LA GLACIÈRE
Le valet de chambre était assez intelligent pour s’apercevoir que, quoique le bon droit fut évidemment de son côté, il avait à faire à forte partie et perdait un peu de terrain à chaque réplique de son étrange interlocuteur. Ceci ne pouvait lui convenir. — Il résolut donc de substituer immédiatement l’action au dialogue et de démontrer au prisonnier, par des preuves irrécusables, l’étendue de sa supériorité. '
— Nicolas — dit-il à l’un des valets — tu as été matelot du roi, si j’ai bonne mémoire, avant d’entrer au service de monsieur le marquis?...
— Oui, monsieur Laurent — répondit Nicolas — et fin gabier, je m’en flatte !
— Les matelots sont passés maîtres, à ce qu’on prétend,
dans l’art de faire des nœuds très-solides et très-compliqués — reprit le valet de chambre.
— Quant à ce qui est de ça, monsieur Laurent, c’est la vérité vraie.
— Eh bien ! mon garçon, tu vas me prouver que tu n’as point oublié ton ancien métier.
— Que laut-il faire ?...
— Prendre les cordes que voici et attacher les pieds et les mains de ce misérable.
— Ce sera bâclé vite et tôt, monsieur Laurent, et j’ose croire que vous serez content de moi.
L’ex-matelot se mit à la besogne sur-le-champ, et deux minutes lui suffirent pour entourer les poignets et les chevilles de Lascars d’un lacis inextricable de cordelettes.
— S’il se détache — fit-il ensuite avec l’accent d’un légitime orgueil — je prends volontiers l’engagement de me laisser pendre à sa place.
Le prisonnier était redevenu muet et sombre. — Un pliprofond se creusait entre ses sourcils, et ses lèvres se crispaient en un rictus sauvage.
— Voilà qui va bien — reprit Laurent — et maintenant mes amis, nous allons le mettre en lieu sûr.
— Faut-il le descendre dans l’une des caves du château — demandèrent les valets.
Laurent secoua la tête.
— La résidence seigneuriale de Port-Marly ne doit point être transformée en prison pour des brigands de cette espèce... — répondit-il — les caves sont faites pour les vins généreux et non pour les voleurs... — d’ailleurs, j’ai mieux que cela...
Un frémissement de curiosité courut dans l’assistance.
— Oui, pardieu 1... j’ai mieux que cela!... — reprit
Laurent — nous allons transporter ce coquin à la glacière !... •
— A la glacière!... à la glacière!... — s’écrièrent les valets en riant — il s’y conservera bien au frais !...
Laurent mit dans ses poches les pistolets doubles et le couteau de Lascars. — Il détacha une clé massive, accrochée contre la muraille avec beaucoup d’autres à un tableau chargé d’indications, il prit une lanterne allumée et il se dirigea vers la porte de sortie en disant :
— Suivez-moi, et que deux d’entre vous se chargent du brigand !...
La glacière se trouvait située près de l’extrémité des parterres, à deux cent cinquante ou trois cents pas du château et sous l’ombrage d’un épais massif d’ormes gigantesques. C’était un petit pavillon d’apparence rustique, coiffé d’un toit de chaume en forme de champignon, faisant fabrique dans le paysage, et destiné, ainsi que l'indiquait son nom, à conserver, malgré les chaleurs de l’été, la provison de glace des châtelains de Port-Marly. Le château étant resté désert pendant plusieurs années, après la mort de l’oncle de Tancrède, on avait négligé de donner des soins à un approvisionnement inutile, et au moment où se passaient les faits que nous racontons, la glacière ne contenait pas un seul morceau de glace. Inutile d’ajouter que le petit bâtiment dont il s’agit n’avait aucune fenêtre et une porte unique située au nord. Laurent ouvrit cette porte et, sa lanterne à la main, pénétra le premier dans l’intérieur du pavillon. Cet intérieur, formé d’une seule pièce, basse
et ronde, était entouré d’un quadruple rang de paillassons très-épais. — Un escalier pratiqué au point central conduisait à une salle souterraine, voûtée, dallée, parfaitement sèche et d’une îemarquable fraîcheur.
— Il faut en toutes choses de l’humanité!... — reprit Laurent, fidèle à sa devise. — Jetez un paillasson dans la salle basse et couchez le prisonnier sur ce paillasson.
Cet ordre reçut une exécution immédiate ; — le baron, frémissant de rage, fut descendu dans le cachot improvisé qui ne le cédait en rien ^ux plus sombres cabanons du grand et du petit Châtelet.
