VOUS
Nous suivîmes cette invitation; Sadek était seul chez lui en ce moment; il nous servit toutes sortes de rafraîchissements auxquels nous nous empressâmes de faire honneur. Puis Halef, jugeant le moment venu pour me présenter à notre hôte, commença ainsi :
« Voilà Kara ben Nemsi, un grand taleb du couchant qui parle avec les oiseaux et lit sur le. sable. Nous venons d'accomplir ensemble beaucoup de grandes actions. Je suis son ami et son serviteur, et je le convertirai certainement à la vraie croyance. »
Cette bonne créature de Halef m'avait plusieurs fois demandé mon nom; il gardait dans sa mémoire le son de Karl un peu altéré. Ne pouvant le prononcer, il se décidait à m'appeler Kara en ajoutant : ben Nemsi (Fils des Germains).
En quel lieu du monde avais -je jamais conversé avec les oiseaux ? il ne m'en restait aucune souvenance ; mais cela me mettait tout de suite de pair avec le roi Salomon, qui entendait le langage de tous les animaux ; j'en fus vivement flatté. Quant aux grandes prouesses accomplies en compagnie de Halef, je ne voyais pas trop en quoi elles consistaient. Je remarquai seulement que la plus ambitionnée de toutes les prouesses était, pour Halef, ma conversion à l'Islam. Le brave petit homme méritait un nouvel avertissement au sujet de cette prétention obstinée. Je dis donc à Sadek :
<( Connais-tu le nom de ton ami, que voilà?
— Oui.
— Quel est-il ?
— Hadji Halef Omar.
— Ce n'est point assez : il se nomme hadji Halef Omar, ben
hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud el Gossarah. Tu comprends? il descend d'une noble et pieuse famille pleine de mérites , et dont tous les membres furent hadji , quoique..,
— Sidi, interrompit Halef avec une vive pantomime exprimant tout son effroi, ne parle pas des mérites de ton serviteur. Il ne veut en avoir qu'un près de toi, celui de t'obéir volontiers, tu le sais . . *
— Oui, je l'espère, Halef; mais alors ne raconte pas ce qui se passe entre nous; tu entends? Demande plutôt à ton ami des nouvelles de son fils, dont tu vantes la bravoure.
— Il t'a parlé de lui, Effendi? s'écria le père tout heureux. Dieu te bénisse, Halef, de penser à ceux qui t'aiment! Omarben Sadek, mon fils, est allé sur le chott du côté de Seftimi ; il reviendra ce soir.
— Nous aussi, nous voulons traverser le chott ? reprit Halef; lu nous guideras.
— Vous ! Et quand ?
— Aujourd'hui même.
— Où allez -vous, Sidi?
— A Fetnassa; la route est -elle praticable?
— Elle est dangereuse, Sidi, très dangereuse; il n'y a que deux voies un peu sûres pour traverser : celle d'El Toserija, entre Toser et Fetnassa, celle d'El Souida, entre Nefta et Sarsin. La route de Fetnassa est la plus périlleuse, certainement. Il n'y a ici, à Kris, que deux guides qui la connaissent bien : moi et Arfan Rakedim.
■ — Ton fils ne connaît pas cette route ?
— Si, mais il ne s'y est jamais engagé seul ; il connaît mieux le chemin de Seftimi. Ce chemin rejoint celui de Fetnassa et se confond avec lui pendant le tiers du trajet.
■ — En partant vers midi, à quelle heure arriverions-nous à Fetnassa ? *
— A l'aube du lendemain, si ta monture est bonne,
— Tu te chargerais donc de nous guider, même pendant la nuit ?
— Oui, si la lune se montre ; si elle se cache on peut s'arrêter : il y a des endroits où le sel porterait tout un camp.
— Eh bien ! tu consens à nous conduire ?
— Oui, Effendi!
— Allons voir le choit.
— Ne Tas-tu jamais vu de près?
— Non!
— Viens donc. Je vais te montrer le royaume de la mort, le siège du danger, la mer du silence, sur laquelle pourtant je te ferai marcher sans crainte. Viens ! »
Après avoir suivi une sorte de digue fort boueuse, nous descendîmes sur la rive du lac.
L'eau dormait sous la croûte durcie. Je creusai avec mon couteau, cette croûte mesurait 14 centimètres; elle était assez solide pour soutenir lé poids d'un homme de moyenne corpulence ; le sable qui avait été balayé et chassé par le vent laissait à découvert de larges places bleuâtres et brillantes au soleil.
Pendant que je me plongeais dans mes observations, une voix cria derrière nous :
« La paix vous accompagne ! »
Je me retournai ; près de moi se tenait un Bédouin aux membres décharnés, aux jambes torses; une maladie ou un accident lui avait enlevé le nez ; il était hideux.
<c Aléïkoum ! répondit Sadek. Que fait mon frère Àrfan Rakedim ici, sur le chott ? Il porte un habit de voyage : va-t-il accompagner un étranger à travers la Sebkha ?
— C'est cela même, répondit le Bédouin. Je dois conduire deux hommes qui viennent d'arriver.
— Où vont-ils?
— À Fetnassa. »
Puis, nous désignant du doigt, le guide ajouta ; « Ces deux étrangers passent-ils aussi le lac?
— Oui.
— Où vont-ils?
— À Fetnassa.
— - Tu les conduis ?
— Tu l'as deviné.
— Ne prends pas cette peine , je les guiderai en même temps que les deux autres,
— Ce n'est point une peine, car ils sont mes amis.
— Avare que tu es ! tu ne cherches qu'à me nuire ! Tu m'enlèves toujours les plus riches voyageurs !
— * Je ne t'enlève personne, je prends ceux qui s'adressent à moi.
— Pourquoi Omar, ton fils, s'est-il fait guide du chemin de Seflimi? Vous me retirez méchamment le pain de la bouche. Allah vous punira ; il dirigera vos pas de manière à vous faire engloutir par le choit. »
Je regardais les deux guides avec curiosité ; il se pouvait que la concurrence les eût fait ennemis, mais ce Bédouin avait F air d'une bête fauve. Ses yeux brillaient d'une façon terrible ; je ne me serais pas volontiers confié à lui. Il s'éloigna en grommelant pour rejoindre, à quelque distance , les cavaliers qui l'attendaient, et qui en ce moment se rapprochaient un peu de nous.
«Sidil murmura Halef, les reconnais -tu?
- — Certainement.
— Et nous les laisserions encore passer leur chemin? » L'Arabe faisait mine de les coucher enjoué.
<c Laisse-les ! lui dis -je, ils ne nous échapperont pas.
— Quels sont ces hommes? interrogea notre guide.
— Des assassins, répondit Halef avec un geste d'horreur.
— Ont- ils tué quelqu'un de ta famille ou de ta tribu?
— Non.
— As-tu de ton sang à venger sur eux?
— Non.
— Laisse-les passer. Il ne convient pas de se mêler des affaires
<T autrui. » -
Notre homme parlait en vrai Bédouin. Il ne daigna pas jeter un coup d'œil sur les étrangers; quant à eux, ils nous avaient certainement reconnus, ils se hâtèrent de prendre leur route à travers le choit, affectant de nous tourner le dos avec mépris.
Nous revînmes à la hutte de Sadek, pour nous reposer jusqu'à midi et faire quelques provisions. Le voyage allait être long et dangereux.
J'avais franchi, dans des contrées inexplorées, des torrents effrayants. J'avais parcouru d'immenses étendues en glissant sur une glace toujours prête à se rompre ; jamais pourtant je ne m'étais senti aussi vivement impressionné qu'en cet instant, au moment de m' engager à travers ce marais perfide et mystérieux. Ce n'était pas précisément de la peur ni de l'angoisse, mais ce quelque chose que doit éprouver l'acrobate quand il doute tout à coup de la solidité de sa corde. Nous partîmes cependant.
Je savais patiner sur la -glace ; mais cette croûte de sel, d'une couleur étrange, je n'en avais jamais fait l'épreuve; le son produit par mes pas était tout nouveau à mon oreille; cette cristallisation m'étonnait. Tout cela me paraissait bizarre, inconnu, incertain ! Je tâtonnais d'abord à chaque pas, essayant de pie rassurer par des remarques, des expériences, des déductions sur la solidité de cette croûte saline. A quelques endroits je la trouvais dure et unie, au point qu'on eût pu s'avancer par glissades; un peu plus loin elle présentait l'aspect sale et jaunâtre de la neige foulée , et j'enfonçais jusqu'aux genoux.
Fatigué de celte marche pénible, je pris le parti d'enfourcher mon petit cheval, m' abandonnant entièrement à l'instinct de la bête et à l'expérience du guide. Il était évident que l'animal avait fait plus d'une fois ce chemin périlleux; il trottait allègrement là où le chott présentait une surface solide; dès que la place lui paraissait peu sûre , il savait se diriger avec adresse et passait sans broncher sur des lignes si étroites , que des piétons eussent pu difficilement s'y maintenir. Ses oreilles se dressaient, allaient en avant, en arriére; il hennissait, semblait réfléchir, poussait même la précaution jusqu'à éprouver le sol avec son sabot avant' de poser les pieds.
Notre guide marchait le premier; je suivais; Halef venait après moi. Nous ne parlions guère; toute notre attention se concentrait sur notre marche.
Trois heures s'étaient déjà écoulées lorsque, se tournant vers moi , ; Sadek me dit :
« Prends garde! Sidi, voici le plus mauvais endroit de toute la route !
— Pourquoi ?
— Le chemin se trouve au milieu d'une eau profonde; il est parfois si étroit, qu'on le couvrirait avec les deux mains.
— ■ Mais est-solide?
— Je ne sais trop; l'épaisseur de la croûte varie si souvent!
— Je vais descendre de cheval pour alléger le poids.
— Sidi ! ne fais pas cela ; le pied de ta monture est plus sûr que le tien !»
Je dus obéir, dans un tel lieu le guide était le maître. Allons, pensais-je, ce ne sera pas long...; mais je frissonnais malgré
T-+--..A .™>j<t.yff c .- : - ■;■■
"" *■ ■'"Vf j ff 'ir*-^'. Vc'T ■- J ■'^^' 1,, '' "-r*^-' ,', ,.!S" ' " '
moi-; les minutes semblent des siècles quand on marche environné par la mort !
Nous étions dans cette partie ondulée du chott où Ton descend et remonte sans cesse d'une hauteur dans un creux et réciproquement; la crête de la vague figée est dure et glissante, mais les creux offrent un mélange d'eau visqueuse et de sable boueux dans lequel pataugent bêtes et gens, cherchant avec mille précautions un point solide pour prendre pied*
Souvent j'enfonçais jusqu'à la cuisse,- quoique je restasse sur mon cheval; je voyais notre guide chercher avec inquiétude le chemin sous, l'eau verdâtre. Les endroits solides avaient si peu de consistance , qu'on eût risqué sa vie en y demeurant une seconde, et cependant le cheval ni le guide ne pouvaient bouger sans éprouver la place de leurs pas. Notre situation devenait affreuse. Un peu plus loin, le sentier, ou du moins ce que Sadek nommait ainsi, se resserra encore, pendant l'espace de vingt mètres environ; il ne mesurait pas plus de dix pouces de large,
« Sidi , attention , nous marchons au milieu de la mort ! » me cria le guide; et tout en tâtonnant il tourna le visage du côté de l'orient, invoquant tout haut la miséricorde divine et criant:
« Au nom du Dieu très pitoyable ! Louange et honneur au maître de l'univers, le souverain Seigneur qui dominera au jour du jugement.
« Nous te servirons, ô grand Dieu! Conduis-nous dans la droite voie où règne ta grâce, et non dans celle... où.,. »
Halef répétait derrière moi la prière; mais tout à coup mes deux compagnons se turent simultanément.
Le guide leva les deux bras au ciel, poussa un cri inarticulé, fit un écart involontaire et s'engouffra dans l'abîme, qui le recouvrit aussitôt. J'avais en même temps entendu retentir un coup de fusiL
Dans de pareils moments , notre cerveau subit une telle secousse, que la série des réflexions qui souvent met un quart d'heure, ou même une heure, à se mouvoir, passe avec la rapidité dé l'éclair devant notre intelligence et l'illumine en un clin d'oeil. L'écho répétait à peine le coup de feu, et Sadek s'enfonçait encore devant moi, que j'avais tout compris.
Les meurtriers voulaient éviter notre poursuite ; il ne leur avait pas été difficile d'enflammer la colère de leur guide, déjà excitée contre Sadek, Notre conducteur mort, nous étions perdus sans ressources, car nous nous trouvions à l'endroit le plus périlleux
Le piidc lova les bras au ciel, poussa un cri inarticulé
et s'engouffra dans l'abîme.
du choit ; il ne leur restait plus qu'à nous voir nous enfoncer dans l'abîme , un peu plus tôt un peu plus tard. La mort devenait inévitable pour nous.
Sadek avait élé frappé à la tête; je l'avais vu distinctement , malgré la rapidité de tout ce qui se passait autour de moi en cet instant.
Une autre balle avait-elle effleuré mon petit cheval berbère, ou le bruit de la détonation F effrayait- il? Je ne sais, mais la malheureuse bête frissonnait et tremblait de tous ses membres ; ramassée sur elle-même, elle perdit bientôt l'équilibre de ses pieds de derrière et s'abattit.
ce Sidi ! » cria Halef dans une inexprimable angoisse.
C'en était fait de moi... Le danger me donna une énergie et une présence d'esprit qui m'étonnent encore. Tandis que la bête, se sentant enfoncer, essayait en vain de se retenir par devant, j'appuyai les deux mains sur le pommeau de la selle, et, soulevant les jambes en l'air, je fis volte-face par-dessus la tête du pauvre animal, que je poussais ainsi malgré moi, et qui disparut presque instantanément.
Dans celte évolution périlleuse, je me souviens d'avoir adressé au ciel la plus fervente de mes prières. Il ne faut pas beaucoup de mois ni beaucoup de temps pour crier à Dieu de tout son cœur; quand on se sent entre la vie et la mort, la prière est un élan si rapide !
Je me trouvai sur un point ferme d'abord, mais qui ne tarda guère à fléchir sous mon poids. J'enfonçais et me mis à lutter avec les pieds comme un désespéré; je me soulevais, puis je retombais plus profondément, me soulevant de nouveau, trébuchant encore, perdant pied tout à fait. Je finis cependant par rencontrer un endroit solide, mais dans mes efforts je me sentis glisser en avant; un rien, et j'étais englouti pour toujours ! C'était un supplice inénarrable; je ne voyais ni n'entendais plus... Je me trompe, j'entrevoyais avec terreur l'ombre de trois hommes, debout derrière les vagues salées, et il me semblait que deux d'entre eux me menaçaient de leurs armes.
Je ne saurais dire comment je repris pied sur une place assez solide et longue de quelques mètres. Deux coups de feu retentirent. Dieu voulait me conserver la vie, car je venais de heurter contre un amas de sel et j'étais presque tombé en me courbant; les balles sifflèrent au-dessus de ma tête. Je portais encore mon fusil sur mon dos ; c'était merveille de ne l'avoir pas perdu , mais je n'eus pas le temps d'y songer. Je m'avançais vers les scélérats en brandissant le poing. Ils ne m'attendirent pas; leur guide s'enfuyait, et ils savaient que sans lui ils étaient perdus. Le vieux le suivit immédiatement, le plus jeune restait un peu en arrière;
y y? y- yyy\:yy '^.Ç^fJ^rï^
nous nous mîmes à courir comme des insensés. A courir en ce lieu !... J'étais aveuglé par la colère , lui par la peur. Tout à coup il jeta un cri rauque, un cri terrible; je reculai d'instinct ; il disparaissait dans le lac; j'étais à trente pas derrière lui. Alors j'entendis un appel déchirant.
« Sidi, au secours ! au secours ! )>
Je me retournai; à la place même où quelques minutes auparavant j'avais cru trouver le sol ferme, Halef luttait , presque enfoncé, se retenant avec la force du suprême désespoir à un bloc de sel heureusement consistant.
Je courus à lui, et, me couchant tout de mon long, je ]ui tendis mon fusil.
« Prends la courroie ! lui criai -je,
— Je l'ai, Sidi, ô Allah illâ Allah !
— Tâche de mettre les jambes en F air, je vais te tirer ferais. » Le pauvre Halef employa tout ce qui lui restait de forces pour
se dégager, et je finis par l'amener sur le bord de mon glaçon. A peine le malheureux eut-il repris haleine, qu'il se jeta à genoux, et récita les soixante-quatre versets de la prière d'action de grâces :
<( Que tout ce qui vit sur la terre loue le Seigneur. A lui est la richesse , à lui convient la gloire ; de toutes choses il est le maître !» "-.'".
Lui, le musulman, il remerciait Dieu, et moi, chrétien, je ne m 1 étais pas agenouillé avant lui !
Derrière nous, l'abîme salé brillant, uni, tranquille comme si rien ne s'était passé, affreux dans sa placidité ! Devant nous les scélérats, cause de tous nos maux, s'enfuyant impunis; autour de nous, îa mort. Un frisson nerveux agitait tous mes membres; pendant quelques minutes je ne pus maîtriser mon tremblement ; j'étais comme anéanti,
(( Sidi, ils t'ont blessé? s'écria mon fidèle Halef quand sa prière fut terminée. ; -
— Non; mais toi, mon pauvre garçon, comment as-tu pu en échapper ?
— J'ai sauté de cheval en même temps que toi, Effendi... et puis je ne sais plus rien. Je revenais seulement à moi quand je t'ai appelé. Mais qu'importe ! nous sommes des hommes morts !
— Pourquoi cela?
— Nous n'avons plus de guide ! Sadek, mon ami 1 ô le frère de mon âme ! que ton esprit me pardonne, car j'ai causé ta mort ! Je te vengerai ! je le jure par la barbe du Prophète I à moins que je ne périsse ici...
— Tu ne périras pas, Halef.
— Ah ! Sidi, il faudra mourir de soif et de faim, si nous ne sommes pas engloutis.
— Non, nous trouverons un guide.
— Qui donc, Sidi? .
— Omar, le fils de Sadek:
— Comment le trouverions -nous ici ?
— ■ N'as -tu pas~ entendu Sadek nous dire que son fils était allé à Seftimi, et qu'il reviendrait ce soir ?
— Nous rejoindra-t-il ?
— Je l'espère bien ! Sadek a dit aussi que la route de Sefti se confond, au moins pendant un tiers de sa longueur, avec celle de Fetnassa.
— ■ Effendi, tu me rends la vie! Oui, c'est vrai, attendons Omar. .
— Ce sera aussi pour lui un bonheur que cette rencontre, car nous lui apprendrons que le chemin s'est effondré. »
Nous nous assîmes l'un près de l'autre; le soleil dardait des rayons brûlants qui eurent bientôt séché nos habits: une croûte de sel y resta seulement attachée, et ils durcirent comme du cuir aux endroits où ils avaient été mouillés.
Les heures s'écoulèrent lentement; il n'en restait plus que trois avant le coucher du soleil. Nous commencions à nous inquiéter ; enfin une ombre s'avança, elle venait de l'Orient. Nous la vîmes se rapprocher petit à petit ; puis Haîef , se levant d'un bond, murmura:
« C'est lui !»
Il fit un porte -voix de ses deux mains, criant tant qu'il pouvait :
(( Omarben Sadek, viens vite ici ! »
Le piéton hâta sa marche , et lorsqu'il eut reconnu l'ami de son père, il dit gravement :
« Sois le bienvenu, Halef Omar !
"•— - Hadji Halef Omar, » reprit mon compagnon, formaliste jusque dans un pareil instant.
« Pardonne-moi ! la joie de te revoir est cause de ma faute. Tu viens de Kris , chez mon père ?
— Oui.
— Où est-il? Il ne doit pas être loin d'ici; il ne t'aurait pas laissé t' aventurer seul sur le chott.
— Il est tout proche d'ici , murmura Halef.
— Où?
— Omar ben Sadek, il convient au croyant de se montrer fort devant l'épreuve*
— Parle, Halef; un malheur est arrivé?
— Oui.
— Mais lequel ?
— Allah a réuni ton père à ses pères. »
Le jeune homme resta immobile devant nous, sans pouvoir prononcer un seul mot ; son visage devenait d'une effrayante pâleur; il fixait sur Halef des yeux épouvantés. Enfin il parla , mais d'une façon toute différente de celle que j'eusse supposé.
« Quel est ce Sidi? demanda-t-il.
— C'est Kara ben Nemsi ; je l'avais présenté à ton père..., puis des brigands nous ont rejoints sur le Chott, et...
— Mon père vous guidait ?
— Oui, les brigands ont suborné Arfan Rakedim, et ils nous ont rencontrés là, dans le plus mauvais pas. Ils ont tiré sur ton père; lui et les chevaux se sont enfoncés dans le sable, mais Allah nous a sauvés tous deux.
— Où sont les meurtriers?
— L'un a péri sous le sel, l'autre s'est enfui avec le chabir (guide) du côté de Fetnassa.
— Ainsi la route est submergée ?
— Oui, tu ne saurais t'en retourner aujourd'hui.
— Où mon père est-il tombé?
— Là-bas , à trente pas. »
Omar se rapprocha autant que le lui permit la solidité du sol, regarda pendant quelques minutes l'abîme refermé sur son père, puis s'écria en se tournant vers l'Orient :
« Allah, Dieu de- toute puissance et de toute justice, écoutemoi ! Mahomed, ô toi le prophète du Très-Haut, écoute-moi! Vous, Califes et martyrs de la foi, écoutez-moi! Moi, Omar
ben Sadek, je ne rirai plus, je ne couperai plus ma barbe, je n'entrerai plus à la mosquée jusqu'à ce que l'enfer ait englouti le meurtrier de mon père ! Je le jure ! »
J'étais profondément ému en entendant le serment grave et solennel de cet homme ; lorsqu'il l'eut prononcé, il vint s'asseoir près de nous et dit avec beaucoup de calme :
ce Racontez-moi tout! »
Halef satisfit son désir ; il achevait à peine , que le jeune hemme se leva.
« Venez! » murmura-t-il simplement, et il reprit le chemin par où il était venu.
Le plus mauvais endroit, décidément, se trouvait franchi; nous n'éprouvâmes presque plus de difficultés, et nous pûmes marcher toute la nuit. Lorsque le matin se leva, nous atteignîmes les rives de la presqu'île de Nifzana. Fatnassa était sous nos
veux.
« Où allons-nous à présent? demanda Halef.
— Suivez -moi ! »
Omar venait de prononcer le premier mot qu'il nous eût adressé depuis la veille.
Il nous fit longer une digue, et au bout de quelques minutes nous nous arrêtâmes devant la porte d'une pauvre cabane ; un vieillard en sortit pour nous saluer.
« Selam aléïkoum !
— Aléïkoum !
— Tu es Àbdoullah el Hamis, le peseur de sel?
— Oui.
— As -tu vu le chabir Arfan Rakedim, de Kris ?
— Oui, il est passé tout à l'heure, à la pointe du jour, avec un étranger.
— Que sont-ils devenus ?
— Le guide s'est reposé un instant, puis s'en est retourné par le chemin de Kris ; l'étranger vient d'acheter un cheval chez mon fils, auquel il a demandé la route de Kbilli.
— Je te remercie, Abou-el-Malah! (père du sel). »
Nous nous reposâmes à notre tour dans la hutte, et nous mangeâmes quelques dattes avec une écuelle de lagmi, après quoi nous nous rendîmes à Bedchini, à Negua et à Mansoura, où toutes nos informations nous convainquirent du passage récent de
notre bandit. Nous marchions ;,' '/pour ainsi dire, sur ses talons. Mansoura n'est pas loin de la grande oasis de Kbilii, qui, à cette époque, était la résidence d'un vékil ou fonctionnaire turc.
Ce vékil gouvernait le Nifzana soiis la surveillance de la régence de Tunis et commandait un poste de dix hommes.
En arrivant à Kbilii, nous nous arrêtâmes dans un café, pour nous restaurer et nous reposer quelque peu; mais Omar ne pouvait demeurer tranquille. Il sortit et revint au bout d'une heure,
ce Je l'ai vu I dît-il.
— Où?
— Chez le vékil.
— - Chez le vékil ?
— Oui, il est son hôte, il porte de riches habits. Si tu veux lui parler, viens, on tient l'audience. » -. ' -
J'étais intrigué au dernier point. Un scélérat de celte espèce chez un fonctionnaire,' chez un juge 1 Notre guide se trompait évidemment. .
Omar nous conduisit sur une petite place où s'élevait une maison assez basse, mais cependant d'un aspect un peu moins misérable que celui des autres constructions; ses murs de pierre n'offraient d'autre couverture que celle de la porte. Devant cette porte, quelques soldats faisaient l'exercice au son du tambour, sous les ordres d'un chef subalterne.
Nous pénétrâmes sans difficulté dans la cour; là un nègre, accouru à notre rencontre, nous introduisit dans une grande pièce aux murailles nues, dont tout l'ameublement consistait en un misérable tapis servant de siège pour le vékil.
Ce fonctionnaire était un homme entre deux. âges, aux traits insignifiants, à l'air mou; il fumait son tabac dans une vieille pipe persane.
« Que voulez-vous ? >) nous demarida-t-il brusquement.
Le ton de cette question me déplut ; je répondis par une autre question. /
ce Qui es-tu?
— Le vékil I reprit-il avec étonnement.
— Nous voulons parler à ton hôte. •
— Mais qui es-tu, toi? « ' -
— Voilà mon passeport. j> ' - ■ : ..
\ \ ; -■;*■,;, " 'Jfi2y^V&;$ 'J*&-?\ ' * f ; . ! - . ■;'" ■'/' V \ "": v -^
Il prit le papier que je lui tendais, l'examina, le plia et le mit dans la poche de son large pantalon.
« Qui est cet homme ?
— Mon serviteur,
— Comment s'appelle -t- il?
— Hadji Halef Omar.
— Et cet autre ? .
— Mon guide: Omarben Sadek.
— Et toi, quel est ton nom?
— Tu l'as lu. .
— Je ne l'ai pas lu*
— Il est sur mon passeport.
— Oui, mais tracé avec les signes de l'infidèle. Qui fa donné ce papier?
— Le gouvernement français d'Alger.
— Le gouvernement français n'a rien à voir ici ; ce passeport
ne vaut pas plus que du /papier blanc. Donc qui es- tu ? » Je me décidai à prendre le nom forgé par Halef et répondis : « Je m'appelle Rara ben Nemsi.
— Fils des Nemsi? Je rie les connais pas ; où demeurent-ils?
— ATouest de la Turquie ; leurs terres confinent au pays des Français.
— Vivent- ils dans une grande oasis, ou dans une suile de petites? - , :
— Dans une très grande ; si grande qu'elle peut nourrir cinquante millions d'habitants.
— Allah est puissant ! il crée des oasis dans lesquelles fourmillent les hommes. Y a-t-il des ruisseaux dans ton oasis?
— H y a cinq cents rivières et des milliers de ruisseaux ; quelques-unes de ces rivières sont si larges et si fortes, qu'elles portent des vaisseaux sur lesquels montent plus de passagers qu'il n'y a d'habitants à Basma ou à Rahmath.
— Dieu est grand ! Quel dommage que ces vaisseaux puissent s'engloutir en un instant au fond des flots ! »
Après cette réflexion, le vékil reprit :
m À quel Dieu croient les Nemsi?
— Ile croient à ton Dieu ; seulement ils ne l'appellent point Allah, mais Père.
— Ils ne sont sans doute pas Sunnites, mais Chyites?'
Ils sont chrétiens,
Que Dieu te brûle ! Tu es donc chrétien ?
Oui!
Un giaour ! Et tu oses l'entretenir avec le vékil de
^Jr-.-^=$r- j* a
A-r/Atï "
II cria au vékil : « Fais- le fusiller 1 jo
Je vais te faire donner la bastonnade, si tu ne disparais tout de suite de devant mes yeux !
— Ai-je fait quelque chose contre la loi ou contre toi?
— Oui, un giaour ne doit point avoir l'audace de pénétrer ici... Enfin, continuons; comment se nomme ton guide?
— Omar ben Sadek.
Les Piratee dû l:i mer Ronge. 4
— Bien ; Omar ben Sadek, depuis combien de temps accompagnes-tu ce Nemsi?
— Depuis hier.
— C'est peu. Je serai indulgent et ne te ferai donner que vingt coups sous la plante des pieds. Comment s'appelle ton serviteur ?
