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d avance persuadés de ma défaite et de la" supériorité de leur cheL
Abou Seïf se précipita sur moi d'une façon si prompte, si farouche, si déréglée , que je ne pus prendre position. Je parai sa quarte irrégulière et cherchai F endroit qu'il découvrait; mais, à mon grand étonnement, il passa sous ma lame avec un air superbe, et fit une feinte qui ne lui réussit pas. Je me fendis aussitôt et j'e:spadonnài; mon coup porta, quoique mon intention ne "fût point de blesser mon adversaire.
Abou Seïf, aveuglé par la colère, recula, dessina une quarte dans son mouvement. Je m'avançai alors d'un pas et rentrai en ligne avec vigueur. Son arme, lui échappant des mains, sauta dans la mer par-dessus le bord.
Un cri de surprise retentit parmi les matelots, . :
Le capitaine s'était approché de moi; il restait immobile de stupeur, .
« Abou Seïf, tu es un brave et habile combattant, » lui dis-je.
Il ne se fâcha point; il semblait réfléchir,
« Homme, tu as vaincu Abou Seïf, et pourtant tu es un infifièle ! murmura- t-iL
-. — Tu m'as rendu la victoire facile, capitaine; ta manière de combattre n'est ni réfléchie ni savante. Tu le vois,, au second coup je t'ai tiré du sang, au troisième j'aurais pu -te tuer. Mais voici ton sabre,. je suis entre tes mains,
; — Oui, tu es en mon pouvoir; cependant c'est à toi de décider de ton sort. Si tu fais ce que je te demande, tu seras libre.
— Comment l'entends -tu?
— Apprends- moi Tescrime.
'- — Volontiers.
■— Tu ' m'enseigneras les règles du combat , comme on les enseigne aux Nèmsî?
— Oui.
— Et tu consentiras à te tenir caché tout le temps que tu demeureras sur mon vaisseau? = -^Oui,
— Tu quitteras le pont au .premier signe, tu ne te mêleras point de ce qui arrivera, si nous rencontrons d'autres bâtiments?
^— Je te le promets, . ;
— Bien! Engagé- toi aussi à ne pas échanger un seul mot avec ton serviteur. /:■':;
LES PIRATES DE LA iMER ROUGK
Où est- il?
Ici, sur le vaisseau.
En prison?
Non, il est blessé au bras, et il a La jambe cassée
Il s 1 éloigna T toujours à genoux, en chantant,
— Alors je ne promets rien. Ilalef est mon ami, je dois le soigner; permets-le-moi?
— Non, mais je te jure qu'il sera bien traité.
— Cela ne me suffit pas; il a la jambe cassée, dis-tu, il faut que j'essaye de la lai remettre; personne ici ne pourrait entreprendre cette opération.
— Si, je suis aussi habile qu'un djerrah (un chirurgien). J'ai visité sa plaie, je lui ai remis la jambe; il est très content de mes soins.
— Je voudrais le voir.
— Non; je te jure, par Allah et son Prophète, qu'il est en bonne voie de guérison; cela doit te suffire. J'ai encore quelque chose à exiger de toi.
— Parle.
— D'abord, promets-moi de ne pas t'exposer à rendre mes hommes. profanes par ton contact, car tu es chrétien.
— Je te le promets aisément.
— Tu as des amis chez les Anglais?
— Oui.
— Ce sont des gens de marque?
— Certainement; il y a même des pachas parmi eux.
— Bien! ils donneront pour toi une bonne rançon. »
Je compris : Abou Seïf me ménageait dans l'espoir de me rançonner.
ce Combien demandes- tu pour ma liberté? lui dis -je.
— Tu n'as pas sur toi assez d'argent pour te racheter toi-même.)) Il paraît que mon gousset avait été interrogé; seulement ils
n'avaient pu trouver l'argent cousu dans la manche droite de ma veste turque, car ils ne m'avaient point dépouillé de ce vêtement; en tous cas, la somme gardée là n'aurait pas suffi à l'avidité des forbans; je repris donc :
« Tu as raison ; je ne puis payer ma rançon, car je suis pauvre.
— Je le sais ; cependant tes armes sont belles et tu possèdes plusieurs instruments que je ne connais pas. Tu es un homme distingué.
— A ton avis.
— Un homme de renom.
— Vraiment !
— Mais oui, tu Tas dit sur le sambouk,
— Je plaisantais.
— Non, non, tu parlais sérieusement; d'ailleurs un homme aussi adroit en escrime ne peut être qu'un officier supérieur, un grand zabit. Ton padischah fournirait au besoin ta rançon.
— Mon roi ne me rachèterait pas avec de l'argent; il s'y prendrait autrement pour me tirer de tes mains. .
— Je ne connais pas le roi des Nemsi, comment yeux- tu qu'il s'entende avec moi autrement qu'en t'envoyant de l'argent pour me payer?
— Il te fera parler par le consul.
— Je ne connais pas non plus le consul des Nemsi; il demeure à Constantinople, près du Grand Seigneur ; ici il n'y a point de consul.
— Mais je possède un bouyouroultou , je marche à l'ombre du sultan. )> '
Le pirate se mit à rire.
« Ici on ne connaît pas le padischah; le grand chérif de la Mecque a seul autorité sur nous ; mais ce n'est ni avec toi ni avec le Grand Seigneur que je veux traiter de ta rançon.
— Avec qui donc?
— Avec les Anglais : ils ont pris mon frère dans l'attaque d'un de leurs vaisseaux, je veux t'échanger pour lui.
— Ne te flatte pas d'une espérance vaine sans doute; je ne suis point Anglais , je ne sais si l'échange serait consenti.
— S'ils le font mourir, tu mourras aussi; prépare-toi donc à écrire une lettre pour leur demander l'échange. Si tu écris mal, tu périras ; ainsi réfléchis à ta lettre , pour qu'elle parle bien. Du reste , tu as du temps devant toi.
— Combien de jours?
— La mer devient mauvaise; cependant je voyagerai même la nuit, autant que possible. Si le vent ne nous est pas trop contraire, nous serons dans quatre jours à Djeddah; de là aux environs de Sanah, où je veux mettre mon vaisseau à l'abri, il y a encore quatre jours; tu as donc plus d'une semaine pour préparer ta lettre et pour y réfléchir; c'est de Sanah que je l'enverrai par un courrier.
— J'écrirai cette lettre-
— Et tu me promettras de ne pas chercher à t'évader?
— Non, je ne puis te promettre cela. »
Il me regarda pendant quelques minutes avec colère, et s'écria : c< Allah Akbar ! Dieu est puissant! je ne savais pas qu'il y eût d'honnêtes gens parmi les chrétiens ! Ainsi tu veux t'enfuir?
— Oui, si j'en trouve l'occasion.
— En ce cas nous ne nous exercerons pas ensemble à jouer des armes, tu pourrais me tuer, puis te sauver en nageant. Tu sais nager ?
— Oui.
— Ignores-tu que celte mer renferme beaucoup de requins?
Ils te dévoreraient.
— Je ne l'ignore pas.
— Je te ferai étroitement garder. L'homme que tu vois près de moi est ton ennemi, tu Tas offensé; il ne te quittera pas des yeux jusqu'à ce que tu sois libre ou mort.
— Et dans ces deux cas, qu'arriverait -il à mon domestique?
— Rien de fâcheux. Il a commis, il est vrai, un grand péché en servant un infidèle, mais il n'est ni Turc ni giaour; il sera libre en même temps que toi, et si tu mourais il serait libre aussi. Maintenant reste sur le pont si cela te plaît, mais tiens-toi prêt à obéir au moindre commandement de ton gardien, quand il voudra te faire descendre pour t'enfermer dans ta cabine. »
Àbou Seïf me tourna le dos, et je restai sous la garde de l'Arabe. Je pus me promener de long en large ou m'asseoir sur une couverture; l'Arabe ne me quittait pas plus que mon ombre, il était toujours à cinq pas de moi. Du reste, l'équipage ne paraissait pas même s'apercevoir de ma présence; personne ne m'approchait ni ne me parlait. On m'apportait en silence ma provision d'eau, de dattes et de couscous.
Dès qu'une voile était signalée dans le lointain, mon gardien se hâtait de me faire descendre dans ma cabine; il se postait devant la porte jusqu'à ce qu'il jugeât à propos de me permettre de remonter; la nuit on m'enfermait au verrou et on barricadait ma porte avec toutes sortes de meubles, de caisses et d'ustensiles.
Trois jours se passèrent ainsi. J'étais très inquiet sur le sort de Halef ; tous mes efforts pour parvenir jusqu'à lui restaient infructueux.
Il devait comme moi se trouver dans l'entrepont; mais multiplier mes tentatives eût été aussi dangereux pour mon fidèle compagnon que pour moi : je le compris et dus me résigner. ; Nous arrivions près des rives qui s'étendent entre le Djebel Eyoud et le Djebel Kelaya; la plage est en cet endroit très plate et très basse. Je me distrayais en contemplant le paysage, quand, au moment où le crépuscule commençait à voiler le rivage, je remarquai dans le fond de l'horizon, vers le nord, un léger nuage, ce qui est une rareté dans ces climats. Abou Seïd semblait inquiet; il ne quittait point des yeux ce point du ciel. -La
LÈS PIRATES DELA MEft BOUGE 157
nuit tomba; on m'enferma dans mon réduit. La chaleur était plus étouffante que jamais; elle semblait devenir plus lourde encore à mesure que la nuit s'avançait.
Je ne pouvais dormir. Bientôt j'entendis le grondement du tonnerre et le bruit des- vagues agitées par la tempête. Notre petit vaisseau était vivement soulevé, puis s'enfonçait dans le creux profond de la vague; il allait avec une rapidité effrayante, craquant et gémissant de toutes parts. La mâture semblait prête à tomber. J'entendis des hommes courir sur le pont, hurlant, criant, priant tout haut. Au 'milieu de la tempête et de l'effarement de son équipage, le capitaine commandait d'une voix retentissante ; il semblait garder tout son sang-froid. D'après mes calculs, nous devions nous trouver alors vis-à-vis des côtes de Rabbegh, dont les abords, vers le sud, sont tout hérissés de bancs de coraux, ce qui rend la navigation extrêmement périlleuse, même pendant le jour. Un peu plus loin sont situés l'île de Ghanat et le ras de Hatiba; entre les deux, les récifs présentent des dangers encore plus grands et sont très difîciles à éviter, non seulement pendant la. tempête, mais encore dans les moments de calme. Avant d'affronter ces terribles passages^ les marins musulmans récitent toujours une prière. Ils appelent ce lieu les Deux Cordes, pour indiquer avec quelles précautions on doit manœuvrer entre les récifs.
Ce terrible passage, nous l'entreprenions de nuit; nous nous y engagions, poussés par le vent, avec la rapidité d'une flèche.
Je me soulevais sur ma natte, j'écoutais avec inquiétude; dans le cas où le vaisseau se briserait contre les rochers, j'étais perdu, car ma porte restait solidement verrouillée, et je me trouvais au niveau ordinaire de l'eau.
Tout à coup, au milieu du vacarme et des éclats de l'orage, il me sembla entendre gratter à ma porte. On ouvrit le verrou avec -précaution. Bientôt, quelqu'un se glissa dans mon réduit.
ce Sidi !... murmura une voix très basse.
,. — Qui est là?
— Honneur à Dieu ! tu ne reconnais pas la- voix de ton fidèle Halef?
— Halef ! il ne peut bouger.
— Pourquoi pas?
— Parce qu'il est blessé; il a une jambe cassée.
— Oui, Sidi, je suis blessé, mais ma jambe reste bonne.
v tfigs^msF^is&y?** r ~-c .
* — Àbou Seïf m'a donc trompé?
— Non, c'est moi qui l'ai trompé. J'ai feint de ne pouvoir remuer pour trouver le moyen d'aider mon bon SidL Depuis Irois jours je ne bouge pas; ils me croient incapable de me mouvoir; ils m'ont laissé seul cette nuit, et me voilà.
— Mon brave Halef, je n'oublierai pas ce que tu fais pour moi.
— J'ai appris plusieurs choses importantes ,- Sidi, . — Quoi donc?
— Àbou Seïf doit aborder près de Djeddah pour se rendre à la Mecque* Il veut aller demander au prophète la délivrance de son frère ; plusieurs de ses hommes raccompagneront.
— Peut-être pourrons -nous alors nous échapper?
— J'y veillerai, Sidi. C'est demain. Tes armes sont dans sa cabine, n'est-ce pas?
— Oui. Tâche de venir me rejoindre demain, si nous sommes encore en vie;
^- Je viendrai , Sidi*
— Tu t'exposes beaucoup.
— Non; aujourd'hui il fait si noir et ils sont si occupés, que je ne cours aucun risque; demain 7 Allah y pourvoira.
— Souffres- tu encore beaucoup de ta plaie?
— Non, Sidi.
— Qu'est devenu le sambouk? J'étais évanoui, je riè sais rien de ce qui s'est passé,
— Us ont pillé tout l'argent, après avoir lié les hommes de l'équipage; puis ils se sont éloignés en nous emmenant, parce que le capitaine voudrait t'échanger contre son frère.
— Comment sais -tu cela?
— Je les ai entendus le dire entre eux.
— -Et la barque?
— Ils Font remorquée à l'arrière, elle pourra nous servir. Bonne nuit! Sidi.
• — Bonne nuit! »
Il se retira, refermant doucement mon verrou, puis replaçant la barricade.
Cette visité m'avait tellement surpris et occupé, que j'en étais venu à oublier l'orage. Je m'aperçus, bientôt après, que la tourmente s'était brusquement apaisée ; quoique les mouvements du navire fussent encore assez violents, il me sembla , en regardant
par les trous de ma cabine, que lé ciel s'éclaircissait ; le péril avait cessé. Je m'endormis, l'esprit presque tranquille. L'espoir me revenait au cœur.
Lorsque je m'éveillai, le vaisseau se trouvait à l'ancre, ma porte était ouverte, et mon gardien me permit de monter sur le pont. Il n'y avait plus de traces de la tempête; nous stationnions dans un petit golfe fort enfoncé dans les terres. Les voiles étaient enlevées, les mâts démontés, de façon qu'on ne pût nous apercevoir de loin. Le rivage semblait d'ailleurs inhabité et désert.
Je restai jusqu'à midi sur le pont, sans rien remarquer d'extraordinaire. Après la prière, Abou Seïf me fit appeler dans sa cabine. Je vis qu'on avait pendu mes armes à la cloison, comme un trophée; il y avait là aussi, tout autour, les caisses enlevées du sambouk et plusieurs autres que les Arabes nomment ketihikis. Ces outres ou bourses, faites de peaux de chèvre, dont le poil reste en dehors, servent à renfermer la poudre. Une grande armoire était ouverte au fond de la cabine. Abou Seïf la referma promptement à mon approche; j'eus cependant le temps d'apercevoir les sacs de toile dont elle était remplie. Le forban fit quelques pas vers moi.
ce J'ai à te parler, Nemsi, me dit-il.
— Parle.
— Es- tu disposé maintenant à me donner ta parole que tu ne chercheras point à t'évader?
— Je ne suis pas un menteur, je ne puis te promettre ce que je ne tiendrais pas si je trouvais l'occasion bonne.
— Tu ne trouveras pas d'occasion semblable; mais tu me forces à me montrer plus sévère que je ne l'aurais voulu. Je vais m'absenter pendant deux jours; on t'enfermera dans ta cabine, et tu auras les mains liées jusqu'à mon retour.
— C'est dur.
— Oui, mais tu en es la cause.
— Eh bien! je me résignerai à mon sort.
— Va! Fais-y attention, j'ai ordonné de te tuer à la moindre tentative de fuite, au moindre essai tenté pour te débarrasser de tes liens. Si tu avais été un fidèle croyant, je t'eusse demandé ton amitié; tu es un giaour, et malgré cela je ne te hais ni ne te méprise. Si tu m'avais donné ta parole, j'y aurais cru, et te laisserais libre en mon absence; tu refuses, il faut que tu subisses
les conséquences de ton refus. Allons, descends chez toi à présent. »
Je fus reconduit sur le pont et enfermé avec soin. Je me sentais vraiment à la torture, car la chaleur m'étouffait, et je ne pouvais me procurer aucun soulagement avec mes mains garrottées. Heureusement, malgré sa haine contre moi, mon gardien craignait trop son chef pour oublier de me faire manger et boire en temps opportun. Pour prendre patience, je songeai aux projets de Halef, S'ils allaient échouer? Si nous étions découverts?
La situation, il faut l'avouer, n'avait rien de rassurant. Enfin la nuit vint; -mais de longues heures se passèrent encore dans une mortelle inquiétude. Vers minuit, un bruit presque imperceptible me fît tressaillir.
Je prêtai l'oreille avec angoisse; ce bruit cessa. Je n'osais dire un mot; peut-être n'était-ce qu'un de ces odieux rats dont le vaisseau foisonnait.
Après quelques minutes d'attente, un pas léger sembla se rapprocher. On eût dit qu'on étendait une natte ou un tapis sur le plancher. Qu'était-ce? Si mon cerbère s'imaginait de venir se coucher devant ma porte, adieu mes espérances, c'en était fait des projets de Halef !
Ecoutons! Qu'est-ce? On tire le verrou, ma porte s'entr'ouvre lentement; puis j'entends un coup assez fort, un mouvement, comme si quelqu'un essayait de se relever pour retomber aussitôt. Un cri 7 tout de suite étouffé; enfin, la voix de Halef susurrant :
« Viens, Sidi, il est pris !
— Qui donc?
— Ton gardien.
— J'ai les mains liées.
— Viens, la porte est ouverte. »
Je sortis; l'Arabe gisait et se débattait sur le plancher. Halef lui serrait la gorge de toutes ses forces.
« Tâte à sa ceinture, Sidi, murmura le vaillant petit homme, prends son couteau.
— Je F ai. »
Malgré mes liens, je venais de saisir entre mes doigts le couteau de l'Arabe; je le portai à ma bouche, et arrivai bientôt à scier mes cordes. r
Pendant ce temps, Halef bâillonnait le brigand.
« Dieu soit loué! lui dis- je, voilà mes mains libres. J'espère que tu n'as pas étranglé cet homme?
— Pas encore, mais il le mérite.
— N'importe, laisse-le vivre; nous allons l'enfermer dans ma
cabine.
— Il soufflera par le nez et nous trahira.
— Non 7 sois tranquille! »
J'enveloppai la tête du Bédouin dans son long turban, rie lui laissant qu'un petit espace pour respirer; puis je lui liai fortement les pieds et les mains avec sa ceinture. Nous le transportâmes dans le réduit que je quittais, et dont nous fermâmes exactement l'entrée. Après quoi nous nous cachâmes un instant sous l'escalier pour délibérer. ;
ce Comment as-tu fait? demandai-je au brave Halef.
— Oh ! cela n'était pas difficile, Sidi I Je me suis faufilé sur le pont, pour voir et entendre ce qui se passait. J'ai su qu'Abou Seïf était parti avec douze de ses hommes, emportant beaucoup d'argent pour le grand chérif. . " .
« Je pensais bien que l'Arabe gardait ta porte, car il te hait; il t'aurait tué depuis longtemps si le Père du Sabre l'eût permis. Quand l'heure d'aller vers toi m'a semblé venue, j'ai rampé jusqu'à ta cabine; j'y arrivais à peine, que l'Arabe descendait pour faire sa garde. Je me suis élancé,, et lui ai serré la gorge; tu sais le reste.
— Merci, Halef! merci,..; mais que font-ils là-haut?
— Tout va bien, Sidi. Ils profitent de l'absence du capitaine pour absorber leur afîyon (opium). Ils ne sont point à craindre,
— Prends les armes du brigand , elles sont meilleures que les tiennes. Marchons avec l'aide de Dieu! y>
Nous montâmes sur le pont. Je songeais à la moralité du présent d'Abou Seïf, Le grand chérif de la Mecque ne dédaignait donc point de l'argent volé, et l'argent volé sur son tribut!
Aussitôt monté, une odeur particulière me saisit, cette odeur nauséabonde qu'exhalent les buveurs d'opium.
Tous les hommes de l'équipage étaient ivres , d'une ivresse beaucoup plus lourde que celle du vin. Ils demeuraient étendus à la place où. ils venaient de consommer leur opium, sans le moindre mouvement; on n'eût pu dire s'ils dormaient, ou s'ils savouraient, le poison qui semblait paralyser tous leurs membres.
Le passage pour gagner la cabine du capitaine restait libre; nous rampions toujours, Halef et moi, et nous parvînmes jusqu'à ia porte : grâce à l'incurie orientale, cette porte était entr'ouverte.
D'ailleurs, les verrous eussent fait peu de bruit, car toute la serrure consistait en un morceau de cuir.
Nous pénétrâmes sans encombre dans la cabine. De là il n'y avait qu'un pas pour sauter sur le rivage; je repris mes armes, ma montre et mon compas. Quant à mon argent, on ne m'en avait pas dépouillé.
« N'emportons -nous rien? demanda Halef.
— Prends celte couverture, nous en aurons besoin pour la nuit.
— Rien que cela?
— Mais il y a ici tant d'argent !
— Qu'importe, il ne nous appartient pas.
— Quoi! Sidi, tune veux pas prendre d'argent? Tu vas laisser aux voleurs le prix de leurs pillages, tandis que nous manquerons de tout?
— Veux-tu devenir voleur toi-même?
— Moi, hadji Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud el Gossarah, un voleur!... Sidi, tu ne devrais pas me parler ainsi ! Toi-même ne viens -tu pas de me commander de prendre les armes de l'Arabe? Ne veux-tu pas emporter celte couverture ?
— Ce n'est point un vol, Halef: nos armes nous ont été enlevées; on ne nous a laissé ni tapis ni couvertures; nous avons le droit de nous dédommager du tort que nous ont fait ces pirates. Mais ils ont respecté notre argent.
— Pas le mien, Sidi! ils m'ont tout pris.
— En avais-tu beaucoup?
— Ne me payes-tu pas 1 tous les quinze jours? J'avais tout économisé; ils m'ont tout volé. Laisse-moi reprendre mon bien. )>
Il s'approchait du coffre-fort. Les circonstances semblaient nous permettre de nous restituer à nous-mêmes ce que ces brigands nous avaient enlevé. Je ne me sentais guère en état de dédommager Halef, et n'osais lui imposer le sacrifice de son pécule. Je
1 Je donnais à Halef chaque quinzaine une somme équivalant à onze francs.
me bornai à lui faire remarquer que le sandy'k (armoire) était fermé par une serrure de fer.
« Oui, reprit le petit homme, mais je saurai bien l'ouvrir sans
clef.
— Le bruit va nous trahir, Halef.
— Tu as raison, Sidi, soupira le pauvre garçon. Il faut donc renoncer à mon argent ! Allons , partons !»
Au ton dont ces mots étaient prononcés, je compris combien le sacrifice coûtait à Halef, et je regrettai presque d'être obligé de l'exiger; un autre Arabe ne m'aurait certainement pas obéi. Je fus touché de cette preuve d'un désintéressement si dévoué.
ce Halef, tu ne perdras pas ton argent 5 lui dis-je, je te le rendrai; je te le promets.
— En vérité , Sidi ?
— Oui, je t'assure.
— Partons donc bien vite. »
Nous quittâmes la cabine, puis regagnâmes heureusement le bord du bâtiment. Entre la rive et le vaisseau, Fespace était plus grand que je ne l'avais cru d'abord; on le mesurait très bien du regard, dans la demi- obscurité de la nuit. Je savais Halef un habile sauteur, mais ici il ne pouvait prendre d'élan.
ce Eh bien, lui demandai-je, crois-tu pouvoir tenter l'aventure ?
— Certainement, Sidi. »
Il grimpa sur le bordage, et d'un bond se trouva de l'autre côté. J'en fis autant,
(( Dieu soit loué ! nous voilà libres ! dîmes-nous tous les deux à la fois. Mais où aller à présent?
— Allons à Djeddah, opinai -je.
— Tu connais la route, Sidi?
- — Non.
— As- tu une karta (carte) pour nous guider?
— Non ; mais je crois que nous ne nous tromperons pas en nous dirigeant vers le sud. Abou Seïf y est allé à pied, ce qui prouve que la ville n'est pas loin ; avant tout, examinons nos armes. »
Nous nous blottîmes derrière un buisson d'euphorbes qui nous cachait suffisamment, car dans ce pays les plantes ne sont pas rabougries comme au désert. Je trouvai mes armes chargées. Les pirates n'avaient certainement pu les manier; ils sont accoutumés
aux /armes anciennes et d'une construction toute différente des nôtres.
Après nous être assurés que nos revolvers et nos fusils étaient en bon état, et que personne ne s'apercevait de notre évasion, nous nous mîmes en chemin, longeant la côte autant que possible.
La mer dessinait sur ses bords d'innombrables festons, qu'il nous fallait suivre dans leurs détours; de plus, le sol, tout couvert d'une abondante végétation d'aloès, de coloquintes, etc., n'était point aisé pour la marché. Grâce à Dieu, l'aube vint bientôt nous éclairer et faciliter notre route; il était environ huit heures lorsque nous aperçûmes les minarets de la ville, puis le sommet de ses murailles.
« Nous devrions demander si c'est bien Djeddah, » remarqua Halef.
Depuis quelque temps, nous rencontrions des Arabes se rendant au marché, mais je n'osais leur adresser la parole.
ce Non, repris-je, c'est certainement Djeddah.
— Sais -tu, Sidi, qu'Eve, la mère de tous les mortels, est enterrée en ce lieu?
— Oui.
/— Lorsque Adam l'eut mise en terre , il la pleura quarante jours et quarante nuits, puis il s'en alla à Sland Dib, où il mourut et où il fut enterré. C'est une île que les seuls croyants connaissent.
— Tu te trompes, Halef; cette île s'appelait autrefois Sinhala Dvipa, ce qui signifie : île des Lions. Elle appartient maintenant aux chrétiens, aux Anglais; je suis allé plusieurs fois dans ce pays. »
Il me regarda d'un air étonné.
« Nos tolba disent pourtant, Sidi, que l'infidèle ne peut mettre le pied sur cette terre sans mourir.
- — Regarde-moi, Halef, suis-je un homme mort? . — Non; mais tu es un favori d'Allah, quoique tu ne professes pas la vraie croyance.
- — Dis-moi, Halef, n'est-il pas vrai qu'un giaour qui tenterait de pénétrer dans Médine ou à la Mecque serait mis à mort?
— Oui.
.- — ILy a pourtant des chrétiens qui en sont sortis vivants.
LES FIRMES flrâtÀ MER ROUGE 465
— C'est vrai; ils ont feint d'être ihusulmaDs; Us connaissaient notre langue et nos usages.
. — Tu vois donc, Haief* qu'on peut aller à la Mecque sans... » Il me regarda avec inquiétude. - « Sidi, lu voudrais aller à la Mecque?
— M'y conduirais- tu?
— Non , Sidi , car il me faudrait , après ma mort , brûler au fond de la Djehenna. \
— Me trahirais -tu, si tu savais que je me suis introduit dans la ville sainte?
