‹ Les pirates de la SeineChapitre 37 sur 37 · LE BILLET DE LASCARS · texte numérisé non relu

LE BILLET DE LASCARS

— Vous me donnerez ces dix doubles louis !.. — murmura Nicolas dont la stupeur nous paraît plus facile à comprendre qu’à écrire...

— Ils sont à vous... — répondit Lascars — prenez-les..

— Et ce n'est pas de la fausse monnaie?..

— Je vous le jure! — d'ailleurs, rien ne vous empêche de vous en assurer cette nuit même..

— Et vous m’en promettez dix fois autant ?

— Oui.

— Alors, si comme vous le dites je puis vous servir sans me compromettre et sans manquer à aucun de mes devoirs, je serais bien sot de refuser pareille aubaine., que faut-il faire?..

— Me procurer le moyen d’écrire un billet..

— A qui ?

— A madame la marquise.

— J’ai justement dans ma poche un vieux portefeuille.. — on peut en détacher une page..

— C’est tout ce qu’il faut.. — hâtez-vous.

Nicolas se gratta l’oreille.

— Mais j’y songe.. — reprit-il avec embarras — il se présente une difficulté..

— Légère, sans doute ?..

— Oh que nenni ! — je la crois même insurmontable...

— Laquelle ? — demanda le baron non sans in-

quiétude.

— Pour écrire, il faut avoir les mains libres, et les vôtres ne le sont pas...

— N’est-ce que cela ?...

— C’est bien assez !...

— Il dépend de vous que la difficulté disparaisse... — détachez pendant- un instant les cordes qui me lient... .

Nicolas fit un haut-le-corps, accompagner d’une grimace des plus expressives.

— Ah ! pour cela — s’écria-t-il ensuite, non ! — cent fois non ! — mille fois non !.. j’aimerais mieux rendre les dix louis...

— Pourquoi donc vous cabrer ainsi à propos d’une chose tellement simple ?.. — avez-vous peur de moi ?

— Oui, pardieu, j’en ai peur !.. — Tout ce que vous venez de me dire peut fort bien n’étre qu’un prétexte pour ravoir la liberté de vos mains et pour en abuser eu me tordant le cou..

Lascars haussa les épaules.

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— Si telle est en effet votre pensée, — répliqua-t-il — prenez vos précautions., raettez-mo'i dans l’impuissance de vous nuire..

— Comment?

— C’est facile.. — déchirez une page de votre portefeuille et placez là sur mes genoux avec un crayon... —

Détachez ensuite mes mains, et, tandis que j’écrirai, tenezvous à deux pas de moi, le pistolet braqué sur ma tête, prêt à me brûler la cervelle si je fais un mouvement suspect.. — De cette façon vous tiendrez ma vie et vous n’aurez aucun risque à courir..

Après quelques secondes de réflexion, Nicolas trouva cette proposition acceptable. Il prépara la feuille de papier et le crayon ; — il dénoua les cordes qui serraient les poignets engourdis du captif, puis, effleurant presque du double canon de son pistolet les cheveux de ce dernier, il lui dit :

— Vous voilà satisfait ! — maintenant, dépêchez-

vous!...

Le baron ne demandait qu’à faire vite. Il saisit avidement le crayon et il traça les lignes suivantes, en déguisant son écriture de manière à la rendre méconnaissable :

« Madame la marquise. Au nom des événements ac- » complis à Aix-la Chapelle, au nom du baron Roland de » Lascars, au nom de tous les souvenirs du passé — il » faut que je vous parle. — j’ai à vous révéler un secret » d’où dépend votre repos, votre bonheur, l’avenir du » marquis d’Hérouville et celui de vos deux enfants. — » Si vous voulez éviter un immense scandale, si vous » voulez détourner de vous une infortune irrémédiable, » accordez-moi, sans perdre une minute l’entretien que je » sollicite. »

Lascars plia ce billet assez adroitement pour qu’il fut impossible dele déplier sans trahir une curiosité indiscrète, puis il dit à Nicolas :

— J’ai fini... — voici mes mains.. — vous pouvez m’attacher de nouveau..

— El maintenait, demanda le valet, lorsqu’il eut resserré les nœuds.

— Maintenant — répondit le baron — faites parvenir cette lettre à votre maîtresse..

— Vous êtes donc bien certain du résultat qu’elle doit produire ?..

— Autant que je le suis d’être votre prisonnier..

— Et j’agirai dans l’intérêt de madame la marquise?....

— Vous acquerrez des droits à sa reconnaissance éternelle..

— Alors je porterai ce papier moi-même...

— Digne jeune homme — s’écria Lascars — votre récompense ne se fera point attendre!...

Nicolas y comptait bien !.. — il prit le billet ; il regagna la partie supérieure de la glacière, il appela Baptiste, qui montait la garde au dehors, à côté de la porte, et lui transmit la consigne de veiller à sa place sur le captif et de le tuer sans miséricorde s’il cherchait à s’enfuir ; — ensuite, un peu inquiet, malgré tout, de l’immense responsabilité qu’il assumait sur sa tête, il prit le chemin du château, avecleplus ardent désir de ne point rencontrer Laurent, auquel il faudrait donner des explications embarrassantes.