— Vékil, Allah est grand, mais il t'a pourvu d'une petite mémoire : tu ne peux te souvenir de deux noms à la fois. Je te l'ai dit, mon serviteur se nomme hadji Halef Omar.
— Tu m'insultes, giaour ! Je te punirai tout à l'heure. Toi, Halef Oznar, un hadji, un pèlerin de la Mecque , tu sers un infîdèle ! Tu mérites une double bastonnade ! Depuis combien de temps te tiens- tu près de lui?
— Depuis cinq semaines.
— Bien ! soixante coups sous la plante des pieds ! — À toi maintenant; répète-moi ton nom.
— Kara ben Nemsi.
— Bien ! Kara ben Nemsi, tu as commis de grands crimes !
— Lesquels, Sidi?
— Sidi! Ce n'est point assez, appelle-moi Excellence ou Votre Grâce. Tes crimes sont les suivants : 1° tu as séduit deux croyants et tu les emploies à ton' service, cela mérite quinze coups ; 2° tu t'es montré assez téméraire pour venir me déranger dans ma demeure, encore quinze coups; 3° tu as douté malicieusement de ma mémoire, vingt coups au moins. En outre, comme je dois percevoir un droit pour chaque sentence, tout ce que tu portes sur toi m'est acquis dès ce moment
— illustre Excellence, je t'admire! Haute est ta justice, et ta sagesse plus haute encore; ta miséricorde, ta prudence, ton habileté surpassent tout ce qu'on peut imaginer! Mais, je t'en supplie, illustrissime bey de Kbilli, fais-nous voir ton hôte avant de nous livrer à la bastonnade.
— Que lui veux-tu?
— Je crois que c'est une de mes connaissances; je désire repaître mes yeux de sa vue.
— Il n'est pas du tout de tes connaissances ; c'est un vaillant guerrier, un noble fils du sultan, un sévère observateur du Coran : donc il ne peut y avoir le moindre rapport entré toi et lui. Mais, afin qu'il soit témoin de la manière dont le vékil de Kbilli sait
punir le crime, je vais le faire venir. Ce ne sera pas toi qui te repaîtras de sa vue, mais lui qui se réjouira de votre châtiment à tous, car il vous avait annoncés et n'ignore pas vos méfaits.
— Ah ! et comment nous savait-il ici?
— lia été témoin de ce qui* s'est passé sur la route ; il vous suivait de loin; si vous n'étiez venu vous livrer vous-mêmes, j'allais vous faire arrêter.
— De quoi nous accuse-t-il?
— Tu .vas voir ! »
Notre audience prenait un cours assez singulier. Le vékil, avec ses dix soldats dans cette oasis perdue au fond du désert, est une espèce de sergent- major, et Ton sait assez ce qu'il faut attendre d'un sous-officier turc: ces subalternes sont aussi despotes envers leurs administrés que bas et obséquieux vis-à-vis des fonctionnaires d'un grade plus élevé. Le bonhomme, une fois placé à Kbilli, devait très probablement se suffire à lui-même, et on ne s'occupait guère de son traitement. Le bey de Tunis ayant congédié presque toute la garnison turque , les Bédouins seuls restaient en quelque sorte sous la protection du Grand Seigneur. Celui-ci envoyait tous les ans une pelisse d'honneur à leurs principaux chefs, dont l'hommage se traduisait par une complète indifférence. Notre vékil se voyait donc obligé d'assurer lui-même ses appointements : système très dangereux pour l'indigène , mais plus encore pour l'étranger. Je me sentais entièrement livré à la discrétion du petit fonctionnaire. Son ignorance l'empêchait de lire un mot de mes papiers ; au milieu des brigands nomades , il se savait maître absolu de ma personne, et moi je savais bien que je ne trouverais aucun recours contre lui. Cependant il ne me vint point à l'esprit de m'effrayer ; je ne pus même m'empêcher de rire en pensant à la bastonnade par laquelle le vékil prétendait nous réchauffer. J'étais de plus fort curieux de voir si l'hôte du petit fonctionnaire turc était bien le scélérat que nous cherchions.
Le vékil frappa dans ses mains, deux esclaves noirs apparurent aussitôt ; ils se prosternèrent le front contre terre comme s'il se fût agi du sultan.
Notre homme murmura quelques mots à leur oreille; ils s'éloignèrent, et, au bout d'un instant, nous vîmes entrer un détachement de la garnison; ils étaient cinq, avec leur officier. Ces malheureux avaient l'aspect le plus misérable ; leurs vêtements
consistaient en guenilles disparates qui n'avaient aucune ressemblance avec un uniforme militaire quelconque.
Presque tous étaient pieds nus ; ils portaient des fusils propres à tous les usages, excepté à celui de tirer. Ils se prosternèrent pêle-mêle devant le véldl. Celui-ci les accueillit d'un air presque martial et commanda :
(( Levez -vous ! »
Tous se levèrent ; le sergent tira son grand sabre et le garda au poing , puis cria d'une voix de stentor:
« Formez les rangs !
— Un, deux, trois, l'arme au bras ! »
Les fusils sont maniés bruyamment, frottent l'un contre l'autre ou contre le mur, enfin trouvent leur place sur l' épaule du propriétaire.
« Présentez armes ! »
Confusion et cliquetis indescriptibles ; le canon d'un des fusils se détache. On ne s'en émeut guère ; le soldat le ramasse tranquillement, s'assure que la lumière n'est point obstruée, tire de ses poches un peu de ficelle de palmier, renoue le canon sur le bois et reprend sa position d'un air satisfait, en attendant un nouveau commandement.
« Ne bougez pas ; silence dans les rangs ! »
Les lèvres se serrent avec énergie, les traits du visage annoncent la ferme résolution de se taire, quoi qu'il arrive. Les guerriers ont remarqué les trois malfaiteurs sur lesquels ils doivent veiller ; ils tiennent à nous effrayer par leur attitude.
J'eus bien de la peine à garder mon sérieux pendant ce singulier exercice. Mon assurance encourageait mes compagnons.
Enfin , l'homme que nous avions demandé entra dans la salle : c'était bien lui !
Sans nous honorer d'un regard, il alla s'asseoir aux côtés du vékil et prit négligemment une pipe que lui présentait l'esclave noir.
Se décidant alors à lever la tête de notre côté, il nous toisa avec un souverain mépris.
« Eh bien! connais-tu cet homme? me demanda le petit fonctionnaire turc.
— Oui.
— Tu dis vrai ; tu le connais, ou du moins tu Tas rencontré sur ta Toute, mais il n'est pas ton ami.
— Je m'en flatte! Comment l'appèlles-tu?
— Abou el Nasr.
— Vékil, ce n'est pas le vrai nom de cet homme, il se nomme Hamd il Amasa.
— Ne cherche point à me faire mentir, giaour, ou bien vingt coups en sus ! J'avoue que mon ami s'appelait Hamd il Amasa ; mais apprends, infidèle, que lorsque j'habitais Stamboul, des bandits grecs m'attaquèrent pendant la nuit ; alors Hamd il Amasa vint vers moi, il dit un mot à ces scélérats et me sauva la vie. Depuis il se nomme Abou el Nâsr (Père de la Victoire), car personne ne peut lui résister, pas même les brigands grecs I »
Je branlai la tête en souriant et lui dis :
ce Tuas donc servi à Stamboul? Dans quel corps?
— Dans la garde, fils de chacal !»
M'avançant vers lui, je le menaçai du doigt et lui dis d'un ton résolu :•-"-'•
« Ose m'insulter encore une fois , et je te donne un soufflet qui te fera voir demain un minaret sur ton nez!,.. Gomment , toi, un guerrier, tu viens vanter ce drôle! Moi, je le méprise, entends-tu? »
Le vékil se souleva en me regardant avec étonnement ; il n'était pas habitué à se sentir bravé.
ce Créature audacieuse! cria-t-il tout en colère, sache que je serais devenu général major si je n'avais préféré le poste de Kbilli et que...
— Oui, tu es un foudre de guerre, tu as bien combattu contre ces brigands que ton ami met en fuite d'une seule parole!... comme si cela était difficile quand on fait partie de la bande ! Je te le répète , cet homme est un bandit ; il a commis un meurtre en Algérie; il a tué un homme sur les rives de l'ouad Tafaoui; il a tiré sur mon guide, le père de ce jeune homme, dans le chott ; il l'a fait périr pour nous perdre nous-mêmes, et maintenant je le trouve sous la protection d'un officier du Grand Seigneur! Le vékil de Kbilli prétend être son ami et son hôte ! Écoute, car tu me dois la justice : je te dénonce cet homme comme un triple assassin , je demande qu'il soit arrêté !»
Là- dessus Abou el Nasr se leva dans une fureur indescriptible, criant de toutes ses forces:
« Cet homme est un giaour; il a bu, il ne sait ce qu'il
dit; qu'on laisse passer son ivresse, puis qu'on l'interroge! »
C'en était trop; je m'élançai sur l'Arménien et le jetai à terre; il se releva et tira son couteau en murmurant :
<c Chien d'infidèle, tu attaques un croyant, tu vas mourir! »
J'avais eu le temps de me mettre en garde ; je l'envoyai d'un coup de poing rouler à quelques pas.
« Empoignez le giaour ! » criait le petit Turc.
Je m'attendais à être garrotté ; il n'en fut rien ; le caporal se plaça gravement devant le front de sa troupe et commanda :
« Déposez les armes ! »
Les soldats placèrent leurs fusils à terre, puis l'exercice continua de la façon la plus grotesque; enfin je fus entouré ; tous ces doigts bruns me saisirent par mon burnous , me tirant et poussant alternativement, sans rien perdre de leur sérieux oriental. On eût dit de véritables marionnettes.
Pendant ce temps , le Père de la Victoire se relevait , de plus en plus furibond; les yeux injectés de sang, les lèvres frémissantes , il cria au vékil :
<( Fais -le fusiller !
— Oui, certes; mais il faut d'abord l'entendre, car je suis un juge équitable. Voyons, porte ta plainte ; ensuite 11 répondra.
« Ce giaour traversait le chott avec un guide, commença l'Arménien ; il nous rencontra, se jeta sur mon compagnon et fut cause de sa mort, car le malheureux périt misérablement sous le sel...
— Pourquoi ce giaour a-t-il fait cela?
— Il venait de tuer un homme dans les sables de l'ouad Tarfaoui; nous l'avions surpris, il voulait échapper à notre poursuite.
— Es -tu prêt à jurer que cet homme a vraiment commis le meurtre dont tu l'accuses ?
— Je le jure par la barbe du Prophète !
— C'est assez. Que répondras-tu, giaour?
— Que ton hôte est un menteur et un scélérat; il me charge de son propre crime !
— Il a juré; toi, tu es un infidèle : on ne peut croire à ta parole.
— Interroge mon serviteur, il est témoin.
— 11 sert un inGdèle, sa parole ne compte pas davantage.,. Je vais assembler le conseil de l'oasis, il décidera après avoir examiné la cause,
— Ecoute, vékil ! tu refuses de me croire parce que je suis un infidèle et tu donnes ta confiance à un autre infidèle : cet homme est un Arménien.
— Il a juré par la barbe du Prophète.
— C'est une fausseté et un péché pour lequel Dieu le punira... Si tu ne me rends pas justice, je dirai tout ce que je sais devant le conseil,
— Un giaour ne peut accuser un musulman. D'ailleurs le conseil ne condamnera point mon ami, car il possède un bouyouroultou et marche à V ombre du sultan.
— Moi aussi je marche à l'ombre de mon roi ; tu as mon bouyouroultou dans ta poche. J
— Il est tracé en caractères païens, je me souillerais si je le lisais. Ta cause sera disculée tout à l'heure, mais auparavant tu vas recevoir cinquante coups de bastonnade , ton serviteur soixante et ton guide vingt. Soldats, conduisez-les dans la cour! »'
En un instant mes deux compagnons et moi nous fûmes entraînés avec violence hors de la pièce. Dans le milieu de la cour, je remarquai une sorte de banc peu engageant, qui servait à la bastonnade et en gardait des traces. Halef et le guide s'étaient laissé faire sans résistance, ils n'attendaient qu'un signe de moi pour se défendre. On nous conduisit devant le banc de torture ; au bout d'un instant apparut le vékil, suivi d'Abou el Nasr, Un esclave noir étendit un tapis dans un coin de la cour, puis prépara les pipes. Lorsque les deux compères se furent commodément installés, le vékil, me désignant du doigt, dit avec un grand calme ;
« Cinquante coups ! »
Il était temps d'agir ; je me retournai vers le petit despote et lui demandai :
<c As-tu encore mon bouyouroultou dans ta poche?
— Oui.
— Rends-le-moi !
— Jamais.
— Pourquoi?
ri '
— Parce que cette écriture ne doit plus souiller les yeux des fidèles croyants*
— Veux-tu vraiment me faire donner la bastonnade?
— • Oui*
— Alors je vais te montrer comment un Nemsi s'y prend quand il est oblige de se faire justice lui-même. »
La petite cour était entourée de hautes murailles de trois côtés ; le quatrième se trouvait fermé par le bâtiment même dont nous sortions. Il n'y avait aucun.spectateùr.., Nous étions par conséquent trois contre sept. Heureusement, pour se conformer au chevaleresque usage du pays, on ne nous, avait pas retiré nos armes. Le vékil ne comptait point, ses soldats me semblaient fort peu dangereux; nous connaissions la lâcheté du Père de la
Victoire.
(( As-tu un cordon*? demandai -je bas à Omar.
— Oui, le cordon de mon burnous.
— Prépare-le. $
Je commandai, également bas, à Halef de courir vers la porte pour garder l'entrée.
(< Essaye de te défendre ! ricanait le vékil.
— Tout de suite! » répondis -je.
J'écartai violemment les soldats, et, m' élançant sur Abou el Nasr, je lui tirai le bras derrière le dos, appuyant mon genou entre ses deux épaules de manière à le ^maintenir courbé.
« Lie cet homme ! » criai -je à Omar.
- Celui-ci m'avait compris; il serrait déjà avec son cordon les bras de P Arménien. Avant que nos gens fussent revenus de leur surprise, le scélérat se trouvait garrotté. Je tirai mon couteau et fis mine de menacer le vékil.
« Au secours! hurlait le sergent, aux armes! » Là-dessus il jeta son sabre pour. s' enfuir; ses soldats le suivirent promptement, mais le vaillant Halef les tenait en joue devant la porte; ils cherchèrent à escalader le mur,
Omar, sombre et sinistre, dévorait des yeux le meurtrier de son père; son poignard semblait brûler sa main frémissante. Il attendit cependant mes ordres.
«Voyons, dis -je au vékil, ta via- est entre nos mains, décidetoi à réparer ion injustice.
— Que souhaites-tu , Sidi ?»
Omar sombre et sinistre dévorait des yeux le meurtrier de son père.
J'allais répondre quand un cri plein d'angoisse, un cri de femme, aigu et déchirant, m'interrompit.
Une petite personne, ronde comme une boule et fort embarrassée dans ses vêtements, s'élançait au milieu de la cour aussi vite que le lui permettaient son poids et son émotion.
<( Arrête-toi, suppliait-elle en tombant à mes pieds. Ne le tue pas, c'est mon mari ! »
Cette rondelette petite dame, qui semblait nager en marchant sous ses lourdes jupes , avait tout vu de sa fenêtre grillée ; le danger lui donnait un vrai courage pour affronter ainsi tous ces étrangers.
ce Qui es-tu? lui demandai -je.
— La femme du vékil.
— Oui , ma propre femme , la rose de Kbilii ! gémit le Turc,
— Gomment t' appelles- tu ?
— Mersina. »
Cette rose se nommait Mersina : myrte! Pouvait- on n'être point gracieux envers de si poétiques fleurs ?
« Si tu veux, ô Mersina, me montrer l'aurore de ton visage, fleur de cette oasis, je te le jure, ma main ne se lèvera point sur ton époux ! y>
A l'instant même , madame la vékil écarta son voile. Elle vivait depuis longtemps parmi les tribus arabes, où les femmes sont voilées, mais, sous certains rapports, se montrent bien moins formalistes que les Turcs ; d'ailleurs il s'agissait de la vie de son seigneur et maître : elle n'hésita pas.
Je regardai ce visage pâle, sans teint, aux chairs molles, si grasses qu'on distinguait à peine les yeux, et ce petit nez relevé. Madame la vékil pouvait avoir une quarantaine d'années ; ses lèvres et ses sourcils étaient raidis par l'abus de la teinture. Par une suprême coquetterie, deux gros points noirs se trouvaient peints au milieu des joues, ce qui ajoutait à la singularité de cette figure. Lorsque Mersina leva ses mains suppliantes, je remarquai qu'elles étaient entièrement peintes en jaune avec du henné.
« Je te remercie, m'écriai -je, ô soleil du Djérid !... Oui, je te le promets, si le vékil reste ici, tranquillement assis, il ne lui sera fait aucun mal.
— Il ne bougera pas, sois -en sûr !
— Ton époux doit rendre grâce à ton aimable intervention, sans
t.j--\- : L-,ty v;--yi^'.'v-; ^'^ :;.;;--, -.,;'*•.- -. -;~ , r " i,; - - ;-. . -r -/T,.»^ - ^ -m;':*.
toi je l'aurais écrasé comme la figue sous le pressoir! Ta voix est plus douce que la flûte 7 tes yeux brillent comme le soleil, tu as la taille de Schéhérazàde ; c'est à toi seule que je fais le sacrifice de ma vengeance. »
J'avais lâché le collet du pauvre vékil, que je tenais depuis cinq minutes ; le bonhomme respira bruyamment, mais sans oser remuer. Sa femme me demanda d'une voix assez douce :
« Qui es-tu?
— Je suis Nemsi, un étranger dont la patrie s'étend là-bas, bien loin , au delà de la mer.
— Vos femmes sont- elles belles?
— Oui, certes, mais je ne les compare point à celles du chott ElKébir! »
Madame la vékil fit un signe de tête et sourit; je m'insinuais tout à fait dans ses bonnes grâces.
« Les Nemsi sont des gens très sensés, très braves et très polis, dit-elle, je l'ai déjà entendu raconter. Sois donc le bienvenu! Mais pourquoi as- tu fait lier cet homme? pourquoi nos soldats sont-ils en fuite? pourquoi menaces-tu le puissant vékil du sultan?
— J'ai fait lier cet homme parce que c'est un assassin; tes soldats fuient devant moi parce qu'ils savent que je puis les vaincre tous; j'ai menacé ton mari parce qu'il voulait me faire donner la bastonnade et fusiller sans justice ni raison.
— : On te fera justice! »
Je vis bien que la femme possède en Orient un pouvoir tout aussi merveilleux qu'en Occident. Le vékil ne voulut pas cependant avoir l'air d'abdiquer devant sa compagne; il reprit :
« Je suis un juge intègre, je...
— Écoute^ interrompit la rose de l'oasis en s'adressant à son époux, je connais cette créature qui se nomme Abou el Nasr; on devrait plutôt l'appeler Abou el Yalani (le père du mensonge). Il est cause qu'on t'a renvoyé d'Alger quand tu allais être rnoulassin; il est cause que de Tunis on t'a fait venir ici, pour t' enterrer dans ce désert; toutes les fois qu'il s'est rencontré sur ton. chemin, il t'a nui traîtreusement. Je le hais, oui, je le hais, et ne vois rien à redire si cet étranger le traite comme un chien : il lé mérite!
: — On ne peut le toucher, il a l'ombre du sultan 1
^£rr;'K^ r ^Tî^!T^^ .-<-■*
— Eh bien! cet étranger marchera à l'ombre du vékil et à la mienne; celui qui marche à mon ombre ne doit rien craindre de tes rayons.,. Voyons , viens, que je te parle. »
Le petit homme n'était pas fâché d'échapper à la responsabilité; il se levait déjà pour suivre sa femme, lorsque je m'y opposai.
ce Ne m' as -tu pas promis de respecter mon mari? me demanda Mersina.
— Oui, à condition qu'il ne bougera pas. .
— Il ne peut toujours demeurer là!
— Tu as raison, ô perle de Kbilli, mais il doit y rester jusqu'à ce que mon affaire soit expédiée.
— Ton affaire est finie.
— - Comment cela?
— Ne t'ai- je pas dit que tu es le bienvenu ici? Donc te voilà notre hôte; toi et les tiens vous pouvez demeurer chez nous tant qu'il vous plaira.
— Et Àbou el Nasr, que tu as bien nommé Abou el Yalani? : — Il est à toi, traite-le comme tu l'entends.
— ■ Est-ce vrai, vékil? »
Le fonctionnaire hésitait; sa femme lui parla longtemps à l'oreille; enfin il balbutia avec un grand soupir ; (( Oui, oui!
— Tu me le jures?
— Je te le jure!
— Par Allah et son Prophète? »
Le pauvre homme hésitait encore; il se décida enfin, puis se leva tout confus.
« As- tu un cachot pour cet homme?
— Non, fais-le lier au tronc du palmier, mes soldats veilleront sur lui*
— Moi aussi, je veillerai, murmura Omar, Il ne m'échappera pas, car il a tué mon père; mon poignard est prompt comme mes yeux. »
Le meurtrier ne prononçait pas un seul mot; son regard brûlant de haine suivait tous nos mouvements. On l'attacha cependant sans qu'il essayât la moindre résistance. Il n'entrait point dans ma pensée de demander sa mort, mais il avait en face de lui un ennemi implacable; je savais que ni mes ordres ni mes prières ne pourraient rien sur Omar, quand il s'agirait de sa ven-
.-•rj ~;?i;-^r-%:' : ~j> ~ : <"~ "■"-■:.■;•-.■- "- '-•'^vl;'^' - .-:;" '-;= : ■■; v.:".---^--./-^ 1 ?- 7 ' .•■ v'-/-'/,", 7 *-" ■":;:«:- 7': . - v ::^V^^v?^^^"^f^^'^ : ^v>''"'
geance. « Le sang paye le sang, » dit l'Arabe. J'aurais bien voulu voir mon prisonnier prendre la fuite sans ma permission , mais , d'un autre côté, ne devais -je pas réclamer l'arrestation d'un homme si dangereux et dont j'avais tout à craindre?
Fort perplexe, je me fiai à la surveillance d'Omar et me rapprochai d'Halef, qui gardait toujours l'entrée. Celui-ci me demanda :
<c Tu as dit que cet homme est Arménien, est-ce vrai?
— Très vrai; un chrétien qui joue le mahométisme lorsque cela lui est utile.
— Donc, tu le tiens pour un méchant homme? .
— Pour un parfait scélérat,
— Sidi, tu le vois, les chrétiens sont méchants et corrompus.,. Oh! laisse-moi le...
— Halefl prends garde, ou je parle au vékil d'un certain pèlerin.,. »
En ce moment le vékil me faisait appeler; je rentrai dans la salle avec Halef.
Notre fonctionnaire avait la mine assez maussade.
« Assieds- toi! » dit-il.
J'obéis, pendant que Halef s'emparait sans façon de la pipe destinée à Fhôte du vékil et se mettait tranquillement à fumer, en se croisant les jambes.
« Pourquoi as-tu voulu voir le visage de ma femme? continua le Turc.
— Parce que je suis un Franc, habitué à regarder ceux qui me parlent.
— Vos mœurs sont mauvaises. Nos femmes se voilent, les vôtres se montrent. Avez-vous jamais vu une seule de nos femmes dans votre pays? Les vôtres viennent jusqu'au désert, et pourquoi?... honte!
— Vékil! interrompis-je, est-ce là ce qu'ordonne la loi du Prophète? Depuis quand â-t-on coutume de recevoir son hôte avec des insultes? Je ne me soucie ni du mouton, ni du couscous que tu m'offres. Je retourne dans la cour; suis-moi!
— Pardonne, Effendi. Je disais ma pensée sans vouloir {'offenser.
— - Il n'est pas bon de dire tout ce qu'on pense. Le bavard ressemblé à un vase fêlé, dont personne ne se sert parce qu'il ne peut rien retenir.
— Rassieds-toi , Effendi , raconte-moi où tu as rencontré Abou el Nasr. »
Je lui narrai mon aventure par le menu; il écoutait en silence, branlant seulement la tête; quand j'eus fini il me demanda : « Tu crois donc que c'est lui qui a tué le marchand de Blida?
— Oui.
— Tu n'as pas été témoin du meurtre?
— Non; mais je devine que les choses se sont passées comme je te le. dis.
— Allah seul peut deviner comment les choses se passent, car il voit tout.
— vékil, ton esprit est fatigué parce que tu le charges de trop de mouton et de couscous. C'est justement par la raison qu'Allah voit tout, qu'il ne devine rien.
— Je m'aperçois que tu es un taleb, un savant qui a fréquenté beaucoup d'écoles; tu dis des choses que personne ne peut comprendre! Enfin tu crois qu'il a tué l'homme du ouadi?
— Oui.
— Y étais -tu?
— Non.
— Le mort te Ta donc raconté?
— Vékil, un enfant sait que les morts ne parlent pas..., le mouton que tu manges le saurait aussi !
— C'est toi, Effendi, qui manques de politesse. Écoute, tu n'as pas été témoin, le mort n'a rien pu te raconter, comment sais-tu qu'Abou el Nasr est le meurtrier?
— Je te répète que je l'ai conclu en comparant les circonstances..,.
— C'est possible... r mais Abou el Nasr avait peut-être une vengeance à satisfaire ; il était dans son droit.
— Non, tel n'est pas le cas; je t'ai tout expliqué, vékil; moimême je n'ai rien à démêler avec cet Arménien, je ne le poursuivrai pas, et pourtant il a tué mon conducteur Sadek. Le fils de Sadek, comme tu viens de le déclarer, a le droit de se venger; arrange-toi donc avec lui; pour moi, je te déclare que je ne te contraindrai point à me livrer le Père de la Victoire j mais si jamais je le rencontre sur ma route, qu'il prenne garde à lui!
— Sidi, ton discours est sage. Je vais parler à Omar. Quant à toi, reste mon hôte tant qu'il te plaira. »
ii t r -n-'- i -'-.--.' -->^:S •-", "-'.-- r r : .^Ji-.r-^-i,'^
Il se leva et descendit dans la cour; j'étais persuadé que sa tentative près d'Omar n'amènerait aucun résultat. En effet, le vékil revint peu après avec une figure tout allongée; on apporta en même temps sur la broche un quartier de mouton préparé par les doigts jaunes du Myrte du désert.
Je m'approchai vaillamment; Halef accourut, Le„vékiLme dit qu'Omar mangerait près du prisonnier, ne voulant pas le quitter. Tout à coup un cri perçant nous fit prêter l'oreille.
« Effendinâ! balbutiait la voix, au secours! »
Je me précipitai dehors, Omar renversé se débattait entre les mains des soldats; l'esclave noir, debout sur le seuil, me dit avec un sourire qui montra ses dents aiguës,
ce II est parti , Sidi ! )>
En effet, plus de traces du prisonnier; je bousculai l'esclave noir et regardai par la porte, Àbou el Nasr, monté sur un chameau de course, se sauvait derrière un massif de palmiers. Je compris tout sans peine. Le vékil tenait à ne pas se mettre l'affaire sur les bras, il faisait évader son compère Abou el Nâsr. Par son ordre , l'esclave avait amené un chameau frais ; par son ordre aussi les soldats avaient traîtreusement assailli le pauvre^ Omar. Celui-ci se démenait comme un enragé, frappant à droite et a gauche dans le tas avec son poignard; le sang ruisselait.
« S'est- il enfui? me cria le jeune homme lorsque je rentrai dans la* cour.
— Oui.
— Où va-t-il?
— Là-bas, et je lui montrai de la main la direction prise par
son ennemi.
— -0 Effendi, aide-moi, je l'atteindrai!
• — Il est monté sur un chameau .
— Qu'importe!
— Tu n'as point de monture!
— Sidi, je trouverai des frères qui me prêteront une noble bête; ils me donneront des dattes et de l'eau. Avant que la nuit soit tombée je serai sur sa trace, et si tu le veux tu suivras la mienne; nous nous vengerons! »
Halef m'aida bientôt à tirer Omar des mains qui le retenaient; les hommes du vékil, incertains de leur consigne ,. n'osèrent me résister. Omar s'enfuit comme un éclair.
Au même moment apparaissait le vékil ? criant de toutes ses * forces :
(c Pourquoi laissez- vous aller cet homme , chiens que vous êtes î fils de rats et de souris! »
Les injures pleuvaient comme grêle, quand la vékila se présenta, cette fois exactement voilée.