— Effendi, ne me fais pas de chagrin. Je devrais te dénoncer, et je ne le pourrais pas! Je ne pourrais plus vivre si... »
L'Arabe disait ces mots avec une émotion profonde et tou- . chante; il eût été cruel de lé tenter et de le tourmenter davantage.
« Halef, interrompis -je r m'aimes-tu? •
— .Plus que moi-même v crois-moi, Sidi!
— Je te crois! Combien de temps veux-tu encore voyager aveé moi?
— Tant que tu voudras; avec toi j'irai aussi loin que la terre est grande, quoique ta sois un chrétien. Mais je te convertirai, tu le sais bien.
— Un soi-disant hadji me Ta tant répété! -
— Sidi, bientôt je serai véritablement un hadji. Voici Djeddah; je vais visiter le tombeau d'Ève^ puis j'irai à la Mecque, je m'arrêterai à Àrafah, je me ferai raser à Minah et j'aurai accompli toutes les saintes pratiques. Voudrais-tu m'attendre à Djeddah?
— Combien de temps te faut -il?
— Sept jours, . - ■- — - Ton pèlerinage-n'aura pas de valeur : il faut un mois au vrai
croyant. p ;
— Ne crois pas cela, Sidi; sept jours me suffiront* Voilà la porte de la ville; comment s'appelle- 1- elle?
. — . C'est la porte dû nord, elle doit s'appeler Bab-el-Médina. Mais écoute : feras- tu ce que je tè demanderai?
".— Gui; car je sais que tu ne me commandes jamais rien qui soit défendu par ma loi. ■•--.-■ "
— Ne dis à personne ici que je suis chrétien*
— J'obéirai; seulement laisse-moi t' adresser aussi une prière:
à la Meçque v je dois répandre des aumônes, acheter des présents, payer le aziz-koumadji i et j'ai,..
— Sois tranquille, je te rendrai ton argent aujourd'hui même.
— Ta monnaie ne peut me servir, car elle vient des pays infidèles.
— Jïrai chez un changeur et je te payerai en piastres.
— Oh! merci, Sidi ! Crois-tu que j'aie assez d'argent pour aller aussi à Médine?
— Je le pense, si lu ne te montres pas trop prodigue; d'ailleurs ce voyage ne te coûtera rien, nous le ferons ensemble.
— Tu prendrais la route de Médine ?
— Il n'est pas défendu de la suivre, je pense?
— Non, mais tu ne peux entrer dans la ville.
— Et si je t'attendais à Djambô?
— Parfait, Sidi, Allah te bénisse! Mais où iras- tu après?
— À Medaïn Saliha.
— Seigneur, tu veux mourir? G'est la ville des esprits, ils ne souffrent aucun mortel dans ses murs.
— Ils me souffriront pourtant. C'est une cité mystérieuse, dont on raconte des choses très singulières; je veux la voir.
— • Tu ne la verras pas : les esprits mettront des obstacles sur notre chemin. Mais à ce coup je ne t'abandonne point; je veuK mourir avec toi* Alors je serai un véritable hadji, le ciel s'ouvrira devant moi. Et après, si nous en sortons, où veux -tu aller?
— Au Sinaï, à Jérusalem, à Constantinople, ou bien à Bassorra et à Bagdad.
— Et tu m'emmèneras?
— Oui. »
Nous étions arrivés près de la porte de la ville. En dehors s'éparpillaient quelques misérables huttes construites en paille et en feuilles de palmier, où s'abritent les pauvres hadhesi 2 , les bûcherons r les jardiniers. Un malheureux, tout déguenillé-, s'avança vers nous.
« Vas-tu bien, Effendi? ta santé est-elle bonne? » me cria-t-iL Je ne bougeai point : en Orient, on se donne le. temps de répondre aux saluts; il fallut pourtant s'y décider lorsqu'il eut: répété ses questions.
1 Le saint témoignage.
2 Ouvriers.
ce Je te remercie, lui dis -je; je vais bien, ma santé est excellente; mais toi, comment vas-tu, toi le fils d'un vaillant père? Comment va ton commerce , pieux héritier de la race sacrée des musulmans?»
Je me servis à dessein de ce dernier compliment, parce que je vis qu'il portait le rnechalech. Djeddah, quoique ouverte récemment aux chrétiens, est une ville sainte, et tous les habitants des villes saintes ont le droit de porter ce signe honorifique. Quatre jours après la naissance d'un enfant, on pratiqua sur ses joues et à chaque tempe une incision, dont la cicatrice reste visible toute la vie; c'est ce qu'on appelle le rnechalech.
ce Tes paroles sont des fleurs, elles embaument l'air comme la marche des filles du paradis, me répondit le pauvre homme. Je vais bien, je suis content des affaires que j'entreprends. A ton service, Effendi!
— Et que fais -tu?
— J'ai trois bêtes à conduire; mes fils sont des hamari*, je les aide.
— Pourrais-tu nous fournir deux ânes?
— Oui, Sidi.
— Combien demandes- tu pour tes bêtes?
— - Où veux- tu aller, Sidi?
— Je suis étranger dans cette ville , tu nous conduiras à une demeure que je puisse louer. »
L'ânier me jeta un regard de défiance : un étranger arrivant à pied, cela lui semblait évidemment louche.
« Sidi, me demanda-t-il, veux- tu venir où j'ai déjà conduit ton frère ?
— Quel frère?
— Celui qui est venu hier, au temps du Moghreb s , avec treize hommes à pied, comme toi. Je les ai conduits au grand khan. »
C'était certainement Àbou Seïf. Je repris :
ce Cet homme n'est point mon frère; je ne veux pas loger dans un khan ni dans un fondouk, mais dans une maison privée.
— Tant mieux, Sidi. Je connais une maison où tu seras comme un prince , tant elle est belle !
— Combien demandes-tu pour nous conduire ?
1 Amers. ^
2 Prière du soir.
IBS i:
LES PIRATES DE LÀ SIEïl ROUGE
— Deux piastres.
— Amène tes montures, y> ^ L'homme s'éloigna gravement, entra dans un petit enclos, puis
ramena deux ânes si petits, qu'on eût dit qu'ils allaient s'échapper entre nos jambes.
<( Pourront-ils nous porter? demandai-je.
— Sidi, un seul nous porterait tous les trois. »
- J'hésitai pourtant- à peser sur cette petite bête; mais le vaillant âhon ne sembla nullement surchargé; il se mit tout de suite au trot; en quelques minutes nous eûmes franchi la distance qui nous séparait de la ville.
À peine dépassions-nous la porte, qu'une voix rude m'arrêta* . « As- tu payé? » demandait la voix.
■ Dans lés ruines de la muraille, je distinguai un trou noir et carré; par ce trou passait une tête, et sur 1er visage de cette tête trônait une énorme paire de lunettes. Sous les lunettes se montrait un nez crochu, -et sous ce nez une ouverture édentée qui avait proféré l'exclamation que je venais d'entendre. « Quel est cet homme? dis-je à mon guide.
— C'est le percepteur de l'impôt pour le Grand Seigneur. »
Je fis approcher mon âne pour me donner le plaisir d'exhiber mon passeport, et je demandai :
« Que veux-tu?
— De l'argent.
~r- Regarde. » ' .
Je présentai le cachet de Sa Hautesse devant les formidables lunettes. / ' ,
<c Ah! pardonne, Seigneur! »
Tout d'un coup la tête disparut; je vis s'échapper, par- dessus un /pan ruiné de la, vieille muraille, xme forme maigre et décharnée, -portant un antique uniforme de janissaire : larges pantalons bleus, bas rouge, veste verte, et sur la tête une sorte de turbàm blanc agrémenté d'une bourse retombant par derrière. C'était .le vaillant ïadj al- el- m al (le receveur). . : ' ; -
((Pourquoi 3e ; sauve -t -il? demandai-je à mon conducteur,.
— Tu as un bouyouroultou, tu ne dois rien payer ; il t'a offensé çn te demandant l'impôt; il craint tet colère. »
Nous continuâmes notre route et arrivâmes bientôt devant la porte d'une maison dont la construction me parut une, merveille
pour le pays. Cette maison possédait quatre grandes fenêtres grillées donnant sur la rue.
« C'est ici T me dit Tânier.
— A qui appartient celle maison?
Par ce trou passait une tète, et sur le visage de cette tête troua il une énorme paire de lunettes.
— Au joaillier Tamarou.
— Est-il chez lui?
— Oui-
— C'est bien. Tu peux t'en retourner; tiens, voici les deux piastres, el encore un pourboire. »
Après un torrent de remerciements, notre homme enfourcha
un de ses ânes et partit. J'entrai avec Halef dans la maison. Le noir qui servait de portier nous conduisit au fond du jardin, où se trouvait le maître de céans. J'exposai tout de suite l'objet de ma visite; Tamarou nous ramena à l'intérieur de la maison, où il nous montra une suite de pièces absolument vides.
J'en louai deux pour une semaine. Le prix me parut un peu élevé, mais je ne voulais pas marchander. Je me fis inscrire sous le nom que Halef m'avait forgé, et qui décidément me servait beaucoup dans ce pays.
Dans l'après-midi, je sortis pour voir la ville.
Djeddah est une belle et riche cité dont le nom signifie rivage, littoral.
Elle est entourée de murs de trois côtés ; des tours et des fossés protègent ses remparts. Du côté de la mer, un fort, armé de plusieurs batteries, défend l'entrée du port. Ces murs sont percés de trois portes : Bab-el-Medina, Bab-el-Yémën et Bab-el-Mekza, la plus belle de toutes , car elle a deux tours , et son sommet est orné de charmantes arabesques sculptées dans la pierre. La cité se divise en deux parties : Tune est syrienne, l'autre arabe. Elle a des rues assez larges, pas trop malpropres, et beaucoup de places fort belles. Je fus surpris, en nr' avançant dans les rués, de rencontrer un aussi grand nombre de maisons avec des fenêtres extérieures et plusieurs étages, toutes bien bâties et d'un aspect agréable r dû à leurs balcons, à leurs portes sculptées, à leurs perrons gracieux.
Un bazar considérable est construit au bord du rivage ; beaucoup de rues y aboutissent. Là se rencontrent les races les plus diverses : Arabes, Bédouins, Tàllatahs, marchands de Bassora, de Bagdad, de Mascate, etc. ; Égyptiens, Nubiens, Abyssiniens, Turcs, Syriens, Grecs , Tunisiens , Juifs, Indiens, etc. etc., tous portant leur costume national; on voit même quelquefois, sur ce marché, des Européens en petite veste.
En dehors des murs de la ville, comme dans toutes les places commerçantes de l'Orient, s'entassent les huttes et les tentes de ceux auxquels leurs moyens ne permettent pas d'habiter la cité.
Non loin d'une caserne qui se trouve du côté de la porte de Médine s'étend le cimetière, où l'on montre le tombeau de notre première mère. Cet édifice mesure a peu près soixante mètres et contient une petite mosquée.
Djeddah, il n'est pas besoin de le dire, fourmille de mendiants, dont la plus grande partie se compose d'Indiens. Les pèlerins pauvres des autres contrées travaillent sur le port ou au bazar , afin de gagner de quoi reprendre leur voyage ; mais les Indiens sont trop paresseux pour travailler, ils tendent la main; et qui entreprendrait de donner à tous ces quémandeurs seulement la plus petite monnaie, devrait bientôt mendiera son tour.
Après avoir visité le cimetière, je revenais en longeant le port, cherchant dans ma tête le moyen de me rendre à la Mecque, quand un refrain bien connu frappa mes oreilles. Une chanson de mon pays , à Djeddah !
Je regardai dans la direction de la voix, et je vis sur l'eau un petit canot conduit par deux hommes. L'un d'eux était certainement un indigène : ses vêtements et son teint le prouvaient ; la barque lui appartenait sans doute. L'autre , debout près du rameur, portait un costume fort original. Un turban bleu , de larges pantalons turcs, une vieille redingote européenne à la mode du siècle dernier; joignez à cela une cravate de soie jaune flottant autour du cou et une ceinture si épaisse, qu'elle devait cacher un véritable armement de guerre.
Ce singulier personnage remarqua mon attention; il pensait probablement avoir affaire à un Bédouin amateur de musique: renforçant sa voix à l'aide de sa main formant un cornet, il reprit sa chanson avec une joyeuse insistance.
J'aurais volontiers sauté au cou du chanteur, n'eût été la distance. Je me souvenais de ma rencontre avec l'ex-barbier près du Nil ; celle-ci me faisait le même plaisir. Moi aussi je mis mes mains autour de ma bouche et je chantai :
Entre toi et moi Il y a une rue, etc.
Nous nous répondîmes mutuellement, couplets par couplets; puis mon compatriote présumé, trépignant de joie, enleva son turban, tira son sabre, mit l'étoffe bleue à la pointe de l'arme, l'agita comme un fou au-dessus de sa tête ; après quoi il saisit une rame et aborda promptement en face de moi,
« Un Turc qui parle allemand? s'écria-t-il. ■
— Non ; un Allemand qui fait le Turc.
— Vraiment! je n'en pouvais croire mes oreilles, vous avez la mine si orientale ! Puis -je vous demander qui vous êtes?
— Un écrivain en voyage. Et vous?
— Moi?... un... un... hum! un violoniste comique, un cuisinier de navire, un secrétaire privé, un marchand, un veuf , un rentier, un touriste retournant chez lui. »
Là-dessus il s'inclina d'une façon si drôle, que je ne pus m'empêcher de rire.
a Alors vous en avez assez des voyages? demandai -je.
— Oui , je vais rentrer à Trieste , à moins que d'autres idées ne me prennent en route.
— Que faites^vous ici?
— Rien. Et vous ?
— Rien non plus , j'y arrive.
— Pour moi , j'y suis depuis quatre jours ; je vous piloterai 5 venez dîner chez moi.
— Tout de suite ?
— Oui, venez, ce n'est pas loin. »
Il paya son batelier, puis nous nous acheminâmes ensemble vers le port, et de là en ville, où nous nous arrêtâmes bientôt devant une petite maison d'un étage ; il entra le premier. Le corridor divisait la demeure en deux ; nous pénétrâmes à droite, dans une chambre assez exiguë, dont le mobilier consistait en un large divan de bois sur lequel une natle était étendue.
<( Voilà ma chambre, me dit l'inconnu. Asseyez -vous à la turque. »
Pendant que je m'installais, il ouvrit un coffre déposé dans un coin.
ce Pour un tel hôte, dit-il, on doit déployer sa batterie de cuisine. »
Il tira successivement un pot rempli de pommes cuites la veille, sur la machine à esprit de vin, et cuites on peut deviner comment; puis des gaufres faites dans le couvercle d'une boîte à tabac en fer-blanc, un reste de pain anglais, dur comme de la pierre; mais nous avions de bonnes dénis. De plus, un saucisson de Bombay, un peu rance, et du vrai cognac qu'il fallut boire à même dans la bouteille, faute de verre. Enfin, pour le dessert, mon ex-cuisinier retrouva un morceau de fromage au fond de sa caisse. Tout cela n'était pas très appétissant, mais tout cela rappelait un repas
européen. J'y goûtai avec délices. Après quoi mon compagnon me raconta son histoire ; il était de Trièste, orphelin de mère dès son bas âge ; n'ayant pas eu beaucoup à se louer de son père ni de sa belle-mère , il ë'était mis à courir le monde , d'abord comme musicien ambulant. Devenu secrétaire du directeur de l'hôpital de Bombay, puis comptable chez un négociant de cette ville ; il avait fini par épouser la veuve de son patron^
Cette femme était morte, et l'aventurier autrichien retournait dans sa patrie avec une petite fortune. Il voyageait à sa fantaisie, sans trop compter ni son temps ni son argent. Il me plut ; nous liâmes une sorte d'intimité , comme il s'en établit facilement en pays lointain quand on est presque compatriotes,
ce Combien de temps resterez-vous ici? me demanda mon hôte au moment de nous séparer.
— Je ne sais. Mon domestique a besoin dehuit jours pour faire son pèlerinage à la Mecque; j'ai grande envie de Je laisser partir, puis d'aller moi-même incognito visiter cette curieuse ville. Il faudrait, je le crains, feindre le mahométisme v ce qui me déplaît : de sorte que je ne sais à quoi me décider. Je suis venu ici pour .étudier les mœurs de ces peuples. Serait-ce pécher que de se soumettre à une feinte nécessaire ?
— Je ne pourrais rien dire sur vos scrupules, n'étant nullement théologien; mais, à mon avis, il n'est pas difficile de visiter la Mecque sans affecter aucunement le mahomélisme. Il n'y a pas que des pèlerins dans la ville sainte.
— Sans, doute, il y a des marchands ; mais tous doivent faire acte de religion. - *
— - On ne les suit pas pour y voir. Quant à moi, voici ce que je ferais ; on peut aller à cheval d'ici à la Mecque en huit heures; avec un excellent chameau on n'en met que quatre. J'entrerais tranquillement le matin dans la ville, je déjeunerais dans un khan, je visiterais les rues et le sanctuaire sans me presser; tout cela ne me demanderait que quelques heures. Tout le monde me prendrait pour un Arabe et s'inquiéterait peu de moi.
— Cela n'est point sans danger. L'entrée de la Mecque demeure interdite aux chrétiens; ils ne doivent pas en approcher au delà de neuf milles. Si j'étais reconnu? ..; * ;
— Bah ! Autrefois il en était de même .pour. la "ville dans laquelle nous sommes. ;\ *
« Il y a d'ici à la Mecque neuf cafés échelonnés sur la route : je parie que je m'avoue chrétien jusqu'au neuvième sans qu'on me dise un mot; les temps sont bien changés. »
Mon nouvel ami me décidait complètement. Je rentrai chez moi et m'étendis sur mon divan, où je ne tardai point à rêver de la Mecque et de mes aventures à la sainte Kaaba.
Lorsque je m'éveillai, Halef préparait mon café; le jour était grand déjà. J'avais, dès la veille, remis au petit factotum le montant de ses économies, et nous avions été changer la somme au bazar.
« Quand me permettras-tu de partir, Sidi ? demanda Halef,
— Quand tu voudras; comment fais-tu ton voyage ?
— Nous nous réunissons plusieurs pèlerins ensemble et nous prenons des chameaux de louage.
— Tu ne loues pas un delyl ?
— Oh! non, Sidi, ce serait trop cher. »
Les delyl sont des guides spéciaux et reconnus par l'autorité mahométane, qui accompagnent les pèlerins et veillent à ce qu'ils accomplissent toutes les formalités voulues. Parmi les pieux voyageurs se trouvent beaucoup de femmes et de jeunes filles ; mais comme l'entrée du sanctuaire n'est permise qu'aux femmes mariées , les delyl font métier de simuler un contrat de mariage avec les pèlerins célibataires, de les conduire dans la ville sainte , et de leur procurer une attestation de pèlerinage,
Halef venait à peine de me quitter, quand j'entendis parlementer devant ma porte,
(c Ton maître est -il chez lui? disait le musicien de Trieste.
— Parle arabe, » reprenait Halef avec humeur.
L'autre riait et répondait par une chanson, au grand scandale de mon petit domestique; puis, poussant ma porte, il pénétrait chez moi, à la façon d'un ouragan, criant :
« Bien, bien, vous voilà ! on n'est point encore en route pour la Mekka !
— > Pst ! pas un mot devant Hajjef .
— Ah ! pardon ! Je venais vous demander un renseignement : vous êtes bon cavalier?
— : Oui, sur toutes les montures possibles : chevaux, ânes, chameaux, etc.
— Chameaux, c'est cela ! Je voudrais tâter du chameau ; est-ce
agréable?
— Hum ! vous éprouverez dans le commencement quelque chose comme le mal de mer. Prenez de la créosote, et encore cela n'y fera pas grand'chose.
— M' accompagnez -vous?
— Volontiers.
— Nous n'irons pas loin. Emmenez votre domestique; dans ce pays on n'est sûr de rien.
— Soit ! Si vous allez chercher le chameau , faites attention à la selle et à la couverture. Il y a là souvent une population à laquelle les Orientaux donnent le nom gracieux de bit; heureusement ces peuples de myrmidons sont tellement attachés aux Arabes, qu'ils dédaignent souvent les giaours ; mais nous avons affaire à deux peuplades, celle de l'arabe et celle du chameau. Vous me comprenez ? Le mieux serait de prendre votre propre couverture et de la faire passer au four en rentrant , cela vous coûtera un;e piécette chez le premier boulanger venu. N'oubliez pas vos armes surtout.
— Sont- elles bien nécessaires... hum?
— Les miennes ne me quittent jamais, en ce moment surtout.
— Pourquoi en ce moment?
. — Parce que j'ai fait connaissance avec un certain pirate, pèlerinant en ce moment, et peu agréable à rencontrer.
— Vous ne m'avez pas dit cela hier.
— Bah ! vous m'auriez pris pour un hâbleur. On ne croit plus aux aventures dans le siècle où nous sommes. Dernièrement un brave savant me soutenait que jamais la vie n'avait été plus monotone. Il prétend qu'on peut parcourir tout l'ancien monde sans rencontrer le moindre incident. A mon avis cela dépend de la manière de voyager. Il va sans dire qu'un voyage circulaire par entreprise n'offre pas de péripéties , vous conduirait-il à Ceylan ou à la Terre de feu.
« Mais je préfère le cheval et le chameau aux chemins de fer, la petite barque de l'indigène aux steamers, et je vais plus volontiers à Tombouctou qu'à Nice. Je n'ai ni interprète ni courrier. Halef me suffit, et je dépense moins d'argent pour un voyage en Turquie que bien d'autres pour une saison de bains.
(( J'ai visité l'Amérique et ses déserts non en milord, mais ep
explorateur ; jamais les rencontres ni les aventures n'ont manqué. Elles ne manqueront jamais à celui dont le gousset est léger, qui couche sous la tente ou la hutte de l'indigène, qui vit de sa chasse, qui lutte avec toutes les difficultés de la route et des climats.
« Voulez-vous parier que nous allons trouver une aventure rien qu'en sortant de la ville, si petite qu'elle soit?
« Les héros du moyen âge ne parcouraient le monde que pour se signaler par des prouesses; nos héros modernes sont des commis voyageurs, des amateurs du tapis vert, des touristes blasés en quête d'une station hivernale ; ils cherchent aventure sous leur parapluie, à table d'hôte, au théâtre ou au skating-ring.
— Et vous pensez que nous allons trouver mieux ?
— Oui ; mais peut-être appelez-vous aventure la rencontre de deux tigres qui se déchirent, et moi je tiens pour tout aussi intéressant une bataille de fourmis sur la lisière d'une forêt. La force déployée ne m'émeut pas tant que l'intelligence qui s'aiguise. A un combat de Huns et de Gotbs, je préfère la lactique et la discipline militaires.
« La puissance divine se montre aussi bien dans les plus petits insectes que dans les plus terribles fauves ; on s'émerveille devant les tigres ou les lions, parce qu'ils sont plus gros et plus effrayants ; leurs luttes offrent quelquefois moins de péripéties que celles des guêpes et des frelons,
ce Allons, entendez-vous avec votre chamelier et partons le plus tôt possible.
— Je compte sur votre promesse : une petite rencontre bien curieuse ! Je ne tiens point aux lions ni aux tigres.
— Comptez» y ! »
Lorsque j'allai rejoindre mon compatriote, auquel nous donnerons, si vous le voulez, le nom d'Albani, je le trouvai armé jusqu'aux dents et préparant des provisions.
« Fi donc ! m'écriai-je, des provisions quand on court aux aventures ! Nous mangerons dans quelque douar des dattes, du miel, que sais-je? un peu de tjékir.
— Qu'est-ce que cela ?
— Un gâteau fait avec des sauterelles pilées.
— Horreur 1
— - C'est excellent. Ne mangez-vous pas bien d'autres horreurs
Là -dessus il s'inclina d'une façon si drôle, que ]e ne pus m Y' m pécher de rire,
L«s Pirates de Jïi mer Bouge.
en Europe ? des limaçons, des grenouilles, du lait corrompu que vous appelez fromage, et vous faites le délicat sur les sauterelles! Allons donc !
<( S avez- vous quel est le grand htfmme qui se nourrissait de sauterelles et de miel sauvage ?
— Oui, un saint dont parle la Bible, je crois.
— A la bonne heure ! un grand saint que vous pouvez imiter, au moins en goûtant des sauterelles. Avez -vous une couverture ?
— Oui.
— Est-ce que le chamelier nous accompagne?
— Non, j'ai loué les chameaux seuls.
■ — Très bien. Venez ! »
Le loueur de montures habitait à deux maisons plus loin. C'était un vieux Turc ; dans sa cour nous trouvâmes trois misérables chameaux, maigres à faire pitié.
<c Où est ton écurie? demandai-je.
— Là. ))
Il me montrait un mur qui partageait la cour en deux, « Ouvre la porte.
— Pourquoi ?
— - Parce que je veux voir s'il y a là encore d'autres chameaux. »
Je poussai la porte presque malgré lui, et j'aperçus huit beaux chameaux de course.
« Combien nous loues-tu les chameaux que tu nous a sellés? »
Il me dit une somme équivalant à un peu plus de trente francs,
« Et pour un pareil prix tu nous donnes des bêtes de charge avec les pieds et les jambes blessés. Regarde : leurs lèvres pendent comme ta manche, dont le coude est déchiré; et leurs bosses! cène sont plus des bosses ! ils ont fait un long chemin, ils sont surmenés ; ils peuvent à peine soutenir la selle. Allons ! donne-nous d'autres montures, d'autres selles, d'autres couvertures ; tout cela est pitoyable ! »
Il me regarda avec colère et défiance.
<( Qui es -tu, pour commander?
— Vois! ce bouyouroultou va te l'apprendre; et si tu n'obéis pas , le Grand Seigneur saura que tu es un fripon et que tu éreintes tes malheureuses bêtes jusqu'à la mort. Tu voulais tromper mon compagnon, n'est-ce pas? Allons, vile, prépare-moi ces trois
hedjin. Là, ce brun! et puis ce gris dans le coin, et cet autre brun par ici, autrement je prends mon fouet et... »
Un Arabe eût déjà saisi son couteau pour me menacer ; mais cet homme était Turc, il obéissait sans objection, et nous montâmes bientôt trois magnifiques bêtes avec des selles fort confortables, Halef nous accompagnait ; il aida Àlbani à se hisser sur son chameau.
« Maintenant, criai-je à mon compagnon, faites attention : vous allez être soulevé tantôt en avant, tantôt en arrière. Ayez soin de faire en même temps le mouvement contraire , car cette secousse brise les membres.
— Je vais essayer. »
A peine le chameau se fut-il relevé, qu'Albani faillit tomber en arrière ; il s'accrocha -de toutes ses forces; mais, un second mouvement le portant en avant, il perdit l'équilibre et fît une chute sur le sable de la cour.
« Ah! diable! ce n'est pas commode! murmurait le malheureux cavalier en se frottant les épaules ; mais j'en viendrai à bout. Faites remettre la bête sur ses genoux.
— Rrrré ! » cria le chamelier.