— A merveille ! — s’écria le valet de chambre — voilà notre malfaiteur en lieu sûr !... — il ne s’agit plus maintenant que de faire bonne garde, et j’ose espérer que monsieur le marquis, à son retour deVersailles, n’aura que des éloges à nous donner...
— Nicolas et Baptiste — dit-il ensuite — avancez à l’ordre !
Les deux domestique interpellés s’approchèrent du valet de chambre, qui continua :
— Je vais vous donner une grande preuve de confiance, mes camarades... — c’est à vous que je confie l’honneur de veiller sur le prisonnier... — distinguez-vous dans l’accomplissement de cette mission, et ne suivez pas l’exemple funeste des deux aides jardiniers qui ont manqué à tous leurs devoirs et seront congédiés sans miséricorde au point du jour.
— Soyez tranquille, monsieur Laurent ! — s’écrièrent avec un élan de zèle Baptiste et Nicolas — nous aurons à l’œil !... — vous pouvez compter sur nous.
— Voici la consigne. — Toi, Nicolas, prends ce pistolet double et ce coutelas, dépouilles opimes du scélérat, prends aussi la lanterne pour t’éclairer et assieds-toi sur la plus haute marche de l’escalier. — Ce poste est incomparable ; d’ici tu vois le brigand et aucun de ses mouvements ne ' peut t’échapper... — si, par impossible, il venait à bout de rompre ses liens et tentait de fuir, n’hésite pas un seul instant, mon garçon, et brûle-lui la cervelle!... — Je prends la chose sur moi... tu m’entends?...
— Je vous entends le mieux du monde, monsieur Laurent — répondit Nicolas avec un gros rire — et je le ferais comme vous le dites, mais quant à ce qui est de briser ses liens, ça lui est défendu, au scélérat !... — les cordes sont neuves et solides... — un taureau ne viendrait point à bout de les rompre!... — Je ne parle pas de détacher les nœuds... j’y ai mis la main, c’est tout dire... le diable, s’il les voulait défaire, y perdrait son latin.
— Ainsi, tu réponds de cet homme?
— Sur votre tête — monsieur Laurent!...
Dirniizn ci by GoogI
— J’aimerais mieux t’entendre en répondre sur la tienne...
— Façon de parler, monsieur Laurent, pour témoigner que je prends la responsabilité de la chose et que vous pouvez dormir sur vos deux oreilles !...
— Et moi ? demanda Baptiste, aurais-je une consigne aussi...
— Tu en auras une, mon garçon, et elle sera encore plus simple, si c’est possible, que celle de ton camarade... — voilà le second pistolet ; — tu te tiendras en dehors de la glacière, adossé contre la porte, et non-seulement tu ne laisseras entrer personne, mais, en outre, lu ne permettras à personne de s’approcher... — Est-ce compris?...
— Oui, monsieur Laurent — s’il vient quelqu’un, je crierai : Au large ! et si c’est un mal intentionné, je ferai feu de mon pistolet...
— C’est parfaitement cela, mon garçon.
Satisfait de l’intelligence des deux sentinelles commises par lui à la garde du prisonnier, le valet de chambre quitta
la glacière et regagna le château, accompagné du reste de la valetaille. Nicolas, pénétré de l’importance de ses fonctions, assis sur la plus haute marche de l’escalier, ainsi que le lui avait ordonné Laurent, la lanterne à côté de lui, le pistolet double à portée de sa main droite, le coutelas à portée de sa main gauche, sifflottait du bout des lèvres l’air de Malborouyh , et ne perdait pas de vue le prisonnier^ étendu au-dessous de lui dans une obscurité presque complète, et semblable à une masse inerte et sombre. — Un quart-d’heure environ se passa ainsi, puis Lascars fit un mouvement brusque, et, malgré les entravé qui le paralysaient, il vint à bout de se mettre sur son séant.
— Eh! l’homme!... — cria tout aussitôt Nicolas en saisissant le pistolet — bougez pas !... — Je réponds de vous et, si vous ne vous tenez point tranquille, je vous préviens qu’il vous arrivera malheur!...
— Mon ami... — balbutia ' Lascars d’une voix gémissante — mon ami, écoutez-moi.
— Je ne suis pas l’ami d’un brigand !... — interrompit Nicolas — et je n’ai rien à écouter... — dormez donc, je vous le conseille, ou, si vous tenez à parler, faites la conversation avec vous-même, mais assez bas pour que je ne puisse vous entendre.
