à ge= noux dans leurs coquilles de noix, lui firent descendre les rapides, au grand désarroi de ses nerfs, nous avoue-t-il !.

Chacun se dispersa; les trafiquants retournèrent à Tadoussac, Champlain à Québec, les Indiens chez eux, ou combattre les Iroquois. Quelques mois plus tard, Champlain se trouvait en conférence avec De Monts, à Pons, près de la Rochelle, dont ce dernier était gouverneur. Il ressortait évidemment pour tous que l’entretien de la colonie et les moyens de poursuivre les explorations qui lui tenaient tant à cœur devenaient impossibles sur la base du système en vigueur. De Monts, absorbé par les soins de ses fonctions, remit tous ses intérêts entre les mains de son associé, et Champlain, muni de pleins pouvoirs, partit pour Paris; sur sa route, ses projets et l’avenir de la Nouvelle-France faillirent périr du même coup : son cheval s’abattit sur lui, et il fut bien près d’être tué. Une fois rétabli, il se remit en route, cherchant

1. Le premier homme blanc qui descendit les rapides de Saint- Louis était un jeune homme ayant suivi volontairement, avec le consentement de Champlain, les Hurons pour passer l'hiver avec eux. Le second fut un jeune chasseur du nom de Louis, parti avec les Indiens pour tuer des hérons et qui se noya dans la descente des rapides. Le troisième était Champlain,

toujours dans son esprit le meilleur moyen d'être utile à la colonie. Il lui fallait un protecteur puissant, un grand nom qui pôt garantir l’entreprise des intrigues d'intérêts rivaux. En arrivant à Paris, il s’adressa à un prince du sang, Charles de Bourbon, comte de Soissons, lui décrivit les ressources de la Nouvelle-France, son immense étendue, et insistant sur l'honneur qui ressortirait du développement de cette entreprise encore voilée d’inconnu, il plaça devant le prince les cartes et les mémoires, le suppliant de devenir le protecteur de ce monde nouveau. Le consentement royal obtenu, le comte de Soissons devint lieutenant général pour le roi, avec pouvoirs de vice-roi dans la Nouvelle-France. Il délégua à son tour l'autorité à Champlain, le faisant son lieutenant avec plein pouvoir sur le commerce de fourrures à et au-dessus de Québec, et faculté de s’associer à toute personne qu’il jugerait bon d’employcr pour l’exploration et l'établissement de la colonie!. A peine la commission avait-elle été donnée, que le comte de Soissons mourait de la fièvre, à la grande joie des marchands bretons et normands; leur satis-

4, Commission de monseigneur le comte de Soissons, donnée au sieur de Champlain. Voir Champlain (1632), 231, et Mémoires des Commissaires, II, 451,

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GUERRE, COMMERCE, DÉCOUVERTES. 301 faction devait être de courte durée; le protectorat fut relevé et accepté par Henri de Bourbon, prince de Condé et premier prince du sang.

Petit-fils du vaillant et galant Condé des guerres de religion, il était le père du grand Condé et mari de Charlotte de Montmorency, dernière passion du roi Henri IV. On sait qu’afin de soustraire sa jeune femme aux entreprises de ce prince, le prudent Condé l’enleva et la conduisit d’abord à Bruxelles, puis en Italie, et ne revint en France qu'après que le couteau du régicide eut apaisé à jamais ses craintes jalouses ‘, Dès son retour à la cour, il devint un chef de parti et d’intrigues qui finirent, en 1614, par son emprisonnement de trois années à la Bastille. Prince d’un génie médiocre, avide d'argent et de pouvoir, et couvrant à peine de quelques dehors sa mesquine ambition, son plus grand titre pour la postérité, a dit Voltaire, est d’avoir été le père du vainqueur de Rocroy. On peut supposer qu'au milieu de toutes ses conspirations, il se souciait peu des projets de colonies et de découvertes ; il ne devait donc qu’à sa position, à son rang, le titre qu’il prenait.

Dans Champlain résidait l’âme de la Nouvelle-

1, Voir les Mémoires de Lenet et ceux de madame de Motteville,

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France; mais son instinct et son tempérament l’appelaient plutôt aux dangers et aux fatigues des explorations qu’à la tâche plus pesante d’organisateur de colonies. Les profits du commerce n'étaient à ses yeux qu'un moyen et, pour lui, les établissements étaient surtout importants parce qu'ils servaient de base à de nouvelles découvertes. Deux grandes pensées éclipsaient les autres : trouver une route qui menât aux indes et attirer les tribus idolâtres dans le sein de l’Église, car autant il tenait peu compte de leurs corps, autant il avait un ardent souci de lerws âmes perdues pour le vrai Dieu.

Il n’entrait pas dans ses plans d'établir un monopole odieux; loin de là, il chercha à intéresser ses rivaux à sa cause, et, de concert avec De Monts, il leur offrit de partager les profits, à la condition de se soumettre à quelques règlements et d’aider à l'établissement et à l’entretien de la colonie. Les marchands de Saint-Malo et de Rouen acceptèrent la proposition et devinrent associés de la nouvelle compagnie, tandis que les intraitables hugucnots de la Rochelle, aussi récalcitrants dans les questions de négoce que dans celles de religion, se tinrent à part, préférant les profits d’un commerce illicite. L'avenir de la Nouvelle-France n’offrait pas

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GUERRE, COMMERCE, DÉCOUVERTES. 303 de riantes perspectives, car que pouvait-on récllement espérer du concours intéressé de trafiquants égoïstes et jaloux les uns des autres?

On donnait de larges gratifications au prince de Condé pour s'assurer la protection de son nom; le peu scrupuleux vice-roi les acceptait, et là se bornait l'intérêt qu’il portait à la colonie.

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