AYANT-PROPOS
A F ombre du Padischah. À part la Terre sainte, que le voyageur .n'a point vue, ou dont il n'essaye pas du moins de nous redire les émotions après tant de pèlerins, M. May parcourt presque toutes les contrées sur lesquelles s'étend la domination ottomane-
Il s'arrête « aux lieux ou furent Babylone et Ninive » , se rappelant les magnifiques accents des prophètes; il les répète avec respect devant ces pierres dispersées sous la malédiction divine !
Les aventures qui arrivent au voyageur ne se lient point tellement Tune à l'autre » qu'il ne soit aisé de les diviser, comme nous le faisons, en plusieurs épisodes distincts; cependant elles forment un ensemble qu'on voudra lire, croyons-nous, quand une fois on aura fait connaissance avec l'intéressant narrateur et son naïf compagnon arabe*
Dans ce volume, nous suivons M. May à travers les chotts de la Tunisie; en Egypte, où il navigue sur le Nil; enfin sur les bords de la mer Rouge, où une rencontre très dramatique avec les pirates de ces parages lui fournit une curieuse étude de mœurs.
Le vieux traducteur de Plutarque parle « du plaisir d'écouter ceux qui reviennent de loin racontant les choses qu'ils ont vues en estrange pays, les mœurs des hommes, la nature des lieux, les façons de vivre différentes des nostres.
« Ces récits, ajoute-t-il, nous passionnent de joie, de peur ou d'espérance, ni plus ni moins que si nous estions presque sur le fait, sans estre en aucun danger. »
Puisse notre traduction procurer ces sensations à nos lecteurs, et les tant « ravir d'aise qu'elle leur fasse oublier les heures », comme dit le bon Amyot. Puisse-t-elle surtout leur fournir une distraction instructive et saine.
J. de Rochay.
DE
^6 »gr -
« Est-il possible, Siidi, que tu veuilles rester toute ta vie un giaour, un infidèle , plufs méprisable qu'un chien , plus répugnant qu'un rat, lequel ne se mourrit que de pourriture!
— Oui.
■ — Effendi, je hais Iles incroyants , je me réjouis de penser qu'après leur mort ils iiront dans la Djehanna, où loge le diable; mais toi, Sidi, je voudrais te sauver de l'éternelle damnation qui t'attend. Tu es si bon, sii différent des autres sidis que j'ai servis! Écoute, je te convertirai malgré toi, tu verras! »
Ainsi parlait Halef , mon domestique , le guide intelligent et fidèle avec lequel je veinais de gravir les pointes escarpées du Djebel (montagne) Àurès, de descendre les flancs du Dra (colline) el Haouna pour arriver*, en traversant le mont Tarfaoui , aux stations de Seddada, d:e Kris et de Dagache, puis près de là prendre le chemin qui cconduit à Fetnassa par le fameux chott el Djerid.
Halef était un garçon fort original, si petit qu'il eût facilement
passé sous mon bras; si maigre, si menu, qu'il faisait songer aux plantes desséchées d'un herbier. Sa petite tête disparaissait presque complètement sous un turban de trois pieds de diamètre; son burnous, jadis blanc, avait pris toutes les nuances de la saleté. Certes, ce manteau avait été fait pour un homme beaucoup plus grand; de sorte que, quand mon brave petit compagnon descendait de cheval , il était obligé de porter sa queue sur son bras, comme les amazones. Malgré son étrange accoutrement, mon Halef savait fort bien se faire respecter: son intelligence était au-dessus de l'ordinaire dans sa condition ; il montrait en toute circonstance un courage, une adresse, une persévérance, que rien ne rebutait. De plus, il parlait tous les dialectes usités dans ces contrées, ce qui était inappréciable ; aussi le traitais-je en ami plutôt qu'en serviteur.
Un seul point nous divisait : Halef, musulman convaincu, ne croyait pouvoir mieux me témoigner son affection qu'en essayant de me convertir à l'Islam. Il venait justement de se lancer dans une nouvelle tentative à cet égard, et je ne pouvais m'empêcher de sourire pendant qu'il se démenait de la façon la plus grotesque.
Je chevauchais sur un petit cheval berbère à demi sauvage, et si bas de jambes que mes pieds touchaient presque la terre ; Halef avait enfourché une vieille et maigre jument, haute comme une girafe ; aussi notre homme me regardait-il de son haut, gesticulant avec animation, les pieds hors de l'étrier, les bras levés vers le ciel, renforçant chacun de ses arguments par la plus expressive pantomime. Comme je ne répondais rien , il continua :
« Sais-tu, Sidi, ce qui arrive aux giaours après leur mort?
— Dis-moi cela, Halef]
— Après la mort, tous les hommes, tant musulmans que chrétiens, juifs ou autres, vont dans le Barzakb.
— C'est l'état de l'âme entre la mort et la résurrection ?
— Oui, Sidi; ensuite tous les morts seront réveillés par la trompette ; alors viendra le dernier jour, la fin de toutes choses. Tout s'anéantira, excepté el Koukrs (le trône de Dieu), el Rouh (l'Esprit), el Lauhel mahfous (la table de Dieu), enfin el Kalam (la plume qui a écrit la destinée de tous les êtres).
— Et il ne restera plus rien ?
— Non.
— Mais le paradis et l'enfer ?
— Sidi, tu es prudent et sage, tu remarques tout de suite mon oubli. Que c'est donc dommage que tu veuilles rester giaour!. Mais, je le jure par ma barbe, je te convertirai malgré toi ! »
A ces derniers mots, le front de Halef se plissa de rides menaçantes ; il arracha quelques poils à sa barbe clairsemée, écarta les jambes et tira la crinière de sa monture, comme s'il eût voulu extirper le diable qui était censé hanter ma personne. *
- La pauvre jument, si cruellement réveillée de ses mélancoliques réflexions, s'emporta d'abord ,, fit quelques ruades peu convenables à son âge, puis se calma/et reprit son allure paisible, ce qui permit à Halef de continuer ses exhortations.
« Oui, s'écria- t-il, le paradis et l'enfer subsisteront après le dernier jour! car où iraient les bienheureux et les damnés? Mais, avant de s'y rendre, les ressuscites devront passer le pont de Siraih , qui s'étend par-dessus le lac Handh , et qui est fin et tranchant comme le fil d'un sabre bien aiguisé.
— Tu oublies encore quelque chose !
— Et quoi?
— L'apparition du Deddjel !
— C'est vrai!... Sidi, tu connais le Coran et tous les saints livres et tu ne veux pas embrasser la loi ! Mais ne t'inquiète pas.,., je ferai de toi un fidèle croyant ! — Oui, oui, avant le jugement apparaîtra le Deddjel, que les giaours appellent l'Antéchrist, n'estil pas vrai, Sidi?
— Oui.
— -■ Et alors le grand livre sera ouvert ; il contient le compte de ce que chacun a fait de bon ou de mauvais, et l'examen de tous les hommes durera cinquante mille ans. Ce temps passera en un moment pour les bons ; il semblera éternel aux méchants.. Là se pèseront les actions humaines. >
— Et après?