Lascars grinça des dents et tordit ses mains sous les cordes qui les unissaient étroitement. — Cet accès de colère dura peu. — Le baron reprit courage malgré le rude accueil de son gardien, et, après un silence, il continua :
— Je comprends ce qui se passe dans votre âme... — •’ous me regardez comme un scélérat, et la seule pensée de
m’écouter et de me répondre vous irrite et vous indigne...
— jeune homme, celle indignation vous fait honneur... — elle prouve combien voqs êtes honnête!... — je l’admire du fond du coeur ! — elle redouble l’intérêt que vous m’inspirez^..
— Je vous inspire de l’intérêt, moi!... — s’écria Nicolas.
— Un intérêt profond...
— Est-ce donc — reprit le valet d’un ton moqueur — est-ce donc par ce que j’ai si bien attaché les cordes qui vous lient?...
— C’est parce que vous remplissez votre devoir, en toutes choses, franchement, loyalement, consciencieusement... — On vous a donné l’ordre de me lier, vous avez obéi !... — on vous a donné l’ordre de veiller sur moi, vous le faites !... — on vous a enjoint de me tuer si je cherchais à fuir, et vous me brûlerie^ la cervelle, j’en suis sûr, sans scrupule et sans remords...
— Vous en pouvez jurer hardiment!... — répliqua Nicolas — pour nous autres, monsieur Laurent représente les maîtres... — Or, il a pris la chose sur lui, et je ne connais que ma consigne...
— Brave jeune homme !... — honnête jeune homme !...
— dit Lascars avec un enthousiasme merveilleusement joué — ah ! vous êtes une admirable nature, une nature que la corruption du siècle n’a point effleurée!... — vous avez conservé les rudes et grandes vertus du marin qui vit sous l’œil de Dieu, sur le pont du navire ! — aussi, ma confiance en vous est sans bornes et je vous en donnerai bientôt des preuves...
Ici, Nicolas se sentit mordu par une curiosité presque irrésistible. — Les paroles du prisonnier l’intriguaient audelà de toute expression, mais il devinait vaguement qu’il manquerait à son devoir en entamant un long entretien avec l’homme dont la garde lui était confiée. Une lutte s’engagea entre la curiosité et le devoir — cette lutte fut courte — la curiosité l’emporta. — Cependant, avant de céder, il fit une dernière tentative de résistance, et il répondit :
— Je n’ai besoin ni de votre intérêt, ni de vos preuves de confiance, et vous pouvez les garder pour vous...
Lascars comprit à merveille que cette rebuffade était le cri suprême de la conscience expirante. — Il ne s’en inquiéta point et il poursuivit :
— Vous étiez présent à l’interrogatoire, ou plutôt à la tentative d’interrogatoire que le valet de cfiambre de madame la marquise d’Hérouville a tenté de me faire subir...
— J’étais présent comme tous les autres — murmura Nicolas.
— Ce valet — continua Lascars — ce Laurent, n’est qu’un pauvre être vaniteux et nul!... — Gonflé d’un sot orgueil par la faveur des maîtres, il se croit quelque chose et fait niaisement la roue comme un dindon qui se pavane.
— Ah ! quant à ça, c’est vrai tout de même ! — s’écria Nicolas en riant avec une satisfaction profonde. Que voulezvous ? à tous les étagés de la société, le cœur de l’homme est fait de la même façon.
— Aussi, j’ai refusé de répondre — reprit le prisonnier
- mais je suis prêt à vous révéler ce que je n’ai pas voulu lui dire.
LASGARS A L’ŒUVRE.
— Eh! quoi — fit vivement Nicolas — vous dévoileriez pour moi le mystère de votre présence au château ?..
— Oui... — murmura le prisonnier.
— Vous me révéleriez pourquoi vous vous étiez introduit dans l’appartement et dans la chambre à coucher de madame la marquise, et vous me démontreriez qu’il n’y avait point en vous de mauvaises intentions d’incendie, de pillage, d’assassinat?..
— Assurément, je vous démontrerai tout cela..
— Diable ! — s’écria Nicolas — je crois que ce sera difficile !
— Beaucoup moins que vous ne le pensez,.
— Faites-le donc — je consens à vous prêter une oreille attentive...
— Vous me comblez de joie, bon jeune homme... — mais la fatigue m’accable... — ma voix épuisée ne saurait monter jusqu’à vous sans me contraindre à de pénibles efforts... — Prenez pitié de ma situation cruelle, et, je vous le demande, au nom de l’humanité, rapprochez-vous un peu de moi...
Nicolas fit une grimace expressive.
— Me rapprocher de vous... — dit-il ensuite — grand merci !.. Grâce à Dieu je ne suis point assez nigaud pour me jeter dans la gueule du loup quand rien ne m’y force, et vous ne m’avez pas encore démontré que vous êtes un honnête homme injustement soupçonné...