Ce désir fut réalisé et Nicolas arriva sans encombre jusqu’à l’appartement de Pauline. Une des femmes de chambre le reçut dans le salon d’attente.

— Qu’est-ce que vous voulez lui demanda-t-elle.

— Je voudrais parler à madame la marquise.

— Cette nuit ! — s’écria la camériste.

— Tout de suite...

— C’est impossible.

— Pourquoi?.. '

— Madame est très-soufifrante... — Elle vient d’avoir

une crise nerveuse.... — Elle ne peut recevoir ni vous ni personne...

— Il faut cependant que je la voie — fit le valet avec insistance — je suis chargé pour elle, d’une communication de la plus haute importance...

— Eh bien 1 mon garçon, revenez quand il fera jour...

— Quand il fera jour, il sera trop tard... répliqua Nicolas.

— Puis que la chose semble si pressée, dites-moi donc de quoi il s’agit et je m’acquitterai de votre commission auprès de madame...

— Je n’en ferai rien, car c’est un secret.

— Madame la marquise n’a point de secrets, — répondit sèchement la femme de chambre, — et, si elle en avait, vous n’en seriez pas Je confident... — décidez-vous donc à parler, ou allez-vous-en, car, je vous le répète, madame ne vous recevra certainement pas...

Nicolas comprit qu’il ne pouvait lutter contre la suprême importance d’une camériste favorite ; — il prit son parti d’un air assez piteux, et, tirant de sa poche le billet du baron, il le tendit à la femme de chambre en disant :

— Pour madame...

— De quelle part!...

Cette question fournit à Nicolas l’occasion de prendre sa revanche :

— Madame le verra sans doute en lisant... — répliquat-il — les affaires de madame “ne regardent que madame... — Souvenez-vous seulement que c’est pressé et que j’attends la réponse...

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— C’est bien... murmura fort aigrement la camériste en franchissant le seuil delà chambre à coucher.

Pauline, étendue sur une chaise longue, et pâle comme une morte, ne parvenait point à se remettre des émotions terribles qu’elle avait subies. — Ses nerfs, tendus à se rompre, la faisaient cruellement souffrir et le moindre bruit lui causait des tressaillements douloureux.

Un des valets du château vient d’apporter cette lettre pour madame la marquise ; — dit la femme de chambre en s’approchant de sa maîtresse — je lui ai demandé de quelle part... — il a refusé de me répondre...

Pauline prit machinalement le billet de Lascars ; elle le déplia et ses yeux se fixèrent sur son contenu d’une façon distraite, mais à peine eut-elle lu les premiers mots que ses pupilles se dilatèrent et que son visage offrit une indicible expression de stupeur et d’effroi. Elle dévora les quelques lignes tracées par le baron, et tout son corps se prit à trembler comme celui des fiévreux de la campagne de Rome, quand la mat aria fait couler son poison mortel dans le sang apauvri de leurs veines.

— Mon Dieu ! — s’écria la camériste, à qui ces symptômes inquiétants n’échappèrent point — mon Dieu ! — est-ceque madame la marquise se trouverait plus souffrante ?

Pauline ne répondit pas, — elle ne sembla même point entendre ; — au bout de quelques secondes, elle demanda, d’une voix presque éteinte :

— Où est le valet qui vous a remis ce billet?..

— Dans le salon d’attente de madame la marquise...

— Qu’il vienne...

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— Vous pouvez entrer, Nicolas... — madamela marquise veut vous voir... — dit la camériste en ouvrant la porte.

Le jeune homme fit une entrée triomphante. Pauline reprit, en se tournant vers ses femmes.

— Passez dans lecabinet de toilette. ..je vous rappellerai lorsque j’aurai besoin de vous...

Nicolas accompagna d’un regard moqueur la sortie des caméristes. — Ce regard signifiait clairement :

— Chacun son tour ! — le mien est venu... — on ne me recevrait pas, disiez-vous, et voici qu’on vous congédie pour rester avec moi!..

Pauline avait été brisée par les précédentes émotions. — L’émotion nouvelle et foudroyante que lui envoyait sa mauvaise étoile parut la galvaniser. Elle quitta sa chaise longue, et se tenant debout devant Nicolas qui gardait une attitude respectueuse, elle lui dit :

— Répondez vite... qui vous a donné cette lettre pour moi ?..

— Madame la marquise, c’est le prisonnier...

Pauline chancela.

— Le prisonnier ! balbutia-t-elle — l’homme qui s’est introduit cette nuit dans mon appartement, dans ma chambre ?

— Lui-même, madame la marquise... il m’a juré qu’en me chargeant de faire parvenir le billet que voilà, je rendrais un immense service à madame la marquise... Mon zèle pour les intérêts de madame ne me permettait pas de refuser cette mission. . . Mais si l’homme m’a trompé et si j’ai follement agi, je supplie madame de me pardonner... ma bonne

intention et mon dévouement pourront peut-être me servir d’excuse...

— Vous avez bien agi répondit vivement Pauline — et je, ne vous reproche rien...

Nicolas devint radieux.

— Que Dieu soit loué 1 — murmura-t-il.

Wassj. — lmp. Mougin-Dallemagne.

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