— Après viendra la sentence. Ceux dont les bonnes œuvres l'emporteront iront en paradis ; les pécheurs, les infidèles seront damnés pour toujours; mais les musulmans qui auront péché passeront seulement quelque temps en enfer.
— Tu vois, Sidi, ce qui t'attend, que tu fasses ou non de bonnes œuvres ! Mais tu seras sauvé , tu viendras avec moi dans le paradis. Je te convertirai, je te convertirai ! »
Pour confirmer celte promesse, Halef frappa si vigoureusement des deux talons sur les maigres flancs de sa monture , que la vieille Hassi Ferdajn, vivement contrariée, dressa les oreilles et tourna la tête comme pour demander à qui son maître en voulait,
ce Qu'est-ce qui m'attend dans votre enfer? repris-je.
— Dans l'enfer brûle le Nar, le feu éternel ; dans l'enfer coulent des torrents si infects, que, malgré leur soif dévorante , les damnés ne peuvent boire. Là aussi croissent des arbres affreux entre lesquels se trouvent les Zakoum, dont les branches portent des têtes de diables au lieu de feuilles. *
— - Brrrou !
— Oui, Sidi, c'est épouvantable! Le gouverneur de la Djehenna (géhenne) est l'ange du châtiment; le sévère Thabek, son royaume, se divise en sept cercles, dont chacun a sa porte.
« Dans le premier sont les musulmans ; ils se purifient là de leurs fautes. Dans le second, les chrétiens; dans le troisième, les juifs ; dans le quatrième, les sabéens ; le cinquième est réservé aux adorateurs du feu; le sixième, à ceux qui adorent les idoles et les fétiches; mais le septième, qui se nomme Derk-Àsfal ou Zaoviat, est le plus profond, le plus terrible; c'est là que seront précipités les hypocrites et les apostats.
« Dans tous ces cercles, les damnés seront sans cesse poussés, traînés, chassés, par les démons au milieu des flammes; ils mangeront les fruits du zakoum, qui sont des têtes de diables, et ces têtes leur dévoreront les entrailles ! Effendi , embrasse la loi du Prophète, afin de ne pas demeurer longtemps en ce lieu maudit!
— Mais si je quitte ma foi, Halef, j'irai dans notre enfer, et il n'est guère moins effrayant que le vôtre.
— Ne crois pas cela, Sidi! Je te promets, par le Prophète et tous les califes, que tu iras en paradis. Faut -il te décrire le paradis ?
— Oui, certes!
— Eh bien, le paradis est situé au-dessus du septième ciel; il a huit portes. En y entrant, on trouve d'abord une grande et admirable fontaine autour de laquelle cent mille élus peuvent se désaltérer à la fois ; son eau est blanche comme du lait, son parfum plus suave que celui de la myrrhe ; des milliers de coupes d'or sont placées sur ses bords. Après cela, tu verras le lieu délicieux où les élus, couchés sur des coussins brodés d'or, mangent
des mets exquis que leur servent de jeunes garçons plus beaux que le jour et des houris incomparablement belles. Leur oreille se délecte sans cesse au chant de l'ange Israfil, et l'harmonie des zéphirs , qui traversent les arbres où pendent mille clochettes d'argent, les jette dans un ravissement perpétuel. Le vent du paradis vient du trône de Dieu ; il chante éternellement. Les élus ont une stature de soixante pieds de haut; tous atteignent F âge de trente ans, mais ne le dépassent jamais. Au-dessus de tous les arbres célestes est le Toubah, l'arbre du bonheur, dont la tige s'élève au milieu du palais de Mahomet et dont les branches couvrent la demeure des élus , en leur offrant tout ce qui peut flatter leurs désirs. Des racines du Toubah sort le grand fleuve qui arrose le paradis; ses vagues sont de lait, de vin, de café et de miel liquide ! y>
Malgré le sensualisme dont cette description est empreinte, je remarquais combien Mahomet avait emprunté aux données chrétiennes , accommodant adroitement ces grandes idées avec les grossiers instincts des nomades qu'il cherchait à civiliser, dans une certaine mesure.
Halef me regardait d'un air radieux , attendant l'effet de son discours. Comme je ne répondais pas assez vite à son gré, il me demanda :
« Eh bien , que dis-tu?
— Je t'avoue, en toute franchise, que je n'ai nullement envie de grandir jusqu'à soixante pieds ; d'ailleurs, la troupe des houris ne me tente pas le moins du monde, car je déteste les femmes I
— Et pourquoi? murmura Halef irès surpris.
- — Le Prophète n'a- 1- il pas dit ; « La voix de la femme ressemble au chant du bulbul (rossignol), mais sa langue est plus empoisonnée que celle de la vipère? N'as-tù pas lu cela?
— Je l'ai lu. »
Tout confus de se voir réfuté par les paroles mêmes du Prophète et ne sachant comment se tirer d'embarras, Halef se tut quelques instants ,, puis il reprit :
« N'as-tu que cette objection contre le paradis? Eh bien ! tu ne regarderas pas les houris,
— Halef, tu as beau faire, je reste chrétien.
.: — - Quelle obstination! Serait-ce difficile de dire : La lia illa Allah oua Mohammed Rasoul Allah ?
— • C'est aussi facile de dire : Ya abana illedsi, etc.. (Notre Père qui êtes aux cieux). »
L'Arabe me regarda tout en colère.
ce Je sais, dit-il , qu'Isa ben Maryam, que vous appelez Jésus, vous a enseigné cette prière,.. Tu voudrais me faire embrasser ta foi, mais je ne serai jamais un apostat, un renégat, sache-le bien ! »
Plusieurs fois j'avais tenté de parler de la religion chrétienne à mon pauvre Halef ; mais, convaincu de l'inutilité de mes efforts , je voulus du moins mettre un terme à ses propres prétentions :
« Écoute, lui dis -je, puisque tu ne veux pas renoncera ta foi, laisse- moi la mienne. »
Halef exhala sa mauvaise humeur en grommelant quelque formule pour moi inintelligible ; puis , comme s'il se fût parlé à luimême , il continua :
« N'importe, je le convertirai, qu'il le veuille ou non... N'at-il pas aussi un chapelet au cou !... Je l'ai vu... Ce que j'ai une fois résolu doit s'accomplir; Je suis le hadji Halef ben hadji Aboul Abbas , ibn hadji Daoud al Gossarah !
— C'est-à-dire que tu es fils d'Àboul Abbas, fils de Daoud a! Gossarah , n'est- ce pas , Halef ?
— Oui, Sidi.
— Serais -tu toi-même hadji (pèlerin) ?
— Oui.
— Donc , depuis trois générations vous vous rendez tous à la Mecque ? Tous vous avez vu la sainte Kaaba?
— Non, Daoud al Gossarah ne Ta pas vue.
— Pourquoi l'appelles-tu hadji, en ce cas ?