Le docile animal s'accroupit de nouveau , et le brave Albani prit position sur la selle. Je voulus donner encore une leçon à notre Turc.
ce Dévédji (chamelier), sais-tu monter un chameau? lui criai-je.
— Oui y seigneur.
— Sais-tu le diriger?
— Oui.
— Non, tu ne sais pas ! tu ne nous a point donné de matraque (bâton),
— Pardonne, seigneur. »
Sur un signe du loueur de chameaux, on nous apporta les bâtons courts qui servent à conduire et à animer la bête.
Nous ne faisions vraiment pas trop mauvaise figure sur nos chameaux couverts de housses brodées et pomponnées. Nous avançâmes ainsi majestueusement à travers la ville.
« Qù allons-nous? dit Albani.
— Où vous voudrez.
— Prenons la porte de Médine. »
Les passants nous regardaient avec curiosité; le costume de
mon nouveau compagnon avait de quoi surprendre , même dans un lieu où Ton en voit de toutes les formes et de toutes les couleurs. Nous parvînmes sans trop de difficulté jusqu'à la
porte.
Dès que nous fûmes dehors, il nous fallut traverser le campement des Nubiens , puis nous atteignîmes ce désert privé de toute végétation qui s'étend autour de la banlieue de toutes les villes du Hedjaz.
Jusque-là, nos chameaux marchant d'un pas tranquille, Àlbani se tenait tant bien que mal en selle, quoiqu'il commençât à ressentir ce mal de mer si étrange dans un pays où il n'y a pas la moindre apparence de liquide.
Il allait à droite, à gauche, en avant, en arrière sur sa monture ; son fusil se détachait presque de son dos et pendait au bout de la courroie , tandis que son grand sabre battait les flancs de son chameau.
L'Autrichien chantait pour faire bonne contenance; mais quand sa bête se vit en pleine campagne , elle prit un trot si dur, que le cavalier novice ne savait plus à quel saint se vouer. Un nuage de poussière plus épais qu'un brouillard de Londres nous entourait. Notre homme, tout à fait ahuri, se servant de son bâton comme d'un balancier, serrant son fusil de la main gauche, avait une mine si comique et si effarée, que je ne pouvais m'empêcher de rire. Il recourait aux interjections de toutes les langues de son vocabulaire, et serait mille fois tombé sans l'intervention patiente de Halef.
Je finis par les laisser tous deux un peu en arrière ; je descendis au grand trot dans la plaine ; mes compagnons m'y rejoignirent bientôt. Albani se trouvait moins secoué dans ce chemin uni ; la promenade commença enfin à devenir plus calme.
Nous cheminions depuis une heure lorsque nous aperçûmes , à la distance d'un demi-mille, se dessiner la silhouette d'un cavalier arabe monté sur un chameau. La bête , autant qu'on en pouvait juger par son allure et sa forme, était excellente. Au bout de dix minutes, nous nous rapprochâmes de manière à reconnaître parfaitement la monture et le cavalier. Celui-ci portait le costume d'un riche Bédouin; le capuchon de son burnous était rabattu sur son visage. Quant au chameau, il valait à lui seul plus que les trois nôtres ensemble.
« Salam aléïkoum ! La paix soit avec toi ! me dit le voyageur en repoussant sa capuce.
— Aléïkoum ! Où vas -tu dans ce désert? » répondis -je.
La voix qui nous avait salués était douce et molle comme t celle d'une femme. La main qui venait de rejeter le capuchon me sembla délicate, quoique brune. Le visage n'avait pas de barbe, et deux grands yeux noirs, vifs et brillants, me regardaient d'une façon singulière*
Ce n'était certainement point un homme que j'avais devant moL « Mon chemin est partout, reprit la voix féminine ; où te conduit le tien?
— Je viens de Djeddah ; nous faisons marcher nos bêtes, puis nous retournons à la ville, »
Une expression de défiance passa sur le visage de mon interlocutrice.
<( Ainsi tu habites la ville ? me demandait- elle.
— Non, je suis étranger.
— Tu es pèlerin ? »
Que répondre? J'eus désiré passer pour un mahométan, mais non le dire moi-même* Cette question directe m'embarrassait ; coûte que coûte , je ne voulais point mentir de la sorte. . « Je ne suis point hadji, répondis-je.
— Tu es étranger dans Djeddah et tu n'y viens point pour faire le saint pèlerinage ; tu ne dois pas être un fidèle croyant !
— Ma croyance n'est pas la vôtre , en effet.
— • Tu es juif?
— Non, je suis chrétien.
— Et ces deux hommes ?
— Celui-ci est. chrétien comme moi, l'autre est musulman : il se rendra demain a la Mecque. »
Un éclair de satisfaction illumina ce visage bruni; se tournant vers Halef, la voyageuse, — car enfin c'était une vovageuse, — lui demanda :
oc Quelle est ta patrie , étranger ?
— Ma patrie est à l'ouest, bien loin, derrière le grand désert/
— As-tu une femme? »
Halef, aussi surpris que moi dune question qui bravait toutes les convenances de l'Orient, balbutia un : non! très scandalisé. .
ce Es -tu l'ami ou le serviteur de cet Effendi? continua la questionneuse*
— Son serviteur et son ami.
— Sidi, reprit la femme, viens , suis -moi.
— Où?
— Es-tu bavard, ou aurais-tu peur d'une femme?
— Non ; allons , en avant ! »
Elle fit tourner bride à son chameau, qui reprit le chemin déjà parcouru, marchant sur sa propre trace ; je mis ma bête au pas de la sienne, mes deux compagnons suivaient; je me tournai vers Albani pour lui crier :
ce Eh bien ! quand je vous promis une aventure? »
Albani répondit par un couplet approprié à la circonstance. Notre nouvelle connaissance n'était plus jeune : le soleil de l'Arabie, les fatigues, la souffrance avaient noirci son visage et creusé sa peau de rides profondes ; mais elle n'avait certainement pas dû être laide : il lui restait encore une remarquable perfection de traits. Que faisait-elle dans cette plaine déserte? Pourquoi avaitelle rebroussé chemin pour nous emmener avec elle ?
« Véritable énigme ! » murmurait l'Autrichien.
Notre amazone était armée d'un fusil; elle avait un yatagan passé à la ceinture, et tenait à la main cette espèce de lance dont les Arabes se servent en voyage comme une arme défensive des plus redoutables. Elle paraissait brave et déterminée ; nous étions évidemment en présence d'un de ces types de femme guerrière, moins rare en Orient qu'on pourrait le croire.
(( Quelle langue parle-t-il? me demanda l'Arabe en entendant chanter Albani.
— L'allemand.
— Les Allemands sont braves.
— Pourquoi dis -tu cela?
■ — Le plus brave de tous les hommes fut le Sultan el Kébir, et cependant les Nemche-chmaler, les Nemche-memleketler 1 et les Moskovlar l'ont vaincu ! Pourquoi me regardes-tu avec des yeux si perçants ? »
Ainsi, me disais-je, cette femme a entendu parler de Napoléon et des grandes guerres qui ont fait crouler son empire. Ce ne
1 Les Allemands du Nord et ceux de l'empire du Sud (Autrichiens). Ghmal, nord; memlekel, empire.
doit point être une femme ordinaire /même parmi les amazones arabes. Je m'empressai de répondre :
ce Pardonne si mes yeux ont pu i' offenser. Je ne suis pas habitué v dans ce pays, à rencontrer une femme telle que toi !
— Une femme portant des armes et tuant les hommes , n'est-ce pas? Une femme' qui commande à sa tribu? N'as-tu jamais entendu parler de Ghalië ?
7 '— Ghalië <.T répétai -je en cherchant dans m'a mémoire , nVstelle pas de la race des Begoum ?
---r- Oui; tu la connais? •
— N'est- elle pas devenue le cheikh de sa tribu? N'a-t-elle pas vaincu, près de Taraba, les troupes de Méhémet-AIi, commandées par Toûnsoûn-bey?
— C'est cela. Tu le vois, une femme peut valoir un homme !
— Et le Coran ; que dit-il là- dessus?
— Le Coran ! interrompit la voyageuse avec un mouvement d'impatience. Le Coran est un livre, et moi je porte le yatagan, le tufenk 1 et le djérid 2 . Auquel des deux crois-tu le mieux? Au, livre ou aux armes?
— Aux armes. Je ne suis donc point un giaour, puisque j'ai la même croyance que toi.
— Tû crois aussi a ta force et à tes armes ?
— Ouî, mais plus encore aux saints livres des chrétiens.
— Je ne les connais pas ; tes armes, je les vois. »
Ceci était un compliment, les Arabes jugeant l'homme par sa monture et ses armes, à moins que ce ne soit par sa pipe. La femme reprit :
ce Qui de vous deux, de toi ou de ton ami, a tué le plus d'ennemis? >
A ne considérer que le fourniment, Àlbani, devait passer pour un foudre de guerre ; cependant j'étais bien persuadé que le brave homme n'avait jamais fait de mal à personne avec son terrible sarras; malgré tout, pour ne pas trop m'avancer, je répondis modestement :
« Nous ne nous sommes jamais raconté nos aventures guerrières.
â Êpieu 7 lance,
— Maïs toi, combien de fois as-tu vengé le sang des tiens ou ton injure ?
— Jamais ! ma loi me défend la vengeance ; c'est au juge à punir les coupables.
Allah bénisse votre arrivée! Venez, entrez sous nos tentes. »
— Écoute : si à l'heure qu'il est, tu voyais venir Âbou Seïf et qu'il essayât de te tuer, que ferak-lu?
— Je me défendrais, la défense est permise. Connais-tu le Père du Sabre?
— Je le connais, Et toi qui le nomme par son nom, en as-tu entendu parler?
— Non seulement j'en ai entendu parler, mais je l'ai vu. — : Vu ! quand ?
— Il n'y a pas longtemps : c'était hier !
— Et où ?
— Là, où est son vaisseau. Je lui indiquai du doigt la direction présumée. Il mouille là -bas, dans un petit golfe dont les environs sont déserts.
— Ah I il est là ?
— Non, il est allé à la Mecque porter un présent au grand
chérif-
— Le grand chérif ne se trouve point à la Mecque, mais à
Téif, Merci pour le renseignement, merci, seigneur. Suis-moi. »
Elle lança vivement sa bêle vers la droite. Bientôt j'aperçus une grande ligne bleuâtre fermant l'horizon. En approchant, je reconnus d'arides rochers de granit, tels qu'il s'en trouve dans les environs de la Mecque; comme je le constatai plus lard, cette pierre est d'un grain d'une admirable finesse.
Dans un creux de la vallée, quelques tentes étaient disposées de manière à former un camp. Notre guide, me les montrant du geste , dit simplement :
ce C'est là qu'ils sont !...
-Qui?
— Les Benî Kufr (les maudits) de la race des Ateïbeh.
— Je croyais que les Ateïbeh habitaient el Zallaleh, el Taleh ou Touad el Robeyat.
— * C'est vrai ; mais viens, tu sauras tout. »
Devant les tentes étaient couchés une trentaine de chameaux et quelques chevaux. Des chiens du désert, le poil hérissé, l'œil fauve, gardaient le camp. Ils firent entendre des hurlements épouvantables à notre approche ; tous les habitants du camp sortirent de leurs tentes, les armes à la main; leur aspect me sembla très belliqueux.
« Attends-moi, » me dit l'Arabe. Elle descendit de son chameau et alla vers les guerriers, avec lesquels nous la vîmes parlementer,
Albani, non plus que Halef, n'avaient point entendu notre conversation ; mon fidèle serviteur me demanda d'un air inquiet ;
« Sidi, à quelle tribu appartiennent ces gens?
- — Ils sont de la race des Ateïbeh.
— Je les connais; ce sont les hommes les plus braves du
désert. Us tirent juste ; nulle caravane n'est eii sûreté quand elle les rencontre. Ils sont des ennemis acharnés des Djeheïne, auxquels appartient Abou Seïf. Mais que nous veut cette femme ?
— Je n'en sais rien.
— Nous verrons; prépare tes armes, Sidi, je ne me fie point à eux ; ce sont des maudils , des bannis.
— Comment le sais-tu?
— Écoute : les Bédouins qui habitent ces contrées recueillent les gouttes de la cire des cierges brûlés à la sainte Kaaba, la cendre du bois odoriférant, la poussière du seuil; ils en font un mélange dont ils se frottent le front; ces hommes, regarde -les : ils n'ont rien au front , ils ne peuvent entrer à la Mecque ni dans la Kaaba, ils sont maudits.
— Pourquoi les a-t-on maudits ?
— Je ne saurais te le dire, Sidi ; mais ils le sont. »
En ce moment un homme/ détaché du groupe que notre conductrice venait de haranguer, s'avança vers nous; c'était un vieillard ; sa barbe blanche lui donnait un aspect vénérable. Il nous dit :
« Allah bénisse votre arrivée ! Venez , entrez sous nos tentes , vous êtes nos hôtes. )>
Cette dernière phrase nous mettait à l'abri de toute attaque et de tout danger parmi eux. Lorsqu'un Arabe a prononcé le mot de misafir (hôte) , on peut s'abandonner à lui avec une pleine confiance. Nous descendîmes de nos bêtes, et on nous les conduisit dans une des tentes. Nous prîmes place sur le serir* et on nous servit un frugal repas. Tant que nous mangeâmes ? nos hôtes gardèrent le silence , puis on nous apporta une sorte de pipe à l'usage des gens de petite classe et dont la seule vue prouvait la simplicité de nos hôtes.
Dans les environs de la Mecque, on se sert de plusieurs sortes de pipes; la plus précieuse est celle en bois de cèdre. Elle repose ordinairement sur une espèce de trépied d'argent ciselé , et se termine. par un long tuyau fort richement orné de diamants ou d'autres pierreries étincelantes. On ne fume dans la pipe de cèdre que le précieux tabac de Chiraz. La pipe du second degré est encore en cèdre, mais plus commune, plus petite et beaucoup
1 Echafaudage très bas et recouvert d'une natte.
moins ornée ; enfin la plus misérable des pipes , celle qu'on nous présentait et qui se nomme biry^ consiste en une coquille de coco terminée par un roseau.
Nous étions entourés d'une vingtaine d'hommes, entrés en même temps que nous sous la tente; le plus âgé, celui qui étaitvenu au-devant de nous, prit la parole en ces termes :
« Je suis le cheikh el Ourdi (le commandeur du camp) et j'ai à te parler, Sidi; les usages ne permettent point de tourmenter un hôte avec des questions , cependant je dois t'en adresser quelques-unes; m'y autorises -tu?
— Je t'y autorise.
— Tu appartiens aux Nasara?
— Oui, je suis chrétien,
— Que fais -tu ici, dans le pays des fidèles croyants?
— Je viens étudier la contrée , apprendre à connaître les habitants. ))
Le cheikh me regarda avec défiance; il poursuivit :
ce Et quand tu les auras connus, à quoi cela te servira-t-il?
— J'en garderai la mémoire et retournerai dans mon pays.
— Allah est grand et les idées des Nasara sont impénétrables ! Tu es mon hôte, je veux te croire. Cet homme est ton serviteur?
■ — ■ Oui, mon ami et mon serviteur.
— Mon nom est Malek. Tu as parlé avec la bent cheikh Malek (la fille du cheikh Malek), et tu lui as dit que ton serviteur voulait aller à la Mecque pour devenir hadji?
— Oui, je le lui ai dit.
— Tu attendras qu'il soit de retour?
— Oui.
— Où?
— Je n'en sais rien encore.
— Tu es un étranger, mais tu connais la langue des croyants; sais-tu ce que c'est qu'un delyl?
— Un delyl est un guide qui accompagne les pèlerins à la Mecque, et veille à ce qu'ils accomplissent les pratiques consacrées.
— C'est bien; mais un delyl a encore d'autres fonctions. Il est interdit aux femmes non mariées de visiter la ville sainte; quand une fille veut aller à la Mecque, elle se rend à Djeddah; là un delyl l'épouse par contrat en bonne forme. Elle passe pour sa
femme; il la conduit dans la ville sainte, où elle accomplit les prescriptions sacrées ', puis on déchire le contrat ; elle reste ce qu'elle était auparavant et paye seulement le delyl de sa peine,
— Oui, je le sais aussi. »
Ce début du vieux cheikh m'intriguait; où voulait-il en venir? quel rapport entre le pèlerinage de Halef et les delyl de Djeddah? Je compris bientôt, car le cheikh continua d'un ton pressant :
(( Permets, Sidi, que ton serviteur devienne un delyl pendant le temps de son pèlerinage. »
L'aventure prenait un tour singulier.
« Pourquoi donc? m'écriai-je.
— . Je te le dirai quand tu m'auras promis de m'accorder ma demande.
— Je ne sais si je le puis : les delyl sont des espèces de fonctionnaires embrigadés et soumis à l'autorité, Halef ne serait plus libre si...
— Qui empêche que ton serviteur épouse une femme suivant la loi, la conduise à la Mecque puis la laisse libre comme devant?
— Après tout, tu as raison, cheikh, ce n'est pas compromettant; pour moi, je le lui permets volontiers : il n'est pas marié et c'est un homme libre; mais informe-toi près de lui pour savoir s'il y consent. »
Rien n'était plus amusant que la figure du brave Halef; il restait pétrifié d'étonnement.
(( Veux-tu faire cela? lui demanda le vieux chef.
— Je voudrais voir la jeune fille... » balbutia Halef tout étourdi, et cependant toujours positif,
Le cheikh sourit; il reprit :
« Pourquoi veux-tu la voir? Qu'elle soit vieille ou jeune, laide ou belle, que t'importe, puisque tu dois la rendre après le pèlerinage?
— Est- elle donc comme les filles des Turcs, qui se couvrent le visage?
— Non, les filles des Arabes n'ont pas besoin de se voiler; puisque tu le désires , tu vas la voir. »
Sur un signe, du chef, un des assistants se leva, quitta latente, puis revint bientôt après, accompagné' d'une jeune fille dont la ressemblance avec notre amazone était frappante ; elle ne pouvait être que la fille de cette dernière.
ce La voilà! regarde-la, » dit le cheikh.
Halef fit longuement usage de la permission.
L'enfant pouvait avoir quinze ans; elle était grande et forte comme une femme, avec de beaux yeux noirs et un visage
régulier.
Elle ne parut point déplaire au petit Arabe.
(c Comment t'appelles -tu? demanda- 1- il.
— Iianneh (Anna).
— Ton œil brille comme les feux de la lune, tes lèvres sont plus rouges que la grenade, tes cils ombragent tes joues comme la feuille de l'acacia! Mon nom est Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah. Si je t'agrée, je suis prêt à remplir ton souhait. »
Les yeux de mon Halef brillaient non comme les rayons de la lune, mais comme ceux du soleil; son langage s'imprégnait d'une poésie toute orientale; je le voyais s'avancer tout au bord de ce précipice où avaient échoué son aïeul et son père, juste au moment d'accomplir leur pèlerinage : l'abîme du mariage allait-il l'engloutir, pour parler à sa manière?
Cependant la jeune fille se retira, et son aïeul, se tournant vers Halef, reprit ses questions :
(c Que dis -tu maintenant?
— Demande à mon maître.
— Ton maître y a consenti.
— Très volontiers, affirmai-je; mais, dis-moi, pourquoi F as-tu choisi au lieu de t'adresser aux delyl de Djeddah?
— Connais-tu Achmed-Izzet pacha?
— Le gouverneur de la Mecque?
— Oui, tu dois le connaître; car tous les étrangers qui viennent à Djeddah se présentent devant lui pour lui demander sa protection.
— Alors il demeure à Djeddah? Je ne suis point allé le trouver, je n'ai recours que le moins possible à la protection d'un Turc.
— Tu es un chrétien, mais tu es un homme! »
La protection du pacha ne s'obtient qu'à très haut prix. Il n'habite point la Mecque, quoiqu'elle soit sous sa puissance. Il se tient à Djeddah, parce qu'il y a un port. Son titre de gouverneur doit lui rapporter un million de piastres; mais il sait s'en procurer cinq fois autant. Tout le monde lui paye un droit, même
les brigands et les pirates de la mer; c'est pour cela qu'il préfère demeurer à Djeddah.
Le cheikh continua, après un court moment de silence :
« On m'a dit que tu as vu Abou Seïf.
— Oui, je l'ai vu.
— Eh bien! ce forban est un grand ami du pacha,
— Ce n'est pas possible.
— Et pourquoi? Lequel te paraît le plus avantageux, ou de tuer un voleur, ou de le laisser vivre pour qu'il te paye une bonne rente? Abou Seïf est un Djeheïne, moi un Ateïbeh; ces deux tribus vivent dans une mortelle inimitié. Cependant il a osé se glisser dans mon douar et enlever ma fille. Il Ta forcée de devenir sa femme; mais un jour elle s'est évadée et nrest revenue avec son enfant. Tu les as vues toutes les deux; ma fille est celle avec laquelle tu es venu ici; sa fille est celle qu'on vient d'amener dans la tente. Depuis ce temps je cherche à me venger d'Abou Seïf. Je l'ai rencontré un jour dans le séraï (le palais) du gouverneur; mais celui-ci l'a protégé et fait échapper par une porte, tandis que je l'attendais devant l'autre.
ce Plus tard , le cheikh de ma tribu m'envoya avec mes hommes pour présenter une offrande à la sainte Kaaba. Nous campions non loin de la porte el Ramah. Je vis Abou Seïf qui venait, accompagné de quelques-uns de ses séides, visiter le sanctuaire. La colère m'emporta; je me jetai sur lui, quoique toute agression soit défendue dans le voisinage de la Kaaba. Je, ne voulais pas le tuer, mais seulement le contraindre à me suivre hors de la ville et à se battre avec moi; il se défendit, ses hommes lui portèrent secours, une rixe s'ensuivit; les gardes accoururent, ils nous arrêtèrent tous. Abou Seïf fut bientôt relâché, tandis qu'on nous punit en nous interdisant le saint lieu. Notre tribu fut maudite et condamnée au bannissement pour racheter ma faute.
(( On nous méprise, mais nous nous vengerons, puis nous abandonnerons ce pays. Tu as été prisonnier d'Abou Seïf; raconte-nous ce qui t'est arrivé. )>
Je narrai succinctement mon aventure.
a Sais-tu bien où se trouve l'anse qui abrite en ce moment le vaisseau du pirate?
— Je la retrouverais dans les ténèbres mêmes.
— Veux-tu nous y conduire?
— Pour surprendre et tuer les Djeheïne?
— Oui.
— Ma loi ne me permet pas de diriger un guet-apens.
— Comment! tu ne peux te venger?
— Non; notre religion nous commande d'aimer, même nos ennemis. L'autorité seule a droit de punir les coupables; on n'est pas juge dans sa propre cause.
— Ta religion est douce; inais nous ne sommes point des chrétiens et nous nous vengeons d'un ennemi , surtout quand il sait acheter les juges chargés de nous défendre. D'après ce que tu m'as dit, j'ai reconnu le lieu, je saurai bien le trouver sans toi. Promets-moi seulement de ne pas avertir les Djeheïne.
— Pour cela, je te le promets de tout mon cœur; je n'ai point envie de retomber entre leurs mains/
— >Bien, nous sommes d'accord; quand est-ce que Halef ben Omar compte se rendre à la Mecque?
— Demain,. si tu le permets, Sidi, reprit Hafëf de sa place.
— Demain, si tu veux.
— Laisse ton serviteur au douar, me demanda le chef, nous t'accompagnerons avec lui jusqu'à l'endroit où il iious est permis d'a;pprocher de la ville, puis nous le ramènerons. »
Il me vint une pensée, que j'exprimai aussitôt :
« Me permettriez -vous de rester aussi dans votre camp? »
demandai-je.
. Cette proposition parut causer une joie générale, oc Effendï, je vois que tu ne méprises pas les bannis, me dit le
vieux cheikh; sois le bienvenu mille fois 1 Tu nous aideras ce soir
à conclure l'evlenma (le mariage). - - .*
— Ilfaut d'abord que je retourne en ville, pour mes affaires et pour prévenir mon hôte.
— Je t'accompagnerai jusqu'à la porte de la ville, mais je ne pourrai entrer à Djeddah, car c'est une cité sainte. Quand veux-tu partir? . . ;
— Tout de suite; je ne tarderai, point à revenir; dois -je te ramener un cadi ou un molla pour les formalités du mariage?
- — Nous n 7 avons besoin ni de cadi ni de molla* Je suis le cheikh de mon camp, le contrat conclu devant moi a pleine valeur. Apporte-moi seulement du parchemin ou du papier^ sur lequel tu écriras l'acte. J'ai ici de la poix et de la cire pour le cachet. »
Quelques minutes plus tard, nous montions sur nos chameaux; le cheikh, sa fille et cinq hommes voulurent nous faire escorte. Je remarquai qu'ils nous reconduis aient par une route différente et plus rapprochée de la mer. Albani, cette fois, commençait à se tenir convenablement en selle; son chameau emboîta le pas des nôtres.
Le cheikh, qui se tenait près de moi, me dit au moment où nous gravissions une petite montée, en me montrant du doigt l'horizon :
« Ils sont là-bas, Effendi?
— Qui donc?
— Les pirates! J'ai deviné, n'est-ce pas?
— Peut-être, mais ne m'interroge point sur le lieu de leur retraite. »
Il se tut, sachant bien qu'il ne se trompait pas. Nous marchâmes en silence. Au bout de quelques instants, deux petites lignes noires se détachèrent du fond de l'horizon; elles paraissaient s'avancer de la ville vers le golfe où mouillait le vaisseau forban. Avec ma longue-vue je distinguai deux piétons, chose rare au désert. Je présumai que ces hommes devaient faire partie de la troupe d'Abou Seïf. Ils venaient sans doute de la ville à l'occasion de mon évasion,
Malek aussi reconnut peu après les voyageurs; il les regarda longtemps, puis conféra bas avec ses hommes. Trois cavaliers quittèrent notre escorte pour rebrousser chemin. Je compris l'intention, on voulait barrer la route aux messagers; mais pour les surprendre il était nécessaire de faire un long détour, et de ne revenir en face d'eux que quand ils auraient perdu de vue les cavaliers, tandis que le vieux chef et ses gens se tiendraient prêts à les envelopper d'un autre côté.
Le cheikh avait eu la même idée que moi au sujet de ces hommes.
« Effendi, me demanda-t-il, veux-tu continuer ton chemin ou rester avec nous?
— Tu as l'intention d'interroger ces piétons, n'est-ce pas? En ce cas je reste.
— Ce sont des Djeheïne.
— Je le crois aussi; tes hommes vont leur couper le retour du côté du golfe: Halef et moi nous les empêcherons de rentrer dans la ville; toi, prends-les en flanc.
— Ton conseil est bon, Effendi. »
Il se dirigea de côté avec sa troupe: je fis signe à Albani de les suivre 3 et nous partîmes au grand trot avec Halef. Après avoir fourni une carrière suffisante, nous nous retournâmes et revînmes sur la même ligne que nos Djeheïne. Ceux-ci s'aperçurent qu'ils étaient cernés. Ils hésitèrent. Une seule voie leur restait libre, car ils ne soupçonnaient pas la ruse des Ateïbeh; ils essayèrent de courir. S'ils s'étaient divisés , ils nous eussent forcés échanger aussi notre tactique; ils étaient armés; de bons coureurs, tirant habilement, eussent pu tenir tête à des cavaliers montés sur des chameaux. Ils ne songèrent point à nous séparer, ou peut-être ne se sentirent-ils pas la force de soutenir une pareille lutte.