« Qu'y a-t-il? me demanda la grassouillette petite femme.
— La troupe s'est emparée de mon guide, on a délivré mon prisonnier! répondis-je.
— scélérats, brigands, hypocrites!...
— Et tout cela, Effendina, sur les ordres du vékil!
■ — ■ le ver de terre, l'indocile! Ma main le punira sur
l'heure! »
Vékil et vékila rentrèrent ensemble dans la maison, nous laissant le champ libre,
Halef me dit tout bas :
« Elle est le vékil, et lui la vékila! Sidi, nous sommes tout aussi en sûreté sous son ombre que sous l'ombre du sultan!... Allah soit loué, qui ne m'a pas fait l'époux d'une mégère!
« puissance féminine, ton sceptre s'étend donc au sud comme au nord, au levant comme au couchant! »
Ainsi se termina notre aventure, ainsi se montra la justice turque. Nous passions du tragique au grotesque; la vie chemine pareillement d'un extrême à l'autre.
C'était l'heure où le soleil d'Egypte envoie à la terre ses baisers les plus ardents, où tous ceux qu'une absolue nécessité ne chasse point dehors cherchent un peu de fraîcheur et de repos dans les habitations hermétiquement fermées.
J'étais étendu sur un moelleux divan au fond d'un petit logement loué, buvant de l'excellent moka à petites gorgées, humant la délicieuse fumée de ma pipe. Les épaisses murailles, les nombreux vases de terre où s'évaporait l'eau du Nil, tout autour de ma chambre, rendaient l'atmosphère supportable, à ce point que je ne ressentais presque pas le malaise ordinairement provoqué par la chaleur de midi, accablement si fréquent dans ces brûlantes contrées.
Tout à coup la voix perçante de Halef Àgha, mon domestique, vint troubler ma rêverie.
Halef Agha?
Oui, mon fidèle petit Halef, transformé en Àgha (Seigneur), Et qui donc lui avait conféré ce titre? Plaisante question! Qui, je vous prie, si ce n'est lui-même?
Nous étions arrivés en Egypte après avoir traversé Tripoli et Koufara; nous avions visité le Caire, que les Arabes appellent simplement El Masr (la capitale), ou, plus volontiers encore, El Kabira (la cité de la victoire).
Nous avions suivi le cours du Nil aussi loin que me le permettaient mes finances. Enfin je m'étais décidé à m'arrêter sur cette rive, à y louer un petit réduit et à m'y reposer quelques jours. Je l'ai dit, je m'y trouvais à merveille; mon superbe divan, mes laineux tapis n'avaient qu'un inconvénient : ils abritaient une trop nombreuse population, de celle à laquelle le vieux Fischart ' adressait cette question :
On me mord, — Qu'est-ce donc?
Outre le pulex canis aux gros yeux, il y avait chez moi le pulex musculi et le charmant pulex irritans. sans compter le penetrans, etc..
L'Egypte est le théâtre des exploits du pénétrant, plus tenace encore que les irritants et non moins désagréable: c'est assez dire que. malgré ses charmes, ma méridienne n'était pas le repos absolu.
Enfin revenons à la voix aiguë de Halef Agha, laquelle m'éveillait tout à fait de ma somnolence.
« Quoi? Comment? Qui?
— L'Efîendi..., répondait une autre voix beaucoup plus humble.
— L'Effendi el Kebir? Le grand seigneur, mon maître! Tu voudrais troubler son sommeil?
— Il faut que je lui parle.
— Tu oses! à cette heure, pendant le kef (méridienne)! Le diable (qu'Allah me garde de ses griffes!) a dû remplir ta cervelle du limon du Nil. Gomment! tu ne comprends pas qu'un Efîendi, un hékim, est un homme nourri de sagesse par le Prophète luimême, à tel point qu'il peut tout, rendre la vie aux morts, si ceux-ci ont soin de l'en prier avant d'expirer! »
Le lecteur saura que mon Halef était singulièrement changé depuis que nous avions mis le pied sur le sol égyptien. Il devenait extraordinairement arrogant, infiniment vaniteux, ridiculement tranchant, et tout cela n'est pas peu dire en Orient.
En ce pays les Allemands passent pour des horticulteurs et des
1 J. Fischart, un des célèbres auteurs allemands de la seconde moitié du xvi e siècle. On Ta appelé le Rabelais de l'Allemagne; il traduisit Gargantua et l'imita. Il est plus connu en France sous le nom de Menti er.
botanistes, et les Européens en général sont censés de grands chasseurs ou d'illustres médecins.
Pour mon malheur, j'avais retrouvé dans monbagage, en arrivant au Caire, une vieille boîte de pharmacie homéopathique presque encore pleine, ce qui me permettait de donner de temps en temps, à un compagnon de route, cinq globules à la trentième puissance. Pendant ma navigation sur le Nil, il m'était arrivé de guérir toutes sortes de maux avec un soupçon de sucre de lait; de là une réputation énorme, un renom sans pareil! J'étais un médecin quelque peu allié du diable et capable de réveiller les morts avec trois grains de sable!
t Ma réputation tournait la tête de Halef ; il s'y croyait de moitié au moins et ne regardait plus l'espèce humaine qu'avec un superbe dédain. Heureusement cet orgueil ne nuisait en rien à son service ni à sa fidélité dévouée envers moi. On pense bien, du reste, que ma rapide renommée était due presque tout entière à ses hâbleries ; quant à son insolence envers le public , elle menaçait de devenir proverbiale. Ainsi, il s'était procuré à bas prix une cravache du Nil et ne s'en séparait plus. Il connaissait les Égyptiens depuis longtemps et prétendait que, sans cet instrument, les rapports avec eux sont impossibles, tandis qu'armé de cette magique baguette, on opère chez eux des merveilles que ni procédés aimables, ni argent n'obtiendraient. Quant à ce dernier moyen, n'en pouvant user très abondamment, j'étais bien aise de voir Halef en dispositions d'économie.
« Dieu bénisse tes paroles, Sidi! continuait la voix suppliante de l'interlocuteur. Mais il faut absolument que je parle avec ton Effendi, ce grand médecin du Frankistan.
— ■ Pas en ce moment.
— Il le faut, Sidi, autrement mon maître me chasserait...
— Qui est-il, ton maître?
— C'est le riche et puissant Abrahim M amour, auquel Allah puisse accorder mille ans de vie !
— Abrahim Mamour! Qu'est-ce que cet Abrahim Mamour? Gomment s'appelait son père et le père de son père et l'auteur de sa race? De qui est-il né? où vivent ceux auxquels il doit son nom?
— ■- Tout cela je ne le sais pas, Sidi, mais il est un puissant seigneur; son nom seul le dit.
' — Son nom! et pourquoi?
— Abrahim Mamour! Mamour signifie intendant d'une province, et je puis t'assurer, Sidi, que mon maître a véritablement gouverné une province.
— A^ouverné! donc il n'est plus en fonction?
— Non.
— Je m'en doutais; personne ne le connaît, et moi-même, Halef Agha, le vaillant ami, l'appui de mon seigneur et maître, je n'ai jamais entendu parler de cet homme ni vu la pointe de ses babouches. Va- t'en; mon Effendi n'a pas de temps à perdre pour toi!
— De grâce , Sidi, montre-moi comment il faut s'y prendre pour parvenir jusqu'à ce grand médecin.
— Connais -tu les mots qui sont la clef d'argent de la sagesse?
— Oui, j'ai sur moi cette clef précieuse.,,
— Alors il faut t'en servir. »
J'écoutais avec une certaine surprise, et j'entendis le cliquetis de quelque monnaie.
« Un para! reprit Halef; homme, je te dis que le trou de la serrure est trop gros et ta clef trop petite,.. Impossible d'ouvrir.
— Eh bien 1 ! nous grossirons la clef. »
Derechef un bruit métallique frappa mon oreille : je ne savais si je devais rire ou me fâcher. Ce Halef Agha devenait intolérable. Je l'entendis poursuivre imperturbablement :
(( Trois paras. Bien. Seulement on doit encore te demander ce que tu veux obtenir de notre Effendi?
— Je viens le prier de se rendre chez mon maître avec sa médecine enchantée.
— Vile créature! à quoi penses-tu? Pour trois paras irai-je décider mon seigneur à faire usage de cette admirable médecine que lui apporte chaque nuit une £ee voilée de blanc?
— Est-ce possible?
— Moi, hadj Halef Omar Agha, ben hadj Aboul Abbas, ibn hadj Daoud al Gossara, je te le dis... Je l'ai vue de mes yeux, et, si tu refuses de me croire, cette hamtchilama, celte verge du Nil va t'en convaincre...
— Je te crois, Sidi.
— Heureusement pour toi!
— Je voudrais t'offrir encore deux paras.
— Donne... Qui est malade chezton maître?
— C'est un secret que TEffendi doit seul connaître.
— L'Effendi! Coquin, comme si je n'étais pas aussi un Effendi, comme si la fée ne m'honorait pas de sa vue! Sors d'ici; Halef Àgha ne se laisse point insulter!
— Pardonne, Sidi!.,. Je vais tout te dire.
— Je ne veux rien savoir, va-t'en!
— Je te supplie.
— Va -t'en!
— Faut-il ajouter un para?
— Je n'en accepte pas un de plus.
— Sidi
— Je n'en accepterais pas même deux.
— Sidi, ton front rayonne de bonté, ne refuse pas ces deux paras.
— Allons, voyons, qui est malade chez ton maître?
— La femme de mon seigneur.
— Sa femme! Et laquelle? quel rang a cette femme?
— Mon maître n'a qu'une seule femme.
— Et il a été gouverneur de province?
— Oui; il serait assez riche pour avoir cent femmes, mais il n'aime que celle-là,
— Enfin qu'a-t-elle?
— Personne ne le sait; son corps est malade et son âme plus malade encore.
— Allah Kerim! Dieu est miséricordieux, mais je ne le suis pas tant. Ma cravache me démange la main,.., je crois qu'elle voudrait caresser ton dos! Par la barbe du Prophète, vraiment la sagesse sort de ta bouche comme s'il en coulait en abondance de ton esprit! Ne sais- tu pas que les femmes n'ont point d'âme? C'est à cause de cela qu'elles ne peuvent prétendre au paradis ; comment donc la femme de ton maître aurait- elle l'âme plus malade que le corps?
— Cela je n'en sais rien; mais, je t'en supplie, laisse -moi pénétrer jusqu'à l'Effendi !
— Je n'ose te le permettre.
— Pourquoi pas?
— Mon maître connaît le Coran, il déteste les femmes; la plus parfaite de toutes lui paraîtrait comme le scorpion caché dans le
sable; sa main n'a jamais touché un vêtement féminin! S'il se commettait avec les femmes de la terre , les fées ne le visiteraient plus. »
Je suivais avec un certain intérêt le développement du talent de Halef pour la hâblerie; cependant il me prenait par moments bonne envie de m'emparer de son fouet du Nil et de le lui faire apprécier. Je relins ma colère , tant il me parut amusant. L'envoyé reprenait :
<( Sache, Sidi, que ton maître ne touchera pas le vêtement de la malade, ni ne verra sa figure; il lui parlera seulement à travers une grille.
— J'admire la prudence de' tes paroles et la sagesse de ton discours, ô homme! Ne comprends-tu pas que c'est justement la manière dont mon Effendi ne peut traiter la femme de ton maître?
— Pourquoi?
— Parce que la santé que notre grand médecin porte dans ses mains s'attacherait à la grille. Ya-t'en!
— Je ne puis m'en aller, car on me donnerait cent coups sous la plante des pieds si je ne ramenais pas l'Effendi.
— Remercie ton maître de ce qu'il veut bien te réchauffer les pieds, ô misérable esclave d'un Égyptien! Je n'envie pas ton bonheur! Allah aléïkoum, que Dieu t'accorde mille prospérités, qu'il t'accompagne ! Va-t'en !
— vaillant Agha, encore un mot! Mon seigneur et maître a dans son trésor plus de bourses que tu n'en saurais compter... 11 m'a recommandé très expressément de te ramener avec le médecin, car il veut te faire un présent plus riche que tous ceux que le khédive pourrait t'offrir. »
Le patient négociateur avait frappé juste; il empoignait mon Halef d'une façon à laquelle un Oriental ne résiste jamais. Le petit majordome changea promptement de ton; il reprit avec une voix presque câline et cependant toujours ironique :
« Allah bénisse tes lèvres, mon ami! mais une piastre dans ma main me paraît préférable à dix bourses dans celles d'un autre. Tes mains à toi sont maigres comme les pattes du chacal pris au piège, sèches comme le sol du désert.
— N'hésite pas à suivre le conseil de ton cœur, viens chez mon maître, ô mon frère.
— Ton frère, homme! Souviens-toi que lu es un esclave, et
moi un homme libre, servant, accompagnant, protégeant librement mon Effendi, Le conseil de mon cœur me commande de rester. Comment un champ porterait- il du fruit s'il n'est point arrosé du ciel?
ïialcf ramena bientôt le messager.
— Voici encore trois gouttes de rosée, Sidi!
— Bien. Je voudrais voir si, ayant osé déranger mon maître, le tien me donnera réellement un bakhchich?
— II t'en donnera plusieurs,
— Eh bien, attends donc un instant. ))
Enfin Halef trouvait le moment venu pour oser me déranger. Et malgré moi je l'excusais intérieurement
Le pauvre Arabe en usait suivant les tristes habitudes de son pays quand il arrachait ainsi, sou à sou, un pourboire. Il gagnait d'ailleurs si peu avec moij que je n'étais guère en droit de le gronder et que j'avais honte souvent de n'en pouvoir faire davantage.
Ce qui m'étonnait surtout dans cette aventure, c'est qu'on avait recours à ma science médicale pour une femnje.
Je pensais qu'il ne s'agissait pas d'un intérieur arabe, ni d'une de ces familles d'origine nomade où l'étranger ne pénètre point, mais d'une demeure plus civilisée... La femme d'Abrahim n'était sans doute plus très jeune, et elle avait pris sur lui un grand empire par des qualités ou une éducation peu ordinaires.
J'en restais là de mes réflexions, quand Halef entra,
<( Dors -tu, Sidi? >>
Le serpent! il m'appelait Sidi et prenait lui-même ce titre au dehors.
((Non! Que veux-tu?
— Il y a là un hprûine qui demande à te parler; il t'attend avec une barque sur le Nil, et je dois 'Raccompagner. »
Le scélérat voulait nettement dessiner £a situation ? pour que je n'hésitasse point à l'emmener; il tenait décidément au pourboire. Je n'eus pas le courage jde le troubler dans sa diplomatie, je feignis de ne rien savoir.
<( Que me veut cet homme? demandai-ie.
— C'est pour un malade.
— La cbose presse donc beaucoup?
— Oh! oui, Sidi! L'âme du malade a déjà presque quitté la terre; il faut te hâter si tu yeux Ja .retenir,
— Fais .entrer cet homme . »
Halef sortit .et ramena .bientôt le messager, qui se courba jusqu'à terre, ôta sa chaussure, puis attendit humblement que je lui adressasse la parole.
« Approche-toi, lui dis-je.
— Salam aléïkoum! Allah soit avec toi, ô Seigneur! Ouvre ton oreille à l'humble prière du plus infime de tes serviteurs!
- — Qui es-tu?
— Je suis le serviteur du grand Abrahim Mamour, qui habite de l'autre côté du fleuve.
— Qu'es -tu chargé de me dire?
; — Une grande douleur est venue sur la maison de mon maître;
; : la couronne de son cœur pâlit au milieu des ombres de la mort;
aucun médecin , aucun fakir, aucun enchanteur, n'a pu faire reculer le mal. Enfin mon maître, qu'Allah réjouisse! a entendu parler de toi, ta réputation lui est connue, il sait qu'à ta voix la mort s'enfuit; il m'envoie pour te dire : Viens, enlève la rosée qui flétrit ma fleur, et ma reconnaissance sera' douce comme le miel , mon remerciement brillera comme l'or!
— Je ne sais pas où demeure ton maître; est-ce loin d'ici?
— Il demeure sur la rive opposée, mais il t'envoie une barque; dans une heure tu seras près de lui.
— Qui me ramènera?
— Moi..
— Je te suis; attends-moi un instant avec Halef. »
Il reprit sa chaussure et se retira pendant que je revêtais mon plus bel habit. Je pris ensuite ma boîte de pharmacie avec de l'aconit, du sulfate, etc. etc., enfin toutes les drogues que peut contenir une caisse de cent numéros. Cinq minutes plus tard, nous étions assis dans la barque, conduite par quatre rameurs. Je songeais, non sans .quelque appréhension, à mon rôle de docteur. Quant à maître Halef, il se tenait près de moi plus fier qu'un pacha à trois queues. Il avait garni sa ceinture d'un poignard et de deux pistolets agrémentés d'argent, dont je lui avais fait présent en passant au Caire, Il né lâchait pas son fouet du Nil , qui lui procurait en ces lieux tant de considération et d'égards.
Assurément la chaleur me paraissait un peu piquante, mais le mouvement de la barque, balancée sur les flots, nous donnait un air doux et rafraîchissant.
Nous longeâmes d'abord une rive tapissée de verdure, au milieu de laquelle s'élevaient les tiges gracieuses du tabac et du séné, puis une grande plaine inculte s'étendit devant nous ; elle n'était égayée que par quelques groupes de mimosas ou de sycomores peu élevés. Enfin se présenta un terrain très vaste sans nulle végétation et tout hérissé de roches, de blocs granitiques dispersés là depuis bien des siècles, au milieu desquels nous aperçûmes un carré d'épaisses et tristes murailles.
Un canal conduisait l'eau du fleuve jusqu'au pied de ces murs, alimentant ainsi la forteresse et la faisant communiquer avec le Nil, qui est le grand chemin de ces contrées.
Nos bateliers nous dirigèrent adroitement dans ce conduit. Sur un signe du conducteur, une porte basse s'ouvrit el nous quittâmes le bateau.
Un esclave noir grimaça un sourire sur notre passage, puis s'inclina jusqu'à terre ; nous ne prîmes pas garde à ses révérences et continuâmes d'avancer dans l'intérieur du bâtiment.
Quoique je ne me fusse point attendu à de grands frais d'architecture en ce lieu, la nudité des murailles, le manque d'ouvertures à l'intérieur et le délabrement du bâtiment me surprirent. Nous traversâmes un jardin dont les plantes avaient peut-être autrefois réjoui les yeux des captives du harem, mais en ce moment tout y élait desséché et flétri ; rien ne rappelait l'idée de la vie en ce triste séjour, sinon une nichée d'hirondelles voletant et piaillant dans les trous des vieux murs.
Une seconde porte nous arrêta avant d'entrer dans une petite cour, au milieu de laquelle se trouvait un bassin rempli d'eau. Le canal devait arriver jusqu'à ce bassin par des conduits souterrains, et j'admirai avec quel soin on avait disposé cette eau de manière à rafraîchir l'habitation et à maintenir l'humidité si nécessaire dans ces pays brûlants. Je remarquai aussi avec quelle intelligence cette espèce de château avait été orienté pour éviter les inconvénients de l'inondation du Nil, qui a lieu chaque année.
La cour où nous venions d'entrer était entourée en partie de grillages en bois, derrière lesquels semblaient s'enfoncer des retraites et des salles assez vastes ; mais je n'avais pas le temps d'examiner ces singulières dispositions ; je jetai un coup d'œil sur Halef , qui me suivait chargé de ma boîte à médicaments ; notre guide nous entraîna rapidement.
Bientôt nous arrivâmes dans le Selamlik * , une pièce assez spacieuse, presque obscure, dont les fenêtres grillées ne laissaient passer que de rares filets de jour. Les murailles,, revêtues de tapis à certains endroits, peintes d'arabesques en d'autres, en somme fort ornées, faisaient contraste avec la nudité de l'extérieur; dans une niche sculptée se jouait un joli petit filet d'eau destiné à rafraîchir l'air. Une balustrade séparait la chambre en deux. La première partie servait aux domestiques ; dans le fond se tenaient le maître de la maison et ses hôtes. Cette espèce de
1 Salon ou parloir.
.- .- , : . ;"';"^?*>™";"~-^" ; ' ;^~ï£'TvC'"-^" '"S '~" V' ; " ' ■ v -".,'■
salon avait pour ameublement un large et riche divan courant d'une extrémité à l'autre. Au coin de ce divan se tenait gravement assis Àbrahim Mamour, le propriétaire des mille bourses.
Àbrahim Mamour se leva à mon approche; mais, suivant l'usage, ne s'avança point vers moi.
Chaussé à l'européenne, je ne pouvais enlever mes bottes; j'entrai donc résolument,, foulant sous mes talons de cuir le magnifique tapis de Y ex -gouverneur, et je m'assis à ses côtés.
Les serviteurs apportèrent alors l'indispensable café et la pipe non moins indispensable, puis nous pûmes entrer en matière.
Mon premier regard avait été pour la pipe ; tous ceux qui ont visité l'Orient savent que c'est à la richesse de cet objet qu'on peut mesurer celle de son possesseur. Le long tuyau de celle qu'on me présentait était couvert d'ornements en filigranes de vermeil qui valaient au moins mille piastres; plus précieuse .encore me parut son embouchure, toute garnie de pierres précieuses dont les feux m'éblouirent. Certes Abrahim devait posséder beaucoup de bourses dans son trésor ! Etait-ce une raison pour supposer que le propriétaire d'une telle pipe avait passé sa vie à voler ou à pressurer la province confiée à son gouvernement? Pouvais -je, en conscience, juger l'homme par l'instrument? Je préférais examiner son visage.
Où avais-je vu déjà ces traits , cette physionomie d'une beauté si régulière , cette finesse de contours vraiment sculpturale et en même temps cette expression diabolique, si peu en harmonie avec cette grande perfection de formes?
Les yeux de cet homme, étincelants, et presque sans paupières apparentes, se fixèrent d'abord sur les miens comme s'ils cherchaient à pénétrer mon âme ; puis ils se détournèrent froidement et avec une sorte d'inquiétude dissimulée sous une affectation d'indifférence.
Des passions violentes, des instincts dépravés creusaient leurs marques indélébiles sur ce visage.
L'amour, la haine, la cruauté, la rapacité semblaient s'être emparées d'une nature où rien ne pouvait être médiocre. 11 y avait dans cet ensemble quelque chose d'indéfinissable, mais quelque chose dont l'avertissement ne pouvait tromper les moins physionomistes.
Où avais -je déjà rencontré cet homme? Je ne m'en souvenais pas, tout en sentant vaguement que ce devait être dans des cir^ constances peu agréables,
« Salam aléïkoum ! » murmura lentement mon hôte, d'une voix couverte et étouffée par sa longue et magnifique barbe , teinte du plus beau noir.
Cette voix sourde, sans éclat, on pourrait dire sans vie, donnait tout d'abord une espèce de frisson.
« Aléïkoum! répondis-je.
— Puisse Allah faire couler le parfum sur la trace de tes pas et le miel du bout de tes doigts, afin que mon cœur n'entende plus le gémissement de son chagrin !
— Dieu te donne la paix! repris -je , et me permette de trouver un remède au poison qui ronge ton bonheur ! » Je n'osais parler de la malade , c'eût été une inconvenance impardonnable chez un musulman.
« J'ai entendu dire que tu es un médecin très habile; à quelle école as -tu étudié ? -
— Je n'ai étudié dans aucune.
— - Dans aucune !
— Je ne suis point musulman.
— En vérité ! Quoi donc alors ?
— Nèmsi.
— Nemsi ! Oh ! je sais, les Nemsi sont des gens savants ; ils connaissent la pierre philos ophale et TAbracadabra qui chasse la mort. »
Il me regarda fixement dans les yeux une demi-seconde, puis continua:
« Ne dissimule rien devant moi; je n'ignore pas que les enchanteurs ne parlent point des secrets de leur art, je ne chercherai pas à te les arracher ; je te demande seulement dé me venir en aide , et de me dire d'abord comment tu procèdes pour chasser la maladie: par des paroles ou par des talismans?
— Ni par l'un ni par l'autre ; mais par la médecine.
— Je t'en prie, ne te cache pas de moi ; je crois en ton art, car , quoique tu ne sois pas musulman, l'œuvre de ta main réussit comme si elle était bénie par le Prophète. Tu trouves le mal et tu sais le vaincre.
— Dieu seul est tout-puissant, il peut sauver et perdre, à lui
soit l'honneur ! Cependant, si je dois essayer de V aider en quelque chose, explique -toi. »
Cette question directe par laquelle je prétendais pénétrer ses secrets d'intérieur sembla contrarier Abrahim ; il devait pourtant s'y attendre. Dissimulant cette faiblesse, il répondit avec gravité :
« Tu es du pays des infidèles : il n'y a point de honte chez vous à parler de celles qui sont nos mères ou nos filles ? »
Je souriais malgré moi de Fart déployé par le musulman pour en arriver à ne pas prononcer le nom de sa femme, mais je cherchai à paraître aussi grave que lui. Je repris froidement :
<( Tu demandes mon secours et tu m'insultes !
— En quoi?
— Tu nommes ma patrie le pays des infidèles !
— N'êtes-vous pas des infidèles?
— Nous croyons à un Dieu ; ce Dieu est le même que celui que vous appelez Allah. A ton point de vue je suis un infidèle, comme tu en es un au mien. J'aurais le droit de te donner ce nom; je m'en abstiens, parce que je suis Nemsi et que nous ne blessons jamais les lois de la politesse.
— Laissons ces questions de religion. Écoute seulement : un fils de Prophète ne doit jamais parler de sa femme, mais tu me permets de parler des femmes du Frankistan?
— Oui, certes .
— Quand la femme d'un Frank est malade... » lime regardait avec inquiétude, comme si j'allais l'interrompre ; je fis un signe de tête, il poursuivit: « Enfin, quand elle est si malade qu'elle ne peut prendre aucune nourriture...
— Aucune ?
— Non, pas la moindre...
— Continue.
— Quand l'éclat de ses yeux s'éteint, quand ses joues s'amaigrissent, quand la fatigue l'accable sans qu'elle puisse pourtant dormir...
— Continue.
— Quand elle va traînant et sans forces, tantôt glacée, tantôt brûlante...
— Je comprends, continue.
— Quand le plus petit bruit la fait frissonner, quand elle ne
désire plus rien, quand elle n'aime plus rien, quand elle ne hait plus rien non plus, quand chaque fois que son cœur bat il semble qu'elle va défaillir...
— Poursuis toujours !
— Quand son souffle est plus faible que celui d'un petit oiseau : quand elle ne rit, ne pleure, ne parle plus : quand elle n'a plus même un sourire, ni une plainte, ni un soupir: quand elle ne veut plus voir la lumière du soleil, mais se cache et souffre silencieusement sous les draperies de sa chambre... »
Cet homme en parlant me regardait avec de grands yeux pleins de fièvre et d'inquiétude : à mesure qu'il s'avançait dans la description des symptômes du mal, son trouble augmentait visiblement, en dépit de ses efforts. Il devait aimer la malade avec tout ce qui pouvait rester de passions et d'ardeur dans cette âme flétrie; sans le vouloir, il venait de me découvrir tout entier le secret de son cœur.
ce Tu n'as pas fini, demandai-je.
— Quand elle pousse tout à coup un cri perçant et douloureux , comme si un poignard l'atteignait en pleine poitrine; quand elle murmure sans cesse un mot, toujours le même.
— Quel mot?
— Un nom... Quand, en toussant, le sang jaillit ^sur ses lèvres pâles... »
Et il regardait toujours fixement, les yeux attachés aux miens dans une angoisse poignante. On eût dit que j'allais prononcer de sa mort ou de sa vie. Je n'hésitai pas cependant à exprimer la fatale conclusion :
(( Si tout cela est, elle mourra. »
Àbrahim demeura sans mouvement; il semblait frappé au cœur. Puis il se souleva et se dressa devant moi avec sa haute taille, son geste menaçant. Son fez venait de tomber, sa pipe lui glissait des mains ; sur son visage on lisait une lutte terrible. Cette figure devenait de plus en plus étrange : elle ressemblait à celle de Satan telle que Ta conçue le génie de Gustave Doré. Non point Satan portant queue et cornes, grimaçant et montrant ses pieds de bouc, mais Satan beau comme un archange, défiguré seulement par l'expression hideuse, passionnée, diabolique de ses traits.