— Parce qu'il en fut un; il demeurait dans le djebel Chour- Choum et entreprit fort jeune le pèlerinage. Il arriva heureusement à el Djouf , qu'on appelle le Ventre du Désert; mais là il tomba malade et fut obligé de s'arrêter ; il prit une femme du pays et mourut après avoir vu naître son fils Aboul Abbas ; ne peut- on pas le regarder comme un vrai pèlerin?
— Hum ! Enfin Aboul Abbas est allé à la Mecque , lui ?
— Non...
— Donc il n'est pas hadji?
— Si, car il entreprit le voyage et alla jusqu'à la plaine d'Admar; seulement il n'avança pas plus loin.
— Pourquoi ?
— Parce qu'il rencontra la perle de Djouneth ; il l'aima, Àmareh devint sa femme ; ils eurent pour fils Halef Omar, que tu vois à tes côtés, puis ils moururent. Àboul Àbbas ne fut-il pas un vrai pèlerin ?
— Hum ! Hum ! Mais toi, as -tu fais le pieux voyage?
— Non.
— Et tu oses prendre le titre de pèlerin !
, — Oui, car après la mort de ma mère j'ai entrepris le pèlerinage. J'ai parcouru maintes contrées, du levant au couchant ; j'ai marché pendant le jour et pendant la nuit ; je connais les oasis du désert et toutes les bourgades de l'Egypte ; certes je n'ai pas vu la Mecque, mais j'irai plus tard, c'est sûr; ne suis-je pas un vrai pèlerin?
— Hum ! je croyais que les hadji étaient seulement ceux dont les propres yeux ont vu la Mecque.
— Dans un sens, oui ; mais je la verrai.
— C'est possible. Je m'imagine pourtant que si tu rencontres une femme à ton gré, tu l'épouseras et tu t'arrêteras en chemin; ton fils en fera autant; c'est chez vous, paraît-il, une habitude de famille, ce qui n'empêchera pas ton arrière-petit-fils de dire, dans deux cents ans :
« Je suis hadji Mustapha, ben hadji Assabeth, ibn hadji Seid, etc. etc., ben hadji Halef, ben Omar, ben hadji Àboul Abbas, ibn hadji Daoud el Gossarah... »
« Cependant aucun de vous n'aura réellement vu la sainte Kaaba; aucun n'aura véritablement accompli le pèlerinage, ni par conséquent mérité le titre de hadji. Que dis-tu de cela? »
Halef, un peu assombri, finit par rire avec bonhomie. Il y a parmi les musulmans une infinité de gens qui se qualifient de hadji, surtout en présence des étrangers, et qui n'ont de leur vie fait le pèlerinage; le bon Halef ne l'ignorait pas, mais il dédaigna cette excuse. Au bout de quelques minutes il me demanda tout à coup :
ce Sidi , est-ce que tû iras raconter partout que je n'ai pas vu la Mecque?
— Non, je n'en parlerai de ma vie ni de mes jours, à moins que tu ne recommences à vouloir me convertir... Mais, tiens, regarde ces traces sur le sable... »
Nous longions le ruisseau de Tarfaoui, et nous arrivions à ces sables que chasse le vent du désert sur les roches nues ; dans cette poussière si fine , les moindres empreintes marquent parfaitement,
(( Des cavaliers arabes viennent de passer, dit Halef avec indifférence.
— Descendons pour examiner ces traces. » Le petit homme me regarda d'un air étonné.
« Sidi, c'est une chose inutile : des cavaliers ont passé, que t'importe ? Pourquoi veux-tu interroger leurs pas ?
— Il est toujours bon de savoir quelle sorte de gens on aura à rencontrer sur la route.
— Mais si tu t'avises d'étudier chaque empreinte sur le sable,
nous n'arriverons jamais à Seddada; que te font ces hommes qui sont devant nous ?
'■ - — J'ai voyagé dans des pays lointains, habités par beaucoup d'animaux féroces et où la vie est sans cesse menacée; j'ai pris l'habitude d'étudier toutes les traces que je rencontre, pour savoir si je me trouverai, un peu plus loin, face à face avec un ami ou un ennemi. Comprends-tu, Halef?
— Ici , Effendi , il n'y a point d'ennemis.
— Qui sait ? »
Je descendis de cheval et m'agenouillai à plusieurs reprises sur le sable ; les empreintes étaient celles de trois montures : un chameau et deux chevaux.
Un chameau de selle à en juger par la finesse du pied et la légèreté de l'empreinte. Après un examen attentif, je fus convaincu que l'un des chevaux devait avoir le pied malade. Cette circonstance m' étonna ; jamais, dans ces contrées, un cavalier ne monte une bête infirme. Le possesseur du cheval n'était point Arabe, ou, s'il l'était, il appartenait à la classe la plus pauvre.
Halef souriait de la peine qu'il me voyait prendre ; lorsque je relevai la tête il me cria :
« Eh bien! Sidi, qu'as-tu vu?
^ — Il y à deux chevaux et un chameau '.
— Deux chevaux et un djemel.! Allah bénisse tes yeux! J'en ai vu tout autant sans descendre de ma bête ! Tu veux faire le laleb (le savant), et lu fais des choses dont un ânier rirait. A quoi te servira le trésor de science que tu as ramassé là?
— Je sais , Sidi Halef , que trois cavaliers ont passé en ce lieu il y a quatre heures environ.
— À quoi cela t'avance-t-il ? Vous autres, hommes d'Europe, vous êtes de singulières gens ! »
Halef me regardait avec commisération ; je me remis en selle, nous poursuivîmes silencieusement notre route.
Au bout d'une heure , le ruisseau parut se détourner brusquement; nous étions au milieu des sables amoncelés. Trois vautours, enfoncés dans un trou , firent entendre un cri rauque à notre approche, puis s'envolèrent d'un vol pesant. Nous arrêtâmes nos chevaux.
« El boudj (le vautour) !... Un cadavre doit être proche, soupira Halef.
— Quelques bêtes mortes de fatigue sans doute, » repris -je en m' efforçant de suivre mon guide, qui tout à coup faisait partir sa triste monture au trot. Arrivé au bord de la dune, Halef poussa un cri d'horreur.
« Bonté divine ! Que vois-je 1 On dirait le corps d'un homme. — Viens, Sidi, viens! »
Je m'approchai à mon tour; c'était bien un cadavre humain, que les oiseaux de proie dépeçaient. Je me précipitai à bas de mon cheval et m'agenouillai près de ces tristes restes. Les vêtements du mort avaient été déchirés par les ongles des vautours, mais l'œuvre de ces oiseaux féroces ne devait pas être commencée depuis longtemps. Je tâtai les chairs et les trouvai encore molles,
(( Allah kerim ! Dieu miséricordieux ! exclamait Halef, cet homme n'est pas mort de sa mort naturelle ; vois, Sidi.
— ■ Non , voici une large blessure à la gorge et une entaille audessous de la nuque; il a été assassiné.
— Qu'Allah maudisse l'homme qui a fait cela ! Mais peutêtre est-ce un combat légitime?