— Que craignez-vous donc?
— Je n’en sais rien... mais la défiance est la mère de la sûreté... et je me défie, à tout hasard...
— Eh ! que pourrais-je contre vous ? — En admettant que je sois un monstre de duplicité et d’hypocrisie, quel piège me serait- il possible de vous tendre ? — mes mains sont attachées, et les nœuds sont solides, puisque c’est vous qui les avez faits...
— C’est vrai... murmura Nicolas en réfléchissant — je ne cours aucun risque et je puis me hasarder sans imprudence...
En même temps, toujours muni du pistolet double, il descendait les marches de l’escalier et s’asseyait sur la
dernière. — Une distance de cinq ou six pas, tout au plus, le séparait alors de Lascars. '
— Maintenant — dit-il — vous pouvez parler aussi bas que cela vous conviendra, j’ai de bonnes oreilles et je ne perdrai pas une syllabe... — je vous conseille seulement d’aller droit au but... — d’une minute à l’autre monsieur Laurent peut revenir faire sa ronde, et je n’ai point envie d’être surpris si près de vous... d’ailleurs les paroles inutiles ne font qu’embrouiller les affaires, et, en toutes choses, il n’y a qu’un mot qui serve !.. — dites ce mot!... — si vous n’êtes pas un voleur, qu’est-ce que vous êtes?..
— Je suis un ambassadeur... — répondit gravement Lascars.
Nicolas se mit à rire aux éclats.
— Un ambassadeur!.. — s’écria-t-il — vous !.. — sous ce costume!.. — allons, allons, monsieur le brigand, je commence à comprendre que vous vous moquez de moi depuis un quart-d’heure...
— Je vous répète que je suis un ambassadeur — reprit le baron, — ou< si vous l’aimez mieux, un émissaire fidèle et dévoué de l’un des plus anciens et des plus chers amis de votre maîtresse, madame la marquise d’Hérouville...
— Il faut que cet ancien ami de notre maîtresse soit bien pauvre — répliqua Nicolas, — pour habiller de semblables loques les gens qu’il envoie en mission..
— Ces loques sont un déguisement...
— Soit !.. — je le veux bien... quoique le déguisement me semble bizarre !.. — Bref, vous vous prétendez chargé d’un message ?..
— D’un message de la plus haute importance, duquel dépendent le repos et le bonheur à venir de madame la marquise..
— Comment donc se fait-il que lorsqu’on vous a fouillé, tout à l’heure, dans les cuisines, on n’ait trouvé sur vous ni lettre, ni billet?..
— Il est des choses qu’on ne doit jamais écrire.. — le message est verbal...
— Et vous vous êtes introduit, à minuit, en forçant les portes, dans le but unique de le communiquer à madame ?.'..
— Je n’ayais pas le choix des moyens... — Il me fallait parler à la marquise, lui parler sans retard, avec le plus complet mystère... — J’ai pris un parti hasardé, dangereux, mais qui, après tout, pouvait réussir, et sans doute aurait réussi sans la mauvaise chance qui s’est déclarée contre moi à l’ improviste...
— Qu’avez-vous donc de si mystérieux à apprendre à madame la marquise?..
— Ceci n’est pas mon secret et vous êtes trop loyal
pour ne pas comprendre que je ne puis vous le révéler
— Bien... bien... — dit Nicolas — mais il me semble que notre maîtresse a mis peu d’empressement à vous entendre, puisqu’au lieu d’écouter votre message elle a sonné de toutes ses forces et crié à l’aide de tous ses poumorls.
— Ceci est fort simple... — répliqua Lascars — madame la marquise s’est éveillée au moment où j’allais l’éveiller moi-même avec précaution... la frayeur qui s’emparait d’elle ne lui a point permis de m’entendre.. — Elle m’a
Dioitiffwl hy t J>ogk
pris pour un malfaiteur... pour un assassin peut-être... — Elle a perdu la tête, et, s’élançant sur moi, elle m’a saisi à la gorge... — Le respect m’empêchait d’employer la violence pour me dégager... — l’épouvante prêtait des forces irrésistibles aux faibles mains d’une femme... — j’ai cru mourir... — j’ai perdu connaissance... lorsque je suis revenu à moi-même, j’étais prisonnier, et entouré de monde... — Vous savez le reste...
Nicolas réfléchit pendant quelques secondes, puis il se mit à hocher la tête d’une façon significative. Cette manifestation inquiétante ne pouvait échapper au baron dont les regards investigateurs étudiaient le visage et les gestes de son gardien.