Ils nous attendirent ensemble; après avoir couru quelque temps, nous les rejoignîmes tous à la fois.
Je les reconnus sans peine : c'étaient bien des matelots du vaisseau pirate.
oc D'où venez-vous? leur demanda le cheikh,
— De Djeddah.
— Où allez -vous?
— Au désert chercher des truffes.
— Vous n'avez ni animaux pour les découvrir, ni paniers pour les emporter.
— Nous allons seulement à la découverte; quand nous auroi
is
trouvé une bonne place nous reviendrons.
— De quelle tribu êtes -vous?
■ — Nous habitons la ville. »
Le mensonge était d'autant plus impudent que ces hommes devaient nous reconnaître. Halef, agitant son fouet, ne put maîtriser son impatience; il leur cria :
ce Croyez- vous que. cet Effendi et moi nous soyons devenus aveugles? Brigands! menteurs! vous êtes des Djeheïne; vous appartenez à Abou Seïf. Avouez-le, ou vous tâterez de mon terrible fouet du Nil!
— Que t'importe qui nous sommes ! » reprirent les matelots du vaisseau forban.
Je sautai de mon chameau sans attendre qu'il se fût agenouillé, et, saisissant le fouet de Halef, je fis claquer sa longue lanière en m'écriant :
« N'essayez pas de nous donner le change, ce serait inutile, car
nous vous connaissons. Répondez à mes questions : si vous dites la vérité, il ne vous sera fait aucun mal; sinon, tout Arabes et libres que vous êtes, gare au fouet! »
A cette menace, si blessante pour des Bédouins, nos hommes portèrent la main à leurs poignards et firent mine de se défendre. Je leur montrai les Àteïbeh qui les entouraient d'un cercle infranchissable et dirigeaient sur eux leurs armes.
ce Laissez vos couteaux, leur dis-je , et répondez! Vous avez été envoyés à Djeddah par Abou Seïf ? y>
Les brigands hésitèrent encore; mais, convaincus de leur impuissance, l'un d'eux se décida enfin :
ce Oui, grommela- t-iL
— Vous êtes allés prévenir de mon évasion?
— Oui.
— Avez-vous parlé à votre chef?
— Oui.
— Où l'avez-vous vu?
— A. la Mecque.
— Vous êtes allés jusqu'à la Mecque et vous voilà déjà de retour?
— Nous avons loué des chameaux de course,
— Combien de temps Abou Seïf doit- il encore rester à la Mecque?
— Peu de temps; il va se rendre à Teïf, où se trouve le grand chérif.
— Bien, cela suffit.
— Sidi, interrompit Halef, tu ne vas pas laisser courir ces brigands ! Il faut les tuer, pour qu'ils ne fassent plus de mal à personne.
— Je leur ai donné ma parole. Ne les touche pas, suis-moi! » Nous remontâmes sur nos bêtes et nous reprîmes le chemin de
la ville. Àlbani restait un peu en arrière; il avait tiré son grand sabre. Mais je n'en étais point inquiet; quelques coups de yatagan furent échangés sans grand dommage, pendant qu'on s'emparait des Djeheïne pour les lier et les faire prisonniers. On finit par les hisser sur un chameau, où ils furent solidement attachés. Trois ou quatre hommes de la troupe les conduisirent au camp; les autres nous suivirent de loin, ramenant Albani.
« Tu les as graciés, me disait Halef, mais ils mourront tout de même !
— Ce qu'on fera d'eux plus tard ne me regarde pas, ni toi non plus. Pour aujourd'hui, tu devrais te montrer généreux : n'es -lu pas fiancé?
— Sidi, voudrais-tu faire le delyl près de cette Hanneh, tci?
— Mais oui. si j'étais musulman.
— Seigneur, tu es chrétien, tu es un Franc, tu ne peux parler de ces choses. Sais-tu ce que c'est que l'amour?
— Oui, l'amour est comme la coloquinte : qui en goûte s'en
trouve mal.
— Sidi, comparer l'amour à la coloquinte! Qu'Allah éclaire ton esprit et réchauffe ton cœur! Une bonne femme est comme une pipe de jasmin. »
Notre entretien sentimental fut interrompu par l'arrivée de la troupe, qui du reste nous laissa bientôt continuer notre chemin, car les portes de Djeddah étaient en vue. Avant de nous séparer, le cheikh me dit :
— Nous t'attendrons ici, Sidi. Quand reviendras -tu?
— Je reviendrai avant que le soleil ait avancé de la longueur de la lance.
— N'oublie pas le papier, ni l'encre, ni la plume, Sidi. Qu'Allah te protège jusqu'au retour! »
Les Ateïbeh s'accroupirent en cercle auprès de leurs chameaux; nous rentrâmes dans la ville.
« Eh bien! dis-je à Albani, n'est-ce pas là une aventure conditionnée?
— En vérité! j'ai même cru qu'elle finirait avec du sang, mais j'avais préparé mes armes.
— Oh! vous ressembliez tout à fait au paladin Roland. Et comment vous trouvez-vous de votre chevauchée sur la bosse d'un chameau?
— Pas trop mal, quoique je préfère encore un bon canapé. Est-ce que vous allez réellement retourner avec ces gens? Je vous dis adieu, en ce cas, car je ne compte pas vous revoir avant mon départ.
— Qui sait! nous nous retrouverons peut-être encore! » Nous nous rendîmes chez le chamelier pour lui restituer nos
montures; puis après avoir fort tendrement renouvelé nos adieux, nous rentrâmes chacun chez nous. Je fis mon petit paquet, je payai mon hôte. Deux ânes, accompagnés de leur conducteur,
nous reconduisirent hors de la ville, où je retrouvai mes fidèles compagnons.
On nous fit monter sur deux chameaux amenés exprès pour nous, et nous reprîmes silencieusement notre chemin.
La fille du cheikh surtout se montrait silencieuse et préoccupée; ses grands yeux brillaient d'un feu sauvage quand elle les tournait du côté où , derrière la ligne de l'horizon , elle devinait le vaisseau d'Àbou Seïf. À chaque instant je voyais sa main frémissante saisir la poignée d'un de ses coutelas , ou le long tube du fusil couché devant elle en travers de la selle.
Un peu avant d'arriver au camp, Halef rapprocha son chameau du mien et me dit assez bas :
« Sidi, quelle est la coutume de ton pays quand on se marie? donne-t-on des présents à sa fiancée?
— Oui, certes; et chez vous aussi, je pense?
— Chez nous aussi, mais je ne serai l'époux d'Hanneh que pour quelques jours et seulement en apparence. Je ne sais ce que je dois farre.
— Un présent est une politesse toujours agréable; à ta place je me montrerais poli.
— Que lui donner? Je suis pauvre; d'ailleurs on me prend à l'improviste. Penses -tu que je puisse lui offrir mon adejilik (boîte d'allumettes)? »
Halef avait acheté au Caire une petite boîte en carton peint, remplie d'allumettes chimiques. Cet objet, qu'on lui avait vendu vingt fois sa valeur; lui semblait d'un prix infini. Mais la galanterie le poussait à cet héroïque sacrifice.
ce Donne -le-lui! repris-je gravement.
— Bien, je le lui donnerai; mais quand elle ne sera plus ma femme, elle me le rendra?
— Non, Halef, cela serait ridicule; on ne reprend pas un présent.
— Allah est miséricordieux. Tu ne voudrais pas me priver de mon bien. Que faire, Sidi?
— Puisque tu tiens tant à ta boîte d'allumettes, donne-lui autre chose.
— Que lui donnerai -je? Je ne puis lui offrir mon turban, ni mon fusil, ni mon fouet du Nil.
— Eh bien! ne lui donne rien du tout. »
Il remua la tête d'un air songeur.
« Sidi, cela ne peut aller; non, elle est ma fiancée, quand même ce ne serait qu'en l'air; je veux lui donner quelque chose. Et que penseraient de toi ces Ateïbeh, s'ils voyaient ton serviteur prendre femme sans faire le moindre cadeau I »
Je devinai bien où le rusé matois voulait en venir; il brûlait d'offrir un présent à son Hanneh, mais aux dépens de ma bourse,, et cherchait à piquer mon amour -propre pour me décider à l'aider généreusement. Je fis la sourde oreille.
« Qu'Allah éclaire ton esprit, Halef! soupirai -je; je suis comme toi, je ne puis offrir à ta fiancée ni mon haïk, ni ma veste, ni mon fusil.
— Allah est juste et miséricordieux, Sidi; il rend au centuple les dons qu'on fait sur la terre. Ton chameau ne porte-t-il pas une petite valise de cuir dans laquelle tu caches des choses qui raviraient une fiancée?
— Et quand Hanneh ne sera plus ta femme, me rendra-t-elle mon
— - Tu pourras le lui redemander, Effendi.
— Ce n'est pas la coutume chez nous autres Francs; mais enfin, puisque tu me rappelles avec quelle largesse Dieu récompense nos dons, je vais ouvrir mon sac et chercher si quelque objet pourrait te convenir. » /
Le petit homme se souleva joyeusement sur sa selle en s' écriant :
<c Tu es le plus sage, le meilleur Effendi qu'Allah ait créé! Ta bonté est plus vaste que le Sahara, ta générosité est large comme le Nil ! Ton père était le plus célèbre de tous les hommes , et ton grand-père surpassait en honneur tous les princes du Nemsistan. Ta mère était belle comme la rose , et la mère de ta mère passait pour la fleur la plus charmante de tout l'Occident, Puissent tes fils être plus nombreux que les étoiles du ciel, tes filles se multiplier comme les grains de sable du désert, et les enfants de tes enfants atteindre le nombre des gouttes d'eau que renferme la mer! »
Heureusement nous arrivions au camp, sans quoi, dans sa reconnaissance , Halef m'aurait fait épouser toutes les femmes de l'univers, y compris les Samoyèdes, les filles dés Esquimaux, des Lapons et des Pieds -Noirs. ;
Quant à ce que contenait ma valise, Halef ne se trompait pas. Après notre voyage sur le Nil, Isla ben Mafleî, avec lequel nous étions révenus au Caire, m'avait pourvu d'une riche provision de menus objets pour faire des présents dans le cours de mes voyages. Ces brimborions tenaient peu de place et auraient eu une valeur très minime en Europe; mais chez les Bédouins ils pouvaient passer pour des raretés fort précieuses et me concilier un grand nombre d'amis.
Pendant noire absence, une tente avait été préparée; je m'y installai, puis je procédai à l'ouverture de la fameuse valise. J'en tirai un médaillon , sous le verre duquel s'agitait un petit diablotin ingénieusement découpé, à peu près comme ces tortues qu'on portait naguère en bouton de manchettes. Une chaîne de verroterie soutenait ce médaillon; elle brillait à la lumière par ses mille facettes et reproduisait toutes les couleurs du prisme, Le tout eût coûté, à Paris, deux francs au 'plus. Je tendis l'objet .à Halef. Celui-ci recula épouvanté.
<( Merveille de Dieu, Maschallah! c'est le Cheïtan, que Dieu a maudit! Il est en ton pouvoir, Effendi? s'écria mon petit homme. Que le Tout- Puissant nous protège contre le démon trois fois lapidé, car nous voulons servir Dieu et non le, diable.
— Mais il ne te fera rien, il est bien enfermé.
— Il ne peut sortir, bien vrai, Sidi?
— Non, je t'assure,
— Me le jures-tu par ta barbe?
— Par ma barbe!
— Montre-moi-le donc de plus près, Sidi; mais s'il vient à s'échapper, je suis perdu, et mon âme demandera vengeance contre toi et contre ton père! »
Il prit la chaîne du bout des doigts , comme si eUe allait le brûler, £t déposa l'objet sur la terre avec beaucoup de précaution ; puis il s'agenouilla pour contempler le diablotin.
«Ouallahi! billahi! tallahi! par Allah! c'est le Gheïtan! Vois comme sa gueule s'ouvre, comme il tire la langue! Il tourne les yeux, il avance ses cornes, il torlille sa queue, il menace avec ses griffes, il frappe des pieds! Oh! s'il allait briser la boîte!
— Il ne le peut pas, Halef; c'est seulement le portrait du diable , une image qui remue , une figure artistement faite.
— Une figure faite de la main des hommes, Sidi? Tu ne nïe
trompes pas pour m'empêcher d'avoir peur? Qui peut faire de ses mains la figure du diable? Aucun homme, ni chrétien, ni juif, ni musulman. Tu es un grand taleb et le plus vaillant héros que la terre ait porté ; tu auras forcé le Gheïtan à s'enfermer dans cette étroite prison! Hamdoulillah ! quel bonheur! Maintenant la terre n'a plus à le craindre, et les descendants du Prophète peuvent se réjouir, de son tourment, car il n'est point ici à son aise! Mais pourquoi me montres- tu seulement aujourd'hui cette boîte enchantée?
— Je te la donne, Halef, afin que tu en fasses présent à ta
fiancée.
— Quoi! cette chaîne plus précieuse que tous les diamants du trône du grand Mogol, et cette prison merveilleuse du Gheïtan! Mais qui posséderait cet objet pourrait s'estimer le plus fameux entre les fils du Prophète. Tu voudrais t'en défaire, Sidi?
— Oui. Je te le donne pour Hanneh.
- — Effendi, sois bon! permets que je le garde pour moi; je préfère donner ma boîte aux allumettes.
— Non; tu lui donneras cette chaîne, je te l'ordonne.
— J'obéirai, Sidi; mais où -as-tu" eu ces trésors? Je ne t'ai vu qu'hier placer tes petits paquets dans la valise.
— Je les gardais dans la poche de mon chalvar i tant que la route n'était pas sûre ; les pirates ne les ont point trouvés , la poche était cousue.
— ■ Sidi, ta prudence et ton adresse surpassent les ruses du diable, que tu as forcé. à demeurer dans ton chalvar. Quand doisje faire ce cadeau à Hanneh?
— Aussitôt que le contrat aura été dressé.
— Ainsi elle va devenir là plus fameuse de toutes les filles des Arabes, et toutes les tribus se diront qu'elle tient le Gheïtan enfermé! Ne pourrais-tu me montrer les autres merveilles que contient ton sac? »
J'allais répondre, mais nous fûmes avertis que le cheikh nous attendait. Nous le trouvâmes dans sa tente, entouré de toute la population du camp.
« Sidi, as -tu le parchemin? souffla Halef à mon oreille. '—'■J'ai 'du papier, qui vaut tout autant. »
4 Large pantalon turc.
Je me disposais à écrire sur mes genoux, lorsqu'un homme de F assistance se leva et interrogea Halef, Celui-ci défila fièrement tous ses noms et qualités.
<( De quel pays es-tu? » continua l'interrogateur, un parent sans doute de la fiancée.
« Je suis né au delà du grand désert, là- bas, où se couche le soleil du Sahara,
— Ta race?
— Le père de mon père (que tous deux soient bénis d'Allah!) habitait, avec les tribus fameuses des Oulad Sélim et des Oulad hou Séba, le grand djebel Chour-Choum. »
L'interrogateur, se tournant alors vers le cheikh, lui adressa la harangue suivante :
<c Nous savons tous, ô brave, ô vaillant, ô sage, ô juste, quelles sont tes vertus! Tu es le hadji Malek Iffandi , ibn Ahmed Khadid al Tini, ben Àboul Ali el Besami., Abou Khebab Abdolatif el Hanifi, cheikh de la vaillante tribu des Béni Ateïbeh. Tu vois ici cet homme, qui est un héros de la race des Oulad Selim et des Oulad bou Séba, habitant la montagne dont le sommet touche le ciel, le djebel Chou r-Choum! 11 porte le nom de Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah; il est l'ami d'un grand effendi du Frankistan; que nous avons reçu sous notre tente. Tu. as une fille, son nom est Hanneh; ses cheveux sont comme la soie, sa peau ressemble à l'huile de senteur, ses vertus sont pures et brillantes comme les flocons de la neige qui tombe sur les montagnes. Halef Omar la demande pour femme. Dis làdessus, ô cheikh, ce que tu as à dire. »
Le vieux chef feignit de méditer profondément; puis il répondit :
ce Tu as parlé, mon fils; assieds -toi pour écouter aussi mon discours. Ce Halef Omar, ben hadji Aboul Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah, est un héros dont la réputation a volé jusqu'à nous depuis longtemps; son bras est invincible, sa course surpasse en vitesse celle de la gazelle; ses yeux ont le regard de l'aigle; il lance le djerid à plus de cent pas, sa balle atteint toujours le but, son sabre a déjà bu le sang d'une foule d'ennemis; de plus il est expert dans la lecture du Coran , il surpasse les plus prudents au conseil. Enfin il possède l'amitié de ce puissant bey des Francs; pourquoi lui refuserais-je ma fille, s'il est prêt à remplir mes conditions?
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— Quelles sont tes conditions? repartit le premier orateur.
. — La jeune fille est la fille d'un puissant cheikh, elle ne peut être donnée à un prix ordinaire. J'exige une jument, cinq chameaux et quinze chèvres. »
Halef faisait une telle figure , qu'on eût dit quil avait avalé la jument, les cinq chameaux et les quinze chèvres avec cornes et poils. Où pourrait-il prendre tout ce troupeau? Heureusement le cheikh vint à son aide ; il continua :
« Pour moi, je donne à ma fille une jument, cinq chameaux et quinze chèvres : aussi votre sagesse jugera que -l'échange devient inutile, les présents étant égaux. Je demande seulement qu'après^ demain, dès le matin, Halef Gmar entreprenne le pèlerinage de la Mecque et emmène sa femme avec lui. Elle accomplira les saints rites et reviendra ensuite parmi nous. Il la traitera avec honneur pendant le voyage, et nous la rendra comme nous la lui aurons donnée.
<c Pour reconnaître le service de Halef Omar, nous lui offrirons un chameau et un sac plein de dattes; mais dans le cas où il ne traiterait pas . cette j eune fille avec tous les égards que nous réclamons, il serait puni de mort et poursuivi en tout lieu par notre vengeance. Hommes de ce camp, vous êtes témoins de nos conventions.
— Tu as entendu? demanda à Halef le premier orateur; que dis -tu?
— J'accepte ces conditions.
— Bien. Dresse le contrat, Effendi, ordonna le chef en se tournant vers moi. Ecris-le deux fois : une fois pour lui, une fois pour moi. »
Je rédigeai Pacte de mon mieux et le lus à l'assemblée. Tout le monde l'approuva; les deux exemplaires furent scellés avec de la cire, sur laquelle le chef appliqua le bout du manche de son poignard. Halef et lui avaient au préalable signé l'écriture.
Aussitôt, quoique ce mariage ne fût qu'une feinte, commencèrent les réjouissances de la noce.
On tua un mouton qu'on rôtit tout entier ; pendant qu'il cuisait, les guerriers simulèrent un combat sans poudre et semblèrent y prendre grand plaisir.
- : . Le "festin eut lieu vers la nuit. Les 'hommes mangèrent les premiers ; les femmes se contentèrent des restes. Hanneh nous fut
LES PIRATÉS DE LA MER ROUGE 20â
solennellement présentée. Dès qu'elle parut, Halef se leva pour offrir son cadeau . Impossible de décrire la scène qui suivit. Le médaillon servant de prison au diable était une merveille qui surpassait l'intelligence de tous les assistants ; mes efforts pour leur expliquer le mécanisme de la petite figure furent vains. Ils déclarèrent que le Cheïtan était bien vivant sous ce verre, et me prirent pour le plus grand sorcier qui eût jamais existé. La pauvre Hanneh se vit privée de son cadeau , tout le monde convenant qu'une telle merveille, un objet si extraordinaire, ne pouvait être remis qu'entre les mains du cheikh. Mais je dus auparavant jurer, avec toute la solennité convenable , que le Cheïtan ne parviendrait jamais à s'échapper, et qu'ainsi enfermé il ne ferait aucun mal.
Il était près de minuit quand je me retirai dans ma tente; Halef m'y accompagna.
« Sidi, me dit-il, est-ce qu'il faudra faire tout ce que tu asécjit sur le papier?
— Mais oui , tu l'as promis. »
Use tut un instant, puis me demanda encore, en hésitant un peu : -
« Si tu avais une femme, voudrais-tu l'abandonner?
— Non.
— Et cependant tu dis que je dois tenir ma promesse ?
— Certainement; mais, si j'avais une femme, je n'aurais pas promis, en la prenant, de la rendre,
— Sidi, pourquoi ne m'as-tu point averti avant de me laisser promettre?
— Es- tu un petit garçon, pour que je m'érige en tuteur dans ces sortes de choses? Et d'ailleurs un chrétien peut-il conseiller un musulman, quand il s'agit de tels contrats? Le fin mot de tout cela, c'est que tu voudrais garder Hanneh.
— Tu Tas deviné, Sidi.
— Alors tu m'abandonnes ?
— Toi, Sidi ! oh !.., »
Le pauvre Halef restait tout interdit : il ne pouvait prononcer un seul mot; des soupirs et je ne sais quels murmures inintelligibles furent toute sa réponse. On sentait qu'un violent combat se livrait, dans cette âme naïve, entre son inclination naissante pour la jeune fille et son attachement très sincère pour son maître. Je le laissai à ses réflexions et ne tardai point à m'endormir. ,
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Mon sommeil fut si profond , que je ne m'éveillai qu'au bruit du pas des chameaux et aux cris de leurs conducteurs. Je m'habillai et sortis de ma tente* A l'horizon, dans la direction du petit golfe , j'aperçus une brillante lueur rouge. Il y avait là certainement un incendie. Mes suppositions furent confirmées par" ce qui se passait au camp. Les hommes y rentraient sur leurs chameaux chargés de butin. La fille du cheikh était parmi eux; lorsqu'elle sauta à bas de sa monture, je remarquai que de larges taches de sang couvraient ses vêtements. Malek vint au-devant de moi, me salua ; puis me montrant les nuages rougeâtres et la fumée qui s'élevait dans le lointain , il me dit :
« Tu le vois, nous avons trouvé le vaisseau. Ils dormaient. Nous avons réuni tous ces chiens à leurs pères !
— Tu les as tués , tu as pillé le navire ?
— Pillé,..; qu'entends-tu par ce mot? Le butin de la victoire ne m'appartenait-il pas? Qui peut nous blâmer d'avoir pris notre bien ?
— L'argent de l'impôt, que le pirate avait dérobé, appartenait au chérif-émir. __ ^
— Le chérif-émir nous l'avait enlevé, à nous autres Arabes ; et quand même cet argent serait à lui, je ne le lui rendrai pas. Mais crois-lu vraiment que cet argent vienne dé la zekka? Tu as été trompé : seul le chérif a le droit de lever l'impôt; jamais il ne se sert d'agents turcs pour cette perception. Les Turcs, que tu as pris pour des douaniers ou des collecteurs, sont des contrebandiers , ou des receveurs du pacha d'Egypte , que Dieu maudisse !
— Tu le hais donc ?
— '• Tout Arabe libre le hait! N'as-tu pas entendu parler des cruautés qu'il a cbmmises ici, au temps des Wahabites ? Du reste, que l'argent appartienne au pacha ou au chérif, je le garde. Le temps du seher* s'approche, prépare-toi à nous suivre. Nous ne pouvons demeurer longtemps ici,
— Tu veux lever le camp?
— Je suis à la recherche d'une place où je puisse surveiller la route de la Mecque à Djeddah. Abou Seïf ne doit pas m'échapperl
— Mais tu sais à quels dangers tu t'exposes?
— Un Ateïbeh ne craint pas le danger.
1 Prière du matin.
— Non ; mais un homme, si vaillant qu'il soit , consulte la prudence. Si Àbou Seïf tombe entre tes mains , tu le tueras, puis tu seras obligé de quitter immédiatement le pays; que deviendra alors la fille de ta fille, qui sera à la Mecque avec Halef?
— J'indiquerai à Halef le lieu ou il nous retrouverait en ce cas. Hanneh sera de retour, je l'espère, avant notre départ. Elle est la seule d'entre nous qui n'ait pas fait le pèlerinage ; je veux qu'elle l'accomplisse; plus tard elle ne le pourrait peut-être pas. Je l'y eusse envoyée depuis longtemps si j'avais trouvé un delyl fidèle et qui m'inspirât confiance.
— Às-tu décidé l'endroit où lu veux te retirer ?
— Nous nous rendrons au désert d'El Nahman, vers Mascate. De là j'enverrai peut-être un courrier à El Frat (région de l'Euphrate) , pour prier les Beni-Chammar ou les Beni-Obeid de nous recevoir parmi eux, »
Cependant l'aurore faisait place à un brillant soleil, montant lentement sur Phorizon. C'était l'heure de la prière ; les Àteïbeh s'agenouillèrent, encore tout dégouttants du sang versé. Après cet acte religieux, les tentes furent pliées ; puis tout le camp se mit en route. Je pus voir alors quelle quantité d'objets avaient été rapportés du navire pillé. Lé butin me sembla prodigieux; les hommes, excités par leur prouesse de la nuit, avaient un aspect tout à fait farouche. Je me tins assez en arrière pendant la marche. Il me répugnait d'avoir été mêlé à Ces meurtres , à ce pillage. Je ne trouvais pourtant aucun reproche sérieux à me faire; sans moi les choses se seraient probablement passées de même. Bientôt l'approche de la Mecque vint détourner ma pensée d'un travail vraiment pénible.
Là, devant nous, me disait- on, se trouvait la Mecque! cette fameuse, cette terrible cité si sévèrement interdite aux chrétiens, si vénérée par les musulmans ! -
Devais-je tenter d'y pénétrer? J'étais curieux delà voir. Mais, après tout, serais-je bien avancé quand j'aurais vu la Mecque? N'était-ce pas s'exposer de gaieté de coeur à la mort? Et quelle* mort ! '
Je résolus de m'abandonner au cours des événements. Bien souvent je me suis laissé aller ainsi à l'entraînement de la destinée ; je ne me rappelle pas m'en être mal trouvé.
Nous marchâmes jusqu'au soir. Vers la chute du jour, nous
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atteignîmes une gorge étroite entre deux murailles de granit ; nous nous y engageâmes en resserrant notre ligne, et nous parvînmes à un plateau protégé par un amphithéâtre de rochers. La route que nous venions de suivre donnait seule entrée dans un lieu si bien choisi pour le campement Les tentes furent dressées, les femmes allumèrent le feu, les préparatifs du repas commencèrent. On mit largement à profit les provisions enlevées aux pirates.
Comme je n'avais rien à faire, je m'éloignai pour explorer les environs du camp.
Je parvins à découvrir un endroit où les rochers offraient un peu moins d'escarpement; m'aidant des pieds et des mains, je grimpai au sommet. Les étoiles brillaient, la nuit gardait cette demi-transparence si agréable en ces contrées... Je restai environ un quart d'heure sur la montagne, cherchant à m'orienler.