— Qu'appelles- tu un combat légitime? Une vengeance, comme il y en a tant parmi vous? Il faut fouiller ses vêtements. »
Nos recherches restaient infructueuses, quand, en jetant les yeux sur la main de la victime, je remarquai son anneau de mariage. Je retirai l'anneau, l'ouvris et lus, gravé en creux : « E. P. 15 juillet 1850. »
« Que trouves-tu? interrogea Halef.
— Cet homme n'est pas de race arabe.
— Qu'en sais -lu?
— C'est un Français.
— Un Franc, un chrétien? à quoi vois-tu cela?
— Quand un chrétien prend une femme, les deux époux échangent des anneaux où ils ont fait graver leur nom avec la date de leur mariage.
— Et cet anneau est ainsi gravé?
— Oui.
- Mais comment vois-tu que ce mort appartenait au peuple
franc? Il est peut-être tout aussi bien Ingli, ou Nemsi comme toi.
— Non, ce sont des signes français.
— N'importe, tu peux te tromper, Effendi ; on trouve ou Ton vole souvent un anneau.
— C'est vrai ; mais regarde la chemise, .elle a les mêmes mar-
ques.
— Qui Ta tué?...
— Ses deux compagnons ; ne vois-tu pas sur le sable la trace de la lutte? Ne remarques-tu pas que... »
Je m'étais relevé pour interroger les alentours, Halef me suivait ; non loin du mort commençait une large traînée de sang. Mon revolver au poing, pour n'être pas surpris par les meurtriers, j'avançai quelques pas dans cette direction. Un grand coup d'aile se fit entendre soudain ; je courus à la place d'où s'envolait encore un vautour ; un chameau gisait là, dans un creux de sable, le poitrail ouvert par une affreuse blessure. Halef levait les mains au ciel. -
ce Un superbe chameau gris, un touareg! gémissait -il^ils l'ont tué! Oh! les chiens ! les assassins ! les brigands ! »
Evidemment Halef déplorait bien davantage la perte du chameau que celle du Français. Il s'accroupit près de la bête pour fouiller les fontes de la selle; elles étaient complètement vides.
ce Les voleurs ! ils ont tout pris ! continuait l'Arabe ; puissentils brûler éternellement dans l'enfer! Rien, non, rien! ils n'ont laissé derrière eux que la carcasse du pauvre chameau et ces papiers dispersés dans le sable ! »
Cette exclamation me frappa; je vis, en effet, à quelque distance des papiers froissés que je n'avais pas remarqués d'abord;.
je m'empressai de les ramasser, espérant y trouver quelque indication.
C'étaient des feuilles de journaux récents, déchirées et serrées en boules. Après les avoir dépliées avec précaution, je parvins à en rapprocher les morceaux. Il y avait des fragments de la Vigie algérienne, de l'Indépendant et du Mahouna: Tune paraissait à Alger, l'autre à Gonstantine, la troisième à Guelma. Parmi les articles assez insignifiants, je finis par trouver un entrefilet répété dans les trois feuilles ; il concernait le meurtre d'un riche marchand français de Blida. On soupçonnait un trafiquant arménien d'avoir commis le crime, et les trois journaux reproduisaient mot pour mot son signalement.
Comment se faisait-il que le voyageur auquel avait appartenu lé chameau se soit muni de ces trois feuilles, portant la même date? Était-ce un parent, un ami de la victime de Blida, ou bien un agent de police envoyé sur les traces du meurtrier?,.. Je pris les papiers, comme j'avais déjà pris l'anneau, que je gardais au doigt pour plus de sûreté; puis je retournai avec Halef auprès du cadavre. Les vautours, déjà revenus, planaient alentour ; ils s'envolèrent de nouveau, dès que nous approchâmes, pour aller s'abattre sur le chameau.
ce Eh bien, que penses-tu de tout cela, Sidi? me demanda mon compagnon tout soucieux.
— Je pense que nous n'y pouvons rien pour le moment ; il ne nous reste qu'à enterrer le corps.
— Tu veux lui creuser une fosse ?
— Non, car les outils nous manquent; nous allons ramasser des pierres et l'enfouir sous un monceau pour le garantir des bêtes carnassières.
— Es-tu sûr que ce soit un giaour ?
— Oui, un chrétien.
— Écoute, Sidi, tu peux te tromper, laisse-moi t'adresser une prière.
— Laquelle?
— Je voudrais le coucher la face tournée vers la Mecque.
— ■ Je ne m'y oppose pas, car c'est aussi l'orientation de Jérusalem, où notre Sauveur a souffert la mort pour nous. — Allons, aide -moi. »
Ce fut une triste besogne que nous dûmes accomplir dans ce
désert. Lorsque les pierres furent assez amoncelées pour protéger le corps , j'en ajoutai quelques-unes que je plaçai en forme de croix, et je m'agenouillai pour réciter le De profundis. Aussitôt que j'eus fini, Halef, tourné vers l'Orient, se mit à répéter tout haut les cent douze versets du Coran :
« Au nom du Dieu des miséricordes, je confesse que Dieu est Tunique et éternel Dieu. Il n'est pas engendré, il n'engendre point... Aucun être n'est égal à lui...
« L'homme s'attache à la vie qui passe ; il ne songe pas à celle qui lui est promise...
« Mais voici ton voyage terminé , et maintenant tu vas vers ton Seigneur, qui te' ranimera pour une vie nouvelle.
« Puisse le nombre de tes péchés être petit, et celui de tes bonnes actions se multiplier comme celui des grains de sable sûr lequel tu reposes au désert..., etc. »
Après ces invocations, Halef se prosterna, puis purifia ses mains dans le sable, car elles étaient souillées par l'attouchement du mort ; enfin il me dit :
ce Vois-tu, je suis maintenant tahir, ce que les enfants d'Israël appellent pur; je puis toucher ce qui est pur et saint. Qu'allonsnous faire ?
— Poursuivre les meurtriers.
— Tu veux donc les tuer ?
— Je ne suis pas le bourreau ; je voudrais seulement les interroger ; je verrai ensuite ce que j'aurai à faire.
— Ces hommes ne doivent point être intelligents, autrement ils se seraient servis du chameau, qui valait mieux que leurs montures. »
Nous nous remîmes en route, hâtant le pas, malgré la chaleur et la difficulté de la marche dans le sable mouvant. Nous gardions d'abord le silence, mais Halef ne pouvait être longtemps sans que la langue lui démangeât,
(( Sidi , s'écria-t-il d'une voix plaintive , tu m'abandonnes!
— Je t'abandonne?
— Oui', ma jument a de vieilles jambes, elle ne peut suivre ton petit cheval. »
Je m'aperçus en me retournant que la pauvre Hassi Ferdajn était, en effet, couverte de sueur, et que de gros flocons d'écume s'échappaient de sa bouche.
UNE AVENTURE EN TUNISIE 2i
« Eh bien, dis -je, ralentissons le pas pendant la grande chaleur, mais marchons jusqu'à la nuit : autrement les brigands nous échapperaient.