Les yeux du musulman ne quittaient pas les miens ; ils étaient
SUR LES BORDS DU NIL 8i
pleins d'effroi et de colère ; enfin il éclata d'une voix qui, cette fois, n'avait rien de sourd ni d'aphone.
« Giaour ! tonna-t-iL
— Comment dis -tu?
— Giaour , te dis-je ! Veux-tu que je t'appelle chien ? Le fouet t'apprendra qui je suis! Tu sauras comment tu dois obéir quand je commande. Si elle meurt, tu mourras aussi , toil Si elle vit, je te laisserai aller, je te donnerai tout ce que ton cœur peut désirer. »
Je me levai à mon tour, assez peu ému de la menace, et, me plaçant*en face de mon interlocuteur, je lui demandai :
« Sais-tu quelle est la plus grande honte pour un musulman?
— Que veux-tu dire ?
— Regarde à terre; où est ton fez? Abrahim Mamour, te souviens-tu des préceptes du prophète et du Coran: « Tu ne découvriras pas la nudité de ta tête devant un chrétien-, »
En un clin d r œil Abrahim eut remis sa coiffure et saisi le fiche poignard passé dans sa ceinture, s'écriant dans une rage indicible ;
« Tu mourras , giaour ! Tu vas mourir à l'instant ! , — Je mourrai quand cela plaira à Dieu et non à toi*
— Je te répète que je vais te tuer. Dis ta prière ! »
Rien ne calme comme la vue d'un homme que la colère aveugle ; je repris tranquillement :
« Abrahim Mamour, j'ai chassé les ours et les rhinocéros, les éléphants sont tombés sous mes balles; j'ai tué le lion « ravageur » des troupeaux : remercie Allah si tu vis encore et prie -le de t'aider à dompter ta colère. Tu es trop faible pour te dominer toi-même, et pourtant, si tu ne cesses tes injures, prends garde à toi ! »
A cette nouvelle provocation de ma part, Abrahim, blessé au vif, voulut se jeter sur moi ; je l'évitai et lui montrai aussi mon arme : dans ce pays, on ne se sépare ni de son revolver ni de son feouteau. Nous étions seuls en face l'un de l'autre , car l'Égyptien avait congédié ses esclaves. Avec mon brave Halef, je n'aurais pas craint tout le personnel de la maison réuni, mais je ne voulais pas en arriver aux extrémités 1 ni manquer l'occasion de voir la mystérieuse malade, dont l'état m'intéressait et piquait ma curiosité.
c< Tu prétends tirer sur moi ! s'écria Àbrahim toujours furieux; en désignant mon revolver . Ici, dans ma maison, sur mon divan î
— Certainement , si tu me contrains à me défendre.
— Chien ! c'était donc vrai ce que j'ai pensé dès que tu es entré ? , .. ...
— Que pensais-tu, Abrahim Mamour?
— Que je t'avais déjà rencontré quelque part; où? quand? je n'en sais rien, mais...
— Ni moi non plus, je n'en sais rien, mais la rencontre n'a pas été bonne, Et aujourd'hui comment allons-nous nous' quitter, Abrabim ? Tu m'as appelé chien; ne répète pas cette insulte, car ma balle est prompte.
— Je vais appeler mes gens.
— Appelles-les si tu veux ; qu'ils viennent relever un cadavre et tomber à leur tour !
— Oh! oh! pour qui te prends -tu ?
— Pour un Nemsi; as-tu jamais senti la main d'un Nemsi? » Il haussa les épaules avec mépris*
ce EL bien 1 poursuivis-je , prends garde de la sentir; elle n'est pas lavée dans l'essence de roses, comme la tienne, elle n'en est que plus vigoureuse. Adieu ! je ne troublerai pas la paix de ta maison, seulement ne me fais pas revenir en arrière. Que Dieu te conserve !
— Reste ! » cria le mahométan.
Il essaya de se jeter de nouveau sur moi; je me retournai, et, le serrant à la gorge, je l'acculai contre la .muraille; les yeux lui sortaient de la tête, ses veines se gonflaient, son poignard lui avait échappé*
ce Maintenant tu as senti la main d'un Nemsi, lui dis-je, lâche que tu es I Comment appelles- tu la conduite d'un homme qui fait venir le médecin, puis l'outrage et le menace?
— Enchanteur I... murmura Abrahim. ;
— Encore une injure I
\ -T- Si tu n'étais pas enchanteur, mon. poignard ne me serait pas tombé des mains ; tu ne m'aurais pas ainsi violenté*
- — Eh bien, soit! je suis un enchanteur; alors pourquoi ne pas essayer de mon pouvoir sur la malade, sur Guzela, ta femme?
— Comment sais-tu son nom? ~
— Ton envoyé l'a prononcé.
— Un infidèle • ne doit pas répéter le nom des croyants,
— Je répète le nom d'une femme qui peut-être sera morte , demain ! »
Il me regarda avec terreur, cacha son visage dans ses mains et balbutia :
« Est-ce vrai, médecin, qu'elle pourrait être morte demain?» Le médecin répondit : « Oui.
— Et tu ne peux la sauver ?
— Qui sait? Tu ne m ? as pas laissé achever; peut-être auraisje essayé de...
— Oh! ne dis pas peut-être! Promets-moi de la sauver, je te donnerai tout ce que tu demanderas.
— Laisse-moi donc essayer, cette fois je...
— À h ! à la bonne heure, donne-moi vite le talisman ou le remède.
— Je n'ai ni talisman ni remède infaillible; fais-moi voir la malade.
— Es-tu fou? L'esprit du désert a soufflé sur ton cerveau! Ne sais- tu pas que la femme sur laquelle l'œil d'un étranger s'est arrêté doit mourir ?
— Que veux-tu! elle mourra, bien plus certainement encore si je ne la vois pas. Il faut que je sente son pouls , que je l'interroge; nous ne pouvons, nous autres Européens, connaître ni soigner autrement la maladie.
— Comment! tu ne possèdes ni talisman ni paroles magiques ! tu ne sais pas prier pour la malade !
— Je prierai pour elle en la soignant ; mais Dieu veut que nous joignions à la prière l'application et les moyens qu'il a mis entre nos mains.
— ■ Quels sont ces moyens ?
— Le suc de certaines fleurs, les métaux que renferme la terre , et desquels nous tirons des substances capables de combattre le mal.
— Si tu lui parles, que lui diras -tu?
— Je lui demanderai ce qu'elle éprouve et où est son mal.
— Tu ne lui diras rien que cela ?
— Non.
— Tu prononceras devant moi chacune de tes phrases ?
- — Je le yeux bien.
— Et tu lui toucheras la main ?
— Oui.
— Une minute seulement... tu entends? As-tu besoin de voir son visage ?
— ■ Non. elle restera voilée si tu le désires; mais il faudra qu'elle marche à droite, à gauche, dans sa chambre.
— Pourquoi?
— Parce que la démarche de la malade en dit beaucoup sur la maladie.
— J'y consens ; je vais aller te la chercher.
— Non, je dois me rendre. là où elle demeure.
— Mais pourquoi encore ?
— Parce que le médecin a besoin de savoir si son malade occupe une pièce malsaine, si l'air qu'il respire lui est nuisible...
— Ainsi tu prétends pénétrer dans mon harem 1 ?
— Oui.
— Toi ! un mécréant !
— Un chrétien.
— Jamais !
— Qu'elle meure donc ! Adieu ! »
Je fis un pas pour m'éloigner. J'espérais bien être rappelé et je le souhaitais vivement. D'après les symptômes décrits par Abrahim , il était facile de conclure que la maladie de sa femme affectait l'âme plutôt que le corps ; peut-être cette malheureuse, enlevée de force, ne pouvait- elle supporter son sort. J'avais le plus grand désir de lui parler et ne négociais avec tant de patience que pour en arriver là.
« Reste, me cria bientôt le mahométan. Tu entreras dans le harem. »
Je revins vers lui, affectant la plus parfaite indifférence. J'avais vaincu l'obstacle ordinairement infranchissable à tout Européen; j'étais au fond enchanté de mon aventure. Il fallait que l'amour de l'Égyptien pour cette femme fût bien fort, et je devinais à l'expression de ses traits qu'il ne cédait pas sans éprouver une sourde- colère. Je ne pouvais me dissimuler que, en cas d'insuccès dans mon traitement, j'aurais un ennemi implacable qui ne
4 Harem en* arabe signifie proprement: Sanctuaire , lieu inviolable.
me pardonnerait pas d'avoir pénétré les secrets de sa demeure, d'autant que cet homme se sentait animé déjà d'une étrange haine contre moi.
Abrahim cependant s'éloigna un instant pour préparer mon entrée; il tenait à ce qu'aucun de ses gens ne pût soupçonner ce qui allait se passer. Malédiction sur lui, si un seul de ses domestiques devinait la présence d'un étranger dans l'appartement des femmes !
Lorsqu'il rentra, son visage était empreint de résolution et aussi de rancune; ses lèvres serrées, son regard fuyant, la contrainte de son geste trahissaient ce qu'il devait souffrir.
« Viens, dit- il, tu vas la voir. Je te permets beaucoup, Effendi. Mais par la félicité des cieux, par les tourments de F enfer, je te le jure, si tu prononçais une seule parole, si tu faisais un seul mouvement qui pût me déplaire, jamais tu ne repasserais ce seuil) Tu es fort et bien armé, mais mon poignard aurait raison de toi, ou d'elle, si tu me résistais. Je te le jure par toutes les sourates du Coran, par tous les califég, dont Allah daigne bénir la mémoire !
— Es -tu prêt? lui demandai- je avec calme*
— Oui , viens !»
Je le suivis. Nous traversâmes un espace en ruines et tout entouré de débris de murs , dans lesquels les oiseaux de nuit faisaient leur demeure; nous traversâmes une sorte d'antichambre, enfin' nous pénétrâmes dans l'appartement des femmes. Çà et là, des objets de toilette ou d'amusement témoignaient des habitudes de celles qu'on renfermait en ce lieu. Abrahim me dit avec un sourire à demi railleur :
« Voilà les chambres que tu désires voir; regarde, crois -tu que le démon de la maladie puisse s'y cacher?
— Mais ce n'est point encore la chambre de la malade.
— Non, je vais t'y introduire; auparavant laisse-moi m ? assurer si elle a caché le soleil de son visage à tes yeux. Ne cherche point à me suivre maintenant; attends en paix que. je vienne t' appeler. »
C'était donc là qu'habitait Guzela, c'est-à-dire la belle. Toutes les circonstances de mon introduction me faisaient revenir de ma première supposition : cette femme ne devait point être âgée.
, J'examinai curieusement le lieu où m'avait laissé Abrahim, C'était une pièce meublée à peu près comme celle où on recevait les hôtes, avec un divan, une barrière, une niche sculptée, au fond de laquelle gazouillait un petit jet d'eau. Bientôt l'Égyptien rentra et me demanda :
« Eh bien, as -tu découvert quelque chose ici?
— Oui, je te le dirai quand nous serons près de la malade.
— Allons, Effendi, entrons; encore une fois, souviens-toi de mes recommandations*
— Sois tranquille,., »
Au fond de la chambre qu'Abrahim se décida à m'ouvrir, j'aperçus, appuyée contre le mur, la forme d'une femme soigneusement voilée et couverte de longs vêtements. Quand je dis forme, c'est faute d'un autre mot, car on ne voyait rien d'humain so ; us cet amas d'étoffe, si ce n'est un petit pied chaussé seule- . ment du bout par des pantoufles de velours.
Je commençai , mes questions, qui ne durent blesser en rien la susceptibilité du musulman; je priai la malade de se mouvoir un peu; enfin je lui demandai de me tendre la main. Malgré la gravité de la situation, j'avais envie de rire : la main était enveloppée d'un linge épais, de manière qu'on ne vît pas même la forme des doigts; le bras était également bandé.
<( Mamour, dis -je en me tournant vers l'Égyptien, je ne puis sentir le pouls sous ces enveloppes.
— Enlève la bande ! » ordonna mon hôte.
La femme obéit; je vis alors une main délicate. À l'un des doigts brillait un mince cercle d'or terminé par une perle de la plus grande valeur.
Je pris lé bras entre le pouce et trois doigts, puis je me penchai pour écouler le pouls en même temps que je le tâtais. Abrahim ne perdait de vue aucun de mes mouvements. Alors j'entendis , non,, je ne me trompais pas, la voix était sj basse pourtant !,.. j'entendis ce murmure ; Kourtar'Senitzayi I ce Sauve Sénitza ! »
« As-tu fini? demandait Abrahim avec impatience, en se rapprochant de moi.
— Oui.
— Eh bien! qu'a- 1- elle? ^
-T-: Elle a une grande.,, une très grande maladie, une maladie presque impossible à guérir. N'importe, je la sauverai ! »
.-;-'. -.^ft'ïsîF^Wfcit-'
Ce dernier mot, je le prononçai ayec une singulière lenteur, plus pour elle que pour lui. « Comment s'appelle son mal?
— Il a un nom étranger que les médecins seuls peuvent comprendre.
— Quand sera- 1- elle guérie ?
— Hum ! cela peut être très court et cela peut être long. Tout dépend de ton obéissance envers moi.
— En quoi faut -il t' obéir ?
. — Il faut exécuter ponctuellement mes prescriptions médicales.
— Je les exécuterai,
— Cette femme devra rester seule; on lui évitera toute contrariété.
— Gela sera fait.
— Je lui parlerai tous les jours.
— Toi?
— Ne faut-il pas que je juge des progrès de ma médicamentation?
— Je te dirai tout ce qui arrivera.
— Tu n'y connais rien, tu ne saurais apprécier T état d'un malade.
— : Mais tu ne lui parleras que de son mal ?
— C'est pour cela que je suis venu.
— Mais enfin combien de fois penses-tu avoir besoin de lui parler? :
— Je crois que cinq fois suffiront pour la guérir.
— Bien ! donne-lui maintenant la médecine,
— Je l'ai laissée à mon domestique. * — Viens la chercher, » - " '
Je me retournai pour saluer ma cliente ; la pauvre femme leva les mains sous son voile et murmura :
— Ev Allah ! ( Dieu soit avec toi ! )
— Silence 1 n'ouvre la bouche que quand on t'interroge ! s'écria le musulman d'une voix tonnante.
— -Àbrahim, interrompis-je, ne t'ai -je point dit qu'il fallait éviter toute contrariété, tout chagrin à cette femme? Est-ce ainsi qu'on s'adresse à quelqu'un qui touche aux portes du tombeau?
— Qu'elle prenne garde elle-même à ne pas se rendre malade ! Il ne faut pas qu'elle parle; elle le sait. Viens! »,
< Nous retournâmes au selamlik, et j'envoyai chercher Halef, qui parut bientôt avec ma pharmacie. Je remis à Âbrahim le médicament qui me parut utile, à dose voulue, puis je me disposai à partir.
« Quand reviendras -tu ? me demanda mon hôte.
— Demain , à la même heure,
— Je t'enverrai ma barque. Combien te dois-je pour aujourd'hui ?
— Rien; si la malade guérit tu me donneras ce qu'il te plaira. » Abrahim mit cependant la main à sa poche, en tira une
bourse , dans laquelle il prit quelques pièces d'or qu'il tendit à
Halef.
- <c Tiens , dit- il, prends cela, toi ! »
Le brave Halef Agha accepta la chose d'un air superbe, comme s'il eût fait beaucoup d'honneur à l'Égyptien ; il ne daigna pas même regarder les bakhchich en les glissant dans son gousset.
ce Àbrahiïn Mamour, dit-il, ta main est ouverte et la mienne aussi; je ne la fermerai pas devant toi, car le Prophète a déclaré qu'une main ouverte est le premier degré qui conduit dans le séjour des élus. Allah t'accompagne et moi aussi ! »
Nous partîmes; l'Égyptien nous conduisit jusqu'au jardin, où les domestiques vinrent à notre rencontre.
Dès que nous fûmes seuls, Halef se mit à compter son or en s' écriant :
((Trois pièces, Effendi ! Que le Prophète bénisse Abrahim Mamour et laisse sa femme longtemps malade !
^ — Hadj Halef Omar !
— Sidi, ne puis-je me réjouir en comptant ma monnaie?
— La santé vaut mieux que l'or, Halef!
— Pendant combien de jours dois-tu la visiter, Sidi?
— Quatre à cinq jours, je pense.
— Trois pièces chaque fois, cela fait quinze. Si elle guérit, il m'en donnera peut-être encore quinze , cela fera trente. Je m'informerai s'il y a beaucoup de femmes riches qui soient malades sur les bords du Nil ! »
, Cependant nos rameurs nous reconduisaient rapidement, car nous descendions le courant. En une demi- heure nous étions de retour.
Noos abordâmes près d'une dahabie mise à P ancre pendant notre absence; ses amarres étaient attachées, sa voile repliée, et, suivant la pieuse coutume des musulmans, le capitaine de l'embarcation invitait ses gens à la prière :
Puis je me penchai pour écouter le pouls;
« Hai al el Salah ! criait-il, préparez-vous à prier ! » Cette voix me frappa, je la connaissais; je m'arrêtai tout à coup. N'était-ce pas Hassan Àbou Réïsan : le père des mariniers ? Nous l'avions rencontré à Koufarch, où il était venu visiter un de ses fils, el nous avions fait route avec lui pour l'Egypte. Nous étions tout à fait bons amis; je me persuadais qu'il me
fevërrait avec plaisir. J'attendis donc la fin de la prière, sous l'ombre d'une muraille, à quelque dislance du rivage; après quoi je hélai le vieux reïs.
« Hassan el Reïsan , oh .! io !
— Qui m'appelle? Allah est grand! C'est mon fils, le Nemsi Kara Effendi !
- — Oui, c'est lui ,~Abôu" Hassan !
— Viens, mon fils, monte, il faut que je t'embrasse. »
Je fus bientôt sur le pont. Hassan m'accueillit avec toutes les démonstrations orientales.
<( Que fais-tu ici? me demanda-t-il enfin.
— Je me repose de mon grand voyage ; et toi?
— Je reviens de Dongola, où j'ai conduit un chargement de feuilles de sérié; une voie d'eau s'est déclarée, j'ai dû m'arrêter quelques jours.
— Combien de temps comptes -tu rester ici?
— Nous partons demain ; où demeures- tu ?
— À droite... là-bas ; tu vois cette maison de pierre ?
— Ton hôte est-il un bon hôte ?
— Oui, c'est le cheikh el Beled (maire ou juge du village, du lieu); je suis très content de lui; lu viendras ce soir, Hassan?
— J'irai, si ta pipe est en bon état,
— ■ Je n'ai qu'une pipe, tu apporteras la tienne; mais je te donnerai d'excellent tabac.
— J'irai. Resteras- tu longtemps ici?
— Non, je voudrais retourner au Caire*
— Eh bien! viens avec moi, j'aborderai à Boulakh (faubourg du Caire). »
Cette proposition me fit réfléchir. Je repris : « Hassan, tu me nommes ton ami?
— Tu Tes; demande-moi ce que tu voudras, je le ferai, si cela m'est possible.
— J'attends 'de toi un très grand service, Abou Hassan!
— Parle. Quel est-il?
— Je. te le dirai ce soir, si tu viens prendre le café avec moi. -.•."—■J'irai. Seulement,, mon fils, j'oubliais que je suis invité déjà dans la maison où tu loges.;
— ■ Chez le cheikh?
, — Non, chez un homme d'Istamboul, qui est venu avec moi et qui a loué ici un étage pour lui et son serviteur.
— Gomment s'appelle cet homme?
— Je ne sais , il ne me Fa pas dit.
— Mais son serviteur doit le dire? »
Hassan sourit, ce qui ne lui était pas ordinaire.
« Oh! celui-ci est un drôle qui connaît toutes les langues, quoiqu'il n'ait étudié nulle part; il fume, mange ou chante du matin au soir. Quand on l'interroge, il répond par des paroles aujourd'hui vraies, fausses demain. Avant-hier il se donnait pour un Turc, hier pour un Monténégrin , aujourd'hui il se prétend Druse; Allah seul ;. peut savoir ce qu'il sera demain et aprèsdemain.
— Et tu préfères l'invitation de cet étranger?
— Non, j'irai chez toi quand j'aurai fumé une pipe avec lui- Adieu! Allah te garde! j'ai à travailler. »
Nous regagnâmes, Halef et moi, notre demeure. Je m'étendis sur mon divan et commençais à réfléchir aux aventures de cette journée, quand mon hôte entra; après le salut d'usage, il me dit :
> « Je viens te demander pardon , Effendi , car j'ai loué l'étage au-dessus du tien.
— Cela ne me gêne nullement, cheikh.
— Mais ta tête a beaucoup à penser et le domestique du locataire chante, parle, siffle sans cesse.
— - S'il m'ennuie, je saurai le faire taire. »
Mon attentif propriétaire parut enchanté de mon indulgence ; il s'éloigna. Je me replongeai dans ma rêverie, quand je fus distrait par les pas de deux hommes, dont l'un montait et l'autre descendait. Ils s'arrêtèrent devant mon palier, puis je reconnus la voix de Halef demandant : -
ce Que fais-tu. là? Qui es-tu?
— Et toi, qui es-tu?.,, que fais-tu dans cette maison? reprenait l'interlocuteur.
— Moi! criait Halef du ton d'un homme offensé, j'appartiens à cette demeure.
— Et moi aussû
— Ton nom?
— Hamsad al Djerbaya.
— Moi,hadj Halef Àgha.
— Un Àgha?
— Oui, le compagnon et le protecteur de mon maître.
— Qui est ton maître?
— Le grand et célèbre médecin, qui habite cette chambre.
— Un médecin! qu'est-ce qu'il guérît?
— Tout... Ne me conte point de sornettes, il n'y a qu'un seul homme qui puisse guérir tous les maux, cet homme, c'est
moi! \ '
— Tu es donc médecin?
— Non; comme toi, j'accompagne et protège un maître.
— Quel est ce maître?
— Personne ne le sait. Apprends seulement que nous demeurons aussi dans cette maison.
— Vous ne pouvez y demeurer.
— Et pourquoi?
— Parce que vous êtes des gens peu polis et qu'on ne reçoit
pas en bon lieu. Gomment, quand je te demande qui est ton ; ;
maître, tu refuses de me répondre! j
— - Ohl je vais te le dire. Mon maître n'est pas le lien. ] Voilà! »
Sur cette gaminerie, la dignité de Halef, blessée au vif, le força de se retirer. Je l'entendis descendre à toutes jambes. Le joyeux compagnon, probablement appuyé sur la rampe, chantait sans souci de celte colère une chanson qui répondait exactement, pour l'air et les paroles, à un gai refrain de mon pays. ' i
Dès la seconde strophe je me précipitai vers la porte. Le drôle était là, vêtu d'un large pantalon bleu, d'une jaquette de même couleur; des bottes courtes, un fez sur l'oreille complétaient son costume. Il me regarda tranquillement et continua sa chanson. Lorsqu'il eut fini, se tournant vers moi, les poings sur les hanches, il me dit d'un air tout à fait dégagé :
« Eh bien! cela le plaît-il, Effendi?
— Beaucoup; où donc as-tu appris cette- chanson?
— Je l'ai faite moi-même.
— Ah! pour cela, va le conter à d'autres! Et la mélodie?
— Je l'ai aussi composée, vrai! EffendL
— Menteur!
— Effendi, je me nomme Hamsad al Djerbaya et ne me laisse point insulter!
— Nomme-toi comme tu voudras, tu es un farceur, je connais trop cet air. /
— C'est possible; ceux qui te l'ont appris me l'avaient entendu
chanter.
— Charlatan! tous les Allemands le savent en naissant.
— Effendi, tu es Allemand?
— Et toi aussi? »
Ce fut une reconnaissance des plus tendres. J'appris que mon compatriote accompagnait le fils d'un riche marchand de Constan-
tinople.
« Je ne sais trop pourquoi nous sommes ici, me dit Hamsad confidentiellement; je crois que mon maître est à la recherche d'une femme, une Monténégrine, une certaine Sénitcha, ou Sénitza. un nom fort malaisé à prononcer. »
En cet instaut le maître du faux Turc l'appela en frappant des mains: il s'enfuit et je retournai sur mon divan. L'aventure devenait tout à fait romanesque. Celte Sénilza... Cette Monténégrine... et ma cliente d'au delà du Nil!... Quelle coïncidence!
Mais je ne pouvais goûter un instant de repos; il m'arriva trois fellahs qui demandaient un remède pour la migraine.
Ils s'assirent à l'orientale près de moi, m'exposèrent leurs cas, écoulèrent mes prescriptions et ne bougèrent de place qu'au bout d'une heure au moins.
Le soir, Hassan monta d'abord chez mon voisin; je l'entendis se disputer en sortant avec l'ex-barbier allemand. (Hamsad m'avait appris qu'il exerçait la profession de barbier en Prusse, avant ses grands voyages.) Enfin le capitaine Hassan frappa à ma porte.
(( Pars-tu décidément demain? lui demandai-je pendant que nous dégustions notre café.
< — Non ; ma voie d'eau n'est pas encore réparée. Dieu puisse
demain nous rendre la lumière propice!
— Mais quand pars-tu?
— Après -demain.
- Veux-tu m'emmener?
- Ce sera la joie de mon âme.
-Et si j'amenais quelqu'un avec moi?
— Ma dahabie est vaste. Qui emmènes-tu?
— Une femme.
— Tu as acheté une esclave, Effendi?
— -Non, c'est la femme d'un autre.
— îl viendra avec elle?
— Non..,
— Tu lui as donc acheté cette femme?
— Non, je la lui enlève*
— Allah kérim! tu crois pouvoir l'enlever sans qu'il le sache?
— Peut-être.
— Homme, sais-tu ce que tu vas faire?
— Et quoi? 4 " '
— Une tchikarma^ un rapt!
— Je le sais.
— Un rapt est puni de mort. Ton esprit s'est donc obscurci?
Ton âme est devenue noire; tu veux courir à ta perte? Tu veux commettre le crime?
— Non, les circonstances expliquent tout. Tu es mon ami, tu sais te taire, je vais te confier paon secret.
— Ouvre la porte de ton cœur, mon fils, je t'écoute. »
Je lui racontai mon aventure dans tous ses détails ; il suivit la narration avec intérêt; quand j'eus fini, il se leva et me dit : «Viens, mon fils, prends ta pipe, suis-moi.
-. — Où donc?
— Tu vas le voir. »
Je devinai son intention et me levai aussitôt. Il me conduisit chez mon voisin, le fils du marchand de Gonstantinople. Le dômestique était absent; nous entrâmes, Hassan s'annonça seulement par une légère toux. L'homme qui vint au-devant de nous me semblait fort jeune; il comptait à peine vingt-six ans. Il était richement vêtu et fumait une pipe magnifique; son visage me plut; son abord avait quelque chose de facilement sympathique.
Le vieux Hassan prit aussitôt la parole :
<( Je te présente le grand négociant Isla ben Mafleï, de Gonstantinople, » dit-il; puis se tournant vers moi, il ajouta ; « Et voici FEffendi Kara ben Nemsi, mon ami très cher.
— Soyez les bienvenus tous deux, » répondit le jeune homme en nous faisant asseoir et en regardant Hassan, comme s'il eût voulu l'interroger sur cette présentation subite,
<( Veux- tu me prouver ton amitié? reprit celui-ci.
— Que faut-il faire pour cela?
— Raconte à cet homme ce que tu viens de me raconter. » Isla nous regarda tous deux avec surprise et méfiance.
ce Hassan el Reïsan, s'écria-t-il, tu viens de me promettre le silence et tu as déjà parlé!
— Demande à mon ami si je lui ai dit une syllabe de ce que tu m'as confié?
— Alors pourquoi me l'amener et m'obliger à lui raconter moimême mon secret?
— Ne m'as-tu pas recommandé d'avoir Foreille aux aguets, de ûi 'informer en tout lieu de l'objet de tes recherches, d'ouvrir les yeux pour tâcher de le découvrir? J'ai ouvert les yeux et les oreilles, et je t'amène cet homme, qui pourra peut-être te donner des renseignements. »
Le jeune homme fit un mouvement de joie, jeta sa pipe et s'avança vers moi*
« Est-il possible! murmura- t-il; tu saurais quelque chose?
— Mon ami Hassan ne m'a mis au courant de rien. Je ne comprends pas de quoi il s'agit, explique- toi.
— Effendi, si tu pouvais me répondre et m'aider, je te récompenserais aussi richement qu'un pacha!
— Je ne demande point de récompense. Parle!