— Est-ce que vous ne me croyez pas ? — demanda -t-il vivement.
— Ma foi, non !.. — répondit Nicolas. — Avec la meilleure volonté du monde, cela m’est tout à fait impossible...
— Pourquoi !..
— Mais d’abord, parce que Voire récit est incroyable , et cette raison en vaut bien une autre... ensuite, parce qu’une idée m’est venue : — depuis un instant je me demande dans quel but vous m’avez raconté tout cela... — et j’avoue que je ne trouve point...
— Dans quel but !.. — s’écria Lascars.
— Oui.
— J’attendais cette question, jeune homme, et j’y vais répondre d’une façon triomphante... je vous ai accordé ma confiance dans le but de faire votre fortune..
Nicolas tressaillit sur la marche de pierre qui lui servait de siège.
— Ma fortune!.. — répéta-t-il — peste ! — je voudrais vous croire... — par malheur vous n'avez guère la mine d’un homme qui fait la fortune des autres...
— Il ne faut jamais se fiera l’apparence !.. — dit sen- 1 tencieusement Lascars.
— C’est vrai, mais à quel propos m’enrichiriez-vous, moi que vous ne connaissez pas?..
— Je vous enrichirai pour vous récompenser d’un service immense que j’attends de vous.
Nicolas sentit redoubler son incrédulité primitive.
— Ah ! ah !.. — dit-il en ricanant — c’est fort bien !....
— je vous vois venir!.. — vous me prenez pour un imbécile, et vous allez m’offrir une grosse somme si je vous donne la clef des champs.. — Pas trop mal inventé, monsieur le brigand, mais je vous préviens à l’avance que çâ ne réussira pas... — Donc, cherchez ailleurs quelque dupe et ne me traitez plus comme un sot !...
— Jeune homme, vous vous lancez trop vite dans le
rJL
champ des suppositions, répliqua Lascars — la crainte d’être trompé vous égare!.. — je n’ai rien de pareil à vous demander... — si vous me faisiez, en ce moment, l’offre de la liberté, je refuserais. . .
Nicolas resta stupéfait.
— Ah ! ça, définitivement — demanda-t-il — qu’est-ce que vous attendez de moi ?
— Le salut de votre maîtresse.
— Madame la marquise court donc un danger?
— Un danger immense et que seul je puis prévenir..
— Comment?
— En ayant avec elle un entretien, cette nuit même..
— Un entretien avec notre dame!.. — s’écria Nicolas — et cette nuit, encore!.. — allons, l’homme, vous devenez fou !... — vous savez bien que c’est impossible!..
— Non, cent fois non, ce n’est point impossible !.. — il faut que ce soit, et cela sera, si véritablement, comme vous le dites, vous êtes dévoué à la marquise d’Hérouville !..
— Je donnerais mon sang pour elle!., elle est si bonne, notre dame..
— Alors, vous n’hésiterez pas...
— Voyons, parlons raisonnablement ! ! ! — De quelle façon cet entretien pourrait-il avoir lieu, à moins que je ne vous lâche, et je ne vous lâcherai pas, tenez-le pour certain ?..
— La marquise viendra me trouver ici... — répondit Lascars d’un ton ferme.
Nicolas haussa les épaules et regarda le baron avec une sorte de pitié. — Il commençait à se persuader que le captif avait bien réellement perdu la tête.
— Allez toujours.. — murmura-t-il — on ne peut empêcher un fou de débiter ses folies.
— Ecoutez : — reprit Lascars — vous allez avoir la preuve immédiate que j’ai tout mon bon sens et que, depuis le commencement de cet entretien, je ne vous ai pas dit un mensonge.
— Je suis curieux desavoir comment vous me prouverez ça...
— Où est le couteau que vous a donné le valet de chambre ?
— Il est en haut de l’escalier.
— Allez le chercher.
Nicolas obéit et revint avec l’arme tranchante enlevée à la ceinture de Lascars.
— Soulevez ma souquenille — continua ce dernier — et coupez les boutons de la veste informe qu’elle recouvre.. — il y en a dix, chacun de ces boutons contient un louis d’or de quarante-huit livres.
— Diable ! — mais cela fait un assez joli magot ! —
s’écria Nicolas. <
— Ces dix louis d’or, je vous les donne à l’instant — poursuivit le prisonner — et je vous promets une somme dix fois plus forte, si vous consentez à me venir en aide, sans engager votre responsabilité, sans manquer à un seul de vos devoirs, et en servant en même temps votre maitresse, madame la marquise d’Hérouville.