— Sidi ; celui qui trop se hâte n'en arrive pas plus tôt, car Allah conduit tout. »
Nous étions devant une chute assez rapide du ouadi (ruisseau) , lorsque nous aperçûmes , à la distance d'un quart de lieue environ, deux hommes occupés à puiser un peu d'eau potable au fond d'un petit sobha (marais), tandis que leurs chevaux cherchaient une maigre nourriture dans un plan de mimosas,
« Les voilà! murmurai-je.
— Oui, Sidi , ce sont eux. Ils ont chaud et se sont décidés à laisser passer l'ardeur du jour.
— Peut-être se sont-ils arrêtés afin de partager le butin. Reculons, Halef, reculons. Quittons le ouadi et chevauchons du côté du chottel Rharsa.
— Pourquoi cela, Effendi ?
— Pour qu'ils ne devinent pas que nous avons rencontré le cadavre, »
Nous remontâmes sur les hauteurs de la rive et nous tirâmes vers l'ouest, puis nous revînmes en décrivant une courbe. Les malfaiteurs étaient, du reste, trop enfoncés dans le creux du marais pour nous avoir aperçus. Us se relevèrent lorsqu'ils nous entendirent approcher, car ils étaient accroupis auprès du filet d'eau. Tous deux saisirent leurs armes. Je les imitai, affectant la surprise ; cependant je ne jugeai pas nécessaire de préparer mon fusil.
« Salam aléïkoum! leur criai-je en arrêtant ma monture.
— Aléïkoum ! répondit le plus âgé. Qui êtes-vous?
— Des cavaliers paisibles.
— D'où venez-vous ?
— Du désert.
— Où allez-vous ?
— A Seddada.
— Quelle est votre race? »
Je montrai Halef et repris :
« Celui-ci est de la plaine d'Amar; j'appartiens aux Beni- Sachsa d . Et vous, qui êtes-vous?
1 Fils des Saxons.
- — Nous sommes de la célèbre famille des Oulâd Hamalék.
— Les Oulad Hamalek sont de, braves guerriers; -d'où venezvous ? „
— De Gaffa.
^-Yous. avez .une- longue-route derrière vous L Maintenant où allez- vous ?
. — Au bir (puits) Saouidi, où nos amis nous attendent. »
Autant de mensonges que dé paroles. dans leurs réponses ; mais j'étais décidé à ne faire aucune objection pour commencer. Je continuai tranquillement : -
<( Voulez -vous nous laisser voyager avec vous?
— Nous restons ici jusqu'à demain matin, répondit le plus âgé des deux, évitant de se compromettre par un oui ou un non.
— Nous avons aussi l'intention de nous reposer jusqu'au prochain soleiL II y a assez d'eau pour vous et pour nous ; nous camperons ici. - *
— Le désert est à tous ; soyez les bienvenus ! y>
Malgré ce semblant de politesse, il était facile de voir qu'il lui eût été beaucoup plus agréable de nous voir continuer notre chemin.
Cependant nous laissâmes nos chevaux paître autour du marais, et nous nous assîmes sans façon auprès des deux voyageurs.
Leurs figures n'étaient pas faites pour inspirer là confiance : le plus âgé, qui jusqu'alors avait seul porté la parole, était grand et maigre ; son burnous sale , déchiré , pendant de ses épaules , lui donnait l'air d'un épouvantait pour les oiseaux. Sous son vieux turban bleu étincelaient des yeux méchants et faux; autour de ses lèvres pâles on eût pu compter les poils de sa barbe noire; son menton touchait presque sonnez, un nez fin, recourbé, pareil au terrible bec des vautours que nous venions de rencontrer s'âcharnant sur les cadavres.
L'autre individu était un jeune homme d'une étrange beauté, mais dont les passions précoces avaient altéré le regard et énervé les forces. Ses joues blêmes, son front flétri, m'inspirèrent une sorte de dégoût. Le plus âgé parlait L'arabe avec l'accent des riverains de l'Euphrate ; le 1 plus jeune me fit l'effet d'un Européen déguisé. Leurs chevaux paraissaient mauvais et surmenés , mais; leurs armes étaient fort riches. A la place où tous deux se trouvaient assis avant notre arrivée , gisaient quelques objets que ces
hoïïimes n'avaient pas eu le temps de cacher et qu'on rencontre rarement au désert: entre autres un mouchoir de soie, une montre avec une fort belle, chaîne, une boussole, un magnifique revolver et un portefeuille de maroquin noir.
Je fis semblant de ne rien voir ; tirant une poignée de dattes de ma poche, je me mis à manger d'un air insouciant.
« Qu'allez-vous faire à Seddada? me demanda celui qui portait la parole.
. — Rien ; nous y passons pour aller de là beaucoup plus loin.
— Où?
■ — Nous voulons traverser le chott Djerid et gagner Felnassa, puis Kbilli. »
Un regard significatif adressé à son compagnon m'apprit que les deux bandits suivaient justement le même itinéraire ; notre homme continua :
« Tu as des affaires là-bas ?
— Oui.
— Tu vas acheter des troupeaux?
— Non.
— Des esclaves ?
— Non.
— Des marchandises que tu as fait venir du Soudan, peut-être?
— Non.
— Quoi donc ?
— Rien. Un fils de ma race ne fait pas le commerce avec Felnassa !
— Peut-être vas -tu chercher une femme? »
Je me composai un visage très courroucé.
* « Oublies-tu que c'est injurier un homme que de lui parler de telles choses? Es -tu un giaour pour méconnaître ainsi les usages ? »
Mon interlocuteur se sentait de plus en plus mal à l'aise; à sa mine je crus avoir touché juste ; il n'avait nullement le type bédouin. C'est bien l'Arménien qu'on cherche, pensai -je soudain. C'est ce colporteur soupçonné d'assassinat à Rlida! Je me reprochai de n'avoir pas lu le signalement avec plus de soin. Comme j'étais préoccupé de celte idée, mon regard rencontra le revolver déposé sur le sol. La poignée, incrustée d'une petite plaque d'argent, me frappa.
ce Permets^» dis-je en saisissant l'arme, sur laquelle je lus rapidement : Paul Malingre, Marseille. — Ce nom ne devait pas être celui du fabricant, mais du propriétaire. Je dissimulai de mon mieux mes impressions et demandai avec calme : -■-«- Quelle est cette arme?- ^ % - - ».
— Un revolver.
— Montre-moi comment on s'en sert, »
Il me l'expliqua avec beaucoup de précision; je lui dis alors : ce Tu n'es pas de la race des Oulad Hamalek, tu es un giaour.
— Pourquoi? .
— Avoue que j'ai deviné. Un vrai fils du Prophète m'aurait déjà frappé si je l'avais appelé giaour! D'ailleurs, les infidèles seuls possèdent et manient des armes semblables. Comment celle-ci serait-elle entre les mains d'un Oulad Hamalek? Te Ta-t-on donnée?
— Non.
— Alors tu l'as achetée? i
— Non.
— C'est donc ta part de butin?