— Je cherche une jeune fille du nom de Sénitza,
— Je connais cette femme; elle-même m'a dit son nom.,.
— Où l'as- tu vue, Effendi? où? Oh! parle donc!
— Pourrais-tu d'abord me décrire la jeune fille?
— Oh! elle est belle comme la rose, charmante comme le premier rayon de l'aurore, parfumée comme la fleur du réséda. Sa voix ressemble au chant des houris. Ses cheveux sont brillants comme la queue du cheval Gilza ? son pied gracieux comme celui de Daiila, qui trahit Samson; sa bouche ne prononce que des paroles de bonté; ses yeux... »
Je l'interrompis en lui faisant signe dé la main.
ce Isla ben Mafleï, lui dis-je, ce ne sont point là les descriptions que je te demande; ne me réponds pas avec la langue d'un fiancé, mais avec les paroles de la raison; depuis quand l'as-tu perdue, d'abord? ;
— Depuis deux lunes.
9fi SUR LES BORDS DU NIL
— Avait- elle quelque objet sur elle qui pût la faire reconnaître?
— Effendi, de quel objet parles-tu?
— D'une parure, d'un bijou, d'un anneau, d'une chaîne, que sais -je?
— Un anneau... ah! oui, un anneau! je lui en ai donné un, dont le cercle d'or est fin comme un cheveu, mais qui a pour chaton une belle perle.
— Je l'ai vu.
— Où donc, Effendi?
— Tout près d'ici, à une heure de chemin à peine. »
Le jeune homme s'agenouilla devant moi, il mit mes deux mains sur ses épaules.
« Est-ce vrai? demanda-t-il. Ne me trompes-tu pas?
— C'est vrai!
— Viens, alors, conduis- moi!
— Gela ne se peut.
— Je te donnerai mille piastres..., deux mille, trois mille, si tu veux!
— M'en donnerais -tu cent mille, je ne pourrais t'y conduire aujourd'hui.
— Eh bien! demain, demain dès le matin?
— Prends ta pipe, allume-la, assieds-toi, causons : qui conclut trop vite une affaire perd son temps.
— Efféndi, je ne puis attendre; mon âme tremble!
— Allons, calme -loi, écoute! »
Il s'assit, alluma sa pipe d'une main mal assurée, et je commençai mon récit :
« J'ai été appelé dans la journée chez un riche Égyptien pour soigner sa femme malade. Il se nomme Àbrahim Mamour: il habite un vieux château ruiné au delà du Nil.
— Ah! un bâtiment entouré de murs, n'est-ce pas? Qui l'eût supposé? J'ai visité tous les villages, toutes les habitations des environs; cette demeure je la croyais abandonnée... Et peut-être... Enfin, celte femme, tu l'as vue? Est-ce bien à lui?
— Je ne le crois pas.
— Elle est malade?
— Oui, très malade!
— Oh! il me payera le mal qu'il lui a fait!
'Vit*
^^;f-t^^^"^^"^;^v^^;o^^,^;v.^>^ -: ; ^'v^vv
— Celte femme souffre au cœur, elle se côîisurne de chagrin; elle hait Abrahim; si on ne la sauve promptement, elle mourra,
■ — Comment sais- tu cela?
— Abrahim m'a conduit dans son harem pour que je puisse parlera la rmalade. r ■
— Dans son harem! 11 t'y a conduit , lui!
— • 11 aime cette femme , il veut la guérir à tout prix.
— Qu'Allah le punisse de l'aimer! Et tu lui as parlé, à elle? .
— Oui, seulement de son jnaL Cependant elle a eu l'adresse de me souffler bien bas à l'oreille : «Sauve Sénitzar! » Lui la nomme Guzela. . .
— Que lui as-tu répondu?
— - Que je la sauverais.
— Effendi, je t'aime'; ma vie t'appartient. Il me Ta ravie , enlevée, il s'en est emparé par trahison! Oh! viens, cdnduis-moi! Je voudrais voir au moins les murs de sa prison !
— Non, Isla ben Mafleï; je retournerai demain chez Abrahim , mais j'irai seul.
— Sidi, je t'accompagne partout!
— Impossible! Sénitza connaît-elle l'anneau que tu as au doigt? ' - - .
— Oui , certes ! ......
— Consens-tu à me le confier?
— Oh! oui, tu as raison, Sidi, elle comprendra que tu viens de ma part.
— Mets-moi un peu au courant de ton aventure, Isla; il faut que je connaisse les circonstances de l'enlèvement.
— Tu sauras tout, seigneur* Notre maison est une des plus considérables de Stamboul; je suis le fils unique d'un riche négociant; tandis que mon père s'occupe du bazar avec ses serviteurs , je voyage pour nos affaires. J'ai eu plusieurs fois occasion d'aller à Scutari, où j'ai rencontré Sénitza, un jour qu'elle se promenait au bord de la mer avec une amie. Depuis nous nous sommes revus bien souvent. Son père n'habite point Scutari ^ il demeure dans la montagne. Elle était à la ville chez une ancienne compagne. Lorsque je retournai, il y a deux mois, à Scutari, cette compagne et §of^r^^pî^avâient disparu, ernme-
Les pirates de là nier Boage- / ^ v^\ 7 v
\"S II y . izi
liant la jeune fille avec eux; personne ne pouvait dire où ils étaient allés.
— Les parents l'ignoraient? .
— Oui, le père de Sénitza, le vaillant Osco, a juré de remuer ciel et terre pour la retrouver, et moi je m'en revenais tristement en Egypte, où m'appelait mon commerce, lorsque je rencontrai le bateau à vapeur qui fait : le service du- Nil. Ma barque se -trouvait assez proche pour que je m'entendisse appeler.
((Je regardai. Sur le pont une femme debout venait, par un mouvement rapide, de faire tomber son voile. C'était Sénitza, Près d'elle un homme d'un aspect sinistre se leva tout à coup et l'entraîna en lui rejetant le voile sur le visage. Je ne la revis plus. Depuis ce temps je fouille toutes les rives du Nil pour la
délivrer»
— Tu ne sais pas si elle a été contrainte à quitter Scutari, ou si elle est partie volontairement avec ses hôtes?"
. " — Oh! certainement on a dû l'enlever par forcé ou par
ruse. '
-— Tu ne connais pas l'homme que tu as vu près d'elle?
— Non.
— Es-tu sûr de ne point te tromper? Était-ce bien Sénitza que tu as rencontrée sur ce vaisseau?
— Elle m'appelait par mon nom , Effendi,' elle me tendait les mains ! Sidi , tu as promis de la sauver !
— Oui.
-^ Tu tiendras ta parole? * ■ . ' \ ;
— r Oui, si la malade près de laquelle j'ai été appelé est réellement ta fiancée,
— Gomment t'en assureras- tu, puisque tu ne veux pas que je
t'accompagne? . ; / *' , -.'-■*
— Ton anneau me servira ,
. — Mais comment pourras-tu la faire sortir de sa prison?
....-— Nous "verrons, Hassan;' es-tu prêt à la prendre sur ton navire?
— * Je suis prêt. Cependant je voudrais savoir quel est l'homme qui la retient captive*
;:^- Je te râi dit, il se nomme Àbrahim Mamour.
; ; — S'il a été mamour, gouverneur de province,, c'est lun homme assez puissant pour nous pferdre tous, au cas c 'où nOus
tomberions entre ses mains, remarqua le capitaine d'uh air soucieux. Une tchikarma (rapt) est punie de mort. Mon ami Kara ben Nemsi, sois prudent, n'agis point sans précaution. »
L'aventure me tentait. Résolu pourtant à ne rien entreprendre sans m'assurer si Mamour avait ou non quelques droits sur cette femme , j'étais, dans le cas contraire, bien décidé à tout braver.
Nous examinâmes l'entreprise sous toutes ses faces, et il était fort tard quand nous nous séparâmes.
Le lendemain, j'allai voir Abou el Réïsan dans son bateau, puis je rentrai pour déjeuner; je terminais à peine mon repas, que le canot de l'Égyptien me fut signalé par Halef. Celui-ci ne perdait pas de vue la rive , tant il tenait à notre visite chez Abrahim.
ce Effendi, je t'accompagne , me dit-il.
— Non; aujourd'hui je n'ai pas besoin de toi.
— Tu n'as pas besoin de moi? et s'il t'arrivait quelque accident?
— Quel accident pourrait -il m' arriver?
— Si tu tombais à l'eau?
— Je sais nager.
— Et si Abrahim voulait te tuer? J'ai bien vu qu'il n'est pas ton ami !
— Mon pauvre Halef, tu ne l'en empêcherais pas...
— Comment, Sidi! Halef Agha n'est-il pas un homme? N'astu plus confiance en lui?
— Allons , viens ! »
Halef ne se le fit pas dire deux fois , il tremblait de perdre son bakhchich 1 .
La route se fit sans accident; j'examinais les moindres détails pour les faire servir à mon projet. Je remarquai, dans le jardin, de longues et solides perches gisant à terre. La porte d'entrée se fermait, à l'intérieur, par un fort verrou en bois. Je ne vis de chien de garde nulle part; les rameurs du canot nous apprirent que le vieux château n'était habité que par Mamour, deux femmes et une douzaine de fellahs.
Lorsque j'entrai dans le selamlik, Abrahim me reçut d'un air amical et s'écria.:
ce Sois le bienvenu, Effendi! tu es un grand médecin!
1 Bakhchich y pourboire, • '[.
— Ahl
— - Oui, depuis hier elle mange mieux.
— À-t-elle parlé à la femme qui la soigne?
— Oui, et presque gaiement.
— Très bien! peut-être sera-t-elle complètement guérie en
moins de cinq jours.
— Aujourd'hui même, ce matin, elle a un peu chanté.
— Très bien! je la guérirai plus facilement. )>
Il me conduisit de nouveau dans Fantichambre où j'avais dû l'attendre la veille. Je recommençai mon inspection, mais d'une manière plus attentive,
La pièce n'avait point de fenêtres; d'étroites ouvertures donnaient sur cette espèce de construction grillée, qui déjà avait frappé mes regards dans la cour. Cette grille en bois, fort épaisse du reste, se fermait en dehors par une longue bande passée plusieurs fois dans des oeillères. Je retirai cette bande et la cachai en dedans , contre le grillage. Mon opération était à peine terminée, qu'Abrahim rentra accompagné de Sénitza.
Je commençai mes questions, tout en jouant avec mes doigts et faisant briller l'anneau du jeune marchand. A un certain moment cet anneau s'échappa fortuitement de mes mains et alla rouler sur le pan du vêtement de la jeune malade. Celle-ci s'empressa de me le ramasser.
Mamour lui arracha aussitôt l'anneau; il me le rendit, mais elle avait eu le temps de le reconnaître; un tressaillement léger et un mouvement de la main vers le cœur me le prouvèrent. Je n'avais plus rien à faire dans celle maison pour l'instant; je me levai gravement.
Abrahim me demanda comment je trouvais la malade.
ce Dieu est puissant, répondis-je, il aide parfois les siens plus tôt qu'ils ne l'ont espéré. S'il lui plaît que cette jeune femme soif guérie demain, je n'en serais -pas étonné. Qu'elle prenne la médecine que je vais lui envoyer et qu'elle attende en paix mon refour. »
Ce jour-là, il fut impossible à la prisonnière de me dire une seule parole.
En rentrant dans le sélamlik, je retrouvai Halef avec ma pharmacie et j'envoyai à la malade une dose de sucre en poudre, pour laquelle le petit Agha reçut encore un riche pourboire; après quoi, nous nous éloignâmes.
Hassan m'attendait avec le jeune négociant. . « Eh bien! Fas-tu vue? me cria celui-ci.
— À -t- elle reconnu l'anneau?
— Oui. \ ' ' -
— Elle sait alors que je suis là?
— J'espère qu'elle l'a compris; j'espère aussi qu'elle a fait attention au sens de mes paroles et qu'elle 3e prépare à être délivrée cette nuit.
— ■ Mais comment?
— Hassan, ton bateau est-il prêt?
— - Il le sera ce soir.
- Es-tu décidé à nous conduire au -Caire?
— Oui. - - . ,
— Écoutez- moi. Deux portes ferment la demeure d'Àbrahim; elles sont verrouillées en dedans, impossible de les forcer; mais il y a un autre moyen. Isla, sais -tu nager?
— Oui.
— Bien. Un canal conduit Teaju du Nil dans l'intérieur du bâtiment; il aboutit à un bassin renfermé dans une cour; c'est par ce conduit qu'il faudra pénétrer quand tout le monde dormira. La porte de cette cour n'est pas malaisée à ouvrir, non plus que celle donnant sur le jardin; une fois que nous serons en dédans, nous trouverons des perches pour faire l'assaut du harem, dont la grille cédera sans peine si Sénitza m'a deviné, car y ai tout préparé. ^
— Et après?
— Après, nous agirons suivant les circonstances,.,^ Hassan sera sur le fleuve, avec sa dahabïe,"et nous nous déroberons aux poursuites. »
Je dessinai alors le plan du vieux château , afin que mes deux complices pussent s'orienter, et je. rentrai chez moi, me hâtant dé disposer mon bagage pour le départ.
Nos paquets n'étaient pas longs à ficeler; j'avais réglé dans la journée avec mon hôte ; nous pûmes nous rendre de bonne heure sur le navire, où Isla vint me rejoindre accompagné de son domestique.
Dès que la nuit fut venue, le reïs mit à notre disposition une longue chaloupe; Halef et l'ex-barbier prirent les rames, je me chargeai du gouvernail.
C'était une belle nuit que celle-là, une de ces nuits où la nature semble reposer avec confiance, où aucun élément ne s'agite, où rien ne trouble le calme du sommeil planant sur la moitié du monde.
Le vent léger qui s'était élevé un instant, au moment du crépuscule, venait de cesser; la paix régnait autour de nous; les étoiles de l'Orient brillaient d'un doux et vif éclat sur le fond bleu sombre du cieL Les eaux du vénérable fleuve coulaient lentement et sans bruit dans leur lit immense. Cette calme nature influait sur mon imagination; je n'étais nullement inquiet , quoique je ne cherchasse point à me dissimuler les dangers où nous nous engagions,
Gn peut trembler devant une entreprise difficile; mais, une fois les choses préparées, les voies ouvertes, les chances discutées, il faut avancer en arrêtant le combat intérieur qui paralyserait-Faction. Un enlèvement était-il d'absolue nécessité? non sans doute; on eût pu citer Abrahim devant la justice. Malheu^ reusement, dans ce pays, la justice n'est jamais exempte de pression. Nous ne savions pas quels moyens eût employés Mamour pour soutenir son prétendu droit sur la jeune fille, et il n'y avait pas de temps à perdre si nous voulions la tirer de ses mains.
Il fallait donc avancer résolument et presque en fermant les yeux.
Au bout d'une heure nous vîmes se dresser la sombre silhouette du vieux bâtiment; nous longeâmes la rive avec précaution, et je descendis seul pour faire une reconnaissance des lieux.
Tout me sembla fort calme dans les environs ; pas un signe de vie autour de ces murailles. A Pintérieur aussi, tout dormait sans doute. Je remarquai à l'entrée, du canal la barque d'Abrahim, attachée par une chaîne. J'ordonnai à nos deux serviteurs, de la conduire: un peu plus loin et de la faire enfoncer en la chargeant de pierres^ les avertissant de se tenir ensuite à une distance assez rapprochée cependant pour qu'ils pussent nous prendre au premier signal. Isla vint me rejoindre sur le bord, puis nous glissâmes à l'entrée du canal. L'eau noirâtre dé ce conduit n'invitait guère au bain; j'en éprouvai la profondeur avec une pierre, elle ne me parut pas dangereuse. Le jeune négociant se dépouilla de ses habits; il fut bientôt dans Teau jusqu'au menton.
« Eh bien, peut- on marcher? lui demandai -je à voix basse.
— Marcher, non, mais nager. La vase est bien épaisse!
— Enfin es -tu résolu?
— Oui; prends mes habits, Si di, et va m'atiendré près de la grande.porte. »
Il plaça sur sa tête les cordeaux qui devaient nous fournir une échelle, étendit les bras, et, prenant son élan, s'enfonça sous la voûte du canal. .
Pour moi, j'attendis. à la même place; des obstacles imprévus pouvaient se rencontrer, je me tenais prêt à lui porter secours. Au Jbout de cinq minutes le plongeur Reparut, criant d'une voix étouffée : " / ,
ce Sidij impossible d'avancer, le canal est fermé par .un fort treillage en bois*
— Às-tu essayé de le renverser?
— Oui, mais il résiste à tous mes efforts.
— Et où se .trouve celte barrière?
— Tout près du mur de fondation.
— -Je. vais y voir. Remonte , garde mon habit à ton tour et rénds-toi là-bas , devant la grande porte. »
Je n'enlevai que mon paletot et descendis tout habillé dans le canal. Me décidant à nager sur le dos, j'avançai avec précaution. Il ne faisait guère clair dans ce gouffte; je me dirigeai à tâtons et trouvai bientôt la grille. Elle était haute et large comme l'embouchure elle-même , et consistait en un croisement de petites planchettes fort épaisses; des gonds de fer la retenaient au mur. Cette grille servait à empêcher les rats et les souris d'eau de pénétrer dans le bassin; je la secouai de toutes mes forces, elle ne céda point, et je me convainquis qu'en l'attaquant dans son ensemble je n'aboutirais à rien. Je saisis alors quelques bâtons du treillage et les tirai en m'aidant de mes genoux et en m'appuyant contre le mur. L'un d'eux finit par se rompre. Je continuai mon attaque avec courage ; en quelques minutes le trou fût assez.large pour permettre le passage.
Je me demandai si je devais aller, chercher Isla, C'était, perdre du temps; d'ailleurs je connaissais mieux les liëux^qué lui. Je profilai donc de l'ouverture et je m'avançai, nageant toujours dans la vase, qui s'épaississait de plus en plus. ^Lorsque, d'après mes calculs,, je fus arrivé à Ja cour intérieure , la voûte du canal
s'abaissa tout d'un coup en touchant presque la surface de l*eau , ce qui me fit supposer que le bassin était tout proche. À cet endroit, le canal formait un conduit rempli entièrement par l'eau, de sorte qu'il allait être très difficile de respirer. Il faudrait plonger et nager sous l'eau, chose périlleuse et malaisée- D'ailleurs, si je rencontrais un nouvel obstacle, comment le franchir et comment retourner en -arrière pour reprendre haleine? Qui me répondait-, de plus, que la cour ne fût point gardée , et qu'allait-il arriver en admettant que je pusse sortir du bassin?
Malgré ces réflexions aussi désagréables que rapides, je n'aurais pas renoncé à mon entreprise pour tout l'or du. monde. Je pris de l'air à pleins poumons, puis je m'engageai dans l'étroit conduit.
Je commençais à souffrir du manque de respiration, lorsque je sentis avec la main un nouvel obstacle. C'était une plaque de plomb percée de trous et fermant le canal; elle faisait l'office d'une sorte de filtre pour arrêter les impuretés de la vase et autres objets entraînés par Teau.
Cette découverte me jeta dans une véritable perplexité. Impossible de reculer, car avant que j'aie regagné l'endroit où la voûte du canal était assez haute pour laisser suffisamment d'aération, je serais asphyxié; mais comment franchir cet obstacle? Le dilemme n'était pas gai : ou il me fallait périr misérablement étouffé dans cette eau sautnâtre , ou je devais réussir à briser une pareille barrière; il n'y avait pas un moment à perdre.
Je me collai à cette grille, la poussant, la tirant de toute la force que donne une suprême angoisse; je ne F ébranlai point. L'eussé-je fait céder, si la barrière ne donnait pas immédiatement sur le bassin, je n'en étais pas moins perdu. Je n'avais plus que pour une seconde de souffle et d'énergie. Je sentais comme un poids terrible peser sur mes poumons et briser tout mon être. Une seule et unique ressource me restait,,* mon Dieu! mon Dieu! faites qu'elle réussisse! répétais -je intérieurement.
11 me semblait que la main de la mort se posait humide et louîde sur mon cœur ; le pouls battait à peine r , les idées s'enchevêtraient, l'âme luttait avec toutes ses puissances contre l'horreur: de cette mort; les muscles se contractaient- comme dans; Fangôisse de l'agonie. Pas un bruit autour de moi ; le silence de la tombe, et quelle tombe! Mais dans cette lutte suprême
les convulsions d'une mort prochaine avaient été plus puissantes que tous les efforts de la vie : le grillage de plomb cédait! Je passai, j'étais sauvé!
Un long soupir, une aspiration d'air dont je pouvais à peine
Je m'approchai, meltant mes deux mains autour do nies lèvres.
me rassasier termina mon supplice. Il n'y avait, grâce à Dieu! personne dans la cour pour remarquer ma tête quand elle émergea, avec tant de soulagement, au milieu du bassin. Enfin je revoyais la lumière, car le ciel de cette nuit semblait véritablement transparent.
La lune ne se montrait point; mais les étoiles de l'Orient
-va
donnent une lueur suffisante pour faire distinguer le contour des objets. Je n'avais pas été longtemps à sortir de l'eau, et mon premier soin maintenant était de m'assurer de l'état des lieux du côté du hàrem. Je vis distinctement en fape de, moi la grille dont j'avais, la veille, enlevé la serrure, et j'y remarquai une ouverture qui n'existait joint les jours précédents. Elle était d'ailleurs trop étroite pour que je songeasse à en profiter.
C'était là certainement que Sénitza habitait. La jeune fille avaitelle compris qu'il fallait m'àttendre? Lorsque je sortais du bassin, un léger craquement s'était fait entendre sans que rien dans la cour ait pu mfe l'expliquer; ce craquement avait-il été causé par l'ouverture de la grille, et, en ce cas, la prisonnière m'avait- elle aperçu? Me reconnaissait- elle? *
Je m'approchai , mettant mes deux mains autour de mes lèvres ; je, sifflai plutôt que je murmurai : * ,
<c Sénitza! y>
L'ouverture s'agrandit dans le grillage, une petite tête brune apparut,, et une voix bien basse me répondit :
« Qui es-tu? v -
— Le médecin.
— Tu viens pour me sauver?
. — Oui; tu as compris mes paroles?
— Oui. Es- tu seul?
"7- Isla m'attend dehors.
— Oh! ils le tueront!
— Qui donc le tuerait?
- — Qui? Àbrahim! Il veille toute la nuit; la femme qui me
garde ne quitte pas ma chambre. Tiens, écoute... Oh! fuis,.., fuis bien vite !»
En ce moment j'entendis du bruit derrière la porte du selamlik. Le grillage du harem se referma. Je me hâtai de me rapprocher du bassin, le seul endroit où je pusse me : cacher; je m'y glissai bien doucement, afin que le mouvement de l'eau ne me trahit point.
À peine avais -je regagné mon humide cachette, qu'Àbrahim apparut; il fit à : pas lents le tour de la cour. Je me tenais dans Teau jusqu'à la bouche; ma tête se trouvait dissimulée par le rebord du bassin, L'Égyptien ne m'aperçut point. S' étant assuré que la: porte était fermée., il continua encore sa ronde pendant
quelques instants , puis rentra dans son selamlik. Sortant alors de mon bain forcé , je courus à la porte qu'Abrahim venait si gravement d'inspecter et j'en tirai les verrous. Je me trouvai dans le jardin, que je traversai rapidement, et j'ouvris la grande porte d'entrée. .J'allais tourner l'angle du mur extérieur pour appeler Isla, lorsque je me rencontrai face à face avec lui.
(( Dieu soit loué, Effendi! murmura-t-il en tremblant; tu as réussi !
— Oui, mais en luttant avec la mort! Donne-moi mon habit. » Mon pantalon et mon gilet dégouttaient d'eau, mais je n'avais
pas le temps de m'en occuper; j'endossai à la hâte mon paletot ? qui eût gêné mes mouvements si je l'avais gardé sur le bras.
« J'ai parlé à ta fiancée, repris-je, elle nous sait ici; suismoi! ))
Nous entrâmes à la sourdine; je pris une des perches que j'avais remarquées dans le jardin, et nous pénétrâmes dans la cour. La, grille du harem avait été rouverte.
(( Sénitza*, mon étoile! » criait d'une voix étranglée le pauvre amoureux quand je lui eus montré l'ouverture. Je l'arrêtai.
« Au nom du ciel, silence! lui dis-je; ce n'est pas ici le lieu des déclarations. Tais-toi! laisse -moi faire. »
Je m'approchai, et demandai rapidement à la jeune fille si elle était prêle à nous suivre.
(( Oui, murmura- 1- elle. Aucun escalier ne conduit ici ? de ce côté; mais il y a une échelle derrière le pilier de bois qui soutient le mur, là-bas.
— Bien, bien, je comprends. »
Je courus prendre l'échelle; mes perches et les cordes qu'Isla avait apportées devenaient inutiles.
Le jeune homme monta presque d'un bond à l'appartement de sa fiancée, tandis que je me glissais jusqu'à la porte du selamlik pour la garder.
Quelques minutes plus tard, Sénitza, soutenue par le jeune négociant, était dans la cour. Ils quittaient à peine le dernier échelon, qu'un mouvement involontaire imprimé à l'échelle la fit chanceler, puis tomber avec bruit.
1 Zénifza est un mot serbe qui signifie prunelle des yeux.
« Fuyez! m'écriai -je, fuyez vers le bateau* »
Ils se hâtèrent, et il était grand temps; j'entendais Abrahim s'agiter derrière la porte. Pour couvrir la retraite des jeunes gens, je ne m'empressai pas trop de les suivre. L'Égyptien i accouru sur le seuil, me vit fuyant; il aperçut aussi l'échelle renversée et se mit à donner l'alarme, criant comme un damné :
« Voleur! brigand! arr êtez - le ! . . . Eh! les gens! accourez donc, lâches que vous êtes !»
Tout en hurlant ainsi, Mamour me poursuivait aussi vite que . lui permettait son poids.
En Orient le dormeur est bientôt prêt, car il couche tout habillé sur son divan. Les hommes de la maison se trouvèrent à l'instant sur pied. .
L'Egyptien allait m'âtteindre. A dix pas de moi, la porte d'entrée restait ouverte , mais de la porte intérieure deux esclaves venaient de s'élancer sur ma trace. Je remarquai qu'Isla, soutenant sa fiancée, s'enfuyait vers la droite; je fis un détour à gauche pour dérouter Abrahim, qui du reste ne voyait que moi.
Arrivé sur le seuil, je sautai dehors et pris la direction opposée à celle où nous attendait notre chaloupe, tout en me rapprochant de la rive.
« Scélérat! traître! arrête, ou je tire! » criait Abrahim de plus en plus furieux.
Il était armé, à ce qu'il paraissait; cependant je courais toujours. Si la balle m'avait atteint, j'étais mort ou je devenais son prisonnier, par ses gens le suivaient de près; je l'entendais à leurs exclamations.
Il courait trop fort pour bien viser, sa balle me manqua. Je feignis d'être frappé, je me jetai à terre. Mamour, qui à ce moment venait d'apercevoir Isla et la jeune fille, ne s'arrêta point près de moi; il continua à courir du côté de la barque ? où les fugitifs montaient avec l'aide de Halef.
Je me relevai brusquement, me précipitai sur Abrahim par derrière et le renversai; mais les cris des fellahs qui' s'approchaient ne me permirent pas de lui faire grand mal; je le laissai se' débattre, reprenant ma course folle; j'atteignis enfin le canot, où je tombai hors d'haleine. Avant que maître et esclaves fussent prêts à nous poursuivre, nos fidèles rameurs poussaient déjà vers le large. - : :
■' ':-**--°pï.~ ~-'t^* ïVfV*" 'W-'Jf~ :"-■'"■'".";-;'> -r
■ ■"; ;;■ v~ '* *-?&>*. ~-/*&:f : , -té
Àbrahim s'était relevé; il criait d'une voix féroce à ses gens :
« Au bateau! vite, détachez le bateau! y>
Les fellahs se précipitèrent à l'entrée du canal, le bateau nV était plus. Nous entendîmes alors les cris dé rage de l'Égyptien.
Notre nacelle cependant venait de quitter les eaux calmes qui bordent la rive pour s'engager dans le courant rapide du milieu. Isla et moi nous prîmes les deux rames du bateau d'Àbrahim, que j'avais recommandé de garder, et l'embarcation s'avança avec la rapidité de l'éclair.
Nous ne prononcions pas une seule parole : il faut se taire dans de semblables moments- -
Pendant le temps que toute cette aventure avait mis à s'achever, la nuit s'était presque écoulée; les lueurs roses de l'aurore commençaient à teinter l'horizon à travers les brumes du fleuve.
