ACTE I, SCENE IV
L'argent ne nous vient pas si vite que l'on pense.
Chacun de tes rubans me coûte une sentence*.
Ma robe vous fait honte : un fils de juge ! Ah, fi !
Tu fais le gentilhomme *. Hé ! Dandin, mon ami, 90
Regarde dans ma chambre et dans ma garde-robe
Les portraits ffes Dandins : tous ont porté la robe ;
Et c'est le bon parti. Compare prix pour prix
Les étrennes d'un juge à celles d'un marquis' :
Attends que nous soyons à la fin de décembre. 95
Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre*.
Combien en as-tu vu, je dis des plus huppés ^,
1. « On portait encore des rubans au temps de Racine. C'était un reste de l'ancien habillement déchiqueté. Aujourd'hui les comédiens substituent au mot de rubans celui de boutons. » (Note de l'édition de 176S.)
2. Le Léandre de Racine ressemble au Ni«odème de Furetière : « C'était un de ces jeunes bourgeois qui, malgré leur naissance et leur éducation, Teulent passer pour des gens du bel air, et qui croient, quand ils sont vêtus à la mode et qu'ils méprisent ou raillent leur parenté, qu'ils ont acquis un grand degré délé- ▼ation au-dessus de leurs semblables, » {Botnan bourgeois, 1, 12-13.) Dans le même ouvrage, le procureur Vbllichon déclarait que « le temps qu'on employait ainsi à s'habiller proprement était perdu, et qu'on aurait fait cinq ou six rôles d'écritures. Il se plaignait aussi que telle pièce d'ajustement coûtait la valeur de plus de vingt plaidoyers n (1, p. 26). Deux ans après les Plaideurs, le comédien Rosimont écrivait dans son Avocat sans étude (se. m) :
Ces gens-là Tendent bien leur encre et leur pipier ;
On ne peut s'en passer el leurs belles paroles,
Soit à bien, «cil à tiial, produisent de$ pistoles.
Cela vaut mieux cent foi* que ton» ces dimuiseaux
Qui n'ont point d'autres foins que à-t faire les beaui.
Qui pir leurs vanités mcna^'ent mal leur bourse,
Et se trouvent enDii sans aucune res-ource.
Pour moi je n'en veux point, et quand un avocat
Pour tout bien aujourd'hui n'aurait que son état, .
C'est un point résolu, je lui donne ma fille.
3. Collantinc dit dans le Roman bourgeois (II, 32) : « J'estime autant et plus un procureur qu'un gentilhomme. J'en sais cent raisons, et surtout une qui est décisive, pour faire voir l'avantage que l'un a sur l'autre : c'est qu'il n'y a poin de gentilhomme, tant puissant soit-il, qui ait pu ruiner le plus chétif procureur ; et il n'y a point de si chétif procureur qui n'ait ruiné plusieurs riches gentilshommes. •
4. On appelle ainsi un habitué d'un établissement public qui n'en bouge pas plus qu'un des piliers qui soutiennent l'édifice. Regnard dira dans le Joueur (I. 7) :
Vous êtes pilier né de tout les lansquenets.
5. Familièrement ce mot s'emploie pour désigner des gens de haut parage, qui ont beaucoup de plumes à leur chapeau. Dans ce sens huppé est généralement précédé de plus. On lit dans le Bourgeois de qualité (II, ^) du comédien Hauteroche :
Il trouve i le fourrer parmi les plus huppés.
Tout ce passage est imité d'Aristophane {Guêpes, 550-553) : Tt Y*Ç ti'iîai(Aov «a'V (AaxaoKTTÔv (xâAXov vjv IttI ^txa(r:oflf, *H Tsuçifwtefov f, invÔTEfoy J^Çov, Ya.\ TaoTa yjçovtoî ; "Ov TTfwTa [xèv i'prov:' ê; eJ/T;; TT.fOjff' l«\ ToTai 5yujàn»iç
A so'ùlfler dans leurs doigts dans ma cour occupés, Le manteau sur le nez, ou la main dans la poche; ^Enfin, pour se chauffer, venir tourner ma broche*? 100
Voilà comme on les traite. Hé! mon pauvre garçon, De ta défunte mère est-ce là la leçon? La pauvre Babonnette! Hélas, lorsque j'y pense, Elle ne manquait pas une seule audience. Jamais, au grand jamais, elle ne me quitta, 105
Et Dieu sait bien souvent ce qu'elle en rapporta : Elle eût du buvetier emporté les serviettes, Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes s. Et voilà comme on fait les bonnes maisons. Va, Tu ne seras qu'un sot.
LÉANDRE
Vous vous morfondez là, UO
Mon père. Petit Jean, remenez votre maître ; Couchez-le dans son lit; fermez porte, fenêtre; Qu'on barricade tout, afin qu'il ait plus chaud.
PETIT JEAN
Faites donc mettre au moins des garde-fous là-haut'.
1. Eo général, ce sont des chiens qui remplissent cet emploi.
2. Le trait est dirigé contre M"» Tardieu, fernme d'un lieutenant criminel bien connu au dix-septième siècle par son avarice, qui causa sa mort ea tentant la cupidité des Toleurs. Boileau a peint ce couple dans sa satire X :
L'on et l'autre dès lor« véci;t à l'aTentnre Des présents qu'à ril)ri de la magistrature Le mari quelquefois des plai leurs extorquait. Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.
Madame Tardieu avait en effet volé quelques serviettes au buvetier du Palais. Pour la désotJter de ses biscuits, un làtissier fut obligé d'en mettre à sa portée de purgatifs. Avant Racine, Remy Beileau avait dit (La Reconnue, II, 1) :
D'autre côté, j'ai une mère
Qui tue dit toujours : Feu ton père
Fais^iil reci, faisait cela,
Allait deçà, allait delà
Pniir avoir pratique au paliis.
Ati ! que Dieu lui parduini jimaisl
Ne revint, eu quelque sa. son,
La bourse vide à la maison.
L'avarice des gens de robe était très raillée au dix-seplième siècle. Dans I« Roman bourgeois (1, 29), la mère de Lucrèce, femme d'un référendaire de la chancellerie, < eût crié deux jours si elle eût vu que quelque buut de chandelle n'eilt pas été misa profit, ou si on eût jeté une allumette, avant que d'avoir servi par les deux bouts. » Furetière terminait également ainsi sa satire du Jeu de boules de$ Procureurs :
Tayant fait ce réci'. Maiicroii, t'étonnes-lu
Qu'aujourd'hui le Pa'ais se trouve «ans vertu ?
Pourrait-on rencontrer une omt.re deju-iice
Oii règue cette énorme et barbare avarice?