Vers le sud courait une ligne de roches nues, sombres ," iné- * gales , derrière lesquelles se dessina bientôt une lumière blanchâtre et artificielle : c'était la Mecque, réapparaissant aux feux du soir.
Ames pieds , les Àteïbeh se disputaient leur butin; j'entendais leurs cris sauvages ; une sorte de dégoût me montait au cœur. Il me fallut faire un effort sur moi-même pour me décider à regagner le camp.
« Effendi, s'écria le chef dès que j'eus reparu, pourquoi n'étaistu pas là? Tu dois avoir ta part comme nous.
' — Moi ! Je n'étais point avec vous au combat, je n'ai nul droit sur le butin.
— Aurions-nous découvert les Djeheïme, si nous ne t'avions pas rencontré ? Tu as été notre guide sans le vouloir ; à cause de cela tu peux choisir ce qui te plaira.
■: — Je ne prendrai rien, ^
— Sidi, je ne connais pas ta religion, je ne sais ce qu'elle défend; d'ailleurs tu es mon hôte, je dois respecter tes scrupules; mais je t'assure que tu te trompes en refusant une part qui t'est due. L'ennemi a été tué, le vaisseau n'existe plus; faudrait-il brûler des objets qui peuvent nous enrichir?
— Cheikh, nous ne saurions discuter là- dessus ; je t'en prie, garde ton butin.
— Non, je ne garderai point ta part; permets que nous la joignions à celle de Halef, ton serviteur.
— Comme vous voudrez. »
Le petit Halef se perdit en remerciements hyperboliques, tout en acceptant avec empressement des armes, quelques pièces d'étoffe et une bourse assez ronde. Il devenait tout à coup un homme riche ; car la bourse , bien comptée , lui donnait huit cents piastres , somme énorme pour u£ Arabe de sa condition.
<( Avec cela, lui dit le cheikh, tu aurais pour couvrir les frais de quinze voyages à la Mecque.
— Et quand partirons-nous ? demanda Halef.
— Demain, entre le matin et midi.
— Jamais je ne suis allé à la Mecque; je crains de manquer aux usages, remarqua le petit homme en hésitant un peu.
— Je vais l'apprendre, mon fils, le devoir du pèlerin. Il se rend, aussitôt arrivé, à El Hamram , la grande mosquée ; puis il visite Beit Allah, la maison de Dieu. Là il laisse son chameau devant la porte et pénètre dans le sanctuaire.
« Il ne te sera par difficile de trouver un guide aux abords du temple ; il t'accompagnera et t'enseignera tout ce qu'il faudra faire ; seulement conviens avec lui du prix avant d'entrer, car les guides sont voleurs. Aussitôt que tu apercevras la Kaaba, tu te prosterneras deux fois contre terre, et tu diras la prière prescrite pour remercier Dieu, qui t'aura conduit dans le saint lieu. Après cela tu t'avanceras vers le Mambar (chaire); mais tu ôteras tes chaussures. Tu les donneras à garder; il n'est pas permis de les tenir à la main, comme dans les autres mosquées, parce que c'est la maison de Dieu. Enfin tu commenceras le iovaf (la procession) autour de la Kaaba, et tu le feras sept fois.
— De quel côté?
— Du côté droit, de manière que la Kaaba soit toujours à ta gauche. Les trois premiers tours se font à grands pas.
— Pourquoi ?
— En souvenir du prophète. On avait répandu le bruit de sa maladie, et, pour faire cesser ce bruit, il courut trois fois de toutes ses forces autour de la sainte Kaaba. Tu sais quelle prière tu dois alors réciter. Chaque fois que tu auras atteint la Kaaba, tu baiseras la pierre sacrée.
ce Le tovaf terminé , tu appuieras ta poitrine sur la porte de la Kaaba, tu étendras les bras et tu supplieras Allah de te pardonner tous tes péchés.
— Et après ?
— Après, tu te rendras à TE1 Madjen, et tu te prosterneras deux fois devant le Mekam Ibrahim *. Il te faudra aussi te rendre à la sainte fontaine du Zem-Zem ; tu y boiras , quand tu auras récité ta prière, autant d'eau que tu voudras* Je te donnerai quelques flacons que tu auras soin de remplir de cette eau, car l'eau sainte est un sûr remède contre toutes les maladies.
(( Alors les cérémonies de la sainte Kaaba seront accomplies ; mais il te restera le say (la procession) de Safa à Méroua. Sur la colline de Safa, tu trouveras trois arches ouvertes ; tu te placeras sous ces arches, tu tourneras le visage vers la mosquée, tu lèveras les mains au ciel et tu prieras Dieu de protéger ton retour. Tu feras ensuite six cents pas plus loin, vers Méroua; en marchant tu rencontreras quatre bornes de pierre ; lu sauteras par-dessus sans interrompre ta course. Quand tu seras près de Méroua, tu réciteras ta prière et tu recommenceras six fois le même trajet. »
Le vieux chef donna alors les instructions nécessaires en ce qui concernait le pèlerinage d'Hanneh ; pour moi , elles avaient peu d'intérêt. Je me retirai dans ma tente. Lorsque Halef vint me rejoindre, il s'aperçut que je ne dormais pas.
« Sidi, me demanda-t-il, qui donc te servira en mon absence?
— Moi-même. Veux-tu me faire un plaisir, Halef?
— Oui; tu sais que je fais tout ce que je puis pour te plaire.
— Eh bien ! rapporte-moi un flacon d'eau de la Mecque.
— Sidi, demande-moi tout ce que tu voudras, excepté cela; il n'y a que les fidèles croyants qui puissent boire de cette eau. Si je t'en rapportais , rien ne saurait me préserver des feux de l'enfer. »
Halef me répondait avec une conviction si ferme, que je ne voulus point l'induire davantage en tentation. Après une pause, il reprit :
« Si tu voulais, Effendi, tu irais toi-même chercher l'eau sainte,
— Puisque cela est défendu.
— Tu te convertirais à la vraie croyance-
— Laisse-moi en repos, Halef, je dors. »
1 El Madjen, petit enfoncement revêtu de marbre, d'où Abraham et son fils Ismaël sont censés avoir tiré la chaux qui a servi pour construire la Kaaba. — Mekam Ibrahim, la pierre dont Abraham s'est servi comme de fondation en construisant le bâtiment, la première pierre de l'édifice.
Le lendemain, Halef partit, comme un digne père de famille, accompagné de sa femme,
Hanneh était voilée des pieds à la tête ; on recommanda au petit homme de dire qu'il venait d'un pays très éloigné et de ne
Je l'excitai encore, il s'enfuit rapide comme le vont.
laisser soupçonner, dans aucune circonstance, que la jeune fille appartenait aux Àteibeh. Un guerrier du camp fut désigné pour suivre de loin les pèlerins et veiller sur eux jusqu'aux abords de la ville sainte. Il n'y avait rien à craindre pour nous : des sentinelles gardaient l'entrée de la gorge qui conduisait au camp, et tous les hommes restaient en armes.
Les Piratca de la mer Roitffe. i 'i
Le premier jour se passa sans incident. Le surlendemain , je demandai au cheikh la permission de faire une promenade. On me donna un chameau ; on me supplia d'être attentif et prudent , d'éviter surtout de trahir le lieu du campement. J'espérais qu'on me laisserait aller seul ; mais, au moment où je montais sur ma bêle, la fille du cheikh s'avança vers moi en me disant :
(( Effendi, me permets -tu de l'accompagner? »
Impossible de refuser une si aimable proposition.
Lorsque nous fûmes sortis de l'étroit chemin, je me dirigeai machinalement du côté de la Mecque.
Mon amazone ne fît aucune observation, et continua de marcher à mes côtés sans m'adresser un seul mot. Au bout d'un quart de lieu environ, elle se retourna, puis me dit impérieusement :
« Suis- moi, Effendi*
— Où donc?
— Je veux voir si la sentinelle est à son poste. »
Au bout de cinq minutes , nous aperçûmes l'homme chargé de garder les environs du campement assis sur la pointe d'une roche ; il avait la tête tournée vers le sud.
« Il ne peut nous voir, murmura l'Arabe; viens, Sidi, je te conduirai où tu veux aller. »
Que signifiaient ces mots ? Elle me fit prendre un peu à gauche et me regarda en souriant. Laissant trotter nos montures , nous arrivâmes dans une étroite vallée ; la fille du chef s'arrêta, s'assit à terre et m'invita à l'imiter.
« Viens, dit- elle, assieds-toi près de moi; causons ! »
Je n'étais pas peu étonné de ce début ; elle poursuivit :
« Effendi, crois-tu que ta foi soit la vraie foi?
— Certainement, je le crois de toute mon âme, répondis-je.
— Eh bien, moi aussi. »
Mt)n étonnement croissait; c'était la première fois que j'entendais une semblable parole sur des lèvres mulsumanes. (( Oui, Effendi, je sais que ta religion est la seule bonne.
— Comment sais-tu cela?
— Je le sais par mon propre coeur. La première demeure qui fut donnée à l'homme était le paradis; toutes les créatures y vivaient en paix les unes avec les autres, sans se nuire en aucune sorte. Allah le voulait ainsi , et c'était là la vraie religion. La foi
qui commande cette paix est la vraie foi : telle est la religion chrétienne.
— -La connais-tu?
— Non; mais un vieux Turc nous en a parlé autrefois; il nous a raconté que vous disiez dans votre prière : « Pardonne-nous nos péchés comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés. »* Est-ce vrai ?
— Oui.
— Et que, dans votre Coran, il est écrit : « Dieu est amour, et qui demeure dans l'amour habite en Dieu, et Dieu en lui, » Dismoi, est-ce ainsi?
■ — Oui, en vérité !
— Eh bien ! votre foi est belle, elle est vraie,
ce Est-ce qu'un chrétien ravirait une jeune fille à sa famille?
— Non ; s'il le faisait, il ne serait plus un vrai chrétien.
— Tu vois bien que ta religion est meilleure que la nôtre ! Chez vous, Abou S eïf ne m'aurait point enlevée pour me forcer à devenir sa femme. Connais-tu l'histoire de ce pays ?
— Oui. ~
— Tu sais alors comment les Turcs et les Egyptiens nous ont traités, quoiqu'ils professent la même croyance que nous. Tu sais comme ils ont insulté nos mères et fait empaler nos pères par centaines et par milliers ; comme ils ont brûlé les jambes et les bras de leurs victimes ; comme ils leur coupaient le nez et les oreilles , leur crevaient les yeux, déchiraient les enfants en présence des pères et des mères ! Je hais la religion de ces peuples, et pourtant il faut que je la pratique.
— Pourquoi le faut-il ? Tu pourrais...
— Tais -toi ! Je te dis ma pensée ; mais ne cherche point à me donner des conseils : je sais ce que je dois faire. Je veux me venger... oh! oui, me venger de tous ceux qui m'ont offensée.
— Et tu admires la religion de la paix et de l'amour ?
— Oui; mais puis-je ici être la seule qui aime et qui pardonne? Ils ne veulent pas que nous entrions à la Mecque ; eh bien ! je me vengerai parce qu'ils nous ont bannis ! Devine comment ?
* — Je ne sais ; parle.
— Ton grand désir, n'est-ce pas? serait de voir la ville sacrée.
— Qui te l'a dit ?
— Moi seule. Réponds-moi !
— Je désire, en effet, connaître toutes les villes remarquables qui se trouvent sur ma route.
— L'entrée de la Mecque est périlleuse pour nous deux ; mais, afin d'accomplir ma vengeance, je la tenterai avec toi. Es-tu disposé à te soumettre aux formalités prescrites ?
— Je préfère les éviter.
— Tu ne veux pas pécher contre ta foi, tu as raison. Va donc seul à la Mecque, je t'attendrai ici. »
Tout cela me paraissait étrange, inexplicable. Elle voulait se venger de l'Islam en faisant fouler le sol de la ville sainte par les pieds d'un infidèle. Elle admirait une religion de pardon qu'elle comprenait si peu. Devais-je profiter de ses dispositions? J'étais si près de la Mecque! parviendrais -je jamais à y entrer? Je demandai :
« Est-ce bien près d'ici ?
— Tu vois cette montagne? au bas, de l'autre côté, est assise la ville sainte. Laisse-moi ton chameau, tu iras à pied.
— Pourquoi à pied ?
— Si tu arrivais sur un chameau, on te prendrait pour un pèlerin et on te fatiguerait de questions ; à pied tu passeras pour un promeneur qui rentre en ville.
— Tu m'attendras ici ?
— Oui.
— Combien de temps ?
- — Le temps que les Francs compteraient comme quatre heures. . C'est bien peu.
— Songe qu'un rien pourrait te faire reconnaître ; il ne faut point t 1 attarder; tu n'as qu'à suivre la rue, tu visiteras la Kaaba, cela te suffit. »
Elle avait raison; je me décidai tout d'un coup, me levai et voulus prendre mes armes. La fille du cheikh m'arrêta du geste.
« Tu ressembles à un Arabe, dit-elle, mais un Arabe ne porte pas dételles armes; prends les miennes. »
J'hésitai de nouveau. Quel motif aurais-je eu de me défier? Je pris les armes de cette femme et gravis la montagne. Arrivé au sommet, la Mecque se dressa devant moi, à une demi-heure de chemin à peine. Elle s'étend sur un plateau entouré de montagnes chauves et arides. Je reconnus la citadelle du Djebel Chad aux descriptions qu'en ont faites quelques voyageurs; j'aperçus les
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minarets des mosquées. La mosquée principale me parut située dans la partie sud de la cité.
Je me dirigeai de ce côté. Il me semblait être dans la situation d'un soldat qui n'a livré encore que quelques combats d'escarmouches , et qui s'avance au fort de la mêlée.
J'atteignis heureusement la ville; je m'avançai sans demander mon chemin dans la direction de la grande mosquée. Les maisons des principales rues sont bâties en pierres , les rues semées de sable. Je me trouvai bientôt en face du bâtiment rectangulaire qu'on appelle le Beit- Allah. Je fis lentement le tour de l'édifice. Les quatre côtés sont formés de rangées de colonnes au-dessus desquelles s'élèvent six minarets. Je comptai deux cent quarante pas en longueur et deux cent cinq en largeur. Après avoir examiné le dehors, j'essayai de pénétrer au dedans.
Près de la porte, un Arabe vendait des bouteilles de cuivre. * a Salam aléïkourri ! dis-je d'un air grave et digne, combien coûtent tes houle ?
— ■ Deux piastres.
— Qu'Allah bénisse tes fils et les fils de tes fils, car le prix est un juste prix. Voilà deux piastres, je prends un koulé* »
Je cachai le vase sous mes vêtements et je m'enfonçai sous la colonnade ; arrivé près de la chaire, j'enlevai mes souliers, puis je pénétrai dans la sainte maison. Au milieu se trouve la Kaaba; entièrement recouverte d'une étoffe de soie noire qui la cache aux yeux profanes.
Sept voies couvertes y conduisent. Elles sont pavées, mais l'herbe croît entre les pierres. Plus loin j'aperçus la fontaine, devant laquelle les serviteurs du temple étaient occupés à remplir les vases tendus par les fidèles.
En somme, ce sanctuaire si fameux né m'impressionnait nullement : il est rempli de gens affairés, de porteurs de palanquins et de paquets, etc. Sous les colonnades se tiennent des écrivains publics, des marchands de fruits, des pâtissiers.
Gomme je passais.au bout d'une de ces colonnades, je remarquai, à l'autre extrémité, un cavalier descendant de sa monture. Son chameau me parut extraordinairement élégant et fin. Pour lui, il me tournait le dos et parlait avec ses domestiques, leur ordonnant sans doute de rester à cette place.
L'aspect de cet homme me frappa d'une vague inquiétude et me
fit hâter le pas. J'allai pour remplir ma bouteille à la sainte fontaine. Là je dus attendre mon tour assez longtemps. Je fis une petite aumône, bouchai mon vase et le glissai dans mes vêtements. Je revenais vers l'entrée, quand je reconnus cette fois l'étranger; il se trouvait à dix pas: c'était Abou Seïf.
Une sueur froide courut sur tous mes membres ; heureusement je ne perdis pas tout à fait la tête ; au lieu de m'enfuir, je coniinuai mon allure ordinaire, me dirigeant vers la troisième colonnade , au bout de laquelle se tenait le magnifique chameau de course qui avait amené le pirate ; m'en emparer était ma seule ressource.
Mes souliers restaient aux mains des gardiens; je n'avais pas le temps de m'en inquiéter. Soudain on cria derrière moi : 3<
« Un giaour, un giaour ! Gardiens du temple, empoignez 4e ! iï
Je ne pouvais me retourner ; mais j'entendis un bruit effroyable, de l'eau renversée, des vases se choquant, des gens courant et hurlant, des pas semblables à ceux d'un troupeau de buffles retentissant sur les parvis. Il n'était plus temps d'affecter la gravité ; je pris mes jambes à mon cou, je franchis l'enceinte, et, sautant d'un bond les trois degrés du temple, je m'élançai sur le chameau en repoussant avec le poing les deux ou trois serviteurs effarés qui gardaient la bête, dont heureusement les genoux n'étaient pas liés; mais allait-elle m'obéir ?
« E-ô, ah-e, ô, âh! »
À cet appel bien connu, le chameau se releva; je l'excitai encore, il s'enfuit rapide comme le vent. Plusieurs coups de feu retentirent derrière moi. « En avant! criai-je, en avant ! » Mon chameau fendait l'air. C'était un excellent coureur, un chameau pâle des montagnes duDjammar: avec une bête laineuse, j'eusse été perdu.
En moins de cinq minutes je me trouvai hors de la ville ; on me suivait toujours. Les cavaliers s'étaient sans doute emparé des animaux qui campent aux environs du khan ou du sérail.
Où aller?... Rejoindre la fille du chef? Je trahirais ainsi mes hôtes. Il fallait pourtant que nous nous retrouvions. J'animais mon chameau par des cris incessants : il s'élançait avec une incomparable vitesse. Arrivé au sommet de la montagne, je me retournai ; quelques cavaliers continuaient à me poursuivre. Au premier rang je vis Abou SeïF ; il était à cheval ; son cheval semblait voler. Je le dépassai de beaucoup cependant.
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Je me précipitai au bas de l'escarpement La fille de Malek, en me voyant de loin sur ce chameau, devina tout à ma course folle. Elle se leva, sauta en selle, prit la corde du chameau qui m'avait amené et me cria en s'avancant à ma rencontre :
« Qui t'a reconnu ?
■ — Àbou Seïf!
— Le scélérat ! Il te poursuit?
— r Oui, d'assez près,
-, Est-il seul ?
— Non; mais les autres ont de mauvaises montures.
— Ne viens pas me rejoindre ; fuis tout droit sur la montagne.
— Donne-moi seulement mes armes. ».
Nous échangeâmes à la hâte notre équipement, puis la fille du désert s'éloigna ; je la vis se cacher dans une anfractuosité du rocher. Je devinai son dessein : elle voulait faire passer Àbou Seïf entre elle et moi. Je ralentis le pas de ma bête. Le pirate était parvenu au sommet; il m'apercevait de nouveau ; il lançait son cheval pour descendre à toute bride, sans prendre garde aux traces des pas qui m'avaient rejoint. Pour moi je remontai, suivant l'indication de la fille du cheikh. Lorsque j'eus regagné la hauteur, j'aperçus encore dans le lointain un ou deux cavaliers dont les montures s'épuisaient à ma poursuite. *
Au bas des rochers, la vaillante amazone agissait avec une. adroite tactique. Son but était atteint : Abou Seïf se trouvait entre nous deux; elle laissa libre ]e second chameau, et se plaça de façon que le brigand pût la prendre pour un de ceux qui me poursuivaient.
Je redescendis alors vers la plaine, du côté opposé à celui du campement , et je lançai de nouveau ma bête au galop. Je courus ainsi environ trois quarts d'heure, jusqu'à ce que j'eus atteint le désert. Abou Seïf me suivait, mais de trop loin pour que ses balles pussent porter. Au pied de la chaîne de montagne , je retrouvai la fille du cheikh. En même temps reparut un de mes poursuivants; il avait pris soudain une avance considérable ; son chameau dépassait le cheval d'Abou Seïf.
Je commençais à trembler, surtout pour mon intrépide compagne, lorsqu'à mon grand étonnement le cavalier fit un brusque détour et sembla, vouloir nous dépasser en décrivant une courbe. Je retins un instant ma monture pour examiner ce singulier coureur.
"Fallait-il en croire mes yeux ! Sur ce léger chameau , un bel hedjn dé la montagne, le petit cavalier, dont le vent soulevait le manteau, ressemblait tout à fait à mon Halef. Où ^vait-il pris cette bête? comment était-il ici? Je regardai avec plus d'insistance encore : c'était bien Halef, Il voulait sans doute se faire reconnaître, car il levait les bras en l'air avec une pantomime des plus expressives.
Encouragé par l'arrivée de cet auxiliaire , je me rétournai vers Abou Seïf, et, le mettant en joue, je le menaçai de faire feu.
«Chien! je te prendrai vivant! criait le pirate. Je te réconduirai à la Mecque; tu seras puni, profanateur! y>
Je visai le poitrail de son cheval; la bête s'abattit entraînant le cavalier, sur le corps duquel elle s'agita quelques instants dans les dernières convulsions.
Je pensai qu'Aboxi Seïf finirait par se relever. Il n'en fit rien. Je crus à une ruse et n'approchai qu'avec précaution, La fille du cheikh accourait en même temps. Le brigand gisait dans le sable, les yeiix fermés.
« Effendi! cria l'Arabe, ta balle a devancé la mienne.
— Non, je n'ai visé que le cheval. Il n'est pas mort; il a peutêlre quelque chose de brisé à l'intérieur, ou n'est qu'étourdi. »
Je sautai à bas de mon chameau pour examiner le corps : il ne présentait aucune trace de blessure. Le brigand semblait pourtant sans connaissance, mais il n'était pas mort. L'amazone brandissait son grand coutelas avec un geste féroce.
« Que veux -tu faire? m'écriai-je.
— Prendre sa tête.
— Tu n'en as pas le droit, cet homme m'appartient
— Mon droit est plus ancien que le tien.
— Oui, mais le mien est le seul légitime aujourd'hui : c'est moi qui l'ai abattu.
— La coutume te donne raison, Sidi. Vas -tu le tuer?
— Que. ferais-tu si je le laissais vivre?
- — Si tu renonçais à ton droit, j'userais du mien.
— Je n'y renonce pas, et je veux le laisser vivre.
— Alors emmenons cet homme; on décidera entre toi et moi. » Halef nous rejoignait au même moment, criant tout hors
d'haleine :
« Merveille divine! Sidi, qu'as- tu fait?
Ce fut avec des cris de joie lôgScfr qu'on reconnut ie corps.
— Et loi, comment es-lu ici?
— Sidi, je me suis hâté.
— Je le vois bien; explique -loi!
— Tu sais, Effendi, que j'avais de l'argent; j'ai voulu acheter un chameau, je me suis rendu chez le marchand avec Hanneh, Tandis que nous examinions les animaux et que j'admirais celuici, qui est digne d'un pacha ou d'un émir, il s'éleva un grand bruit. Nous nous élançâmes dans la rue. On nous dit qu'un giaour venait de profaner le temple et qu'on le poursuivait. Je pensai aussitôt à toi, Sidi: d'ailleurs je t'aperçus qui fuyais.
ce Tout le monde se pressa dans la cour du marchand; on s'empara de ses bêtes pour te donner la chasse. Je fis comme les autres; je me saisis de ce hedjn, en recommandant à Hanneh de retourner tout de suite au camp et d'avertir le cheikh. Je jetai au marchand tout l'argent qu'il voulut, puis je courus après toi.
<c Beaucoup de gens m'accompagnaient; mais leurs montures étaient fatiguées, ils sont restés en arrière. Cependant quelquesuns te suivent encore; dépêchons -nous, Sidi! »
Nous liâmes le blessé sur le chameau libre; il continuait à ne donner aucun signe de vie.
ce Où allons-nous? demanda Halef avec inquiétude.
- — -Je connais xin abri sûr, reprit l'Aleïbeh.
— La caverne d'Àlafrah?
— Oui, Hanneh te l'a montrée en passant? Cette caverne n'est connue que de nos gens. »
Nous prîmes vers le sud, en pressant nos montures. Halef ne m'épargnait point les reproches, malgré la gravité de la situation.
(( Sidi, je le l'avais bien dit, nul infidèle ne doit pénétrer dans la ville sainte, Un peu plus lu y laissais la vie!
— Pourquoi n'as-tu pas voulu me rapporter de l'eau du zem-zem?
— Parce que cela est défendu.
— J'ai donc été chercher moi-même l'eau sacrée,
— Tu as puisé à la fontaine sainte, Sidi?
— Regarde; n'est-ce pas une bouteille de l'eau merveilleuse du zem-zem?
— Allah Kerim ! Dieu t'a permis de faire ce qu'un hadji seul
peut accomplir. Tu ne pouvais comme chrétien pénétrer dans le sanctuaire, mais te voilà devenu hadji. Qui a puisé dans le zemzem est regardé comme un parfait musulman. Ne t'ai-je pas toujours dit que tu te convertirais malgré toi, »
C'était prendre la chose d'une façon originale ; mais Halef trouvait , en toute occasion, le moyen de se persuader qu'il était un croyant accompli,. .tout en servant un giaour. Je ne voulais pas blesser une conscience que je n'avais pu encore éclairer; d'ailleurs, l'endroit n'était guère propice aux controverses. Je le laissai dire sans répondre un seul mot.
Les environs de la Mecque sont presque entièrement dépourvus d'eau. La moindre fontaine est regardée comme un trésor par les indigènes, qui établissent toujours leurs villages ou leurs campements près des. sources.
Il fallait, dans nôtre fuite, éviter ces lieux et faire plusieurs détours. Nous marchâmes d'un seul trait, malgré l'excessive chaleur, jusqu'à une contrée rocailleuse et toute hérissée de blocs granitiques. La fille du cheikh nous conduisit alors, à travers des débris de roches, des anfractuosités et des précipices sans nombre, jusqu'à un énorme pan de rocher fendu à la base par une ouverture à peine assez large pour laisser passer un chameau.
ce C'est là, dit notre guide. Les bêtes entreront quand on leur aura enlevé leur selle-
— Et nous allons rester dans cet antre?
- — Oui, jusqu'à ce que le cheikh vienne.
— Comment viendra- 1— il?
— Il viendra certainement* Hanneh l'a prévenu, et d'ailleurs, quand quelqu'un ne peut rentrer au camp, c'est ici qu'on vient le chercher. »
Abou Seïf paraissait toujours évanoui; son chameau l'avait porté comme une masse inerte.
Nous le plaçâmes au fond de la caverne. Cette retraite était assez grande pour abriter une quinzaine d'hommes avec leurs montures; une citerne, ménagée dans l'intérieur, en faisait le principal avantage. Dès que le prisonnier et les chameaux furent en sûreté, nous allâmes cueillir quelques brassées d'une herbe appelée K'tem. Elle croît en buissons, entre les rochers, et sert de matelas aux indigènes quand les nattes leur manquent. Sèche, elle donne un feu clair: mais nous n'osions allumer du feu avant
la nuit, même au fond de notre grotte, de peur d'être trahis par la fumée.