Nous voyions encore les ombres d'Àbrahim et de ses gens s'agiter sur la rive, que déjà s J avançait vers nous, la voile déployée et toute brillante des reflets du matin, une longue barque comme il y en a tant sur le Nil.
« Un sandal f l » dit Halef.
C'était bien, en effet, un sandal aux formes allongées et dont la vitesse est égale à celle des bateaux à vapeur.
« Hélas! murmura Isla, si Abrahim allait faire signe à cette barque, puis s'entendre avec le patron pour nous donner la chasse !
— ■ Bah! quand même le patron du sandal y consentirait, nous aurions échappé avant que le marché soit conclu! » interrompisje, cherchant à rassurer nos compagnons.
Le sandal nous dépassa, et nous continuâmes à nous escrimer si bien, avec la rame, qu'au bout d'une demi-heure la dahabïe 2 était en vue.
Le vieil Hassan, appuyé sur la barre du gouvernail, épiait notre arrivée. En apercevant une forme féminine à demi couchée dans notre barque, il comprit que l'entreprise avait réussi.
1 Sandal^ barque à une seule voile et dont la quille est excessivement, fine * son maniement est très dangereux, mais elle fend les flots avec la rapidité d'une flèche*
2 Barque dont les dimensions sont plus grandes que celles du sajidal ; elle a un pont et deux mâts, marche à la voile latine et peut porter de forts chargements.
HO
«Dépêchez-vous, cria-t-il, l'escalier est tendu! »
Nous montâmes à la hâte; le canot fut solidement attaché à
l'arrière, on lâcha les cordes, les voiles se déployèrent, et notre
petit vaisseau, tournant vers le large, s'engagea au milieu du
courant que nous voulions descendre.
« Eh bien! me demanda Hassan, la chose est faite?
-■ — Gui, je te raconterai tout; -dis-moi- seulement si un sandal
lutterait de vitesse avec toi?
— Sommes-nous poursuivis?
— Je ne le crois pas, cependant cela pourrait arriver,
— Ma dahabïe est excellente, mais un bon sandal l' atteindrait à la course,
— Espérons qu'il n'en sera pas ainsi! »
Après avoir raconté sommairement uu vieux capitaine les différentes péripéties de notre entreprise, je descendis dans la cabine pour changer d'habits. Nous avions fait diviser cette cabine en deux; Sénitza en occupait une partie, nous nous contentions de l'autre pour isla, Hassan et moi. ,
Deux heures se passèrent; j'étais .remonté sur le pont; tout à coup j'aperçus vis-à-vis de nous l'extrémité d'une voile. Ce point lointain grossissait rapidement; lorsque la proue fut visible, je reconnus le sandal déjà rencontre*
« Regarde! dis -je à notre vieil Abou el Reïsan*
— Allah est grand! et ta question aussi! Moi, un vieux reïs, je n'apercevais pas cette voile si près.
— C'est peut-être l'embarcation du khédive?
— Non! je connais ce sandal; je le connais trop, il appartient au reïs Khalid ben Mustapha.
'- — Et tu connais ce reïs?
— Oui, mais nous ne sommes point amis.
— Pourquoi?
— Parce qu'un honnête homme ne fraye point avec un homme taré,
— Il se pourrait que -cet homme ait pris Abrahim Mamour à son bord.,.; qu'en dis -tu?
— Nous allons voir. *
— Et si le sandal voulait accoster la dahabïe, que ferais-tu? • — La loi est là, je ne pourrais m'y opposer.
— Mais si je m'y opposais, moi?
SUR LES BORDS DU NIL ill
— Comme reïs, propriétaire de la dahabïe, c'est moi qui suis soumis à la loi.
— J'ai loué ton vaisseau... »
En ce moment Isla vint nous rejoindre.
ce Kara ben Nemsi, s'écria-t-il, tu es mon ami,, le meilleur de mes amis! Laisse-moi te raconter comment Sénitza est tombée dans les mains de cet Égyptien.
— Je t'écouterais volontiers si j'avais l'esprit assez libre pour cela, mais en ce moment nous devons songer à autre chose.
— Tu semblés inquiet, Kara, qu'y a-t-il donc?
— Retourne- toi et regarde. »
Le jeune homme pâlit.
ce Àbrahim est à bord? demanda-t-il.
— Je ne sais, mais il n'y aurait rien d'impossible à cela, car Hassan assure que le capitaine du sandal est homme à se vendre. »
Le vieil Hassan confirma mes paroles par un signe de tête.
« Qu'allons-nous devenir? soupira le jeune négociant; que faire?
- — Attendons d'abord , pour être sûrs qu'Abrahim monte le sandal. »
Notre pilote réglait sa marche d'après celle de la petite embarcation; celle-ci nous épiait de même : c'était visible.
ce Comme il se rapproche! murmura Hassan. Je vais faire ajouter une tikehla*. »
Nous prîmes un peu d'avance, mais je remarquai bientôt que ce moyen était insuffisant. Le sandal se rapprochait toujours; il n'y eut bientôt plus entre nous que la longueur d'une barque. Alors les Égyptiens baissèrent toutes leurs voiles pour ralentir la poussée, et nous reconnûmes Abrahim Mamour debout sur le pont.
« C'est lui! s'écria Isla avec terreur.
— Lequel? demanda Hassan.
— Celui-là, le premier en avant.
— Kara ben Nemsi ? que faire? Ils vont nous parler, .et il faut leur répondre.
— Qui doit répondre, d'après la loi?
— Le propriétaire du bâtiment.
1 Petite voile.
— Écoute-moi attentivement, Àbou el Reïsan. Consentirais-tu à me louer entièrement ton vaisseau d'ici au Caire? »
Le capitaine me regarda avec élonnemenl; cependant il comprit bien vite le but de ma question, ce Oui, dit-il.
— Donc c'est moi qui suis le propriétaire de la dahabïe maintenant?
— ■ Oui.
— Et toi , comme patron, tu dois m'obéir?
— Oui.
— Tu n'es plus responsable que de la manœuvre?
— C'est cela.
— Appelle donc tes matelots. »
Sur un cri tous accoururent. Hassan leur tint à peu près ce discours :
« Matelots, sachez que cet Effendi, appelé Kara ben Nemsî, vient de louer ma dahabïe jusqu'au Caire; n'est-il pas vrai, Kara ben Nemsi?
— Parfaitement vrai.
• — Donc, les hommes, si Ton vous interroge, vous pourrez attester que je ne suis plus le maître du vaisseau, mais que j'ai cédé la dahabïe à Kara ben Nemsi, comme il me l'a demandé,
— Nous l'affirmerons! » dirent en chœur les matelots sans manifester aucune surprise: les Orientaux ne s'émeuvent pas pour
si peu.
Le sandal se trouvait alors sur la même ligne que nous. Son capitaine me parut âgé, grand et maigre; il portait une touffe de plumes de héron sur sa coiffure. S'approchant du bord , il nous héla :
« Ohé! la dahabïe, quel capitaine? »
Je voulus répondre moi-même :
« Hassan Àbou el Reïsan.
— Bien, je le connais. Avez -vous une femme à bord?
— Oui.
— Rendez-nous-la.
— Khalid ben Mustapha, tu es fou!
— Nous la prendrons.
— Nous verrons cela. D'abord, gare à tes plumes de héron! » Je tirai en même temps; la coiffure du vénérable Mustapha
chancela, ses belles plumes s'envolèrent comme une nuée d'oiseaux effarouchés. Le pauvre homme, épouvanté et tout confus, s'agitait de. telle sorte, qu'on eût pris ses membres décharnés pour ceux d'un pantin de caoutchouc.
« Maintenant tu saisque je suis bon tireur, criai -je au reïs; si tu continues à suivre la dahabïe, je te préviens que faute de plumes je ferai sauter ta cervelle. »
La menace eut un effet immédiat; en quelques minutes le sandal se trouvait hors de portée.
« Nous voilà tranquilles pour l'instant! dis -je au vieil -Hassan.
— Il ne reviendra pas, reprit celui-ci, seulement il nous surveillera jusqu'à ce que nous abordions, et il invoquera certainement la loi contre nous*
— Je ne le crains pas.
— Ni moi non plus, puisque lu es responsable. Mais je crains autre chose.
— Quoi donc? ,
— Regarde !»
Il me montrait le fleuve; nous comprîmes tout de suite ce. qu'il voulait dire.
Depuis quelque temps déjà, nous avions remarqué combien les vagues s'enflaient et couraient rapidement.
En cet endroit, les rives étaient resserrées entre d'énormes rochers; le courant avait la force d'un torrent; nous allions traverser un de ces rapides, si dangereux sur le Nil, et qui rendent le commerce si difficile dans ces contrées.
Les passions humaines devaient se taire, car la grande voix des éléments grondait terrible et imposante.
Hassan appela ses hommes en criant ;
« Attention, matelots! voilà les chellal (les cataractes). Prions tous, récitons la sainte fatha! »
Les hommes se rassemblèrent et entonnèrent les invocations du Coran.
<c Garde- nous, ô Seigneur ! Dieu devant la face duquel le démon reste lapidé !
— Au nom du Dieu très miséricordieux ! » reprenait Hassan.
Puis tous répétaient la fatha, premier verset du Coran.
Les Pirates de la mer Ronge*. 8
Je dois avouer que cette prière me remua profondément. 11 y a quelque chose de si grand dans le sentiment religieux, exprimé publiquement et unanimement, quelque chose de si émouvant dans cet humble recours de la créature faible et impuissante, quand elle s'adresse au souverain maître de la création !
« Maintenant, reprit le vieux capitaine, retournez à vos places, soyez forts, luttez contre le torrent! »
Les matelots du Nil ne se commandent pas comme un équipage européen. Le sang brûlant de l'Orient coule dans leurs veines; ces hommes, à l'heure du péril, passent d'un excès de confiance à un abattement extrême. Tous crient, hurlent, prient, éclatent en imprécations, ou se répandent en des flux de paroles insensées; puis, le danger à peine éloigné, ils se mettent à pousser des cris de joie , à battre des mains , à chanter, à faire mille extravagances , et cela en moins de quelques minutes.
Pour les animer à la besogne, pour activer leurs efforts, le capitaine doit aller de l'un à l'autre, gronder, blâmer les paresseux ? les accabler de ces malédictions dont le vocabulaire arabe est si riche, encourager les travailleurs par les plus douces, les plus tendres exhortations , les appeler des héros , des hommes de cœur, etc. etc.
Hassan se dépensait avec la plus louable activité; il avait doublé ses rameurs; à la barre se tenaient trois pilotes expérimentés, trois conducteurs de barques connaissant tous les passages du Nil en cet endroit.
Cependant les flots se jetaient avec furie sur les roches dentelées; leur écume, blanche comme la neige, rejaillissait au-dessus de nous ; le bruit de la cataracte parvenait alors distinctement à nos oreilles; il allait grossissant comme le grondement du tonnerre; il couvrait souvent la voix du commandant.
Le vaisseau gémissait et craquait dans toutes ses jointures. Les rames devenaient inutiles; malgré tous les efforts des pilotes, le gouvernail ne suffisait plus à diriger le navire au milieu des flots soulevés.
Pour comble de danger, les rochers rétrécissaient de plus en plus le passage; ils formaient comme des murailles hérissées, dont Técartement était à. peine assez large pour contenir la dahabïe. Sur ces blocs glissants, la vague descendait par endroits, pareille à une cascade impétueuse, renvoyée et multipliée
à l'infini, car le fond du fleuve est semé de rocs et de brisants. On avait fermé à la hâte toutes les ouvertures; les rames durent un instant être retirées ; depuis longtemps les voiles avaient été pliées. Nous frôlions presque les roches de la rive; nous les pouvions toucher en étendant les bras..,, de terribles abîmes nous environnaient; ils étaient là, béants des deux côtés, entre ces murailles menaçantes. Lorsque nous nous croyions près d'être soulevés jusqu'au ciel, nous nous sentions soudain redescendre au plus creux des flots, et la crête humide de Fonde nous couvrait d'eau en passant au-dessus de nos têtes, Rien ne saurait peindre cette tempête, ce déchaînement, ces trombes, ces cascades terribles, sur lesquelles filait ou tournoyait notre bâtiment. Quel bruit! quels mugissements! quelle horreur! Il me semble y être encore!
<( Allah kerim! criait par instants le pauvre Hassan d'une voix étranglée. Allah est Allah! Reprenez vos rames, hé! les jeunes gens! Vous, les hommes^ les héros, travaillez donc! Vous, panthères, tigres et lions, la mort est devant vous! Ne la voyezvous pas? paresseux, lâches! Allons, du courage, au nom de Dieu! scélérats! fils de chats! Travaillez, mes amis! vous êtes des héros , de- bons enfants , de vaillants compagnons ! Vous êtes des matelots choisis, éprouvés, sans pareils! En avant! hardi! »
Nous filions en ce moment entre une suite de roches aiguës et tranchantes comme la lame ouverte de gigantesques ciseaux; on eût dit, à les voir, qu'une coquille de noix pouvait à peine passer; je tremblai pour le vaisseau. Hassan redoublait ses cris et ses exhortations.
« Seigneur! aide-nous! A gauche! à gauche! Chiens, vautours, mangeurs de rats! A gauche, timoniers! à gauche, mes braves, mes seigneurs, pères de héros! Allah! toi qui fais des miracles , sois béni ! »
En effet, notre pauvre navire, par un effort suprême, venait de franchir un des endroits les plus périlleux. Pour le moment, nous pouvions respirer, et nos hommes remerciaient Dieu' à haute voix.
Bientôt nous vîmes derrière nous, poussé comme la flèche qu'on vient de lancer, le sandal sortant des mêmes dangers et se précipitant avec plus de violence encore que nous. Il ne tarda
pointa nous atteindre; le passage était si étroit, que lès bords des deux embarcations se touchèrent presque. Àbrahim Mamour, debout, la main cachée derrière le dos, nous regardait avec défi. Soudain, par un geste prompt comme l'éclair, il épaula un long fusil arabe et visa. La balle, mal chassée, me manqua, et le sandal, toujours entraîné, nous eut bientôt dépassés. Nous n'eûmes pas le temps de faire beaucoup de réflexions sur cette tentative , les brisants et les écueils reparaissaient : le fleuve était plus redoutable qu'Abrahim.
Tout à coup nous entendîmes un grand cri; le sandal donnait contre une roche. La barque tournoyait; on eût dit que les rameurs allaient être jetés par-dessus le bord. Mais voici un homme qui chancelle et tombe dans les flots ; il se raccroche aux roches glissantes, il lutte avec la mort. Nous arrivons près de lui. Je saisis une corde et la jette au malheureux; le sandal filait bien loin. Nous tirâmes de toutes nos forces... C'était Àbrahim.
À peine fut-il ramené sur le pont de notre navire, que, secouant ses habits ruisselants d'eau , il voulut se précipiter sur moi, les poings fermés, les yeux flamboyants de rage.
<sc Chien, brigand, trompeur! » criait- il.
Je l'attendis de pied ferme, et, le maintenant à distance, je lui dis sans trop m'émouvoir :
« Àbrahim Mamour, sois poli, car tu n'es pas chez toi. Si tu m'insultes, je te fais lier au mât et fouetter jusqu'au sang. Qui m'en empêchera? »
La plus honteuse de toutes les peines pour un Arabe est celle du fouet; la plus grande de toutes les injures est de l'en menacer, Abrahim sentit qu'il fallait se contraindre ; il dit seulement avec une sombre rage :
ce Tu as ma femme à bord.
— Non.
— Ne mens pas.
— - La femme que tu réclames n'est pas la tienne. C'est la fiancée de ce jeune homme; tu n'as aucun droit sur elle. »
L'Égyptien voulait se précipiter dans la cabine, lorsque Halef intervint vaillamment et se plaça devant la porte.
« Àbrahim Mamour, dit-il, je suis hadj Halef Omar, ben hadj Aboul Abbas; voici mes pistolets. Je fais feu si tu essayes de pénétrer là où mon maître te le défend. »
Àbrahim , : furieux , se retourna vers nous :
(( Je vous dénoncerai au premier port! cria-t-il.
— A- ton aise! En attendant , tu n'es point mon ennemi, mais mon hôte ici tant que tu resteras tranquille. »
Nous avions heureusement passé les endroits . dangereux du fleuve, nous pouvions nous reposer. Je laissai Àbrahim s'asseoir dans un coin, d'un air sombre, et, m'approchant d'Isla, je lui demandai de me raconter les détails de l'enlèvement de sa fiancée. Il voulait aller la chercher dans la cabine pour l'amener sur le pont; je le. priai de n'en rien faire, de peur d'exciter davantage notre Égyptien.
« Voyons, continuai -je, dis-moi d'abord si elle est chrétienne ou mahométane?
. — Elle est chrétienne.
-^ De quelle confession?
— De celle que vous appelez grecque.
— . Elle n'est pas sa femme, tu en es sûr?
— Elle- m'a tout raconté ! Il l'avait achetée , mais. . . ~
— Achetée! comment' cela?
— Ecoute. Les Monténégrines sortent librement et sans voile. M amour a rencontré Sériitza dans les rues de Scutari, il Ta trouvée belle et le lui a dit, proposant de l'épouser. La jeune fille s'est contentée dé rire, elle ne le croyait pas sérieux; Alors il est allé à Czernagora, chez son père, offrant une grosse somme d'argent si on voulait lui donner Sénitza. Le père a chassé Abrahim avec mépris; mais l'Égyptien ne s'est pas tenu pour battu, il a conclu un marché avec le mari de l'amie chez laquelle Sénitza logeait à Scutari. Cet homme a vendu la jeune fille comme esclave. A eux deux, ils ont fabriqué un contrat en forme; dans ce contrat Sénitza est désignée comme une esclave circassienne,
: — Et ces gens ont disparu?
— Oui, après avoir conduit leur victime à Chypre d'abord, et de là en Egypte, où tu sais quel était son sort.
— Comment s'appelle l'homme qui l'a livrée?
-. — Baroud el Amasa.
K — El Amasa? Mais ce nom m'est connu. Est-ce un Turc? — Non, un Arménien. f
— Ah! j'y suis! Hamd el Amasa, notre Arménien du -choit
Djérid!,.. ce brigand qui s'est enfui de Kbilli! Mais non pourtant, l'époque ne se rapporterait pas... Sais-tu si ce Baroud el Amasa a un frère?
— Je l'ignore, Sénitza ne m'en a pas parlé, quoiqu'elle m'ait donné beaucoup de détails sur cette famille. »
En ce moment, Hamsad, F ex-barbier prussien, accourut vers nous.
ce Monsieur YEffendim, j'ai quelque chose à vous dire.
— Parle.
— Gomment s'appelle ce mauvais sujet d'Égyptien?
— Abrahim M amour.
— Il a été gouverneur? C'est bien cela! Sachez donc que je le connais comme ma poche.
— Vraiment? raconte -nous cette histoire.
— Je le connais parce que c'est à lui que j'ai vu donner la bastonnade pour la première fois dans ces pays, et je vous assure que je n'ai point oublié sa figure, ni même son nom.
- — Comment se faisait-il appeler?
— Daoud Arafim; il était attaché à l'ambassade de Perse; il avait trahi je ne sais quel secret... »
Ce fut un trait de lumière; moi aussi, je me souvins des circonstances dans lesquelles j'avais rencontré cet homme : c'était à Ispahan; on l'avait lié sur un chameau, on l'envoyait prisonnier à Constantinople. Je fis un bout de chemin avec la caravane qui remmenait, ei j'eus occasion de lui parler. Ces souvenirs étaient parfaitement élucidés.
(( Merci de ta communication, dis-je à notre Allemand; mais garde ton secret pour toi en ce moment, n'est-ce pas? »
Je me sentais délivré de tout souci sur la plainte qu'Abrahim prétendait formuler contre nous.
Sans pouvoir très bien concilier les choses, il me semblait que je retrouverais le fil des relations de cet homme avec mon Arménien. Gomment Abrahim, après avoir été dégradé, pouvait-il jouer du grand personnage? Comment s'était-il enrichi de la sorte? Ces rapprochements me déroutaient, mais je me promettais de chercher. Je résolus de ne pas ouvrir la bouche sur tout cela, ni devant mes compagnons, ni à Mamour, que je voulais laisser s'enferrer dans son accusation contre nous.
Nous étions arrivés au petit pont, où les pilotes et .une -partie de l'équipage devaient descendre, car ils n'étaient plus nécessaires; cependant je ne voyais pas Hassan mettre à l'ancre.
« Ne nous arrêtons-nous pas? demandai-je.
— Non; je vais débarquer les hommes, puis nous virerons de bord .
— Et pourquoi?
— De peur de la police.
— Je ne la crains guère.
— Parce que tu es étranger et sous la protection de ton consul; mais..., tiens! les voilà! »
En effet, un canot, monté par des hommes, se dirigeait vers nous,
« Attends-les, dis-je à Hassan, je suis bien aise de faire connaissance avec les cabassers. »
Les policiers furent bientôt à bord. Le sandal, rentré au port avant nous, avait semé sur notre compte les bruits les plus injurieux. Khalid ben Mustapha, comme nous l'apprîmes depuis, était allé, aussitôt débarqué, porter plainte chez le juge, m'accusant de meurtre, de brigandage, de séduction, de révolte, etc. etc., me signalant comme le plus vil des giaours. La corde et le sac à vipères lui semblaient trop peu pour châtier mes forfaits. D'ailleurs, il croyait Àbrahim mort et agissait en son nom personnel.
La justice, dans ce pays, n'a pas même idée d'une enquête; elle est sommaire et expéditive, je ne l'ignorais pas.
« Quel est le patron de ce navire? interrogèrent les hommes de la police.
— Moi,
— Comment t'appelles -tu?
— Hassan Abou el Reïsan.
— N'as- tu pas sur ton vaisseau un effendi hékim (médecin) infidèle?
— Oui, le voilà; il se nomme Kara ben Nemsi; la dahabïe lui appartient jusqu'au Caire.
— N^as-tu pas aussi une femme à bord?
— Oui, elle est dans la cabine.
— En ce cas, nous vous faisons tous prisonniers; vous allez, être conduits, chez le juge; le vaisseau restera sous notre garde. y>
Aussitôt on nous rassembla et on nous transporta sur le quai. Sénitza, soigneusement voilée, fut enfermée dans une cttaïâe à porteurs ; nous suivîmes à pied . Toute la population , vieux et jeunes, petits et grands, nous servit de cortège. J'allais en avant; l'ex-barbier marchait à mes côtés en sifflant son refrain allemand.
- Nous trouvâmes-le Zablié-bey-(chef -de la police) easéance avec son greffier, tout prêt à nous condamner. Il portait les insignes militaires; mais son aspect n'était point du tout martial, et son visage n^avait rien d'intelligent.
En apercevant Abrahim Mamour, qu'on lui disait mort, il témoigna beaucoup de joie, beaucoup de déférence, et le félicita vivement. Quant à nous, on nous accueillit avec un profond
dédain. -.."".;
Nous fûmes séparés en deux bandes : ^brahim et ses gens prirent place près du fonctionnaire;; Hassan, Sénitza, Isla, votre serviteur, Halef et Tex- barbier alleniand, debout, figuraient le banc des accusés. <
« Veux- tu fumer? démanda respectueusement le Zablié-bey à Abrahim*
— Oui, fais apporter une pipe. » ' - ' Le fameux gouverneur s'installa sur un tapis, prit une pipe des
mains de l'esclave, puis l'audience commença.
« Excellence, dis -moi ton nom béni d'Allah, demanda le juge eh s'inclihànt.
— Abrahim Mamour.
— * Mamour de quelle province?
— D'En-Nassar, .
, — J'écoute ta déposition, Excellence.
— Je viens porter plainte contre ce giaour, un hékim infidèle ; il a commis une tchikarma. L'homme qui se tient à côté de lui a pris part à ce crime; le capitaine de la dahâbïe est leur complice. A toi, ô bimbacbi*, de déterminer la part que les matelots de la dahabïe et les serviteurs de cet homme ont eue au forfait.
< - — Raconte-moi les circonstances du rapt. »
Abrahim fit un récit circonstancié de l'événement, puis les témoins à charge confirmèrent sa déposition, ajoutant que
1 Êommandânf de cents soldats.
Isla, assis prés d'une fontaine, causait tranquillement avec sa fiancée,
j'avais attenté aux jours de Khalidben Mustapha sur le sandal qu'il dirigeait.
Le Zablié-bey jeta sur moi un foudroyant regard en commençant mon interrogatoire :
« Giaour, quel est ton nom?
— Kara ben Nemsi. f
— Le nom de ta patrie?
— Djermanistan*
- — Où gît cette poignée de terre? , -
— Poignée de terre! Bimbachi, voilà un mot qui prouve ton ignorance.
— Chien! que veux-tu dire? ^
— Le Djermanistan est un grand pays qui compte dix fois plus d'habitants que l'Egypte. Donc tu es un mauvais géographe ; de plus , tu te laisses berner par Abrahim Mamour.
— Ose continuer sur ce ton , giaour, et je te fais clouer par les oreilles à la muraille.
— Eb bien! oui, je l'ose. Abrahim te dit qu'iLa été gouverneur de la province d'En-Nassar. Or le titre de Mamour n'existe qu'en Egypte !
— En-Nassar n'est point en Egypte, dis-tn, giaour? Mais je connais ce lieu, j'y suis allé, je connais Abrahim Mamour comme mon frère, comme moi-même!
- — Tu mens!
— Liez-le! cria l'officier de police.
— Bimbachi , je brûle la cervelle à qui me touche ; tu mens , je le répète. En-Nassar est une très petite oasis située entre Homrh et. Tighert, dans la province de Tripoli. Il n'y a là aucun Mamour, mais un pauvre cheikh qui se nomme en ce moment Mamra ibn Alef-Abouzin; je le connais parfaitement. Ne jouons pas une plus longue comédie; laisse-moi t'aider à dépêcher l'affaire. Gomment oses -tu rendre tant d'honneur à cet homme et faire asseoir près de toi celui. qui devrait être à la place des accusés! Le crime dont tu me charges, c'est cet homme qui l'a commis.
— Explique -toi, giaour! ;
— D'abord, je te préviens que j'ai un sauf-conduit du vice-roi d'Egypte et que mon compagnon possède le bouyouroultou du Grand Seigneur; il est même citoyen d'Istamboul.
— Montrez-moi vos papiers! »
124 SUR LES BORDS DU xML
Isla et moi nous lui remîmes nos passeports; le brave fonctionnaire les lut attentivement et nous les rendit avec une mine assez embarrassée. Lorsque je le vis convaincu que nous n'étions pas des gens sans aveu, je m'écriai :
« Gomment! un Zâblié^bey, un bimbachi ne connaît pas son devoir! ïi oublie de porter récrit du Grand Seigneur à son front, A ses lèvres, A ses„yeux, et„de le„ montrer . aux. assistants, . pour qu'ils s'inclinent devant ce vénérable papier, -comme si Sa Hautesse était véritablement présente! Le grand vizir de Constante nople sera ^averti de ta conduite; il saura quel cas tu fais du sultan! y>
Le bimbachi me regardait avec une terreur croissante; je continuai, plein d'assurance,:
« Tu me demandais tout à l'heure de m'expliquer; eh bien! écoute-moi. Nous sommes les plaignants, et, je te le -répète, c'est Mamour qui doit prendre notre place, nous la sienne...
— Qui se plaint de lui? • .
— - Moi , cet homme , et encore celui-là, nous tous enfin ; nous l'accusons de tchikarma, de rapt, comme lui-même voudrait nous en accuser. »
Abrahim s'agitait furieusement, mais je ne poursuivais pas moins mon discours :
ce En vérité, je suis fâché, bimbachi, d'être obligé % de te faire de la peine; seulement*,.
— Quelle peine prétends^tu me faire?
— Ne dois -je pas te forcer à juger un homme que tu dis connaître comme ton frère, comme toi-même? que tu as visité dans son gouvernement d'En-Nassar? Ne dois-je pas te convaincre que je le connais encore bien mieux? Il se nomme Dàoud Àrafim; il était attaché au service du -Grand Seigneur en Perse; mais il s'est si mal acquitté de ses fonctions, qu'il a subi la bastonnade à Ispahan. »
: Abrahim, pâle de rage, s'était levé en criant : ce Chien! ZabHé-bey, cet homme n'a plus sa tête!
