‹ Les plaideurs (volume 2)Chapitre 31 sur 129 · lOid · texte numérisé non relu

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3. Ou connaît la critique qu'un spectateur adressa un soir à Racine : « Un grave magistrat, n'ayant jamais été à la comédie, s'y laissa entraîner par l'assurance qu'on lui donna, qu'il serait très content de la tragédie d'Andromaque. Il fut très atteuiifau spectacle, qui finit par les Plaideurs. En sortant, il trouva l'auteur; et croyant lui devoir un compliment, il lui dit : « Je suis très satisfait, Monsieur, de i^otre Andromaque ; c'est une jolie pièce; je suis seulement étonné qu'elle finisse si gaiement. J'aTais d abord eu quelqu'en^ie de pleurer, mais la vue des petits chiens m'a fait rire. » (Abbé de la Portb, I, 77.) Les gens de robe ne passaient pas pour tiès lettrés au diï-seplieme siècle, à l'exception des avocats. Si nous ouvrons le homan bourgeois (Ed. ikyniLT, I, 102-103), voici comment le procureur Volliclion y raconte le sujet de Cinna: « Un particulier nommé Ciona s'a- •vise de'»ouloir tuer un empereur; il fait ligue offensive et défensive avec un autre appelé Maxime. Uais il arrive qu'un certain quidam va découvrir le pot aux roses. Il y a là une demoiselle qui est cause de toute cette manigance, et qui dit les plus belles pointes du monde. On y voit l'empereur assis dans un fauteuil, devant qui ces deux messieurs font de beaux plaidoyers, où iiya de bons arguments. Et la pièce est toute pleine d'accidents qui vous ravissent. Pour conclusion, l'empereur leur donne des lettres de remission, et ils se trouvent k la fin camarades comme cochons, Tout ce que j'y trouve à redire, c'est qu'il y devrait avoir cinq ou six couplets de vers, coomie j'en ai vu dans le Cid, car c'est plus beau des pièces. •

suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu Roi, qui était très-sérieux, en fut Irâ^ipô.'y fit même de grands éclats de rire; et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis do Saint-Germain dans trois carrosses à onze heures du soir, allèrent

porter cette bonne nouvelle à Racine Trois carrosses après minuit,

et dans un lieu où jamais il ne s'en était tant vu ensemble, réveillèrent le voisinage. On se mit aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étaient à la porte de Racine, et qu'il s'agissait des Plaideurs, les bourgeois se persuadèrent qu'on venait l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain. »

Les Plaideurs venaient d'entrer au répertoire de la Comédie pour n'en plus sortir, et nul depuis n'a osé contester le jugement do Louis XIV, si ce n'est Napoléon l**", qui faisait ôter de son Racine de voyage la Théba'ide, Alexandre et les Plaideurs. Nous ne pouvons deviner les motifs qui avaient, pour les Plaideurs, déterminé cette exclusion. En effet, nulle comédie ne fut plus vraiment française par sa verve et par son style; jamais le dialogue ne fut conduit avec un entrain plus endiablé et plus naturel ; jamais la saillie ne fut enveloppée d'une langue si familière et si élégante à la fois; jamais œuvre littéraire n'a fourni à la conversation plus de mots passés en proverbes; nulle part on ne rencontre plus d'excellents gallicismes, se présentant plus à propos. On s'accorde à reconnaître que les épigrammes de Racine sont au nombre des meilleures que les Français aient produites ; /es Plaideurs, par leur finesse, par leurs traits, par la pureté de l'expression, ne sont pas indignes de ces épigrammes, et, par leur forme seule, ils restent un des plus intéressants et des plus remarquables monuments de notre langue. Traduits, ils perdent plus de la moitié de leur mérite. Aussi n'avons-nous à signaler que la traduction hollandaise de Rogaert, en 1G95, une traduction anglaise en 1715, et une traduction allemande en 175?.

Nous citerons, avant de terminer cette Notice, quelques parties de l'appréciation de Riccoboni sur les Plaideurs; il est curieux de voir à quel excès de pruderie peut se porter la vertu rigoriste d'un vieux comédien : « La comédie des Plaideurs de M. Racine est la pièce la plus singulière que j'aie trouvée dans tous les théâtres de l'Europe : il y corrige deux passions (la passion de juger et celle de plaider) qui à la vérité paraissent rarement dans le monde, mais qui

ne sont jamais médiocres dans ceux qui s'y laissent entraîner

M. Racine, avec tout l'art dont il était capable, a tourné ces deux passions en ridicule; en sorte que, depuis Molière, j'ai peine à croire que le vrai style de la comédie se soit conservé nulle part aussi bien que dans la comédie des Plaideurs. — Malheureusement il y a un an-oar dans la pièce, et cet amour est traité d'une façon qui le rend suspect de pouvoir faire de mauvaises impressions. Léandre ^\^Q Isabelle^ fille de Chicamieau, et ne se flattant pas qu'en lademan-

dant en mariage les deux pères puissent y consentir, puisque Dandin, père de Léandre, est si emporté par la passion do juger, et Chicamïeau, père d'Isabelle, par la passion de plaider, il a recours à un déguisement pour faire signer à Chicaimeau le contrat de mariage, lui faisant accroire que c'est un papier de procédure. Quoi qu'on puisse dire pour excuser une pareille conduite, on no parviendra jamais à la justifier du côté des mœurs, et il en résulte toujours qu'elle est d'un très-mauvais exemple pour les jeunes gens. Il faut donc corriger, si l'on peut, cet amour, et sans cela la pièce des Plaideurs, quelque charmante qu'elle soit d'ailleurs, ne peut absolument être admise sur le Théâtre de la Réformation i. »

'..Delà réformation du théâtre, p. 305, 307 et 308.

Touiis. novembre 1880.

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