Il n'était pourtant guère probable qu'on Tint à nous découvrir; le chemin rocailleux que nous avions suivi ne gardait aucune empreinte, et le lieu du reste était absolument désert.
Nos pauvres chameaux se trouvaient épuisés; nous n'en pouvions plus nous-mêmes de fatigue; nous ne tardâmes point à nous endormir, Halef et moi, faisant le gué tour à tour, La nuit se passa ainsi.
Vers l'aube, comme je venais de relever Halef, j'entendis un bruit léger; un homme pénétrait avec précaution par l'étroite ouverture. Je reconnus un Ateïbeh.
« Loué soit Allah ! murmura cet homme en me voyant. Le cheikh m'a dépêché pour savoir si tu étais ici. Je ne retournerai pas; il est convenu que, si on ne me voit point revenir, le cheikh se transportera lui-même en ce lieu.
— Qui crois -tu trouver avec moi?
— Ton serviteur Halef, la bent el Ateïbeh et peut-être Abou Seïf prisonnier.
— Gomment sais -tu cela?
— Effendi , ce n'était pas difficile à deviner. Hanneh est revenue seule au camp avec deux chameaux; elle a raconté que tu avais été découvert à la Mecque et poursuivi par les croyants.
« Tu étais sorti avec là fille du chef; on pensait bien qu'elle ne t'abandonnerait pas, quoique tu aies commis un grand péché, Hanneh avait vu Halef courir pour te rejoindre, et, derrière la montagne, ceux qui te poursuivaient ont trouvé le cheval d'Abou Seïf tué. Le Djeheïne a disparu; on le cherche, la jeune fille l'a entendu dire en sortant de la Mecque; pour le reste, nous ne savions ce qui était arrivé.
— Quand viendra le cheikh?
— ^ Dans une heure, »
L'Ateïbeh s'accroupit auprès de nous sans jeter un regard sur le prisonnier. Quelque temps après, Malek arriva avec une petite escorte. Je m'attendais à des reproches, il ne m'en adressa aucun. Son premier mot fut :
« Tu as fait prisonnier le Djeheïne?
— Oui.
— Il est ici?
— Oui; il vit, sa blessure est légère.
< — Nous allons le juger. »
Avant que tout fût disposé pour le repas et le conseil des chefs, il était environ midi. Pendant qu'on s'agitait, nous avions eu avec Halef une conversation très intéressante.
« Sidi, permets-moi une question.
— Parle.
— Tu te souviens, n'est-ce pas, de tout ce que tu as écrit dans le contrat de mariage?
— Oui, vraiment.
— Dois-je donc rendre la jeune fille?
— Oui, puisque le voyage est terminé.
— Mais il ne l'est point.
— Comment cela?
— Est-ce que nous avons eu le temps d'accomplir toutes les cérémonies? Le départ a été si brusque! D'ailleurs, pour être véritablement hadji , il faut encore visiter Médine.
— C'est juste. Et Harmeh, qu'en pense-t-elle?
— Sidi, elle m'aime, crois-le; elle me Ta dit.
— Ah!
— Sidi, n'est-il pas écrit que Dieu, pour créer la femme, prit à Adam la côte sous laquelle battait son cœur, afin que l'homme s'attachât à sa femme et l'aimât? J'aime aussi Hanneh.
— Mais le cheikh, quel sera son avis là- dessus, Halef?
— Oh! cela ne m'inquiète pas, Sidi; il ne demandera pas mieux que de me la donner tout à fait.
— Et moi, Halef, tu ne me consultes pas?
— Toi! Pourquoi ne me permettrais -tu point de prendre une femme, si je reste avec toi tant que tu voudras me garder?
— Pouvons-nous emmener ta femme par le monde avec nous, Halef? Y songes-tu?
— Sidi, je la laisserai dans sa tribu jusqu'à ce que lu aies fini ton voyage.
— Halef, ce serait un sacrifice que je n'accepterai jamais. Enfin, puisque vous êtes d'accord, fais ton possible pour la garder; mais je ne saurais être de ton avis, je crains que le cheikh ne te la refuse.
— Sidi, je ne la rendrai point , quand je devrais fuir avec elle* Elle sait qui je suis, elle me suivrait au bout du monde. »
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Le petit homme se redressa fièrement à; ces mots et s'éloigna. Cependant Malek et ses compagnons s'étaient assis en cercle pour juger Abou Seïf , qu'on avait amené lié au milieu d'eux. Je fus invité à prendre part à la délibération; je me plaçai 'près du
cheikh.
<( Effendi, commença celui-ci , lu prétends avoir le droit principal sur cet homme, et je n'ignore pas que tu dis vrai* Veux- tu nous céder ton droit, ou bien désires-tu traiter de son sort avec nous?
— Je ne me désiste point. Halef et moi nous avons d'ailleurs notre part de vengeance à exercer sur le prisonnier,
— C'est bien ; déliez cet homme ! »
Le pirate fut délivré de ses liens; mais il resta à terre sans mouvement,
« Abou Seïf, léve-toi; réponds-nous! » ordonna le chef. L'accusé ne bougea point; ses yeux étaient fermés ; il semblait
privé de vie.
« Il a perdu la parole, reprit Malek, pourquoi l'interroger? Il sait ce qu'il a fait, nous le savons aussi, à quoi bon lui parler? Il doit mourir; son corps servira de proie à l'hyène, au chacal, au vautour. Que celui d'entre vous qui a quelque chose à dire parle. »
Tout le monde garda le silence. J'allais prendre la parole pour essayer de faire au moins adoucir la sentence, quand tout à coup lé prisonnier se releva, écarta les deux hommes qui se tenaient à ses côtés et s'élança hors de la caverne.
Ce furent des cris, une rumeur, un mouvement indescriptibles; toute l'assemblée s'élança sur ses traces, je restai seul. Cet homme était certainement coupable; suivant la loi du désert, il méritait plus que la mort; cependant j'étais presque soulagé en le voyant partir : cette exécution sommaire me répugnait.
D'un autre côté, je me disais que s'il parvenait à s'échapper, nous n'étions plus en sûreté dans la caverne. Je ne savais quel parti prendre. J'attendis assez longtemps daus une mortelle inquiétude. Enfin le cheikh rentra; son âge ne lui permettait point de continuer la chasse du forban.
« Effendi, me demanda-t-il, pourquoi ne cours-tu pas après lui avec les autres?
— Tes vaillants guerriers suffisent. N'ont-ils pas déjà rejoint le prisonnier?
— Je l'ignore; Abou Self est un hardi coureur. Lorsque nous sommes sortis, il avait disparu. Si on ne peut l'atteindre . il faudra décamper à l'instant. »
Quelques hommes revinrent bientôt sans nouvelles. La fille du cheikh les suivait, les narines dilatées, tout le corps frémissant de rage. Les guerriers se regardaient avec désappointement.
L'exiguïté du passage, pour sortir de la caverne, n'ayant permis aux Ateïbeh de n'avancer qu'un à un , Abou Seïf avait dû profiter de ce retard- pour gagner la plaine, dans laquelle il se trouvait en pays de connaissance.
« Enfants! dit le chef, que décidez-vous? Levons-nous le camp tout de suite, ou bien sellez-vous vos chameaux pour courir sur les pas du fugitif? Si vous décriviez un cercle aux environs, il lui serait difficile d'échapper à nos recherches.
— Poursuivons-le! » s'écria aussitôt la fille du chef. Les autres furent du même avis.
« Bien! reprit Malek, sellez vos bêtes et suivez-moi; celui qui s'emparera du brigand, mort ou vif, sera largement récompensé. »
En ce moment Halef, qui rentrait tout haletant, s'avança vers le cheikh :
<( C'est moi, dit-il, qui mérite la récompense. Là-bas gît le Père du Sabre; il est frappé à mort,
— Où l'as-tu rejoint?
— Seigneur cheikh, écoutez. Vous saurez que mon maître est fort savant en toutes sortes de combats ; il connaît aussi l'art de lire les traces des fuyards, et me l'a appris. Je puis retrouver l'empreinte des pas sur le sable, sur la terre, même sur la roche. J'étais le premier derrière Abou Seïf quand il s'échappa d'ici. Il courut d'abord vers la gauche en montant^ puis descendit à droite; après cela je ne le vis plus. Je pensai qu'il devait s'être caché derrière une pierre. Je me mis à sa recherche et le découvris. Nous luttâmes ensemble; mais il était épuisé déjà, ce ne fut pas long : mon couteau le frappa au cœur. Venez, je vais vous montrer son cadavre. »
Tout le monde se précipita sur les pas de Halef; ce fut avec des cris de joie féroce qu'on reconnut le corps.
Lorsqu'on rentra dans la caverne, le cheikh ordonna le silence et dit solennellement à Halef :
« Parle; que veux- tu pour ta récompense, hadji Halef
Omar ?
— Seigneur, j'ai quitté mon pays; il est bien loin, je n'ai pas l'intention d'y retourner; situ m'en crois digne, reçois-moi parmi les tiens.
— Tu veux devenir un Àteïbeh? Ton maître y consent-il?
— Il y consent; n'est-ce pas, Sidi?
— Très volontiers, repris-je; je joins même mes prières aux siennes, si cela est nécessaire près de toi, cheikh!
— J'accepterais tout de suite la proposition si je pouvais agir sans consulter les hommes du camp, dit gravement le vieux chef; mais une pareille adoption est une chose sérieuse et demande du temps* Hadji Halef Omar, as-tu des parents dans le voisinage?
— Non.
— ■ As -tu sur toi du sang criant vengeance?
— Non,
— Es -tu sunnite ou chiite?
— J'appartiens aux sunnites.
— As -tu déjà femmes et enfants?
— Non.
— Si cela est ainsi, nous pouvons procéder à ton admission parmi nous.
— Cheikh, avant de te décider, consulte mon maître; il .parlera pour moi. »
Je me levai; prenant une attitude digne, j'improvisai un discours à l'orientale. Je dis :
« Accueille mes paroles, ô cheikh. Puisse Allah ouvrir ton cœur et incliner ta volonté suivant mon désir!
ce Je suis Kara ben Nemsi, un émir au milieu des talebs et des héros du Frankistan.
« Je suis venu en Afrique , et jusque dans cette contrée , afin de connaître les mœurs des habitants et de m'informer de leurs vaillantes prouesses.
ce Pour m'accompagner dans mon voyage , il me fallait un serviteur connaissant toutes les manières de parler de ce pays. Je le voulais sage et prudent, incapable de trembler devant les périls de la route , ni devant les panthères ou les lions , ni devant aucun homme. J'ai trouvé celui-ci : hadji Halef Omar, ben hadji Aboul
Les PirateB de la mer Eotige. 15
Abbas, ibn hadji Daoud al Gossarah, dont je suis extrêmement satisfait. Il est fort comme le sanglier, fidèle comme le lévrier, prudent comme le renard , prompt comme l'antilope.
ce Nous avons défié ensemble les abîmes des chotts; nous les avons vus s'ouvrir sous nos pas et nous en sommes sortis triomphants,
« Nous avons vaincu les animaux du désert; nous nous sommes moqués du simoun.
« Nous avons pénétré jusqu'aux frontières de la Nubie. Nous avons arraché une fleur à la prison où un bourreau la tenait captive. Nous sommes parvenus jusqu'à Belad el Arab. Vous venez d'être témoins de la bravoure que nous y avons déployée.
<( Halef est allé avec ta fille à la Mecque, il a été comme l'ombre de son époux. Dans le chemin Allah a disposé leurs cœurs à s'aimer. Ils voudraient ne plus se séparer.
ce Tu es hadji Malek Iffandi, ibn Ahmed Khadid al Tini, ben Aboul Ali el Besami, Abou Khehab Abdolatif el Hanifi; tu es le sage, le brave, le vaillant chef des Ateïbeh; ton intelligence devine combien je sentirai de peine en me séparant d'un compagnon tel que Halef. Mais je souhaite son bonheur; c'est pour cela que je te supplie de l'admettre parmi ceux de la race des Ateïbeh, te conjurant en outre de déchirer le contrat par lequel il t'avait promis de te rendre la jeune épouse,
« Je suis persuadé que tu accueilleras ma prière ; aussi , quand je retournerai dans mon pays, je ferai en sorte de publier ta renommée et celle de ton peuple , afin que personne n'ignore vos grandes actions. Salami »
Tout le monde m'avait écouté dans un religieux silence; le vieux chef repartit :
ce Effendi, je sais que tu es un des plus fameux émirs des Nemsi, quoique ton nom soit aussi court que la lame d'un couteau de femme. Tu es venu chez nous comme un sultan; tu y as accompli des choses merveilleuses, dont les enfants de nos enfants parleront encore. Hadji Halef Omar est près de toi tel qu'un vizir, dont la vie appartient à son sultan. Tous deux vous êtes assis sous notre tente, afin de la combler d'honneur.
ce Nous vous aimons, toi et lui; nous nous unirons tous pour l'admettre parmi les fils de notre race. Je parlerai à celle qui a- été regardée comme sa femme, et, si elle y consent, le contrat sera
déchiré sur la demande ; car Halef Omar est un vaillant guerrier : il a tué le brigand, le scélérat dont le nom t'est connu. Maintenant permets qu'on prépare le festin par lequel tout le camp célébrera la mort de notre ennemi et l'entrée de Halef au milieu de nous. Pour toi, reste chez les Ateïbeh tel qu'un ami et tel qu'un frère, quoique tu ne partages pas notre foi. Salam, Effendi! »
i'.'-jV-SH,^
ce Le Seigneur se montrera terrible envers eux. Il anéantiratous les faux dieux, et toutes les îles des païens l'adoreront.
« Il étendra la main dans les ténèbres de la nuit pour renverser Assur. Il rendra Ninive déserte , il changera ses rues en solitude \ Il en fera l'asile et le repaire de toutes les bêtes de la Gentilité ; le butor et le cormoran habiteront ses tours; ils construiront leurs nids sur les fenêtres; le corbeau croassera sur le linteau, car le désert s'étendra devant le seuil de ses portes.
« Ainsi sera transformée la ville du plaisir, la ville puissante et forte, qui disait en son cœur : Moi, je suis, et hors de moi il n'y en a pas d'autre! Comment est- elle devenue si déserte, que les bêtes sauvages puissent l'habiter?
ce Le passant la regarde et siffle ; il bat des mains en se moquant d'elle 1 , »
Cette terrible prédiction de Sophonie revenait à ma mémoire, lorsqu'aux dernières lueurs du jour nous abordâmes sur la rive droite du Tigre. -
Les plaines qui s'étendaient à droite et à gauche, et que bai-
1 Sophonie, il, 13-15,
gnent les flots du large fleuve, sont une véritable tombe, un immense cimetière, pour mieux dire. Les ruines de Rome et d'Athènes s'illuminent encore d'un rayon de splendeur; les gigantesques débris des tombeaux égyptiens s'élèvent jusqu'au ciel. Les uns et les autres témoignent de la richesse et de la puissance de peuples disparus; mais là, entre l'Euphrate et le Tigre, rien ne reste debout que des monceaux informes de pierres sur lesquelles passe le cheval du Bédouin , sans que celui-ci se demande jamais si des rires ou des plaintes ont retenti en ce lieu dans les siècles écoulés.
Où est la tour fameuse que les hommes de Sennaar avaient bâtie en se disant : ce Venez ! construisons une ville et une tour dont le sommet touche aux cieux, et rendons notre nom célèbre par toute la terre? »
Ils ont élevé ces fastueux monuments; mais leur ville est dévastée. Ils ont voulu se faire un nom , et le nom des peuples qui se sont succédé dans ces murailles , qui ont consacré la gigantesque tour au culte des faux dieux, le nom des dynasties et des monarques qui ont régné, qui se sont gorgés ici de sang et d'or, ces noms ont disparu; ce n'est qu'à grand'peine que les savants parviennent à en déchiffrer quelques-uns.
On me demandera peut-être comment j'étais parvenu sur les rivages du Tigre, et comment j'avais trouvé le bateau à vapeur qui me portait depuis Chelab.
Voici l'explication. LesÀteïbeh m'avaient accompagné jusqu'au désert d'El Naliman. Me trouvant proche de Mascate, j'eus la curiosité de visiter cette ville ; je m'y rendis seul ; j'admirais ses murailles célèbres, ses rues fortifiées, ses mosquées, son église portugaise ; je vis aussi les fameux gardes du corps de l'Imam, choisis parmi les hommes du Beloutchistan. Enfin j'allai m' asseoir dans un café pour prendre une tasse de kejreh. Cette boisson est tirée de la fève de café ; on y ajoute de la cannelle et des clous de girofle. À peine étais-je entré dans ce lieu, que mon attention fut attirée par un personnage fort original.
Il portait un chapeau à cylindre perché sur une tête absolument chauve. Un nez beaucoup trop envahissant semblait vouloir faire crochet sur des lèvres très minces d'une grande bouche pour rejoindre le menton. Un cou maigre et long sortait d'un faux- col irréprochable ; après quoi venaient un gilet à carreaux gris , une
veste à carreaux gris, un pantalon à carreaux gris, enfin une paire de bottes grises de poussière.
L'homme aux carreaux gris tenait de la main droite une sorte d'instrument semblable aux hoyaux de mon pays, de Ja gauche un pistolet à deux coups.
Un journal plié en plusieurs doubles sortait de la poche placée sur le côté de la veste du singulier quidam.
« Ver ban a kahvé (donnez-moi du café),» dit d'une voix glapissante mon inconnu , et il s'assit sur une senieô, sorte de table qui ne servit jamais de chaise. Là il reçut imperturbablement sa tasse, dans laquelle je le vis plonger son long nez pour flairer l'odeur ; après quoi il jeta le contenu du vase dans la rue et posa la tasse à terre, en demandant du tabac.
On lui apporta une longue pipe, dont il tira un peu de fumée qu'il rendit par les narines , puis il se mit à cracher et plaça tranquillement la pipe près de la tasse.
« Ver bana..., » eommença-t-il ; mais le mot turc ne lui revint pas, et il semblait très peu ferré sur l'arabe. Après avoir bredouillé quelques paroles inintelligibles, il se décida soudain à s'écrier : « Ver bana roastbeef ! »
Les employés du café ne le comprirent pas. Alors notre insulaire, imitant avec ses doigts et sa bouche l'action de manger, répéta très haut :
« Roastbeef!
— Il demande du kébad, » dis-je au maître d'hôtel arabe, lequel disparut aussitôt pour revenir avec un petit carré de viande rôti à la broche. Mon intervention avait étonné l'Anglais.
<( Arabe ? me demanda-t-il sommairement.
— Non.
— Turc ?
— Non. »
Les minces sourcils du voyageur s'élevèrent en haut avec l'expression de la surprise; il reprit :
« Anglais?
— Non, Allemand.
— Ah ! oh ! que faites -vous ici?
— Je prends du café,
— Ah 1 vraiment 1 Votre profession ?
— Écrivain.
— ■ Mais pourquoi êtes-vous venu à Mascate ?
— Pourvoir la ville. ; — * Irez-vous plus loin?
— Je ne sais pas encore.
— Àvez-vous de l'argent ?
— Oui.
— Çomnient vous appelez -vous ? »■■___.
Je lui dis mon nom. Sa grande bouche s'ouvrit de telle façon , qu'elle semblait figurer un carré au milieu duquel apparaissaient de longues dents découvertes jusqu'aux gencives ; les sourcils montaient de plus en plus haut.
Il tira de la poche de son gilet un petit calepin, le feuilleta; puis, ôtant son chapeau, il me dit solennellement :
« Welcome sir ! Je vous connais.
— Est-ce possible?
— - Oui; mon ami, sir John Raffley, membre du Traveller-Club, Londres, Near-Street, 47, m'a parlé de vous.
— C'est trop d'honneur.
— Àvez-vous du temps à dépenser?
— Hufii ? pourquoi cette question?
— J'ai lu beaucoup de choses curieuses sur Babylone, Ninive, les fouilles qu-on-y fait, les adorateurs du diable, etc. etc. Je veux me rendre sur les lieux, tenter des fouilles, rapporter des antiquités et en faire présent au British muséum. Je ne sais pas l'arabe; mon ami , qui a beaucoup voyagé en votre compagnie, se loue de votre précieux concours. Venez avec moi, je reconnaîtrai largement vos services. Je me nomme Lindsay, David Lindsay, non titré ; vous n'avez pas besoin de dire sir Lindsay.
— Et vous vous disposez à visiter les rives de l'Euphrate et du Tigre?
— Oui, j'ai un petit canot à vapeur. Je vais, je, viens. Le canot m'attend, ou retourne â Bagdad. J'achète des chevaux, des chameaux ; je voyage, je chasse. Je veux surtout m'occuper des fouilles pour enrichir le British muséum : je veux aussi avoir de quoi raconter au Traveller-Club. Venez-vous avec moi ?
— Autant que possible je préfère mon indépendance.
— Naturellement; mais vous me quitterez quand vous voudrez; vous serez bien traité et richement payé ; vous m'accompagnerez seulement; aucun service manuel, cela va sans dire.
UNE BATAILLE Aï DËSEltT
— Àvez-vous une suite?
■ — Nous prendrons des gens, si cela vous plaît ; je voyage ordinairement avec deux domestiques : est-ce assez?
ï M yM&ïfjr. ■■
fis ïongues jambes de F Anglais dévoraient le chemin,
— Quand partez-vous?
— Après-demain, demain, aujourd'hui, tout de suite, si vous voulez, »
L'occasion, en somme, me servait à souhait; je n'hésitai pas longtemps ; je mis pour condition que je serais tout à fait libre de reprendre mon propre itinéraire quand je le jugerais à propos.
Mon Anglais me conduisit immédiatement sur le port, où j'admirai son charmant petit yacht. Au bout d'une demi-heure, je demeurai convaincu que je ne pouvais trouver un compagnon de voyage plus utile à mes projets.
Il voulait absolument tuer des lions et toute sorte de bêles féroces, visiter les adorateurs du diable, et surtout déterrer à Ninive un taureau ailé de dimension convenable, pour en faire cadeau au British muséum. Tout cela m'allait à merveille; de plus, cet Anglais me semblait un parfait original et m'amusait fort.
Lindsay désirant que je ne retournasse pas prendre congé de mes Ateïbehj nous envoyâmes un courrier pour rapporter mes effets et prévenir Halef. Ce commissionnaire m'apprit, en revenant, que mon petit factotum était élevé à la dignité d'ambassadeur, et se disposait à partir afin de traiter de l'incorporation des Àteïbeh dans la tribu arabe des Chammar.
Nous ne tardâmes point à nous embarquer sur le golfe Persique ; nous vîmes Bassora et Bagdad, nous atteignîmes l'embouchure du Tigre, puis nous remontâmes ce fleuve jusqu'à l'endroit où vous me retrouvez, cher lecteur.
Là le Tigre reçoit la rivière que les Arabes nomment le Zab- AsfaL Tout le rivage était couvert par une épaisse forêt de bambous ; la nuit tombait, comme je l'ai déjà dit; malgré cela, Lindsay fut d'avis de descendre sans délai et de camper sur le rivage. Cette idée britannique ne m'allait pas du tout; cependant je ne pouvais décemment laisser mon compagnon débarquer seul.
Notre équipage se composait de quatre hommes, lesquels devaient, au point du jour, retourner à Bagdad avec le yacht.
Contre mon conseil , l'Anglais voulut faire porter immédiatement à terre nos bagages et même débarquer les quatre chevaux que nous avions achetés à la ville.
« Vous devriez les laisser sur le yacht, lui disais-je, nous les prendrions demain matin.
— ■ Pourquoi pas ce soir? Je payerai les matelots. Je payerai.,., je payerai !
— Oui; mais les chevaux et nous-mêmes serions plus en sûreté dans le yacht que sur la rive.
— Y a-t-il des voleurs, des brigands, des assassins dans ce pays?
— Une faut jamais se fier aux Arabes, et nous serons mal campés cette nuit.
— Pourquoi cela? Nous allons nous organiser; nous avons des armes... »
Il n'y avait pas moyen de le faire revenir sur sa résolution. En deux heures nos tentes furent dressées, nos précautions prises en cas d'attaque. Les chevaux devaient passer la nuit solidement attachés entre les tentes et le rivage. Après un repas confortable, master Lindsay se retira chez lui. Il fut convenu que je me chargerais du premier quart de veille ; les deux domestiques me succéderaient, et l'Anglais nous relèverait en dernier.
La nuit était magnifique : devant nous coulait à grands flots le célèbre fleuve; derrière nos tentes s'élevaient les hauts sommets du Djebel Djehennem. Un beau ciel étoile et transparent éclairait le paysage d'une demi-lueur pleine de charme. Je contemplais avec émotion cette terre mystérieuse, dont le passé s'était enfui, semblable aux vagues rapides du Tigre. Les noms d'Assyrie, de Chaldée, de Babylonie rappellent les souvenirs de grandes nations, de cités gigantesques; mais ces souvenirs sont comme ceux d'un rêve évanoui, dont les détails nous échappent.
Perdu que j'étais dans mes réflexions, les heures de ma faction me parurent bien vite écoulées; j'appelai un des domestiques et lui expliquai ce qu'il aurait à faire. Cet homme se nommait Bill; c'était un brave Irlandais, d'une force herculéenne, mais d'une intelligence assez bornée. Il sourit d'un air capable en écoutant mes recommandations, et je le laissai à son poste. Je dormais depuis longtemps déjà, lorsque je me sentis saisir par le bras. Lindsay se tenait devant moi , toujours avec son veston à carreaux gris, dont il ne sortait pas, même au désert; il me disait d'une voix un peu émue : *
« Sir,.., levez-vous !»
Je fus bientôt sur pied.
« Qu'y a-t-il? m'écriai -je.
— Les chevaux ont disparu.
— Gomment cela?... N'avez-vous pas veillé?
— Si, mais au point du jour j'ai voulu visiter un peu ces ruines là-bas.,. Lorsque je suis rentré, j'ai trouvé un bout de corde pendant encore aux piquets, mais plus de chevaux. Ils ne se sont pas échappés, ils ont été volés ; mais par qui?
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— Le sais-je, moi !
— Oh! quelle agréable chose, sir!.,. Une aventure..., une véritable aventure! » répétait l'Anglais , la bouche fendue jusqu'aux oreilles et riant de tout son cœur.
Lorsque le soleil se fut complètement levé, je reconnus les traces de six hommes.
« Six hommes ! remarqua Lindsay ; combien faut-il que nous soyons pour les poursuivre ?
— Deux, Les deux domestiques garderont les tentes, et on fera dire aux hommes du yacht de ne pas lever l'ancre avant notre retour, Êtes-vous bon coureur? Préférez-vous que je prenne Bill avec moi?
— Non ; excellent coureur.!. Une aventure! »
En deux minutes mon original fut prêt; il jeta sur son épaule ce singulier hoyau dont il ne se séparait guère plus que.de son fusil, et me suivit.