- — Zablié-bey, laisse-moi achever; je te montrerai que ma tête tient mieux sur mes épaules que la sienne.
: ^ Parle!
— Tu vois cette femme : c'est une chrétienne , ;une femme libre du Karadagh ( Monténégro); eh bien, il l'a enlevée par surprise et
par violence, pour l'emmener en Egypte. Tu vois près de moi mon ami Isla ben Maflei, le fiancé de la jeune fille, qui est venu en ce pays pour l'arracher des mains de son ravisseur. Tu nous connais , nous : tu as lu nos papiers; ils sont en règle!
<( Et lui, es-tu sûr de le connaître comme tu le prétends? C'est un voleur, un séducteur, un traître; dis-lui de te montrer son passeport, ou j'en appellerai au khédive. Je te dénoncerai comme abusant de tes fonctions pour protéger le crime et opprimer les innocents! Comment! ce capitaine du sandal m'accuse de tentative de meurtre! Demande à tous les témoins. J'ai abattu les plumes de son tarbouch; mais lui, l'ai-je touché? Et ce prétendu Mamour, ne lui avons -nous pas sauvé la vie, même après qu'il a tiré sur moi avec le dessein bien évident de me tuer? Décidé maintenant entre nous! »
Le brave fonctionnaire devenait de plus en plus perplexe ; il ne voulait ni démentir ses premiers actes, ni s'engager dans une mauvaise affaire en prononçant contre nous. Après quelques moments d'hésitation et de réflexions pénibles, il prit le seul parti qu'il pouvait prendre, étant données les mœurs du pays,
: « Que le peuple rassemblé ici se retire, que chacun regagne tranquillement sa demeure, ordonna- 1— il, La chose demande qu'on y réfléchisse mûrement; il y aura une nouvelle séance après
la méridienne; en attendant, vous êtes tous prisonniers. »
Les câbassers chassèrent aussitôt les curieux à grands coups de bâton. Abrahim Mamour, ses domestiques et l'équipage du sandal furent conduits sous escorte dans une des cours de la maison du Zablié-bey. On fit mine de nous emprisonner dans la cour voisine , et quelques câbassers eurent ordre de ne pas nous surveiller de trop près. Au bout d'un quart d'heure, ils avaient disparu.
Isla, assis près d'une fontaine, causait tranquillement avec sa. fiancée; je m'approchai pour lui demander ce qu'il pensait de l'issue du procès.
« Je n'en pense rien du tout, dit-il, je te laisse le' soin de l'affaire,
— Mais si justice nous est rendue, qu' adviendra -t- il d'Abrahim , à ton avis ?
— Rien. Je connais ces gens-ci. Abrahim donnera de l'argent
;- v ... ". .Ifc
à l'officier de police, ou bien lui fera présent d'un de ses riches anneaux, et on le laissera courir.
— Tiendrais- tu à le voir puni?
— Non; j'ai retrouvé Sénitza, que m'importe le reste! — - Et Sénitza, en veut- elle à cet homme?
-— Oh! Effendi, il m'a rendue bien malheureuse , mais ce temps est passé, je ne m'en souviens plus.-»- - -'■ - - -
J'appelai Abou el Reïsan, lequel déclara n'avoir nulle envie de poursuivre l'affaire et s'estimer très heureux de garder sa peau sans écorchure. Après cela, j'allai faire la reconnaissance des lieux.
Décidément, personne pour nous garder. Je parvins sans la moindre difficulté à la porte donnant sur la rue. On était au milieu du jour, par la plus forte chaleur; personne dans les rues : une vraie ville déserte.
Il me parut clair que le Zablié-besy ne désirait rien tant que notre évasion. Je rassemblai mes compagnons; nous délibérâmes , puis nous sortîmes l'un derrière l'autre, sans nous presser. Personne ne sembla s'en apercevoir. Personne, toujours personne!
Hptre dahabïe était entrée dans le port , t et personne ne la gardait. Un amateur de feuilles de séné la pillait à son aise. Du sandal, aucune trace. Le digne Khalid ben Mustapha, plus expérimenté que moi sur la manière de rendre la justice en Egypte, avait compris à demi-mot et savait agir. Mais Abrahim, où était-il?
Cette question me préoccupait. Je me disais que cet homme ne me tenait pas quitte, et que je le retrouverais un jour sur mon chemin. Les fiancés n'y songeaient guère.
La dahabïe eut bientôt levé F ancre. Elle se trouvait un peu endommagée f mais nous n'avions plus de rapides à passer, et nous pouvions continuer notre route sans inquiétude.
« L'ange du Seigneur qui marchait devant le camp d'Israël se mit derrière eux, et en même, temps la colonne de nuée se plaça entre l'armée d'Israël et Farmée des Égyptiens- D'un côté, elle était pareille à un sombre nuage; de l'autre, elle luisait et éclairait pendant la nuit, de sorte que les deux armées se trouvaient séparées et ne purent s'approcher durant la nuit.
ce Alors Moïse étendit la main sur la mer, et Dieu fit souffler un fort vent du midi, et pendant la nuit le fond de la mer se sécha et les eaux se séparèrent en deux.
« Les enfants d 1 Israël marchaient à pied sec au milieu des eaux,, et les flots se tenaient, comme un mur, à leur droite et à leur gauche. -
ce Lorsque l'aube se leva, le Seigneur regarda sur l'armée des Égyptiens du milieu de la nuée lumineuse, de la nuée semblable aux nuages , et il mit l'épouvante parmi les Égyptiens.
« Les chariots de guerre se précipitèrent l'un sur l'autre-, leurs roues, furent brisées, et les guerriers se trouvèrent comme au .milieu d'une tempête. Alors les Égyptiens parlèrent entre eux: Fuyons devant Israël, dirent- ils, carie Seigneur combat pour eux.
ce Mais le Seigneur commanda à Moïse : Étends la main sur la
mer pour qu'elle revienne en arrière sur les Égyptiens , sur leurs chariots et sur leurs cavaliers,
<c Alors Moïse étendit la main sûr la mer 7 et la mer reprit sa place, et avant le matin elle revint dans son lit, et les Egyptiens fuyaient devant elle; mais le Seigneur les engloutit dans les flots.
« De sorte que la mer, retournant à sa place, couvrit les chariots et les cavaliers avec toute la puissance du Pharaon, et tous ceux qui le suivaient furent noyés; pas un n'échappa.
« Les enfants d'Israël continuèrent leur route à. pied sec, les eaux formant un mur à leur droite et à leur gauche. Et le Seigneur sauva en ce jour Israël de la main des Egyptiens, et ils virent les Egyptiens étendus sur le rivage "de la mer.
<( Elle est puissante la main que le Seigneur étendit contre les Égyptiens, et Israël craignit lé Seigneur et crut en son serviteur Moïse. »
Je songeais à ce passage de l'Exode (chap. xiv, v. 19-31) en suivant sur mon chameau « la vallée d'Hiroth à Baal Zepher », tandis que je contemplais les flots brillants de la mer Rouge.
Il me semblait ressentir quelque chose de la terreur qui saisit les enfants d'Israël devant ces ondes impétueuses; un frisson parcourait mes veines, le frisson dont aucun chrétien ne saurait se - défendre lorsqu'il foule ce sol biblique.
Là s'est manifesté l'Éternel; la puissance infinie a voulu agir visiblement, eh faveur- des hommes.
Je croyais entendre comme Pêcho de la voix divine qui retentit un jour aux oreilles du fils d'Àmram et de Jôcabed :
« Moïse! Moïse! approche- toi , mais retire ta chaussure , car ce lieu est saint ! »
Derrière moi s'étendait la terre d'Osiris et d'Isis, la terre des pyramides et des sphinx, la terre où le peuple de Dieu avait subi le joug de la captivité, où il avait contribué à bâtir ces colosses qui feront à jamais Tétonnement du voyageur.
Les roseaux du Nil me rappelaient ceux qui virent la fille des Pharaons s'incliner sur un frêle esquif où dormait le petit enfant dont le bras devait délivrer un jour son peuple de la servitude, et auquel Dieu dicterait ces dix commandements, base et modèle de toutes les lois chez les peuples civilisés. >
Devant moi, à mes pieds, murmuraient les flots du golfe Ara-
bique, resplendissant sous les rayons du soleil; ces flots avaient entendu la grande voix de Jéhovah, du Dieu des armées; ils s'étaient divisés et dresses comme une muraille pour laisser passer une nation cherchant la liberté; ils avaient englouti l'op-
Je songeais a ce passage de l'Exode.
presseur. Plus tard, ces mêmes flots avaient vu passer le sultan el Kebir, Napoléon, ce fils des temps modernes, ce conquérant auquel l'Europe ne suffisait pas.
Vis-à-vis de moi , au-dessus de cette mer, que l'Arabe nomme la mer de Pharaon, s'élevait le rocher du Sinaï, la plus illustre montagne du monde, fière> majestueuse, défiant les siècles et les
Les Pirates de la mer Ekrago. 9
tES PIRATES DE LA MER ROUGE
orages et retentissant encore des éclats de ce tonnerre au milieu dùquelDieu disait à son peuple :
« Je suis le Seigneur ton Dieu, tu n'auras pas de dieux étrangers -devant moi! »
Ce n'étaient ni l'aspect des lieux ni leur poésie qui m'impressionnaient le plus en cet instant, c'était un sentiment supérieur, indéfinissable , jdont je n'aurais pu me défendre quand même je l'eusse essayé. Combien de fois avais -je écouté, tout palpitant d'émotion, ces grands récits de la Bible, sur les genoux de ma bonne, pieuse et chère aïeule! Combien souvent m'avait-elle raconté la création du monde , la chute de nos premiers parents , le meurtre d'Abel, la punition de Sodome et de Gomorrhe, la promulgation de la loi sur le mont Sinaï! ..*
Ah! je m'en souvenais! Elle me faisait joindre mes petites mains pour que j'écoutasse avec plus de respect ces grandes leçons du devoir; elle me faisait répéter avec elle cet enseignement de la vie.
Il y a longtemps que la dépouille mortelle de cette vénérable femme repose dans la terre de ma patrie, et moi je me trouvais seul, sur ce sol béni et sacré qu'elle m'avait dépeint avec de si vives couleurs , quoiqu'il n'eût jamais été donné à ses yeux de le contempler.
La foi porte en elle-même une conviction, une claire vue autrement fortes que les plus superbes affirmations du rationalisme. Je le sentais en ce moment, et j'aurais prolongé volontiers mes réflexions, le regard perdu dans l'horizon de. la terre sainte, si mon serviteur, mon fidèle petit Halef, ne m'avait distrait par ses exclamations ; *
a Loué soit Allah! le désert est passé, Sidi, voilà de l'eau; descends de ta bête, prends un bain, comme je vais le faire moi-même. y>
, Là-dessus, les Bédouins qui nous guidaient se rapprochèrent de nous, et l'un d'eux ^faisant signe de la main, s'écria :
«Garde-t'en bien, Effendi! -. --
-—Pourquoi?
— Parce que Mëlek el Mevt (lange dé la mort) habite en ce lieu. Celui qui touche celte eau périt noyé, ou rapporte avec lui le germe de la nioirti Chaque goutte de cette mër est uhe larme versée par les cent .mille, âmes englouties dans ces flots, parce
qu'elles voulaient tuer Sidna Moussa et les siens. Ici toutes les barques, tous les vaisseaux hâtent leur marche, car Allah, que les Hébreux nomment Jéhovah, a maudit cet endroit.
— Je ne pourrai, en ce cas, m'embarquer sur cette rive?
— - Non, Sidi! Est-ce à Suez que tu vas? Nous t'y conduirons avec nos chameaux aussi vite que si tu prenais une barque.
— Je ne vais point à Suez, mais à Tor.
— Prends la mer, alors, mais pas en ce lieu, aucun vaisseau n'y aborde; permets-nous de te 1 conduire encore un bout de chemin vers le sud. Nous atteindrons un endroit que les esprits ne hantent point, et où tu trouveras des embarcations.
— Combien avons-nous encore de marche?
— A peine trois fois le temps que les Francs appellent une
heure.
— Eh bien , allons ! »
Pour me rendre aux bords de la mer Rouge, j'avais abandonné la route ordinaire du Caire à Suez. Entre ces deux villes s'étend un désert, ou du moins ce qui fut jadis un désert. On a longtemps redouté ce lieu, à cause du manque d'eau et des brigandages des Bédouins maraudeurs. Maintenant un commencement de civilisation pénètre dans ces contrées, le prétendu désert ne présentait pas plus d'intérêt pour moi qu'une route battue; c'est pourquoi je voulais éviter Suez, qui n'avait aucun aspect nouveau à m"' offrir, et chercher un chemin moins connu.
Nous continuâmes donc notre marche; bientôt je vis émerger à l'horizon les sommets nus et arides du Djékem et du Da-ad, tandis qu'a droite les hauteurs du Djebel Gharib devenaient de plus en plus distinctes ; nous laissions derrière nous la tombe de Pharaon; à gauche brillaient toujours les eaux de la mer Rouge, formant une anse dans laquelle' un petit vaisseau se montrait à l'ancre. C'était une de ces embarcations qu'on nomme sambouks . sur la mer Rouge. Elles ont environ soixante pieds de long sur quinze de large. Les deux extrémités sont couvertes en planches, de façon à ménager deux petits réduits où se tiennent le capitaine et les passagers de distinction. Le .sambouk marche à la rame; il a de plus deux voiles triangulaires, dont l'une, placée très en avant, forme, lorsque le vent la gonfle, comme une sorte de demiballon à la proue du vaisseau, et rappelle exactement ces antiques galères qu'on voit sur les 'monnaies des anciens ou sur de vieilles
peintures^ On retrouve ici, dans la construction du navire, dans ses agrès, dans la manière de naviguer, les souvenirs de la plus haute antiquité; rien n'a changé dans Fart du nautonier de la mer Rouge depuis de longs siècles. Il est certain que les matelots de ce golfe diffèrent peu , dans leurs habitudes , de ceux: qui conduisirent Bacchus sur le rivage indien.
La carène des sambouks est, en. général, construite avec du bois des Indes nommé satch par les Arabes; ce bois se durcit tellement sur l'eau, que ses pores disparaissent et se resserrent au point qu'on ne pourrait y faire pénétrer une pointe d'aiguille. Du reste, ce bois est véritablement incorruptible, de sorte que beaucoup de sambouks comptent au moins deux siècles de construction.
Un très mauvais côté du petit navire si intéressant que nous venons de décrire, c'est qu'il est fort dangereux; il ne tient presque jamais la mer pendant la nuit, tant il y aurait de péril à le diriger, et doit chaque soir chercher un port pour jeter l'ancre .
Le sambouk vers lequel nous nous dirigions se trouvait au repos et solidement attaché à la rive; ses matelots étaient descendus, ils campaient auprès de l'embouchure d'un ruisseau. Parmi eux nous remarquâmes un personnage gravement accroupi sur une natte: ilnous parut être le capitaine ou le propriétaire du navire. Ce n'était point un Arabe, mais un Turc. Le sambouk arborait d'ailleurs les couleurs du sultan , et l'équipage portait le costume turc.
Aucun des matelots ne se dérangea à notre approche; je m'avançai vers l'homme à la natte, puis, élevant la main droite à la hauteur de la poitrine, je le saluai avec intention en langue arabe :
« Dieu te protège! Es-tu le capitaine de ce vaisseau? »
Il me regarda dédaigneusement, m'examina des pieds à là tête et répondit avec lenteur :
« Oui, je le suis!
— Où va ton sambouk? •
- Partout.
-Quel est soii chargement?
-Différentes marchandises.
-Prends -tu aussi des passagers?
JLES PIRATES DE LXMËHB©IJ:GE 133
— Cela dépend. » ; J ;v ':.•!? '.;, -:'../;. ' : ---- Ces réponses me paruTéh-t>'p]us''què.;inpiiio^ilsbiquBS, elles
étaient impertinentes. Je secouai la tête en affectant un air de pitié. ; - . . > =.
« Tu es un kelleh (un malheureux), envers lequel le Coran commande la compassion; je te plains! » . :
Il me regarda moitié fâche , moitié étonné , et reprit : « Tu me -plains, tu m'appelles malheureux; et pourquoi?
— Allah a bien voulu accorder là parole à tes lèvres, mais ton âme est muette. Tourne-toi vers le" Kiblah * et prie Dieu .qu'il te rende le don de l'intelligence /autrement tu deviendras indigne de prétendre au paradis, » *• ".
Il sourit et porta la main à sa ceinture, garnie de deux gigantesques pistolets, ■."..•"
ce Le silence vaut mieux que le bavardage, dit -il. Tu es un bavard, mais le mergi-bachi Mourad Ibrahim sait se taire,
— Mergi-bachi? Un haut officier de la douane! Tu es un homme puissant et renommé, mais cela ne doit pas V empêcher de répondre à ceux qui t'interrogent quand la nécessité les y oblige.
— Tu me menaces? Tu es, comme je l'ai vu tout de suite , un Arabe djeheïne, »
Cette race est connue, sur les bords de la mer Rouge, comme celle des pillards et des voleurs les plus dangereux. Le fonctionnaire douanier me prenait pour un homme de cette tribu, cela m'expliquait son dédain. Je lui demandai :
« As -tu peur des Djeheïnes?
— Peur? Mourad Ibrahim ne connaît pas la peur! »
Les yeux du Turc élincelaient en me regardant; je ne crus pas cependant à sa feinte colère, et je continuai avec calme : <( Et si j'étais un Djeheïne?
— Eh bien, je ne te craindrais pas!
— Naturellement! tu as douze matelots à tes côtés, et nous ne sommes que quatre. Mais je ne suis pas ce que tu crois; je ne suis pas un fils des Arabes, je viens des pays du couchant,
— Tu portes un costume de Bédouin et tu parles la langue des Arabes. ' ; - ' . ... ; /-./,
■" -* Orientation de la Mecque. ' r *'->-'•■ ■ — ^~-' ''■■■ J - \ '■'■■']
- Est-ce défendu?
- Non; es-tu Français ou Anglais?
J'appartiens au peuple des Nemsi. »
Mourad fit une mcue dédaigneuse.
« Alors tu es un jardinier ou un marchand?
— Ni l'un ni l'autre; je suis un yazmadji,
— Un écrivain! ô misère! Moi qui te prenais pour un vaillant Bédouin! Qu'est-ce qu'un écrivain? Ce n'est pas un homme! Un écrivain est une créature qui se nourrit de plumes et boit de l'encre. Il n'a ni sang dans les veines, ni cœur dans la poitrine, ni courage, ni...
— Arrête, Mourad Ibrahim! regarde ce que je tiens dans ma
main, » intervint mon impétueux Halef en brandissant son fameux fouet du Nil.
Le Turc fronça les sourcils et haussa les épaules en murmurant :
« Un fouet!
— Oui, un fouet; je suis Hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Àbbas, ibn hadji Daoud al Gossarah; celui-ci s'appelle Sidi Kara ben Nemsi; il ne craint personne, entends -tu! Nous avons parcouru ensemble le Sahara et l'Egypte entière ; nous avons accompli des actions de héros. On parlera de nous dans tous les cafés et dans tous les cimetières du monde, sois-en sûr. Si tu oses dire encore un seul mot de mépris contre mon Effendi , tu tâteras de cette verge; oui, en dépit de ta dignité et de tous les hommes qui sont autour de toi! »
Cette bravade opéra instantanément un remue- ménage singulier. Les deux Bédouins qui nous avaient amenés reculèrent , les matelots se levèrent tous; le bachi saisit son pistolet, mais Halef pointait déjà le sien contre la poitrine du Turc.
« Empoignez-le ! » cria l'officier de la douane. Ses gens avancèrent avec une mine terrible; aucun d'eux cependant ne mit la main sur Halef.
« Sais-tu, demanda le mergi-bachi, sais-tu comment on appelle l'action que tu viens de commettre, menacer du fouet un mergibachi !
— Oui, s'écria Halef, mais un mergi-bachi devrait parler le langage de la sagesse et non celui des injures; je ne te crains pas; tu es un esclave du Grand Seigneur et moi un Arabe libre. »
.- , - .;•.,",",- -";. .y; .,-' ,■-• t,, - ■-::'>? T^-vr^y'^^'^f,™. 1 '-^;^r ■*?»>' \-*~\ , > r .;--^.'"'-:^7î/;\^ ■w^/^^v/V j-;' c, '\^>^ "-■-y%™ -v=\-;.^; r .- ,-, v .
Je me décidai à descendre de mon chameau pour apaiser l'affaire , et, m'adressant au fonctionnaire turc, je lui dis tranquillement : : '
« Voyons, Mourad Ibrahim," nous te prouvons, n'est-ce pas? que tu ne nous fais point peur. Tu as commis, du reste, une trop grosse faute en insultant un Effendi qui voyage avec le firman impérial et que protège l'ombre du sultan.
— Toi,.., tu serais sous la sauvegarde du Grand Seigneur, qu'Allah bénisse!
— Oui, moi!
■ — Un Nemsi, un giaour!
-^ Tu veux donc continuer à m'insulter?
— Un infidèle, dont le Goran parle en ces termes : « vous, fidèles croyants , né liez point amitié avec ceux qui ne sont pas de votre religion, car ils cherchent à vous séduire .et ne souhaitent que votre perte;.. )> Comment le Grand Seigneur , l'appui des croyants, aurait-il permis à un giaour de marcher sous son ombre?
— J'ai lu dans la troisième sourate du Coran les paroles que tu viens de citer, je les connais, et cependant je puis te répondre en te montrant mon bouyourôultou . Ouvre les yeux et inclinetoi avec respect, voici l'écrit du padischahl »
Il prit le parchemin, l'appuya contre ses yeux, son front et sa poitrine, s'inclina jusqu'à terre et me rendit mon passeport en me disant :
« Pourquoi ne m'as-tu pas averti? pourquoi ne m'as -tu pas fait connaître tout de suite que tu es un protégé du sultan?* Jamais je ne t'eusse appelé giaour, quoique tu sois un infidèle. Maintenant, Effendi, sois le bienvenu.
— Avec le même souffle dont tu me salues comme le bienvenu, tu insultes ma foi ! Nous autres chrétiens, nous connaissons mieux les lois de l'hospitalité : nous ne vous appelons pas giaours, et nous nous souvenons que votre Dieu est le nôtre,
— Cela n'est pas vrai, Effendi, nous n'adorons qu'Allah; vous reconnaissez trois Dieux : le Père, le Fils et le Saint-Esprit.
— Ces trois ne sont qu'un même Dieu. Vous dites : Allah est Allah, et de même notre Dieu a dit : « Je suis le Dieu fort, le seul Dieu, » On lit dans votre Coran : « Dieu est le vivant éternel, que le sommeil ni la somnolence ^ n ; atteignent jamais, » et
,-Fî-T
dans notre Bible : or Dieu est de toute éternité , tout est à découvert devant ses yeux; il a posé les fondements de la terre, et lés cieux sont l'ouvrage de ses mains. »
,.— Ouij votre Kitab (livre) est bon, mais iotre croyance fausse. . — Tuie trompes, ainsi s'exprime le Coran : « La justice ne consiste pas à tourner son visage vers le levant ou le couchant pour prier, mais il est juste, celui qui croit en Dieu, au jugément dernier, aux anges, aux Écritures, aux prophètes; ceïuiqui, suivant ses moyens, exerce la charité envers lés voyageurs, les étrangers, les orphelins, les pèlerins elles pauvres, envers tous ceux qui l'en prient; qui délivre le prisonnier, qui est fidèle à la prière, qui ne commet point de fraude dans les contrats, qui supporte patiemment le besoin et le malheur; celui-là est vraiment juste et sert Dieu dans la perfection de son cœur, » Nos saints livres nous enseignent la même chose lorsqu'ils nous disent : << Aimez le prochain comme vous-mêmes, » Donc notre loi ressemble & la tienne dans ses meilleurs préceptes.
— -Vous avez tiré ces bonnes choses du Coran pour les mettre dans le Kitab?
'— Gomment aurions-nous pu le faire? notre livre est, en partie, de plusieurs lïiilliers d'années antérieur au Coran!
— Tu es un Effendi, et un Effendi doit toujours trouver des preuves à ce qu'il avance, quand même il n'y en aurait point. D'où viens-tu?
— Du pays de Guipt (Egypte), là-bas, à l'ouest - — Où veux-tu aller? , :
- — ATor. . . . ■
— Puis après? ;
— Après, au mônastyr (monastère), sur le mont Sinaï.
— Il te faut traverser Feau. ; ,
— Oui; où me conduirait ton navire?
— Là où tu désires; à Tor, j'y vais.
1 — Alors tu consens à m'emmerier?
— Si tu payes bien et si tu t'arranges de manière que nous ne devenions point impurs en ta compagnie.
;— Sois tranquille ; combien demandes-tu?
^— Pour vous quatre avec les chameaux?
-— Non, pour moi et Halef, mon serviteur. Les Bédouins vont s'en retourner avec leurs bêtes.
— Comment entends-tu payer? En argent ou autrement?
— En argent comptant.
— Faudra- 1— il fournir ta nourriture?
— Non, nous ne vous demandons que de T eau.
— En ce cas, tu donneras pour toi dix misri ; et pour ce hadji Halef , huit. »
Je ris au nez du bonhomme; il me demandait presque cent trente francs pour une traversée de quelques heures.
« Tu iras demain passer la nuit dans le golfe de Nayazat, n'est-ce pas? lui dis-je, et le lendemain nous serons à Tor avant midi.
— Oui; pourquoi demandes- tu cela?
— Parce que je ne veux pas payer un tel prix pour une si courte traversée.
— Eh bien , tu resteras ici , en attendant un autre bateau , qui te demandera encore davantage.
— Point du tout, tu vas me prendre à bord.
— Donne-moi la somme que je t'ai dit.
— Ecoute : ces hommes m'ont loué leurs montures et m'ont accompagné à pied depuis el Kahira pour quinze francs; à Hadj , on passe sur mer un pèlerin pour moins de deux francs; je t'offre, pour moi et mon domestique, onze francs; c'est assez.
— Reste donc ici; mon sambouk n'est point un bateau de passage, il appartient au Grand Seigneur; je suis envoyé pour toucher la zekka\ et ne dois recevoir aucun passager à bord.
— Et cependant, si je te donnais dix misri, lu me prendrais! C'est justement parce que ton vaisseau appartient au Grand Seigneur que tu dois m'accueillir. Lis le bouyouroultou; vois- tu ces mots : « Lep indad, etc., tout secours doit lui être donné, et l'on pourvoira à sa sûreté sans exiger le moindre salaire? » Comprends-tu? Je serais obligé de payer sur un bâtiment particulier, sur ceux de l'Etat je jouis de la franchise. Je t'offre de mon plein gré onze francs. Si tu n'es pas content, tu n'auras rien du tout, et je passerai tout de même avec toi. »
Se voyant poussé dans ses retranchements, notre homme rabaissa petit à petit son prix. Après de longs débats, nous demeurâmes d'accord.
i Impôt uniquement destiné aux aumônes officielles.
■----■ \, ' ;-; X" y :;•» . j*ï'' ■' ,; ,-' •-;~'*t' r <>-jv;~..
« Allons! soupira- 1— il, puisque ta as l'ombre du sultan, j'accepte Te marché pour onze francs. Donne -les -moi.
— En entrant à Tor, pas avant.
. — Effendi, tous les Nasaras (Nazaréens) sont-ils aussi avares que toi?
— Ils ne sont point avares, mais prudents. Laisse-moi monter à bord, j'y dormirai mieux que sur terre. »
Je soldai mes Bédouins, qui s'éloignèrent; puis je pénétrai avec Halef dans le sambouk.
Je n'avais point de tente. Au désert, nous reposions en plein air pendant l'accablante chaleur du jour et la fraîcheur si malsaine de la nuit,
Quand on ne peut se payer une tente, on dort en compagnie de son chameau ou de son cheval; bêtes et gens se tiennent chaud pendant la nuit, et au soleil l'ombre du chameau doit suffire. Ici je n'avais ni chameau ni cheval, mais je pensais trouver un abri dans quelque réduit. Halef portait mes bagages; nous nous installâmes en attendant sur le pont, car les cabines étaient fermées.
« N'ai-je pas bien fait, Sidi, me demanda le vaillant petit homme, lorsque nous pûmes causer, de leur montrer un peu mon fouet?
— En vérité, Halef, je ne saurais te blâmer pour cette fois.
