Les placards mortuaires
oilà une idée qui paraîtra tout d'abord bizarre : collectionner des placards ! A quoi cela peut-il servir? Jules Simon, qui avait eu l'occasion d'entr'ouvrir un recueil de ce genre, déclarait dédaigneusement : « Qui le croirait ! C'est une littérature bien monotone !» Il y avait sans doute aussi de sa part beaucoup de pitié pour le pauvre ramasseur de papier de deuil dont la manie décelait la déphosphoration céphalique...
Monotone ! pas autant qu'on pourrait le croire, et on voit bien que notre philosophe n'avait rien lu des pièces que ses doigts feuilletaient avec indifférence, peut-être avec crainte...
Qu'aurait-il dit, en présence d'une rédaction telle que celle-ci :
« Mademoiselle A... et sa famille ont Ihonneur de vous faire part de la perte douloureuse qu'ils viennent de faire dans la
personne de Monsieur..., décédé après 15 mois de souffrances, provenant de sa dernière campagne d'Italie. Il avait écoulé jusque-là, avec une santé robuste, 27 années de services, 14 années de campagnes d'Afrique.
a Veuillez joindre vos prières à celles de la famille ^ . »
OU semblable à la suivante ^ :
Paris, ce 4 mars 1812.
Je vous fais part avec la plus vive douleur que la mort vient de m'enlever mon très-cher et bien-aimé Epoux; j'espère que ce cruel événement ne diminuera en rien la confiance que vous nous avez toujours accordé.
Je vous prie de croire que je redoublerez de zèle pour vous prouver combien il m'est agréable de la conserver et de la mériter.
Vous devez autant plus croire à ma promesse c'est que mon papa GUELAUD et mon oncle PATUREAUX mont assurés de leurs conseils, etc., etc.
J'ai l'honneur d'être avec considération, M., votre très
humble,
V^e GUELAUD
Nota. — Je vous prie de tenir bonne note du port de lettre, je vous en tiendrai compte à l'occasion.
et en lisant un placard parisien de 1803 où une vénérable demoiselle de 82 ans est déclarée « fille majeure » ? ^
« Un volume ne suffirait pas à détailler toutes les singularités de cette lettre de deuil : c'est une fa-
1. Vicomte de Poli : Ann. du Conseil héraldique de France, 1897, p. 109.
2. Ex meis. Cette lettre a été adressée à « Madame F'» Jarry-pinau, m<le Epicier, à Sens. »