Il s'agissait d'atteindre les pillards avant qu'ils eussent pu rejoindre le gros de leur troupe, car ils ne devaient point être isolés. Nous courûmes de toutes nos forces; les longues jambes de l'Anglais dévoraient le chemin.
Nous nous trouvions dans une saison qui transformait toute cette rive en prairie ; nous allions au milieu des fleurs et des touffes d'herbes : il était aisé de suivre une trace au milieu de cette végétation. Nous fûmes ainsi conduits sur les bords du petit fleuve qui descend impétueusement de Djebel Djehennem pour rejoindre le Tigre. Aux approches de ce cours d'eau, je remarquai une grande quantité de pas d'hommes et de chevaux, puis la trace bien marquée de dix chevaux. La chose devenait claire : nos voleurs avaient retrouvé près du rivage leurs propres montures , ils s'en étaient servis pour emmener les nôtres.
« Les misérables ! grommela Lindsay, ils vont nous échapper !
— Ces gens doivent être des pillards qui guettent les vaisseaux lorsqu'ils abordent, et qui assaillent les campements de nuit. Leurs pas semblaient se diriger vers l'ouest ; d'ailleurs ils n'auraient pu faire passer le fleuve à leurs chevaux en cet endroit. 11 faut suivre encore un peu la trace, puis traverser l'eau pour essayer de les suivre de l'autre côté. Êtes-vous bon nageur?
— Oh! yes. »
Nous fîmes de nos vêtements un énorme paquet, et nous pas-
sâmes l'eau sans trop de peine ; puis nous marchâmes encore environ pendant deux mffles anglais, en allant toujours à l'ouest; enfin nous atteignîmes le sommet d'une petite montagne qui pouvait nous servir d'observatoire. De là nous ne découvrîmes aucun signe de vie ou d'habitation humaine : mon Anglais paraissait tout à fait désappointé.
« Nous les retrouverons , lui dis-je. Je n'abandonne pas ainsi la partie... Tenez, regardez !
— Ce sont eux , cria Lindsay en gambadant de joie. Us viennent vers nous. Je les tue tous !
— Ce sont des hommes, sir.
— Des voleurs ! point de merci !
— Alors, sir, je ne vous accompagne pas davantage ; je défends ma peau, quand on l'attaque , mais je ne tue personne de gaieté de cœur, même pour punir an vol.
— Eh bien ! reprenons-leur seulement les chevaux.
— Oui, ce sont eux, sans le moindre doute; voici dix montures et six cavaliers. Il faut nous dissimuler, afin qu'ils ne .nous aperçoivent pas tout de suite. Notre champ d'opération doit être entre la montagne et le fleuve ; marchons encore cinq minutes, et nous rencontrerons un passage si resserré, qu'il rie sera guère possible à nos voleurs de nous éviter. »
Nous redescendîmes en courant près de la rive ; nous eûmes de quoi nous cacher dans les bambous. Notre attente ne dura guère : la petite troupe passa près de nous. L'Anglais était trop bien caché pour que ces hommes pussent l'apercevoir; quant à moi, je sortis tout à coup du milieu des herbes et des roseaux, me plaçai vis-à-vis d'eux; puis, sans quitter la gâchette ^de mon fusil, je les saluai à la manière arabe :
« Salam aléïkoum ! »
La bande de pillards s'arrêta tout étonnée.
« Aléïkoum! répondit l'un d'eux. Que fais-tu ici?
— J'attends mon frère, qui doit venir m'aider.
— Pourquoi as -tu besoin d'aide ?
— Tu le vois, je suis sans monture; comment pourrais-je parcourir le désert? Tu as quatre chevaux de trop-; vends m'en un.
— Nous ne vendons point ces chevaux.
— Ah ! je comprends, tu es un favori d'Allah! Tu ne vends
pas ces chevaux, parce que ton bon cœur te commande de m'en donner un.
— Allah guérisse ton intelligence ! je ne vends ni ne donne mes bêtes.
— modèle de générosité, tu veux gagner quatre fois le paradis, car tu vas me donner les quatre chevaux : j'en ai besoin pour mon voyage.
Allah kérim ! cet homme est un déli (fou) , il a perdu l'esprit.
— Songe, mon frère, que les fous prennent ce qu'on leur refuse. Regarde, nous sommes deux ; tu rendras peut-être à celuici les bêtes qui lui appartiennent ! »
Lindsay venait de sortir de sa cachette et se plaçait à mes côtés ; les Arabes comprenaient à présent ce que nous voulions. Le chef mit sa lance en arrêt, pendant que je lui criais :
« Rends-nous les chevaux volés ce matin par tes gens ï
— Créature misérable! tu es vraiment fou! Si nous vous avions volé vos chevaux, auriez-vous pu nous rejoindre à pied?
— Peut-être ! Écoute : tu sais bien que ces quatre chevaux appartiennent aux Francs débarqués hier au soir sur cette, rive. Comment as-tu pu croire que les Francs laisseraient ce vol impuni? Ne sais-tu pas qu'ils sont plus forts et plus habiles que toi? Tu le vois, nous avons retrouvé ta trace. Cependant, comme je n'aime pas à répandre le sang, je te somme de me rendre les chevaux, puis nous te laisserons continuer ta route en paix.
— Vous n'êtes que deux et nous sommes six ! » reprit l'Arabe en ricanant.
Il brandit sa lance pour fondre sur moi. Je tirai en visant son cheval : la monture et le cavalier tombèrent. Un second coup atteignit un autre cheval; nous profitâmes de Fétonnement de la troupe pour nous élancer sur nos chevaux, dont les Arabes avaient abandonné la bride.
Nous lançâmes nos montures au galop ; les Arabes criaient et liraient, mais nous étions déjà loin avant qu'ils eussent relevé leur chef.
Nous fîmes un long détour pour retrouver le gué, et nous arrivâmes heureusement à nos tentes. L'Anglais semblait radieux.
Il voulait écrire de suite la relation de ses prouesses pour
le Traveller-Club ; je lui conseillai d'attendre son retour en Angleterre.
Nous renvoyâmes le yacht, et nous restâmes seuls au désert. Lindsay aurait désiré prendre beaucoup de bagages et de provisions. Je lui fis remarquer combien cela deviendrait embarrassant. Il ne fallait pas surcharger nos bêtes; d'ailleurs, pour bien connaître un pays, il vaut mieux vivre à l'aventure.
<( Eh bien ! comme vous voudrez , s'écria mon brave Anglais ; partons, allons commencer nos fouilles ! »
Lindsay avait lu beaucoup de relations et de commentaires sur les fouilles de Khorsabad-Nimrod, El Hather et autres lieux ; le désir de se faire un nom, en enrichissant le British muséum de nouvelles découvertes , était devenu chez lui une idée fixe. Je lui fis remarquer que nous ne pouvions entreprendre nos travaux souterrains sans une permission du gouvernement turc.
« Bah ! repartit l'Anglais , qui ne comprenait pas qu'on pût l'arrêter dans son ardeur, Ninive n'appartient point à la Turquie.
— Ses ruines se trouvent sur un sol dont le Grand Seigneur est suzerain, répondis-je. Il est vrai que le sultan n'exerce ici qu'un pouvoir à peu près nominal; ce sont les Arabes nomades qui restent les maîtres du terrain, et si vous voulez vous passer du gouvernement turc, il faut au moins vous assurer de bons rapports avec les tribus que nous allons rencontrer ; sans quoi ni vos trouvailles ni votre vie même ne seront en sûreté. C'est pourquoi , tout en vous conseillant de diminuer les bagages ? je vous ai engagé à ne point négliger les présents pour les chefs.
— Les étoffes de soie ?
— Oui; elles ont, dans ce pays, une très grande valeur et tiennent peu de place pour le transport.
— Très bien ! j'ai ce qu'il faut; mais à quels chefs nous adresserons-nous?
— La tribu la plus puissante est celle des El Chammar. Elle campe dans les pâturages du sud , sur la pente des montagnes , vers la rive droite du Thathar, assez loin d'ici; plus près, nous rencontrerons les Obeïd, les Abou Salmoun, les Abou Ferhan, qui émigrent un peu partout, affectionnent une place, puis la quittent, quand leurs troupeaux Font épuisée, pour porter leurs tentes ailleurs. Toutes ces tribus vivent dans des querelles per-
pétuelles, se transmettant, de génération en génération, des haines inextinguibles les unes contre les autres. Comme elles doivent éviter de se rapprocher , leurs inimitiés mutuelles ne contribuent pas peu à rendre leur vie errante et leurs campements sans stabilité.
— Excellent ! Aventures possibles pendant nos fouilles. Parfait! » exclamait mon insulaire.
Je repris :
« Le mieux, suivant moi, serait d'interroger le premier Bédouin que nous rencontrerons , et de lui demander de nous conduire au campement le plus rapproché, afin de nous entendre avec ces nomades.
— Très bien ! Partons tout de suite.
— Ne restons -nous pas encore un jour ici pour nous reposer ?
— Perdre un jour ici sans commencer les fouilles ! Oh! non... Partons ! »
Il fallait bien répondre à un désir si véhément; d'ailleurs, en réfléchissant aux aventures de la matinée, je me disais qu'il était prudent de quitter la place; nous roulâmes nos légères tentes, que les domestiques prirent avec eux sur leurs chevaux, et nous suivîmes la route du lac Sabaka,
C'était un vrai plaisir de chevaucher au milieu de ces plaines fleuries. Chaque pas de nos montures soulevait des nuages de pollen embaumé qui nous enivraient de parfums.
Je comparais volontiers cette contrée aux plantureuses savanes de l'Amérique. Nous avions bien choisi notre direction ; au bout d'une heure à peu près, nous vîmes s'avancer vers nous trois cavaliers ; leurs manteaux flottants , leurs longues plumes agitées faisaient dans le lointain un effet très pittoresque. Ils vinrent droit à nous en poussant leur cri de guerre et tenant la lance en arrêt.
« Entendez -vous? me dit mon compagnon; ce sont de véritables hurlements. Vont- ils nous attaquer?
— Non, c'est la façon de saluer de ces gens; il ne faut pas avoir l'air de les craindre, autrement ils ne nous regarderaient pas comme des hommes de cœur.
— Soyons donc des hommes de cœur ! » murmura Lindsay,
Il ne broncha pas d'une ligne; il ne sourcilla même pas quand la lance de l'Arabe toucha presque sa poitrine en manière de salut.
Ils vinrent droit à nous en poussant leur cri de guerre et tenant la lance eu arrêt.
Les Pirate» de la mer Bouge.
<c Salam aléïkoum ! Que faites- vous ici ? nous demanda l'un des cavaliers.
— De quelle tribu es-tu? repartis-je.
— De la tribu des Haddedîn, qui appartient à la race illustre des Chammar.
— Comment se nomme ton cheikh?
— Son nom est Mohammed Emin.
— Se trouve-t-il loin d'ici?
— Non; veux-tu le voir? Viens avec nous. »
Les Bédouins firent un long détour en s'écartant, pour arriver à nous rejoindre; décrivant une courbe, ils mirent une véritable coquetterie à nous montrer leur art suprême : l'art de monter à cheval. Le grand point de l'équitation pour eux est d'arrêter court sa monture au milieu d'une course effrénée. Mais, par là même, les chevaux arabes deviennent aisément ombrageux et vicieux,
Je ne crois pas d'ailleurs que ces peuples puissent se vanter d'être les premiers cavaliers du monde, comme ils se Fimaginent : les Indiens les surpassent de beaucoup. Cependant mon compagnon de voyage semblait enchanté de cette voltige ; il criait :
a Admirable! admirable! Ah! je n'en ferais pas autant... Non ! je me casserais le cou.
— J'ai vu mieux! lui dis-ie«
— Oh ! et où donc ?
— En Amérique , dans les forêts vierges , sur les fleuves gelés , dans les cagnons (défilés de montagnes), quand on les traverse avec des chevaux non ferrés.
— J'irai en Amérique, master ! J'aime beaucoup les aventures , moi ! Mais que disent ces gens ?
— Ils nous saluent, ils s'informent du but de notre voyage, offrent de nous conduire vers leur chef Mohammed Emin, le cheikh des vaillants Haddedîn,
— Ces hommes sont vaillants ?
— Tous les Arabes se disent très braves et le sont dans une certaine mesure, ce qui n'a rien de surprenant : ils ne s'occupent d'aucune industrie, d'aucune agriculture, d'aucun commerce, d'aucun art* Ils laissent aux femmes tous les travaux de campement; du matin au soir ils ne font autre chose que de chevau-
cher, fumer ,' piller, se battre et se surprendre les uns les autres par des ruses de guerre.
— Très agréable ! Je .voudrais être cheikh...; mais les fouilles avant tout ! »
Cependant, en suivant nos guides, nous arrivions dans une partie plus animée de la plaine; bientôt nous aperçûmes la tribu entière se préparant à une halte. Il n'est pas facile de peindre le coup d'œil offert par ces peuplades nomades, au moment où elles changent de place et se dirigent en longues files vers de nouveaux pâturages. .
J'avais traversé le Sahara et parcouru une partie de l'Arabie, où j'avais étudié beaucoup de tribus des Arabes de l'occident; mais celles-ci offraient un aspect tout différent. Entre les peuplades des oasis du Sahara et celles de la plaine des Sennaar, comme l'appelle la sainte Ecriture, le contraste est frappant à l'extérieur; il l'est aussi dans les habitudes de la vie et les mœurs intimes. .
Nous nous trouvions dans une prairie presque sans limite , n'ayant aucune ressemblance avec les oasis de Pouest et rappelant plutôt une savane immense, couverte de fleurs, riante et parfumée.
Là on dirait que le brûlant simoun n*a jamais soufflé sur la plaine. Point de dunes sablonneuses, point de ruisseaux au lit desséché , point de fée Morgane épiant le voyageur fatigué pour lui faire sentir sa maligne influence et l'éblouir de son mirage.
Toute cette plaine présente l'image d'une vie heureuse, facile, fleurie ; les hommes qui l'habitent ne sont ni sauvages ni sanguinaires, comme du côté ouest du Nil; la lumière même de ce vaste horizon a des reflets plus doux y plus calmes que ceux du soleil brûlant du désert.
Plus nous avancions, plus nous nous étonnions de l'immense quantité de troupeaux rassemblés dans la prairie : chevaux, brebis, chameaux, formaient une innombrable multitude; nous en avions maintenant devant et derrière nous, à droite, à gauche, aussi loin que. le regard pouvait porter; on eût dit une mer onduleuse dont chaque tête de bétail représentait une vague. Bientôt nous aperçûnaes de longues files de bœufs et d'ânes chargés des tentes repliées, des bagages, des ustensiles, etc. Les uns étaient couverts de tapis aux riches couleurs ; les autres portaient dé
monstrueux chaudrons dominant une montagne d'effets empilés sur le dos de ces pauvres bêtes; on avait lié les vieillards, les malades, quelques femmes incapables de marcher ou de se tenir en selle. Je remarquai un âne dans le bât duquel, — ou plutôt dans le sac pendu à la selle, — se montraient les petites têtes curieuses de deux enfants qui regardaient par une étroite ouverture. Comme contrepoids on avait mis de l'autre côté des agneaux et des chevreaux bêlant d'une façon lamentable à chaque pas du pauvre baudet.
Les gens valides du camp suivaient à pied : jeunes filles vêtues seulement de l'étroite chemise arabe, femmes portant leurs enfants sur l'épaule, petits garçons poussant joyeusement devant eux un troupeau de moutons.
Après eux venaient les conducteurs de dromadaires, gravement assis sur leurs bêtes et tenant en maiu, au bout de longues cordes, les plus beaux chevaux de la tribu; enfin les cavaliers, munis de longues lances garnies de plumes et courant comme le vent dans la plaine pour mettre de l'ordre dans la marche du convoi, pour ramener les bêtes qui s'en écartaient
Rien de singulier comme l'aspect et le harnachement. des chameaux qui servent de montures aux femmes des chefs, j'avais vu souvent, en traversant le Sahara, des chameaux portant des paniers semblables à de longs berceaux, où se tiennent les voyageuses de distinction. Ici deux perches, longues de dix mètres au moins , sont placées devant et derrière la bosse du chameau , en travers du dos de l'animal, puis réunies à leurs extrémités par des cordes ou des lanières de cuir ; on les garnit , ainsi que la selle et les brides, de franges, de houppes de toutes couleurs, de coquillages, de grains de verroterie, etc. Le cadre ovale formé par les perches s'étend à plusieurs mètres à droite et à gauche de la bête; sur la bosse du chameau se trouve un filet ou une pièce d'étoffe, maintenue en hauteur par une sorte de carcasse et affectant à peu près la forme d'une guérite, laquelle est! également agrémentée de pompons, de houppettes, de bouffettes de toutes sortes. Au milieu de ce belvédère s'assied la dame, comme sur un trône orné de son dais.
Les proportions de cet équipage sont tellement exagérées et singulières^ que l'ensemble présente de loin, un peu l'effet d'un papillon monstre ou d'une gigantesque libellule aux ailés tom-
bantes. La marche presque cadencée du chameau et ses grandes jambes sous cet appareil contribuent à la bizarrerie de la silhouette.
Notre apparition au milieu de la caravane causa tout d'abord une surprise extrême. Le costume européen de sir Lindsay et de ses domestiques, l'habit à carreaux gris de l'Anglais surtout, étaient bien faits pour cela. Ces gens nous regardaient comme on regarderait un Arabe s'il traversait dans son pittoresque et majestueux costume les rues de Paris ou de Vienne.
Nos guides nous firent fendre la presse pour nous conduire devant une tente nouvellement dressée, autour de laquelle des lances étaient fichées en terre, signe distinctif de la demeure du chef. De nombreux esclaves étaient occupés à construire d'autres tentes environnant celle-là ; ils avaient soin de donner au camp la forme d'un grand cercle.
Les cavaliers qui nous amenaient sautèrent à bas de leurs montures, pénétrèrent dans la demeure principale et en sortirent bientôt accompagnés du chef, dont l'aspect me fit songer aux patriarches. Je croyais ? en vérité, voir Abraham sortant de sa tente dans la vallée de Membre pour saluer ses hôtes. Le chef arabe portait une longue barbe blanche comme la neige, descendant jusqu'au bas de la poitrine; mais il semblait encore plein de vigueur ; ses yeux noirs et perçants se fixèrent sur nous d'une façon assez peu bienveillante; il leva les mains à hauteur du cœur, puis nous salua lentement par ce mot :
« Sàlam ! » .
C'est le salut qu'un vrai croyant adresse à l'infidèle, tandis qu'il prononce toujours le Salam aléïkoum lorsqu'il aborde un frère .
« Aléïkoum! » répondis -je en descendant de cheval. Le vieillard me regarda plus fixement encore, et me demanda: <( Es-tu mahométan ou giaour?
— Depuis quand un fils de la noble race des Chammar adresset-il à son hôte une pareille question ? Le Coran ne dit-il pas : « Nourris l'étranger et désaltère-le; laisse-le reposer près de toi sans lui demander ni d'où il vient ni où il va? » Qu'Allah te pardonne de recevoir tes hôtes comme des cabassers turcs ! y>
Notre Arabe fit un geste d'impatience ; il reprit en regardant l'Anglais :
« Les Chammar et les Haddedîn reçoivent tout le monde avec honneur, excepté les traîtres et les fourbes !
— Que veux-tu dire?
— Je parle des hommes qui viennent du couchant pour exciter les pachas contre les fils du désert. À quoi sert-il à la reine des Iles* d'avoir un consul à Mossoul?
- — Ces trois hommes n'appartiennent pas au consulat. Nous sommes des voyageurs fatigués ; nous ne réclamons de toi qu'un peu d'eau et quelque nourriture polir nos chevaux.
— Si vous ne venez pas du consulat, vous aurez ce que vous demandez. Entrez, soyez les bienvenus. )>
Nous attachâmes nos bêtes aux faisceaux de lances et nous pénétrâmes dans la tente. Là on nous offrit du lait de chamelle avec quelques galettes d'orge à moitié desséchées. Décidément le cheikh se refusait à nous traiter comme des hôtes.
Pendant tout le repas 1 il nous regarda d'un air sombre sans prononcer un seul mot. L ? Àrabe devait avoir un motif grave pour se défier des étrangers, et je m'aperçus bien qu'il eût été fort curieux d'obtenir sur notre compte des renseignements précis, seulement il ne savait pas comment y parvenir.
Lindsay de son côté inspectait la tente avec défiance ; il me dit assez bas en anglais :
ce Mauvaises gens, hein?
— Us n'ont pas l'air trop tendres à notre endroit, en effet.
— On dirait qu'ils veulent nous manger tout crus, hein?
— • Ils nous ont reçus comme des infidèles, nous ne sommes point admis en qualité d'hôtes; tenons-nous sur nos gardes.
— Nous ne sommes pas les hôtes du cheikh? Mais nous mangeons et buvons dans sa tente!
— Il ne nous a point offert le pain de sa propre main , il ne nous a pas donné le sel. Il vous reconnaît pour un Anglais, et il paraît qu'il hait les Anglais.
— Pourquoi cela?
— Je n'en sais rien.
— Demandez-le-lui.
— Ce serait contre les convenances; mais je pense que nous finirons par l'apprendre. y>
1 La reine d'Angleterre.
Notre chétif repas terminé, je me levai et dis d'uni ton solennel :
« Tu nous as donné de quoi apaiser ùotre faim et notre soif, Mohammed Emîn, nous le remercions; nous vanterons ton hospitalité dans tous les lieux où nous passerons. Adieu! qu'Allah te bénisse , toi et les tiens ! »
L'Arabe ne s'attendait pas à ce salut d'adieu ; il répondit avec fine sorte de remords :
« Pourquoi partir si vite? Restez, reposez-vous chez moi, :
— Nous voulons partir, car le soleil de ta faveur ne luit point sur nous,
— Vous avez été reçus en paix dans ma teïite, vous y êtes en
sûreté.
— Le penses-tu? Je ne me crois point en sûreté dans le beît (tente noire) d'un Arabe de la race des Ghammar. » ;
: Le vieillard mit la main sur son coutelas.: . ■ ce Tu m'offenses! s'écria-t-iL
— Non, je dis seulement ma pensée. ,La tenté des Chammar n'est sûre pour personne ; et bien moins encore pour celui auquel on n'a point offert l'hospitalité suivant les usages. .
■ — Faut-il te frapper, étranger? Quand est-ce que les lois de l'hospitalité ont été violées parmi nous?
— Elles ont été violées non seulement envers des étrangers, mais même envers des hommes de votre race. y>
C'était là un reproche terriblement sanglant vis-à-vis d'un Arabe; mais pourquoi aurais-je ménagé un homme qui venait de nous traiter comme des mendiants et nous nourrir de croûtes sèches? Je continuai hardiment :
ce Non, tu ne me frapperas pas, icheikh, d'abord parce que je té dis la vérité, ensuite parce que je saurais me défendre!
— Prouve^ moi que tu as dit vrai! '. .".
— Écoute, je vais te raconter une histoire :
«•II. y avait une tribu nombreuse et puissante qui se prit de querelle avec une ferka (tribu, clan) plus faible, La grande tribu était gouvernée par un chef valeureux, mais dans le cœur duquel habitaient la malice, et la ruse. Les siens devinrent mécontents de lui et se tournèrent petit à petit vers le sheikh de la' ferka ennemie* Le chef l'apprit; il fit inviter le cheikh à une conférence; celui-ci ne s'y rendit point. Le chef alors envoya son fils près -du
- :- vr : T: : V''Tv$ju -.^^plP%--= v^vv^â^-^^
cheikh. Ce fils était brave, généreux, il aimait la vérité; il dit au cheikh de la ferka :
« Suis- moi. Je jure, par Allah, que tu seras en sûreté dans la tente de mon père. » L'autre répondit : ce Je ne voulais, point aller vers ton père 7 malgré tous ses serments et toutes ses promesses; mais je crois en toi; pour te témoigner ma confiance, je t'accompagnerai sans aucune suite. »
« Ils montèrent à cheval, chevauchèrent ensemble, et arrivèrent au camp. Lorsqu'ils entrèrent dans la tente ■ ils la trouvèrent pleine de guerriers. On fit asseoir le cheikh près du grand chef; il prit part au repas, on le combla de paroles d'amitié. Mais après le festin on se saisit de lui pour le tuer. Le fils du chef voulut s'interposer; on lia le fils du chef. L'oncle du chef prit la tête du cheikh entre stes genoux pour l'égorger comme on égorge un mouton. Alors le jeune homme, qui avait donné sa parole à la malheureuse victime, se débattit entre les mains de ceux qui le. retenaient^ déchira ses habits et fit de sanglants reproches à- son père. Son père l'eût tué si des amis ne l'eussent entraîné dehors. Gonnais-tu celte histoire., cheikh Mohammed Emin?
-- Je .ne la connais pas; c'est une histoire qui n'est jamais arrivée..
— Elle est arrivée, et dans ta propre tribu. Faut-il te dire les noms? Le traître s'appelait Nedjris, son fils. Ferhan r ; son oncle Hadjar, et le cheikh assassiné était le fameux cheikh Sofak, de la race des Chammar. '
— Comment as-tu connu ces noms? Tu n'es point un Chammar, ni un Obeïd, ni un Abou Saliïioun. Tu parles le langage .des Arabes de l'ouest; tes armes ne sont pas celles des guerriers, d' Al Djezirah \ Qui a pu te raconter cette histoire?
— La honte d'une tribu s'étend au loin, les peuples : se . la racontent. Tu le vois , je t'ai dit "là vérité. Comment pourrais -je me fier à toi? Tu es un Haddedîn; les Haddedîn appartiennent à la race des : Chammar. De plus, tu nous as refusé l'hospitalité. Nous partons* » ;
Le vieillard leva les bras et fit un geste de mécontenteinent en disant.: - -. * ■ ' < ' .;.-■•.■-.■
; i Mot à mot : de Vile, Les Arabes désignent ainsi la contrée qui ^s'étend entre l'Ëuphrate et le Tigre. .- -..'.;.,.
2o0 UNE BATAILLE AU DÉSERT
«c Tu es un hadji, et tu fais ta société des giaours!
— Comment vois-tu que je sois un hadji?
— À ton hamaïl ' ; je dois t' héberger gratuitement; quant à l'infidèle, il payera le djyzet (l'impôt sur les étrangers) avant de partir.
— Il ne doit rien payer, ni pour lui ni pour ses gens, car il voyage sous ma protection,
— Il n'a pas besoin de ta protection , il a celle de son consul, qu'Allah maudisse!
— Ce consul est ton ennemi?
— Oui, il est mon ennemi; il a obtenu du gouverneur de Mossoul l'arrestation de mon fils , il a excité contre moi les Obeïd , les Abou Hamed et les Djouari, qui me volent maintenant mes troupeaux et cherchent à perdre ma tribu.
— ■ Unis-toi à d'autres tribus et défends-loi.
— Il le faudra bien ; mais le gouverneur a rassemblé une armée pour porter la guerre dans les pâturages, et j'ai peu d'appui. Qu'Allah me protège !