— Mais, Sidi, pourquoi t'en vas-tu disant à tout chacun que tu es un infidèle?
— Parce qu'il faut dire la vérité.
— Oui... Mais n'es-tu pas sur la voie de la conversion? Écoute, nous voilà traversant la mer Rouge; nous sommes tout près de Médine; sur la droite se trouve la Mecque , la ville du Prophète. Je vais aller les -visiter, et toi que feras* tu? »
Il m'adressait une question que je méditais moi-même intérieurement depuis plusieurs jours. Un chrétien qui ose s'aventurer à la Mecque ou à. Médine est puni de mort. Du moins telles sont les prescriptions de la loi. Mais, en réalité, èst-on si rigoureux? Avais-je besoin de me faire reconnaître pour chrétien en pénétrant dans ces deux cités? Nous ne nous trouvions point à une époque de caravane, le fanatisme n'était point excité ; comme au temps où passent les grosses troupes de pèlerins. Malgré les défenses, j'avais déjà mis le pied dans plusieurs
mosquées sans qu'il me fût rien arrivé de fâcheux : pourquoi ne pas tenter de voir les cités saintes du mahométisme? L'Orient est le pays des surprises; les choses s'y passent le plus souvent d'une façon très différente de celle à laquelle on s'attend. Les hommes y sont plus modérés et plus traitables qu'on ne se l'imagine. Une visite de quelques heures à la Mecque ne me paraissait pas si terrible ni si impossible. Je m'étais noirci au brûlant soleil de ces contrées; je parlais facilement fet langue de ces peuples... Ce Turc venait de me prendre pour un vrai Bédouin. Ne fallait- il pas essayer au moins une expédition si curieuse?
Je ne savais à quoi me résoudre; je répondis d'un air distrait au brave Halef que je ne savais pas encore ce que je ferais.
« Tu viendras avec moi à la Mecque, Sidi, et auparavant tu
embrasseras la vraie croyance.
— Quant à cela non. Halef, je t'assure! »
Un appel retentissant détourna notre attention : le Turc rassemblait ses gens sur le rivage pour la prière.
« Effendi, reprit Halef, le soleil va disparaître, laisse-moi prier. »
Il s'agenouilla; sa voix se mêla à la psalmodie monotone des matelots, que renvoyaient en écho merveilleusement distinct les rochers dont le rivage nord de la mer est bordé à cet endroit.
« Nous avons notre recours en Allah. Il est puissant, notre protecteur! Nul n'est grand et magnifique comme lui. Notre Dieu est le seul puissant et fort. Seigneur, ya Allah! ô miséricordieux , ô très bon ! ya Allah ! Allah ! hou ! »
Ces mots furent répétés dans le lointain par une voix de bassetaille qui s.'élevait tout à coup, de la plus étrange façon, toutes les fois que revenait le nom d'Allah ! Je reconnus le rythme : c'était celui des derviches hurleurs.
Tous les Turcs se levèrent, regardant dans la direction d'où venait la voix. Un radeau long de six pieds, large de quatre à peine, s'avançait sur les flots; un homme agenouillé manœuvrait ses rames en cadence, tout en récitant la prière,
11 portait un tarbouch rouge, entouré d'un turban blanc comme le reste de ses vêtements. Cette couleur le faisait reconnaître pour un fakir Karderyeh, secte fondée par Ab-el-Kader el Djilani et composée en partie de pêcheurs et de mariniers.
Lorsque notre derviche eut aperçu le sambouk, il s'arrêta brusquement, puis cria de toutes ses forces ;
« La ilah illa Allah !
— Illa lali! » répondirent les autres en chœur.
Le fakir s'approcha alors du sambouk, y accosia sa barque et monta lestement à bord.
Nous ne nous trouvions pas seuls sur le sambouk, le pilote nous avait suivis; il s'avança vers le derviche et le salua en ces termes :
<( Dieu te protège!
— Moi et toi. À qui appartient le sambouk?
— À Sa Hautesse le Grand Seigneur, le favori d'Allah!
— Et qui conduit le navire?
— Notre Efîendi, le mergi-bachi Mourad Ibrahim.
— Quel chargement avez -vous?
— Nous n'en avons aucun; nous parcourons les côtes pour recueillir l'impôt que le grand chérif de la Mecque a levé.
— Le paye-t-on de bonne volonté?
— Personne ne s'y est refusé; ce qu'on donne en aumône, Allah le rend en double.
— En quittant ce port, où irez -vous?
— A Tor.
— Y serez-vous demain?
— Nous nous arrêterons d'abord au ras Nayazat. Et toi, où vas -tu?
— A Djedda.
— Sur ce radeau?
— Oui, car j'ai fait vœu de me rendre à la Mecque sur mes genoux.
— Mais tu ne songes donc pas aux mauvais vents, aux tempêtes, aux écueils, aux requins?... Ton petit radeau n'y pourra résister!
— Allah est puissant, il me protégera. Qui sont ces hommes? ■ — C'est un gi..., un Nemsi, avec son serviteur.
— Un infidèle! Et où va-t-il?
— A Tor.
— Permets-moi de manger mes dattes ici, puis je reprendrai mes rames.
— Ne veux- tu pas passer la nuit avec nous?
* —.Non, il me faut partir.
— La nuit il y a danger.
— * Le vrai croyant ne craint riën^ Sa vie et sa mort sont écrites dans le livre d'Allah. » :
Le fakir s'assit ou plutôt s'accroupit, tira une poignée de dattes de sa poche, et se mit à manger lentement. J'étais curieux d'entendre sa conversation avec le pilote; je m'appuyai contre le bord du vaisseau, à quelque distance des deux hommes, affectant de regarder les vagues ou l'horizon; d'ailleurs, ils devaient supposer que je ne comprenais pas leur langue; ils continuèrent donc tranquillement :
« Tu dis que celui-là est un Nemsi? Est-il riche?
— Non, s
— Comment le sais- tu?
— Il a beaucoup marchandé pour le, prix du passage, mais il possède un bouyouroultou du Grand Seigneur.
— Ce doit être un homme important. A-t-il beaucoup de bagages? > - -
— Presque point, mais il à des armes.
— Je n'avais jamais vu de Nemsi; j'ai entendu dire que cesont des gens très pacifiques. Il porte des armes? Il ne s'en sert point, sans doute? », ,
Mes deux interlocuteurs se. lurent; après quelques minutes, le fakir reprit, en se levant :
<( J'ai terminé mon repas, je pars; tu remercieras ton maître,, qui a permis à un pauvre fakir de se reposer sur son vaisseau. »
Puis notre pèlerin sauta lestement dans sa périssoire, saisit les rames et s'éloigna, toujours à genoux, ramant en cadence et chantant : « Ya Allah! Allah! hou! »
Cet homme m'avait singulièrement impressionné. Pourquoi était-il venu sur le sambouk au lieu de descendre à terre? Pourquoi demandait- il si j'étais riche? Pourquoi examinait -il d'un regard si perçant tout ce qui se trouvait autour de lui, pendant qu'il mâchait ses dattes? Je ne sais quel sentiment de défiance me prenait à son endroit; j'aurais juré que cet étrange personnage n'était point un derviche, "'""■
Lorsqu'il se fut un peu éloigné, je pris ma lunette d'approche; quoique dans ces contrées le crépuscule soit fort brusque, il m'éclairait encore assez pour que je pusse distinguer la plupart des détails. *
Mon fakir n'était plus à genoux; son vœu ne l'engageait sans
doute que devant le public; commodément assis, il ramait, de manière à atteindre la rive un peu plus loin.
Halef ne me quittait pas des*yeux; il semblait chercher à deviner ma pensée et me demanda avec une certaine inquiétude. :
« Est-ce que tu le vois encore, Sidi?
— Oui. " . • -
.„ —^1 croit que nous ne pouvons, plus i'ap.ercevoir, il cherché à aborder. : ' * - ,
— G'est cela même* Qu'en dis-tu?
' — Allah seul peut tout savoir, son regard perce la nuit du secret. . . ■ '
— Et que crois -tu qu'Allah ait vu en regardant cet homme? : — Il a vn un fourbe, qui n'est ni derviche ni fakir.
— Ah! * , ' ' '•
— Oui, Sidi; as-tu jamais entendu un derviche de la secte des Kaderyeh chanter les litanies des derviches hurleurs?
— C'est juste; maïs,. a ton avis, quel est son but en se faisant passer pour ce qu'il n'est pas? .""'■
'—C'est ce qu'il faudrait savoir, Sidi; pourquoi, après avoir prétendu qu'il allait continuer sa route, essaye-t-il maintenant d'aborder? »
Le pilote vint en ce moment vers nous et me demanda : « Où veux-tu dormir, Sidi?
*■ — Dans, le pavillon, *
— Cela ne se peut.
— Et pourquoi?
— Parce que l'argent y est enfermé,
.-=- Eh bien, procure -nous des tapis, nous coucherons sar le pont;
\.,\ — Tu en auras, Sidi v Dis-moi, que ferai s- tu si l'ennemi venait cette nuit?
— QueL ennemi V *
-^- Les voleurs* - ' • '-
,— Les craignez -vous? . ** / *
— Les Djeheïnes caiûpent dans le voisinage; ce sont de subtils brigands, on n'est jamais en sûreté quand on se sent près d'eux; ; — . Je pense que votre maître, le mergi-bachi Mourad Ibrahim, qui est un héros et le plus vaillant homme de la terre, se prépare à les écraser comme dea mouches.
— Certainement; mais nulle vaillance ne peut tenir contre Abou Seïf (le père du Sabre), plus terrible que le lion de la montagne, plus cruel que le requin de la mer.
— Abou Seïf! je n'ai jamais entendu prononcer ce nom.
— Parce que tu es un étranger. Au temps des pâturages, les Djeheïnes conduisent leurs troupeaux dans les deux îles de Libuah et du Djebel Hassan. Ils les laissent sous la garde de quelques hommes , le reste de la tribu vit de brigandages et de pillages ; ils assaillent les vaisseaux, enlèvent leurs marchandises ou imposent aux passagers de grosses rançons.
— Et quelles mesures prend le gouvernement?
— Que veux- tu dire?
— Ne voyagez-vous pas et ne percevez-vous pas l'impôt sous la protection du sultan?
— Le sultan ne peut rien sur les Djeheïnes ; ce sont des Arabes libres , ne relevant que du grand chérif de la Mecque.
— Eh bien, débarrassez -vous vous-mêmes de ces brigands!
— Effendi., tu parles comme un Franc, qui n'entend rien à nos affaires. Qui peut prendre Abou Seïf et le tuer?
— Abou Seïf est un homme comme les autres.
— Oui, mais il possède la faveur du cheïtan (le diable). Il peut se rendre invisible , il s'envole sur les flots et traverse les airs ; ni sabres ni couteaux ne lui font de blessures; jamais les balles ne Font atteint. Son sabre est enchanté, il pénètre à travers les murailles; d'un seul coup il tue plus de cent hommes.
— Je voudrais bien voir ce personnage merveilleux!
— malheur! ne fait pas un tel souhait, Effendi! Le diable lui dirait que tu désires le voir, et il viendrait t'assaillir, en quelque lieu du monde que tu te caches. Je vais aller te chercher un tapis; tu dormiras, mais auparavant fais ta prière; demande à ton Dieu d'éloigner de toi le danger que tu as attiré sur la tête ! »
Je remerciai le brave homme de son conseil, et fis tranquillement ma prière accoutumée ; puis nous nous enveloppâmes dans les couvertures. Le voyage nous avait fatigués, nous ne tardâmes pas à nous endormir profondément.
Quelques matelots veillaient seuls à la garde du trésor; les autres étaient restés sur le rivage. Le lendemain , tout le monde fut sur pied dès l'aurore; on leva l'ancre, on déploya les voiles, et le sambouk se dirigea vers le sud.
Nous voguions depuis trois quarts d'heure environ, lorsque nous aperçûmes un canot s'avançant sur la même ligne que nous* Lorsqu'il se rapprocha, nous vîmes deux hommes abord, et avec eux deux femmes exactement couvertes. Les hommes nous firent signe, on resserra nos voiles pour arrêter la marche; l'un des deux rameurs nous héla :
ce Où va. le sambouk?
— A Tôt.
— Voulez-vous nous prendre avec vous?
— Payerez- vous?
— Volontiers.
— Montez à bord. »
Les quatre passagers furent bientôt hissés sur le navire;, on attacha leur chaloupe à l'arrière, et le mergi-bachi se hâta de céder sa cabine aux femmes voilées , puis nous continuâmes notre navigation.
En se rendant dans le pavillon, les femmes passèrent près de moi; je me crus dispensé, en ma qualité d'Européen, de détourner la tête; je cherchai même, sans y parvenir, à examiner leurs visages. Ce qui m'étonna, c'est qu'au lieu des parfums dont la femme arabe laisse ordinairement l'odeur après elle, je ne sentis qu'une puanteur fort désagréable et bien connue en Orient. C'est un mélange de sueur de chameau et d'une sorte de tabac dont se servent les Bédouins. Les hommes reçus à bord étaient évidem-
ment des conducteurs de chameaux; eux et leurs femmes venaient, sans doute de faire un long trajet dans le désert.
Lorsque les voyageurs eurent été conduits dans le pavillon, les deux hommes allèrent s'expliquer assez longuement avec le capitaine et le pilote, puis l'un d'eux, revenant vers moi, me demanda :
« On m'a dit que tu es un Franc, Effendi?
— Oui.
— Tu es inconnu ici?
— Oui.
— Tu es un Nemsi?
— Oui.
— Les Nemsi ont-ils un padischah?
— Oui,' t
— Et des pachas?
— Oui.
— Ne serais -tu point un pacha?
— Non.
— Mais tu es un homme marquant?
— Je le crois bienl
— Tu sais écrire?
— Admirablement !
— Tu sais tirer?
— Encore mieux.
— Tu vas à Tor avec ce sambouk?
— Oui,
- — Tu t'avanceras ensuite vers le sud?
— Oui.
— Connais -tu les Anglais?
— Oui.
— As -tu des amis parmi eux?
— Oui.
— Très bien. Es -tu fort?
— Korkulus! terriblement fort, fort comme un lion! Faut- il te le prouver?
— Non, Effendi.
— Cependant ta curiosité est plus grande que la patience d'un ' homme ordinaire; allons, retire -toi et laisse -moi en paix. »
Je le poussai un peu rudement; il faillit tomber j mais se releva
aussitôt en criant ;
« Malheur à toi! tu as offensé un croyant, tu vas mourir. y> 11 s'ensuivit" un vacarme et une bagarre des plus confuses.
Halef s'élança bientôt à mon secours avec son fouet; mais, au
milieu du bruit, la porte du pavillon s'ouvrit, une des femmes voilées s'avança vers nous. Elle fit un signe de la main, aussitôt les deux Arabes cessèrent leur attaque; ils s'éloignèrent en nie jetant un coup d'œil de haine et de rancune.
Les Turcs avaient été spectateurs fort indifférents de notre querelle; nous nous serions assommés que pas un n'eût bougé.
Je me rassis, un peu contrarié de mon premier mouvement d'impatience., Cet homme m'avait ennuyé avec ses questions ; je me demandais pourtant si, tout inutiles qu'elles m'avaient paru, elles n'avaient pas un but. Les Orientaux ne sont point bavards;
Les Pirates de la mer Bouge. 10
ils ne perdent pas leurs paroles sans dessein, surtout quand il s'agit d'un giaour.
Pourquoi était-il venu me demander si j'étais un homme important, si je savais tirer, si je savais écrire? Pourquoi s'informait-il de mes relations avec les Anglais? Pourquoi me parler de ma force? etc. Mais aussi pourquoi m'interroger avec ce ton de supériorité et comme l'eût pu faire un juge d'instruction? Cependant cet homme, à qui le commandement semblait être une habitude, avait obéi, comme son compagnon, à un signe de la femme voilée.
Étrange!,., surtout dans un pays où la femme est si abaissée, si soumise au pouvoir de l'homme, si peu autorisée à se mêler des choses de l'extérieur.
Toutes ces circonstances me donnaient fort à réfléchir. Halef , qui ne me quittait pas, sous prétexte de me protéger, me dit tout à coup, en interrompant sa rêverie :
« Sidi, l'as-tu vue?
— Quoi donc?
— La barbe.
— La barbe? quelle barbe?
— La barbe de la femme.
— Cette femme a de la barbe?
— Oui; son voile n'était pas double, j'ai vu à travers. Elle a de la barbe !
— Des moustaches?
— Non, une barbe entière. Ce n'est point une femme, Sidi! Si on prévenait le bachi?
— Oui, mais de manière que personne ne t'entende. »
Halef partit comme un trait. Il ne pouvait s'être trompé, il avait de bons yeux ; et puis je me rappelai involontairement le derviche de la veille. Toutes ces circonstances devaient s'enchaîner l'une à l'autre. Je voyais à l'extrémité du sambouk mon petit factotum s'entretenir avec le bachi. Celui-ci remuait la tête et riait; il semblait fort incrédule. Halef revint près de moi avec une mine allongée et mécontente.
(( Sidi, ce bachi est si sot qu'il me prend pour une bête.
: — Vraiment!
-r- Et toi, il te croit encore plus bête que moi!
^Ah!
— Il dit que les femmes n'ont point de barbe et que les hommes n'ont point de voiles. Sidi, moi je t'assure que ces gens sont des
Djeheïnes.
— C'est possible.
— Nous y veillerons, Sidi.
— C'est tout ce que nous pouvons faire, Halef. Éloigne-toi un peu pour l'instant, afin de n'avoir pas l'air de comploter avec ton maître. »
Je m'assis sur mon tapis, et me mis à écrire mon journal; mais je ne perdais pas des yeux les nouveaux venus. Je ne sais quelle vague appréhension m'avertissait d'un événement désagréable. Il se passa cependant plusieurs heures sans que mes pressentiments se justifiassent le moins du monde.
Le soir,, nous jetâmes l'ancre dans le petit golfe de Nayazat, qui affecte la forme d'un fer à cheval, à la base d'une des montagnes de la chaîne du Sinaï. La plage est extrêmement resserrée à cet endroit; en quelques pas, on peut atteindre les blocs escarpés de la montagne, dont le sommet pyramidal s'élève jusqu'au ciel. Je me demandai si notre navire se trouvait bien abrité contre le vent et contre d'autres dangers, mais je n'avais rien à objecter au patron sur le choix de la place. Nos matelots descendirent, allumèrent un grand feu sur la rive, suivant leur habitude. J'aurais voulu explorer un peu les rochers. La nuit tombait déjà, je fus obligé de renoncer à mon expédition.
Bientôt la prière du soir retentit, répétée par l'écho de la montagne, et annonça notre présence aux environs; du reste, le feu du rivage l'eût trahie sans ces bruyantes invocations.
Comme la veille, je préférai passer la nuit sur le navire; il fut convenu avec Halef que nous veillerions chacun à noire tour. Dans la soirée , quelques matelots vinrent monter leur garde devant la porte du trésor. Un peu plus tard , les deux femmes sortirent de la cabine pour prendre l'air sur le pont. Je remarquai, à la demi-lueur de la nuit, si transparente en Orient, que le voile des voyageuses était cette fois d'une épaisseur à défier tous les regards. Les inconnues ne restèrent pas longtemps dehors; la porte de la cabine se referma sur elles sans que ma curiosité eût pu se satisfaire par la moindre découverte. Halef dormait près de moi. Vers minuit, je l'éveillai.
« À ton tour, Sidi, me dit-il; repose en paix, je ferai bonne garde. »
Il avait l'air d'an foudre de guerre. Je me roulai dans mon tapis, essayant de dormir, mais je n'y parvins point. Je récitai d'un bout à l'autre la table de Pythagore; aucun résultat. J'eus recours à un moyen ordinairement infaillible : je fermai les yeux, et tournant la pupille en haut, j'essayai de ne penser à rien.
Je m'endormais, lorsqu'un bruit léger me fit tressauter. Je repoussai les couvertures, dont ma tête se trouvait entourée. Je vis Halef attentif, et regardant comme moi dans la direction du mouvement.
On n'entendit plus rien. Je rentrai sous mes tapis. Aussitôt le bruit recommença, mais plus léger encore,
« Entends-tu, Halef? murmurai -je.
— Oui, Sidi. Qu'est-ce que cela peut-être?
— Je ne sais. Écoute ! »
Un clapotement presque imperceptible se fit entendre à l'arrière du sambouk. Il n'y avait plus de feu sur la rive.
« Garde nos effets, dis-je bas à Halef, je vais voir. »
Je m'avançai à pas de loup. Les Turcs gardiens du trésor étaient à leur poste; mais deux d'entre eux dormaient étendus tout de leur long; le troisième, accroupi, en faisait autant. Comme je supposais qu'on m'observait de la cabine, je posai mes armes contre le bordage du vaisseau; je me débarrassai de mon turban et de mon burnous, dont la couleur blancbe eût pu me trahir, puis je me traînai à quatre pattes le long du sambouk jusqu'à l'arrière.
Là une véritable échelle de poules conduisait au gouvernail. Je descendis comme un chat, et j'atteignis l'endroit d'où partait le bruit. Le mystère fut vite éclairci. Le petit canot des passagers avait été, comme on le sait, attaché à l'extrémité du sambouk.
Il se trouvait maintenant rapproché de la cabine d'arrière et pouvait communiquer avec la lucarne de cette cabine. J'épiai en retenant mon souffle, et je vis distinctement une corde tendue, communiquant de la lucarne au canot. Le long de celte corde descendait un objet dont je n'aurais pu dire la forme, mais qui produisit le son d'un corps assez lourd en touchant les planches du petit bateau. Sur cette nacelle se tenaient trois hommes qui reçurent l'objet avec précaution et attendirent, puis un second paquet prit la même voie.
La chose me parut claire : on déchargeait tout simplement l'argent de l'impôt, et l'aumône des pauvres Arabes allait enrichir d'adroits fripons.
Je n'eus pas le temps de réfléchir sur ma découverte; une voix retentit de la rivece Nous sommes trahis 3 » disait celte voix.
En même temps j'entendis une détonation, une balle effleura mon épaule. La corde fut retirée à l'intérieur et la petite barque s'éloigna rapidement. Pour moi je grimpai à toutes jambes par l'échelle, afin de regagner le pont.
La porte de la cabine s'ouvrait, je pus voir alors d'étonnantes choses. Deux planches de ce pavillon avaient été- enlevées du côté de la mer; il n'y avait plus là de femmes, mais une dizaine d'hommes qui se jetèrent sur moi. Je n'avais point d'armes; Halef se trouvait assailli par d'autres drôles. Je me débattais en vain. Des cris, des détonations, partis du rivage, arrivaient jusqu'à moi; je reconnus, au milieu du tumulte, la voix de basse-taille du faux derviche qui commandait la troupe des brigands. Il criait :
ce C'est le Nemsi; liez -le, mais ne le tuez pas ! »
Six hommes vigoureux m'attachèrent avec des cordes; pendant ce temps j'entendis encore un coup de feu, puis les plaintes de Halef, qui avait été blessé.
Mais bientôt, étourdi par les coups qu'on me déchargeait sur la tête, je perdis à peu près la perception de ce qui se passait. Il me semblait qu'on se battait tout près de moi, Je me sentis lier fortement les pieds; on m'entraîna; je perdis complètement connaissance.
Lorsque je revins à moi, j'éprouvai une vive douleur derrière la nuque; je ne pouvais me rendre compte de ma situation. Les ténèbres m'environnaient; où étais-je? Enfin je compris, à un fort clapotement de l'eau, que je devais me trouver à fond de cale, et que le bâtiment filait avec vitesse. Mes membres étaient trop étroitement liés pour que je parvinsse à faire un seul mouvement. Heureusement mes liens n'entraient point dans les chairs, ils consistaient en étoffes et en linges tordus; mais je courais grand risque de me voir dévorer tout vif par les rats, qui déjà venaient explorer ma triste personne.
Je commençais à m'inquiéter très fort d'une situation si critique, quand enfin quelqu'un descendit dans mon cachot, me débarrassa de mes liens, et me dit d'une voix rude : ,-'.
« Allons, lève-toi. Viens ! »
J'obéis avec toute la promptitude qui m'était possible; on me conduisit dans Tentre-pont, où je trouvai, à ma grande surprise, tous. mes effets intacts; rien n'y manquait, excepté mes armes.
Arrivé sur le pont, je m'aperçus que j'avais quitté le sambouk. J'étais à présent sur un petit navire muni de deux voiles triangulaires avec une voile supplémentaire en trapèze. Ce genre de voilure devait exiger, dans une mer si remplie d'écueils , si sujette aux tempêtes, si dangereuse en tous temps, un commandement hardi, exercé, imperturbable. L'équipage de notre vaisseau me parut beaucoup plus nombreux que ses dimensions ne le comportaient. Je remarquai à l'arrière un petit canon masqué par des ballots, des caisses, des tonneaux, des objets de toutes sortes.
Les matelots étaient des hommes brunis par le soleil, accoutumés à la fatigue, d'une mine plus que suspecte, et portant tous à la ceinture un véritable arsenal de pistolets, de coutelas, etc.
A l'arrière se tenait un personnage que je reconnus pour mon fameux derviche.
Il avait de larges pantalons rouges, un caftan bleu et un turban vert; sa longue veste était richement brodée d'or; une ceinture de cachemire magnifique retenait ses armes, brillantes de pierreries.
Je vis près de lui l'Arabe avec lequel nous nous étions pris de querelle sur le sambouk. On me conduisit devant ces deux chefs, L'Arabe me lança un regard haineux; le derviche me toisa dédaigneusement.
« Sais-tu qui je suis? me demanda-t-il.
— Non, mais je crois le deviner.
— Qui donc?
— Abou Seïf.
— Tu dis vrai. A genoux devant moi, giaour!
— Y penses-tu! N'est-il point écrit dans le Coran qu'on ne doit adorer qu'Allah ?
— Cela ne te concerne pas, puisque tu es un infidèle. Je t'ordonne de ^agenouiller devant moi pour me témoigner ta soumission.
— Je ne sais pas encore si tu mérites ma considération; le saurais-je, que je ne te la prouverais pas de cette sorte.
LES PIRATES DE LA. MER ROUGE loi
, — Giaôur, à genoux , ou je te coupe la tête.» Il tenait la poignée de son grand sabre recourbé et fit quelques pas vers moi. « Tu n'es pas Abou Seïf, lui dis-je, tu es le bourreau!
— Je suis Abou Seïf; reliens mes paroles : tu vas t' agenouiller devant moi, ou ta tête tombera devant tes pieds*
— Korkadji (lâche)!
— Lâche! Que murmures-tu entre tes dents? tu m'as appelé lâche?
— Pourquoi as -lu assailli le sambouk pendant la nuit? pourquoi y as-tu envoyé des espions déguisés? pourquoi menaces-tu un étranger iisolé, tandis que tu es entouré de tes hommes? Si nous étions seul à seul, alors je pourrais croire à ta vaillance et la mesurer.
— Dix hommes de ton espèce ne me feraient pas peur, giaour !
— On parle beaucoup quand on n'agit pas.
— Quand on n'agit pas ! Place dix hommes devant moi, il ne me faudra qu'un moment pour te convaincre de la force de ma lame.
— Il n'y a pas besoin de dix hommes pour cela, un seul suffît.
— Yeux-tu que je commence avec toi?
— Bah! tu ne te battrais pas avec un prisonnier?
— Pourquoi pas?
— Tu as peur de moi, Abou Seïf! Tu exécutes les gens avec la bouche, mais non avec l'épée. »
Je cherchais à l'exciter et n'y réussis point, à ma grande surprise; il dissimula sa colère sous une apparence de calme, prit tranquillement le sabre qui pendait à la ceinture de son voisin , et me le tendit en disant :
« Défends -toi! mais sache que, quand tu aurais l'agilité d'Afram et la force de Kelab, lu n'échapperais pas à mon bras; au troisième coup lu seras un homme mort ! »
Je saisis le sabre. La situation était singulière. Je supposais certainement à Abou Seïf de l'adresse et de la vigueur dans le maniement des armes, mais je savais que les Orientaux sont aussi mauvais brelteurs que mauvais tireurs ; je me sentais toutefois assez mal à l'aise avec ces larges sabres, auxquels nos minces épées ne ressemblent guère. Cependant il y allait de mon sort, il fallait en imposer au forban; le danger me donna une hardiesse que je n'aurais pas eue sans doute dans un autre moment.
Tous les hommes de l'équipage nous regardaient; ils semblaient