— Oui. .
— Et sur quel ennemi?
— Sur un Français.
— Tu t'es battu avec lui?
— Oui.
— Où?
— En terre libre.
— A qui appartiennent ces objets?
— A moi. »
Je ramassai le mouchoir, il était marqué P. M. J'ouvris la montre, elle portait les mêmes initiales sur le couvercle intérieur de la boîte.
(( D'où viennent ces objets? insistai -je.
— Que t'importe? Ne les touche pas. »
J'étais décidé à le braver. Je m'emparai du portefeuille; sur la première page je lus encore le même nom : Paul Malingre; les autres étaient couvertes de caractères sténographiques, je ne pouvais les déchiffrer.
«Laisse ce livre! » répéta l'Arménien, et il me l'arracha des mains avec tant de violence, que le carnet alla rouler dans la mare*
Je m'élançai pour le retirer, mais ils étaient deux contre un : le plus jeune des voyageurs venait d'accourir au secours de son compagnon, Halef , qui jusqu'alors affectait de rester indifférent à notre querelle, voyant quelle tournure prenait l'affaire, mit en
Il dirigea sur moi son revolver; j'en fis autant vis-à-vis de lui,
joue les deux drôles. Si j'avais fait un signe, il eût tiré sans hésiter. Je me baissai pour ramasser la boussole.
«c Laisse cela, criaient toujours mes gens, c'est notre bien! » Et, joignant l'action à la parole, le plus âgé serrait fortement mon bras. Je vis qu'il fallait parlementer.
« Assieds -toi, lui dis -je, nous avons à causer.
— Je n'ai rien à te dire.
— C'est possible, mais moi je veux te parler. Allons, assiedstoi, ou bien.,. » Je montrai mon revolver, que je gardai au poing. L'Arménien finit par s'asseoir près de moi.
(( Tu n'es point un Oulad Hamalek.
— Si.
■ — Tu ne viens pas de Gaffa.
— Je te dis que j'en viens,
— Combien y a-t-il de temps que tu voyages en suivant l'ouad Tafaoui?
— Mais que t'importe?
— Il m'importe beaucoup. Là-bas j'ai trouvé un homme mort, c'est toi qui Tas tué. »
Le brigand fronça les sourcils.
ce Quand cela serait, qu'aurais- tu à dire?
— Un mot seulement : quel était cet homme?
— Je ne le connaissais pas.
— Pourquoi as-tu tué son chameau?
— Parce que cela me plaisait.
— Cet homme était-il un fidèle croyant?
— Non, c'était un giaour.
— Et tu as pris ce qu'il portait sur lui?
— Fallait-il le laisser?
— Non, car tu le prenais pour moi.
— Pour toi? je ne comprends pas.
— Tu vas me comprendre : le mort était un giaour; moi aussi je suis un giaour, je le vengerai!
— Avec le sang?
— Non, car ce serait déjà fait. Ecoute : nous sommes au désert; là il n'y a d'autre loi que celle du plus fort. Je ne veux pas éprouver lequel des deux est le plus fort, je te voue à la vengeance divine. Dieu, qui voit tout, ne laisse aucun forfait impuni. J'exige seulement, entends-tu bien, que tu me rendes tout ce que tu as pris au mort. »
Il se mit à rire.
« Crois -tu, dit-il, que je ferai cela?
— Oui. ■ ' ' . -
— Essaye de toucher à mon butin! »
Il dirigea sur moi son revolver; j'en fis autant vis-à-vis de lui: la situation n'était pas rassurante. Mais mon adversaire était lâche, je le voyais bien. Il se rassit et me demanda :
« Que feras -tu de ces objets?
— Je veux les renvoyer aux parents du mort. »
Le drôle me regarda fixement, avec une sorte de pitié, et dit : ce Tu mens, tu les garderais pour toi.
— Je ne mens pas,
— Si je refuse , que me feras-iu?
— Rien maintenant; mais prends garde, je le signalerai, et...
— Tu vas vers Seddada, n'est-ce pas?
— Oui.
— Si je te rends les objets du mort, tu me laisseras continuer mon chemin? tune t'occuperas plus de nous? Tu me le promets?
— Je te le promets.
— Fais- m'en le serment.
— Un chrétien ne jure pas ; sa parole vaut un serment.
— Eh bien, prends l'arme, la boussole, la montre et le mouchoir.
— - Il n'avait pas autre chose sur lui?
— Non.
— Il avait de l'argent,
— L'argent, je le garde. »
Je ne pouvais exiger davantage.
<( Garde-le, dis «je, mais donne-moi la bourse dans laquelle il . est contenu.
— Tu l'auras. »
Il tira de sa ceinture une longue bourse brodée en perles d'acier, la vida et me la tendit, ce II ne reste plus rien?
— Non, rien. ■ • — Va donc! »
L'homme parut heureux de s'en tirer ainsi; lui et son compagnon me faisaient l'effet de traîtres qu'on intimidait facilement en leur tenant tête et qui n'attaquaient que par derrière. Ils remontèrent au plus vite sur leurs chevaux.
<( La paix soit avec vous! » me cria le plus âgé en s'éloi^ gnant.
Je ne répondis pas, mais mon mépris les laissa fort indifférents. Us eurent bientôt disparu derrière les dunes.
Halef , fatigué du long silence qu'il venait de garder, éclata :
« Sidi !
— Quoi?
— Puis-je le demander quelque chose?
— Oui.
— Connais -tu l'autruche?
— Oui,
— Sais -lu comment elle est?
— Comment?
— Elle est bête, Sidi, très bête.
— Après?
— Pardonne, Effendi, mais je trouve que tu as encore moins
d'esprit que l'autruche.
— En vérité! maître Halef, et pourquoi cela?
— Parce que tu laisses courir ces drôles,
— Je ne pouvais les faire prisonniers, et je ne voulais pas les tuer.
— Pourquoi donc pas? S'ils avaient assassiné un véritable croyant, je ne t'aurais pas laissé faire, je les aurais envoyés dans la Djehenna avec tous les diables. Ils ont tué un giaour, cela m : est égal qu'ils soient punis ou non; mais toi, un chrétien, tu ne venges pas ton frère!
— Qui le dit que ces hommes ne seront pas punis?
— Bah! ils sont déjà loin; ils vont atteindre le puits de Saouidi, puis se sauver dans l'Areg 4 .
— Je ne le crois pas.
— Tu ne le crois pas? mais ils te l'ont dit; ils vont au Bir Saouidi.
— Ils mentent, ils vont à Seddada.
— D'où le sais-tu?
— Par mes propres yeux.
— Qu'Allah bénisse tes yeux, qui lisent dans le sable! Après tout, tu ne peux agir en vrai croyant, ne l'étant point; mais je te convertirai, sois tranquille, bon gré mal gré!
— Bien, alors je dirai le nom d'un pèlerin qui n'a jamais vu la Mecque.
— Sidi, ne m'as-tu pas promis de ne jamais parler de cela?
— Oui, à condition que tu n'essayeras pas de me convertir.