— Mohammed Emin, j'ai entendu dire que les Obeïd, les Abou Hamed et les Djouari sont des brigands. Je ne les aime pas; je suis l'ami des Chammar, car je les tiens pour les plus braves et les plus nobles d'entre les Arabes; je souhaite donc que tu triomphes de tes ennemis. »
En disant ces mots, j'exprimais ma pensée plutôt que je ne faisais un compliment banal; malgré le trait que je venais de citer au vieux chef afin de le rappeler à la politesse, j'avais une certaine estime pour cette tribu, dont les Ateïbeh parlaient avec éloge. Le ton avec lequel je prononçai mon souhait parut impressionner le cheikh.
« Es-tu réellement l'ami des Chammar? me demanda-t-il.
— Oui, et je déplore la division survenue entre eux, car elle les affaiblit.
— 'Elle les affaiblit, dis -tu? Allah est grand et les Chammar sont assez braves pour lutter seuls contre leurs adversaires. Qui donc t'a parlé de nous?
— Il y a longtemps que j'ai lu votre histoire; d'ailleurs je viens
1 Étui garni d'or dans lequel se place un exemplaire du Coran , et que les hadji seuls ont le droit de porter suspendu au cou.
de faire quelque séjour là-bas, dans le Belad Àrab, chez les fils des Ateïbeh; ils m'ont donné de vos nouvelles.
— Tu viens de voir les Ateïbeh? s'écria le cheikh étonné.
— Oui.
— Us sont nombreux et puissants, mais la malédiction pèse sur eux.
— Tu veux parler du bannissement qui a frappé le cheikh Malek. »
Le vieillard se leva vivement.
« Par Allah! tu connais Malek r mon ami, mon frère!
— Je le connais, lui et ses gens.
— Où les as-tu rencontrés?
— Près de Djeddah; j'ai voyagé avec eux en traversant le Belad Arab, du côté d'El Nahman, puis nous avons atteint le désert de Mascate.
— Et tu les connais tous?
— Tous.
— ■ Tu connais aussi, — pardonne si je te parle d'une femme , ■ — > tu connais Amcha, la fille de Malek?
Oui, je la connais; Abou Seïf en avait fait sa femme , mais
elle s'est vengée.
— En vérité! La vengeance est accomplie?
— Oui, il est mort. Hadji Halef Omar, mon serviteur, Ta frappé; pour récompense Amcha lui a donné sa fille Hanneh.
— Ton serviteur? Tu n'es donc pas un simple guerrier?
— Je suis un fils des Oulad Djerman, et je parcours ces contrées pour chercher des aventures.
— Oh! maintenant je comprends, tu fais comme Haro un al Raschid; tu es un cheikh, un émir, tu veux combattre en tout lieu et te rendre célèbre. Ton serviteur a tué le puissant « Père du Sabre »; puisque tu es le maître, tu dois être encore un bien plus grand héros que ton compagnon. Mais où se trouve ce vaillant hadji Halef Omar? »
Je n'avais nulle envie de diminuer la haute opinion que le vieillard commençait à professer pour ma personne et pour celle de Halef; je repris avec un peu d'emphase :
« Tu verras bientôt Halef Omar; le cheikh Malek te l'envoie comme ambassadeur, car il voudrait obtenir l'incorporation de sa tribu avec la tienne , afin de demeurer en paix près de toi.
^ — Il sera le bienvenu, le irès bienvenu.. Raconte-moi, ô
;; émir, raconte-moi tout ce que tu sais de mes frères les'Ateïbeh. »
;; Il se rassit; je Fimitai; puis je lui fis le récit de ma rencontre
et de mes voyages avec la tribu, du moins dans les détails qui pouvaient l'intéresser.
« Pardonne, émir, me dit-il affectueusement, je ne pouvais deviner ces choses. Tû marchais à côté de ces Anglais, et je hais
L'~. les Anglais L N'importe; ils seront mes hôtes avec toL Permets ..
?',* ;■■:"-. que j 'aille faire préparer le repas. »
Il m'avait touché la main, j'étais désormais en sûreté dans sa N , tente; je tirai de ma poche le flacon de l'eau du Zem-Zem, et
t ; lui dis :
<c Tu vas près de la bent amoun 4 pour faire préparer le ■*;.> repas?
gv;"- ........ .— Oui. " •
ç-.-f'r — Eh bien! salue-la de ma part et bénis-la avec quelques
£;> gouttes de cette eau. J'ai rempli ce flacon à la fontaine dtrZem-
^■; Zem; qu'Allah soit avec elle! ' . {
|;" " — Sidi , tu es un vaillant héros et de plus un grand saint I.
I- : Viens, tu verseras toi-même l'eau sur elle; Les femmes dés Gham-
&'■-■',' mar laissent voir leur visage. »
1/ Je connaissais cette particularité de mœurs chez les Chammar,
;| ; , et j'avais rencontré sur ma route beaucoup de femmes non voilées;
i[ ; mais a ce qui m'intéressait le plus était de pénétrer dans Fendroit
réservé à la population féminine de la tente. Nous nous levâmes;
&J le irajët né fut pas long; tout près de la tente du vieux cheikh,
t r celle des femmes venait d'être dressée. Quand ndus y péné-
\[ t - trames, cinq femmes étaient diversement occupées. Deux d'entre
[ elles pilaient l'orge entre des pierres; une troisième surveillait j
ï;: : " •'.'" l'opération assise dans un endroit élevé. C'était sans doute là I
l .;';.-■ femme en titre, la maîtresse de céans. Les deux autres appârte-
;. I naient à la race nègre et servaient comme esclaves. f Dans un coin de la tente, je remarquai de nombreux sacs de
t v riz, de dattes, de café, d'orge, de fèves, sur lesquels on- avait
ftv-.- étendu de précieux tapis; c'est sur ce singulier trône que nous
! reçut la femme du cheikh.
ê>- * Bent amoun signifie proprement la cousine. C'est une des formes sous les- ' --
if quelles les Arabes déguisent le nom de leurs fenimes quand ils sont contraints d'en
p- '-■'. '".' ' ■ ■■parler^'.' * "":../; •!■''"'" ^' "■' ■ r . ;'."','■'=*■ • '■'". '': 1 /. ."'.:'•/
Jeune encore, d'une taille élancée, l'Arabe avait un beau teint, des traits réguliers, des yeux noirs et brillants qui ne manquaient point d'expression* Ses lèvres étaient peintes en rouge , ses sourcils noircis de manière à ne former qu'une ligne au-dessus du nez; des points noirs couvraient son nez et ses joues en guise de grains de beauté; sur ses bras et ses pieds nus ressortaient les lignes d'un tatouage rougeâtre. La femme de Mohammed portait aux oreilles d'énormes anneaux descendant jusqu'aux épaules; son nez était également traversé par un anneau autour duquel brillaient plusieurs pierres précieuses d'une grosseur remarquable.
Cet- ornement devait être peu commode pendant les repas. Plusieurs rangées de perles de corail, de grains d'Assyrie, de pierres précieuses entouraient le cou de la noble Arabe; ses chevilles, ses poignets, le haut de ses bras avaient pour ornements de larges cercles d'argent.
Les .autres femmes, moins parées, ne manquaient pourtant point de bijoux.
ce Salam! dit le cheikh en entrant, je vous amène un guerrier de la race des Djerman, un grand saint qui vous apporte la béné^ diction du Zem-Zem. »
Aussitôt toutes les femmes se prosternèrent contre terre; la reine de la tente elle-même descendit de son piédestal et s'agenouilla pieusement. Je fis couler quelques gouttes d'eau dans le creux de sa main, puis elle en aspergea ses compagnes.
« Acceptez cette eau, avais-je dit en m'approchant de la femme du cheikh, et que Dieu le père de tous les peuples vous bénisse, ô fleurs du désert! Quïl vous garde en santé et en joie, que votre parfum rafraîchisse le cœur de votre seigneur et maître ! » Lorsque j'eus replacé mon flacon dans mes vêtements, les femmes se levèrent; elles s'empressèrent de me remercier, ce qu'elles firent en me tendant la main, absolument comme des Européennes.
« Maintenant, leur dit le chef, hâtez-vous de préparer un repas digne de cet homme. Je l'ai invité, il devient mon hôte, et tout le monde doit se réjouir de l'honneur qu'il fait aujourd'hui à notre lente. »
Mohammed me reconduisit ensuite près de mes compagnons et s'éloigna pour donner des ordres à ses Bédouins.
« D'où venez -vous? me demanda Lindsay.
— De la lente des femmes.
— Pas possible!
— Ces femmes se laissent voir sans voiles.
— Conduisez-moi près d'elles, je vous prie,
— ■ Ce serait contre l'usage; je n'y ai pénétré que parce qu'ils me prennent pour un pèlerin; j'ai sur moi de l'eau de la Mecque, dont les effets, vous le voyez, sont merveilleux.
— Ah! misérable que je suis! Il me faudrait de cette eau,
— Cela vous servirait peu, vous ne savez pas l'arabe.
— Les ruines sont- elles ici?
— Ici, non; mais nous devons en approcher.
— Informez- vous donc! Je voudrais déjà commencer mes fouilles. D'ailleurs ces gens nous donnent une nourriture détestable.
— Patience! on va vous servir un grand festin arabe.
- — ■ Ah! Ce cheikh n'a pourtant pas l'air trop hospitalier, hein?
— Ses manières vont changer, vous verrez; je connais des Arabes qu'il nomme ses frères; je suis très bien vu de lui maintenant, il 'nous traitera en hôtes; seulement il faudra faire retirer les domestiques. Ces gens se regarderaient comme offensés si vous vouliez faire manger vos serviteurs avec eux. »
Le cheikh ne tarda guère à reparaître; puis après lui tous ses invités entrèrent dans la tente, qui put contenir à peine l'assemblée. Chacun s'assit suivant son rang, en formant un grand cercle. Le chef nous fit placer, l'Anglais et moi, à ses côtés.
Bientôt les esclaves noires, aidées de quelques Bédouins, apportèrent les mets.
On avait étendu devant nous la soufra,. sorte de nappe en cuir tanné, dont les bords sont ornés de franges et de broderies de différentes couleurs. Cette nappe est munie d'une quantité de poches ou sacs; repliée, elle sert pour transporter ou conserver les menues provisions.
On commença. par le café, -versé à chaque convive dans une petite tasse; après quoi on nous présenta une marmite de salala, mets très rafraîchissant, consistant en lait caillé dans lequel on coupe des tranches de concombre assaisonnées légèrement avec du poivre et du sel.
Les esclaves placèrent devant ie chef un large vase plein d'eau , où baignaient trois flacons : deux de ces bouteilles étaient remplies d'araki; la troisième contenait une eau de senteur avec laquelle le cheikh devait nous asperger à la fin de chaque service.
On apporta ensuite du beurre liquide, contenu dans une immense soucoupe. Les Arabes nomment ce mets zamou; ils Je servent à la fois comme entrée et comme dessert; ils l'aiment beaucoup. Des corbeilles de dattes furent entassées sur la nappe; elles contenaient les dattes exquises nommées el chelebi, qui se conservent et s'aplatissent dans des caisses, comme chez nous les figues ou certains pruneaux. Ces dattes ont environ deux pouces de long et renferment très peu de pépins; leur odeur et leur goût sont également agréables. J'aperçus aussi ces fameuses adjoua* qu'on ne trouve jamais dans le commerce; car les mahométans les regardent comme sacrées, leur prophète en ayant parlé ainsi : ce Celui qui rompt le jeûne chaque jour avec cinq ou six adjoua ne craindra ni le poison ni les enchantements. »
Enfin nous pûmes comparer les hiloua> les douces djousei^ riye> etc, etc., toutes les espèces de dattes réputées les plus précieuses. Les convives d'un rang moins élevé, se contentaient de dattes ordinaires séchées sur l'arbre. Je remarquai encore les cravates de SyiHe, dattes cueillies toutes vertes et passées dans l'eau bouillante, ce qui leur fait prendre une teinte jaunâtre ; on les enfile à un cordon, puis on les fait sécher au soleil. On servit de plus un grand vase rempli de kounafa^ sorte de pâte sucrée ; après quoi notre hôte, levant les mains en l'air, donna le signal du repas.
Tous les plats et toutes les corbeilles restaient, autant que possible, à sa portée; il en vida le contenu en y plongeant les mains et nous présenta, à moi d'abord, puis à l'Anglais, les meilleurs morceaux, les portant complaisamment à notre bouche. Je l'aurais bien volontiers dispensé de cette politesse; mais il fallait se conformer aux usages, si on, ne voulait s'attirer mille désagréments. Master Lindsay, à demi suffoqué, ne pouvait avaler; il tenait sa bouche en carré , tout prêt à retirer la poignée de pâtée ;que le cheikh venait de lui entonner. Je remarquai cette grimace et lui criai en anglais :
« Mangez, sirJ ou vous allez offenser mortellement ces Àrahes! »
:Sj,:-;sv ^^^^^^^^^^^^.^^^T^ .^^^ , n ■- -jr \: .-,V'v../--: :L - ! .
tîNE BATAILLE AU DÉSERT
r L'Anglais ferma la bouche, en s' efforçant d'avaler.
ce *Brrrou ! murmura-t-iL J'ai un couteau , une fourchette et une cuiller dans ma petite valise, je vais..,
-<- Gardez-vous en bien! Il faut suivre les usages du lieu, autrement...
— Horreur! reprit mon malheureux compagnon.
— Que Hit cet homme? me demanda le chef*
— Il se~féiicite de ton bon accueil,
— Oh! je veux le traiter dignement à cause de toi! » Là-dessus le vieillard plongea sa main dans la marmite de lait
caillé, et soumit de nouveau l'honorable insulaire au régime de la .pâtée; le long nez de Lindsay devint tout blanc. Incapable d'appré^ cïer ce procédé, l'Anglais souffla une fois ou deux comme s'il allait étouffer, puis essaya de se débarrasser de la moitié de là :portion tout en introduisant le reste dans son gosier ■■rebelle. « Affreux! balbutia- 1- il. Faut-il donc endurer cela?
— Oui.
— C'est indispensable?
— Tout à fait. indispensable; seulement vengez- vous. — Comment faire?
: > — Faites comme moi. »
Je plongeai la main dans la pâtée sucrée., et je remplis la bouche du chef d'une bonne poignée; à peine avait-il avalé, que Lindsay lui présentait gravement une autre poignée de beurre à demi liquide.
Notre Arabe ne sourcilla point; il fît ce que je; n'aurais jamais cru un musulman capable de faire : il mangea de la .main des infidèles , quitte à se purifier sans doute par des ablutions pu par un jeune plus ou moins long. : ..•■.':■
. Après avoir ainsi rendu la politesse au cheikh , je partageai mes -faveurs entre mes plus proches voisins, ce qui parut les combler d'honneur, car ils me tenaient pour un héros, et il n'était pas bien établi que je fusse un giaour. ^
Il ne resta bientôt plus rien des mets qu'on nous avait .servis*. Le chef frappa bruyamment dans ses mains, et on apporta lesini. C'est une grande marmite qui mesure souvent six pieds de toùr^: elle est peinte et ornée d'inscriptions; elle contient \è birgani, mélange de riz et de viande de mouton, le tout flottant sur une mer de beurre chaud; puis le ouarah-machij ragoût de tranches
de mouton fortement épicées; puis les kabah, petits morceaux de rôtis présentés sur des brochettes de bois; puis le kima, viande cuite et entourée de grenades, de pommes, de coings; enfin le raha, plat sucré accompagné d'une quantité de friandises du même genre.
Était-ce tout? Non pas! Au moment où je croyais le festin terminé, apparut justement la pièce principale : un mouton tout entier rôti à la broche !
Je n'en pouvais plus.
« El hamdouiilah! » m'écriai -je en plongeant mes mains dans le vase rempli d'eau et en les essuyant convenablement à mes vêtements.
C'était dire que j'en avais assez; l'Oriental ne connaît pas les instances fatigantes de notre politesse ; ces mots prononcés , tout est fini; mon Anglais le remarqua, non sans quelque satisfaction.
ce El hamditlah! » balbutia-t-il à son tour avec empressement, puis il lava ses mains dans le vase commun. Mais où les essuyer? Le vieux cheikh vit l'embarras de l'homme aux carreaux gris ; il tendit son haïk en me disant :
« Que ton ami essuie ses mains à mon vêtement. Les Anglais ne connaissent guère la propreté, car ils portent des habits qui ne peuvent leur servir quand ils ont les mains sales. »
Je transmis à Lindsay l'offre gracieuse du cheikh; il s'exécuta sans broncher.
Pour achever le festin, on nous donna encore du café, et nous dûmes goûter Taraki; enfin on apporta des pipes; alors le cheikh commença à me présenter aux autorités rassemblées.
« Hommes de la tribu des Haddedîn el Chammar, dit -il, cet homme que vous voyez est un grand émir et un hadji du pays des Oulad Djerman; son nom est...
— Hadji Kara ben Nemsi, me hâtai-je d'ajouter.
— Oui, son nom est Hadji Kara ben Nemsi. C'est le plus grand guerrier de son pays et le plus savant taleb parmi son peuple. Il possède de l'eau du Zem-Zem et va par toute la terre pour chercher des aventures. Savez-vous comment on peut l'appeler? On peut l'appeler un djehai*. Il faut essayer de l'engager à combattre avec nous contre nos ennemis. »
1 Djehad, sorte de chevalier errant du maliométisme, combattant pour sa foi.
Tout le monde se tournait vers moi; je comprenais que cette périphrase attendait une réponse, et j'étais fort embarrassé. Que dire? Après quelques moments de réflexion, je tournai ainsi mon discours :
ce Je combats pour tout ce qui est bon et juste, contre tout ce qui est faux et déloyal. Mon bras vous appartient; mais auparavant je dois conduire cet homme, qui est mon ami, là où il veut aller, car je le lui ai promis.
— Et où veut- il aller?
— Je vais vous l'expliquer. Il y a plusieurs milliers d'années, vivait dans ce pays un peuple qui avait construit de grandes villes, de beaux palais. Le peuple a péri, ses villes et ses palais gisent sous la terre , car Dieu les a renversés. Celui qui creuse aux lieux où furent ces villes retrouve leurs assises et peut s'instruire de ce que faisaient autrefois ces peuples. Voilà pourquoi mon ami est venu ici; il veut creuser cette terre pour y chercher d'anciennes pierres, d'anciennes écritures et s'efforcer de lire l'histoire des peuples disparus.
— Il voudrait bien aussi trouver de l'or sous cette terre ! interrompit le chef avec défiance.
— Non, cheikh, il est riche; il a de l'or et de l'argent autant qu'il en a besoin. Il ne cherche que les écritures et les images de pierres: le reste il le laisse volontiers aux habitants de ces contrées.
— Et toi, en quoi, veux-tu l'aider?
— J'ai promis de le conduire à un endroit où il puisse trouve
ce qu'il désire.
— Ne t'inquiète pas pour lui; suis-nous à la guerre, et nous lui fournirons des guides ; le pays est plein de ruines et de vieilles pierres.
— Mais il ne connaît pas votre langue, vous ne connaissez pas la sienne, comment pourrait-il aller sans moi?
— Eh bien! qu'il nous accompagne à la guerre; nous vous montrerons en passant beaucoup d'endroits où vous trouverez des écritures et des images de pierre. »
Lindsay remarqua qu'il était question de lui; il me demanda : « De quoi parlent-ils?
— Ils s'informent de ce que vous venez faire chez eux,
— Le leur avez-vous dit?
— Oui.
— Vous leur expliquez, n'est-ce pas, que je veux déterrer un fowling-bull?
— Oui, oui.
— Eh bien !
— Eh bien, ils voudraient que je vous laissasse aller seul.
— Mais que feriez -vous?
— Je les accompagnerais dans la guerre qu'ils vont soutenir. Ils me prennent pour un héros sans pareil!
— Hum!... Et comment pourrai-je trouver mon fowlingbull?
— Ils offrent de vous en faire découvrir un,
— Ah! très bien! mais je ne les comprends pas.
— C'est ce que je leur ai dit.
— Que répondent- ils?,
— Que vous devez venir avec nous au combat; chemin faisant, on vous montrera la place du fowling-bull.
— Bien, partons avec eux!
— Comme vous y allez !
— Pourquoi pas?
— Que nous importent les querelles de ces gens et pourquoi nous exposer au danger?
— Pouvons-nous choisir? Où trouver des guides pour nos fouilles au milieu de ce conflit?
— C'est très vrai; comment faire?
— ■ Àvez-vous peur de marcher avec ces hommes, sir? Je ne le crois pas.
— Non!
— Allons donc avec eux; dites-leur que nous sommes prêts.
— Àvez-vous bien réfléchi?
— Oui. »
Il se tourna d'un autre côté, ce qui pour moi signifiait une inébranlable résolution de sa part. Je traduisis donc au cheikh la réponse affirmative, en ajoutant :
<( Je t'ai dit, Mohammed, que je ne combattais que pour les bonnes et justes causes. La tienne est- elle vraiment juste?
— Faut-il te raconter notre querelle?
— Oui.
— As-tu entendu parler de la tribu des Djeherji?
— Oui, c'est une tribu traîtresse et sans foi; je sais qu'elle s'est alliée aux Àbou Salmoun et aux Taï Araber pour piller et rançonner les tribus voisines.
— Tu Tas dit. Ils sont tombés sur nous et nous ont volé plusieurs troupeaux ; mais nous les avons poursuivis , nous leur avons enlevé leur proie. Alors leur cheikh s'est plaint au gouverneur de Mossoul et Ta corrompu par des présents. Celui-ci m'a fait inviter à l'aller trouver à Mossoul accompagné des principaux guerriers de ma tribu.
« Je souffrais alors d'une blessure qui m'empêchait de me tenir à cheval, je lui ai dépêché mon fils avec quinze guerriers; il a été assez traître pour le retenir prisonnier, ainsi que tous mes hommes. Il a envoyé ses victimes dans un pays inconnu; malgré de nombreuses démarches , nous n'avons pu encore découvrir le lieu de leur captivité.
— Pourquoi ne pas te plaindre hautement? pourquoi ne pas menacer ce gouverneur?
— Je l'ai fait sans succès. Mes gens n'osent plus s'aventurer à Mossoul; car pour nous venger nous avons tué plusieurs soldats du gouvernement, de sorte qu'on arme à présent contre nous. Le pacha excite aussi tant qu'il peut les Obeïd, les Abou Hamed, les Djouari à nous nuire, quoique ces tribus relèvent non de lui, mais de Bagdad.
— Où campent tes ennemis?
— En ce moment ils se rassemblent pour la guerre.
— N'essayes-tu pas de t'unir aussi à quelque tribu de ta race? - — Nous ne saurions quitter les pâturages ; il nous faudrait des alliés agissant séparément.
— Tu as raison; vous voudriez diviser vos ennemis, puis attirer le gouverneur au désert afin de l'affamer et de le perdre.
— C'est cela même. Le pacha ne peut pas nous faire beaucoup de mal avec son armée; mais les autres sont des Arabes, il faut les empêcher de venir sur nos pâturages.
— Combien de guerriers avez- vous?
— Onze cents.
— Et vos adversaires?
— Trois fois autant pour le moins.
— Combien te faut- il de temps pour réunir les hommes de ta tribu?
7*-;vi
— Un jour.
— Où se trouve le camp des Obeïd?
— Sur la rive du Zab Àsfal, de ce côté*
— Et celui des Àbou Hamed?
— Dans les environs d'El Fatka, à l'endroit où le Tigre passe entre les monts Hamrin,
— De quel côté?
— Des deux côtés.
— Et les Djouari?
— Entre le Djebel Kermina et la rive droite du Tigre. •
— As-tu envoyé des éclaireurs?
— Non.
— Tu aurais dû le faire.
— Impossible! Nos hommes sont trop facilement reconnus; mais... ))
Le vieux cheikh me regardait en hésitant. Je ne sourcillai
point; il continua:
— Émir, es -tu vraiment l'ami de Maiek FAteïbeh?
— Oui.
: — Es -tu aussi le nôtre?
— Oui.
— Viens donc; je te montrerai quelque chose, »
Il se leva, je le suivis avec l'Anglais et tous les assistants. Je remarquai qu'une petite tente avait été dressée près de celle du festin; les deux domestiques anglais y étaient assis et on leur servait un copieux repas. Un peu plus loin, nous trouvâmes les chevaux du cheikh; il me conduisit près d'eux; toutes ces bêtes me parurent admirables, mais deux surtout me ravirent. Il y avait une jument blanche, la plus jolie bête que j'aie de ma vie rencontrée. Ses oreilles étaient longues, fines, d'une coupe élégante; ses naseaux grands, profonds et d'un rouge vif; sa crinière et sa queue fines, souples, douces comme de la soie.
« Magnifique! m' écriai -je.
— Oh ! dis bien vite : Mach'Allah ! » supplia le chef. Les Arabes, particulièrement ceux de ces contrées, sont très superstitieux; ils croient que si l'exclamation qui échappe devant un objet agréable n'était point accompagnée de cette invocation, Fobjët courrait grand risque d'être perdu pour le propriétaire.
<c Mach'Allah! répétai -je en souriant.
— Croirais-tu , reprit le chef, qu'avec cette jument j'aie chassé l'âne sauvage au point de le fatiguer et de le forcer?
— Est-il possible?
— Par Allah, je dis la vérité. Ceux-ci peuvent l'attester.
— Nous l'attestons! crièrent gravement tous les Arabes.
— Cette jument ne me quittera qu'avec la vie! affirma le vieux cheikh; quel autre cheval te plaît le mieux après celui-ci?
— Ce bel étalon; Regarde quelles formes superbes", quelle symétrie dans tous ses membres , quelle noble tête! Et cette couleur admirable, bleue tant elle est noire!
— Tu n'as pas tout dit : il a trois qualités essentielles pour un cheval; il les possède au plus haut degré.
— Lesquelles?
— La rapidité , le courage et une haleine inépuisable.
— A quels signes reconnais -tu cela?
— Les poils tournent sur la croupe , signe de sa vitesse ; ils sont tournés aussi à la naissance de la crinière, signe de la longue haleine; puis regarde comme ils sont tournes et tordus au milieu du front, signe d J un courage et d'un feu que la noble bête ne démentira pas. ' \ '
— C'est un bon cheval, il ne laissera jamais son cavalier dans la bataille; il l'emporterait à travers mille ennemis 1 T'es-tu jamais assis sur un tel cheval?
— Oui.
■ — Ah ! En ce cas tu es un homme bien riche !
— Il ne me coûtait rien ; c'était un mustang.
— Qu'est-ce qu'un mustang?
— Un cheval sauvage dont on s'empâte pour le dresser.
— Voudrais-tu acheter mon bel étalon noir,- si j'y consentais et que tu le pusses? "
— Oui certes; si je le pouvais, je l'achèterais à l'instant et sans marchander.
: — Eh bien! tu peux, si tu veux , l'obtenir.
— Comment cela?
., ta '■
— - Oui, le recevoir en cadeau.
— À quelle condition?
— Si tu nous dis en quel lieu les Obeïd , les Abou Hamed et les Djouari se réunissent, le cheval est à toi! p
Je laissai presque échapper un cri de joie. Certes, ce qu'on me