— Tu es le maître, je dois me taire; que faisons-nous à présent?
1 Redon des dunes."
— Nous allons voir ce que deviennent ces gens; qui sait s'ils ne nous épient point? »
Je gagnai le bord de l'escarpement, et j'aperçus les deux cavaliers trottant dans la direction du sud à une distance satisfaisante. Halef m'avait suivi.
« Tu vois, dit- il, ils vont vers le Bir Saouidi.
— Bah! quand nous n'aurons plus l'œil sur eux, ils tourneront
bride.
— Sidi, ton esprit me paraît faible: ils ne reviendront pas se livrer entre nos mains.
— Ils croient que nous ne partirons que demain matin; ils espèrent prendre une bonne avance sur nous.
— Qui veut deviner n'atteint pas toujours la vérité.
— Pourquoi ce manque de confiance? tout ce que je t'ai dit n'était-il pas juste?
— ■ Alors suivons-les.
— Non, nous pourrions les dépasser, et nos traces leur donneraient l'éveil.
— Eh bien, retournons au bord de l'eau et reposons-nous. » Nous reprîmes notre place; je m'étendis sur ma couverture et
tirai le bout de mon turban sur mon visage en guise de voile, puis je fermai les yeux non pour dormir, mais pour mieux réfléchir à notre aventure. Il n'est guère facile, au milieu de l'atmosphère brûlante du,, Sahara, de fixer sa pensée sur un point quelconque sans que l'engourdissement s'empare de l'imagination; je ne tardai guère à m'endormir profondément, et deux heures se passèrent avant mon réveil.
L'ouad ou ouadi de Tarfaoui se jette dans le chott Rharsa. Nous devions donc abandonner son cours pour nous diriger au midi vers Seddada. Après une heure de marche environ, nous remarquâmes les empreintes de deux chevaux allant de l'est à l'ouest.
« Eh bien, Halef, reconnais-tu ces pas-là? demandai-je à mon compagnon.
— Par Allah! tu as raison, Sidi; ils marchent vers Seddada. »
Je voulus examiner les vestiges des chevaux, et me convainquis bientôt que le passage des deux bandits ne devait pas remonter au delà d'une demi-heure. Cette conviction me fit
ralentir le pas, afin qu'ils ne nous vissent point venir derrière eux.
Les amoncellements de sable qui avoisinent le ruisseau de Tarfaoui descendent en pente douce jusqu'à une plaine assez vaste, à l'extrémité de laquelle nous aperçûmes Seddada. Le soleil se couchait alors, et la lune montait lentement au-dessus de l'horizon. Halef, se tournant vers moi, me demanda si je comptais descendre avant qu'il fît nuit.
ce Non, répondis-je. il vaut mieux nous arrêter dans ce bois d'oliviers là-bas aux flancs du djebel (montagne). »
En nous écartant un peu de la route, nous entrâmes dans le bosquet, qui offrait un abri très commode pour le bivouac. Nous étions habitués aux hurlements des chacals et aux lugubres appels des hyènes errantes; cette gamme nocturne ne troublait plus notre sommeil. Lorsque nous nous éveillâmes, dès le matin, mon premier soin fut de me mettre à la recherche de nos maraudeurs, quoique je désespérasse un peu de pouvoir suivre leur piste aux environs d'une ville et sur une route assez fréquentée. Cependant je parvins à reconnaître les sabots des deux chevaux, fort bien marqués sur le sable non loin de notre campement. Les pas étaient tournés non du côté de Seddada, mais vers le sud, en faisant un écart anguleux.
ce Pourquoi ne sont-ils pas descendus? disait Halef avec inquiétude.
— Pour ne point se faire voir. Des gens de leur espèce doivent être prudents.
— Mais où vont- ils?
— Probablement vers Kris pour traverser le Djerid, qu'ils veulent mettre entre eux et l'Algérie; une fois là, ils seront presque en sûreté.
— Ne sommes-nous pas déjà en Tunisie? les frontières vont du Bir Khalla au Bir el Tam, en passant par le chott Rharsa.
— Ce n'est point encore assez sûr pour eux; je parierais qu'ils essayeront d'atteindre Koufarah, au delà du Fezzan. Arrivés dans ces contrées , ils pourraient compter sur l'impunité.
— Bah! ils seraient tout aussi tranquilles ici, pourvu qu'ils aient un boudjourouldou (passeport) du sultan.
— Il ne leur servirait de rien contre les consuls ou les agents de la police.
— Crois-tu, Sidi? Je ne conseillerais à personne d'oublier ce qu'on doit au puissant Gueulguedé Padichahnun (l'ombre du Padischah).
— Tu parles ainsi; et cependant tu te vantes d 7 être un Arabe libre !
— J'ai vu en Egypte et ailleurs ce que peut le Grand Seigneur, mais au désert je ne le crains pas. Descendons-nous à Seddada maintenant?
— Certes, pour y acheter des dattes et nous donner le plaisir de boire un peu de bonne eau, puis nous reprendrons notre route.
— Et nous irons à Kris?
— J'y compte. »
Après avoir passé environ un quart d'heure à Seddada, où nous déjeunâmes, nous reprîmes bravement notre marche. À gauche de la route étincelait au soleil la surface du chott, dont je cherchai d'abord à m'expliquer la couleur et l'aspect.
On l'a dit : le Sahara est une grande énigme. Déjà, en 1845, Virlet d'Aoust émettait l'idée de transformer une partie du désert en un lac immense, dont les rives pourraient être aisément cultivées, et qui rendrait les communications faciles avec les peuplades africaines non encore civilisées. Ce projet, dont les résultats s'annonçaient magnifiques, ne fut point poursuivi; sa réalisation paraît offrir de grands obstacles. Beaucoup d'autres essais non moins vastes sont restés sur le papier. Quel siècle les verra s'accomplir?
Au pied de la pente méridionale du Djebel Aurès et en longeant cette chaîne de montagnes, dont les points principaux se nomment : Dra Hel Haoua, Djebel Tarfaoui, Djebel Sitouna, Djebel Hadifa, s'étend un terrain immense, onduleux et humide, tantôt creusé , tantôt soulevé, couvert de sel cristallisé ou amassé par le vent, reste de ces anciens et immenses lacs salés qui se nomment chotts en Algérie et sebkha en Tunisie. La plaine dont nous parlons a pour limites : à l'ouest les ksour* du plateau des Beni-Mzab, à Test l'isthme de-Gabès, au sud les régions des, dunes de Souf et de Nifzaoua, avec la longue chaîne du Djebel Tabaga. Sous celte vaste étendue on retrouverait peut-être le lac Triton mentionné par Hérodote.
1 Villages.
Outre un grand nombre de marais que le soleil a desséchés, trois grands sebkhase suivent presque sans interruption de Test à l'ouest; ce sont ceux de Melrhir, de Rharsa et de Djerid, ou el Kebir.
Ces trois bassins forment une sorte de mer intérieure dont la moitié ouest se trouve plus basse que les eaux de la Méditerranée pendant la marée, au golfe de Gabès. Les creux des chotts sont aujourd'hui presque tous comblés par les sables ; dans quelques bassins seulement, l'eau remplit le milieu ; elle est assez large et profonde pour que son aspect puisse être comparé, par les écrivains arabes ou par les voyageurs, tantôt à un immense bloc de camphre, tantôt à un gigantesque morceau de cristal, tantôt à une cuve de métal en fusion. Ces aspects sont dus à la croûte de sel plus ou moins épaisse qui recouvre les eaux.
On ne traverse pas sans beaucoup de dangers ces lacs durcis. Malheur à celui qui se détourne d'un seul pas de l'étroit chemin ! La croûte cède , et l'abîme engloutit instantanément sa victime ; puis le glaçon se referme pour murer à tout jamais l'horrible tombe. En temps de pluie , le chott offre un péril particulier : la couche de sable se trouve lavée et chassée en beaucoup d'endroits, et la surface commence à fondre. L'eau des chotts, épaisse et verdâtre, contient en général plus de sel que l'eau de mer.
Jamais on ne parviendra à mesurer exactement l'abîme, car sa profondeur varie suivant les circonstances ; on peut cependant l'évaluer au moins à cinq mètres. Un autre danger de rupture vient de l'accumulation des sables chassés par le simoun. Cette poussière voyageuse atteint quelquefois l'épaisseur de 50 à 80 centimètres ; elle est le produit du travail de plusieurs siècles.
Les plus anciens géographes arabes, tels que Ebn Djobeir, Ebn Batisla, Obeida el Bekri, etc. etc., ont signalé le péril des chotts. Le Djerid seul a déjà englouti des milliers d'hommes et de chameaux, sur lesquels il s'est refermé comme la pierre d'un sépulcre.
En 1826, une caravane, se composant de mille chameaux pesamment chargés , dut traverser ce chott ; un accident arrivé au chameau qui tenait la tête le fît broncher de quelques lignes, les autres le suivirent : tous disparurent dans l'eau visqueuse du
marais sans qu'il fût possible de les arrêter. Un instant après, la cristallisation s'était reproduite, et la surface de l'abîme avait repris son calme trompeur.
Pour comprendre la possibilité d'une telle catastrophe, il faut savoir que les chameaux sont accoutumés à se suivre en ligne exacte, et qu'on a d'ailleurs l'habitude de les lier l'un à l'autre; ils marchent ainsi, en longues files et à l'aveugle. De plus, le sentier qui traverse le chott est si étroit qu'un chameau, et moins encore une caravane, ne pourrait se retourner pour rebrousser chemin.
L'aspect de cette surface solide, sous laquelle la mort semble guetter le passant, rappelle en certains endroits la teinte bleuâtre d'un miroir reflétant le ciel ; sa croûte est dure comme le verre de nos grandes glaces modernes ; elle sonne sous les pas comme le sol de Solfatara, près de Naples. En d'autres lieux, cette croûte se fond et devient une sorte de masse sablonneuse et molle qui paraît à la vue aussi solide que de la boue desséchée, mais qui cède sous le moindre poids, toute prête à ensevelir l'imprudent voyageur.
Les guides se servent de petites pierres pour marquer la route dans le chott el Kebir ; on emploie aussi des branches de dattier, de palmier, etc. Les branches du dattier se nomment djerid en arabe ; de là le surnom du chott. Les rangées de pierres formant la lisière du sentier se nomment gmaïr ; elles manquent à certains passages marécageux qui ont plusieurs mètres de long, et dans lesquels les chevaux s'enfoncent jusqu'au poitrail.
Quelquefois les eaux du chott s'agitent et montent en vagues atteignant au moins trois mètres de haut; ces vagues se solidifient ? leurs crêtes salines servent de gué aux caravanes, tandis que leurs creux sont pleins de danger. Quand, par un vent violent, les vagues deviennent mouvantes, la croûte se fend par places, et l'eau de l'abîme s'élance à des jets d'une incroyable hauteur.
Nous étions arrivés en face de ce périlleux passage ; le lac se trouvait à notre gauche, quand nous prîmes la route de Kris, où nous savions- rencontrer bientôt un gué pour nous rendre à Fetnassa, puis dans la presqu'île de Nifzaoua. Halef , étendant la main vers le chott brillant au soleil , me dit :
a Vois-tu le chott, Sidi?
Les Pirates de la mer Ronge. 3
— Oui.
— L'as- lu jamais traversé?
— Non, jamais.
— Alors, remercie Allah', car peut-être serais-tu depuis longtemps réuni à tes pères. Et maintenant tu vas t'y aventurer?
— Certainement.
— Dieu veuille que mon ami Sadek soit encore en vie !
— Qui est-ce que ton ami Sadek?
— Mon frère Sadek est le plus fameux guide du Djérid ; il n'y a jamais fait un faux pas.
« Il appartient à la race des Merasig, mais sa mère l'a fait naître à Mouï-Hamed. Il vit avec son fils, qui est un brave guerrier ; tous deux demeurent à Kris.
<( Je te le répète, Sidi, il connaît le chott comme pas un; je ne voudrais te confier qu'à lui.
— Dans combien de temps arriverons - nous près de sa cabane ?
— Dans un peu plus d'une heure.
— Bien, dirigeons-nous un peu vers l'est et cherchons les traces de nos voyageurs.
■ — Tu crois donc toujours qu'ils vont à Kris ?
— Je ne sais, mais je pense qu'ils ont dû prendre de l'avance pour passer le chott plus tôt que nous. »
Nous ne tardâmes pas à rencontrer un grand nombre de traces récentes ; puis elles devinrent de plus en plus rares, et nous les perdîmes tout à fait. Enfin , à l'endroit où la route tourne vers el Hamma, j'aperçus les deux pieds de devant d'un cheval fortement imprimés sur le sol, et je pus me convaincre du passage des deux fugitifs dans ces parages. Nous suivîmes même la piste jusque dans les environs de Kris, où ils avaient dû reprendre la grande route. Il était évident que les meurtriers rôdaient dans le voisinage. Halef devint soucieux.
ce Sidi, puis-je te parler? demanda-t-il.
— Parle.
— C'est une bonne chose que de savoir lire sur le sable.
— Je suis bien aise de t'entendre en convenir, Halef; mais nous voilà à Kris, où demeure ton ami?
— Suis-moi. »
Halef fit avancer son cheval vers quelques palmiers ; sous leur
ombre se dressaient des tentes et des huttes échelonnées jusqu'à un groupe d'amandiers. Devant une de ces huttes fort basses , un Arabe se tenait accroupi. Halef se précipita joyeusement à sa rencontre.
« Sadek ! mon frère, le favori des Califes! criait -il tout attendri.
— Halef, mon ami, béni par le prophète ! » répondait l'autre , et tous deux s'embrassaient avec les plus vives démonstrations.
Enfin l'Arabe se tourna vers moi et me dit :
ce Pardonne si je t'oublie ! Entre dans ma demeure, elle est à