‹ Les plaideurs (volume 3)Chapitre 11 sur 72 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

PETIT JEAN, traînant un gros sac de procès

Ma foi, sur l'avenir bien fou qui se fîra :

Tel qui rit vendredi, dimanche pleurera.

Un juge, l'an passé, me prit à son service;

Il m'avoit fait venir d'Amiens pour être Suisse *.

Tous ces Normands vouloient se divertir de nous : 5

On apprend à hurler, dit l'autre, avec les loups.

Tout Picard que j'étois, j'étois un bon apôtre 2,

Et je faisois claquer mon fouet 3 tout comme un autre.

1. La plupart des domestiques chargés de garder la porte des hôtels venaient autrefois de Suisse : Petit Jean vient de Picardie ; c'est ce qui rend l'expression piquante. *

2. Bon apôtre se prend d'ordinaire dans le sens d'hypocrite, hoh

et habile. C'est une antiphrase. Cette expression a été formée sans doute par allu ion à Judas, le méchant apôtre; qui paraissait souvent sur la scène au moyen âge, notamment dans le drame de la Passion. — Ici, bon ignifie homme habile, qui sait son métier.

3. Je me donnais de L importance, comme un cocher qui fait du bruit en faisant claquer son fouet.

LES l'LAIDEUKS. t

Tous les plus gros monsieurs • me parloient chapeau bas :

« Monsieur de Petit Jean, » ah! gros comme le bras2! '0

Mais sans argent l'honneur n'est qu'une maladie.

Ma foi, j'étois un franc portier de comédie 3 :

On avoit beau heurter et m'ôter son chapeau,

On n'entroit point chez nous sans graisser le marteau.

Point d'argent, point de Suisse4, et ma porte étoit close. 45

Il est vrai qu'à Monsieur j'en rendois quelque chose :

Nous comptions quelquefois. On me donnoit le soin

De fournir la maison de chandelle et de foin;

Mais je n'y perdois rien. Enfin, vaille que 5 vaille,

J'aurois sur le marché fort bien fourni la paille. 20

C'est dommage : il avoit le cœur trop au métier;

Tous les jours le premier aux plaids, et, le dernier,

Et bien souvent tout seul ; si l'on l'eût voulu croire,

Il y seroit couché sans manger et sans boire.

Je lui disois parfois : « Monsieur Perrin Dandin, 25

Tout franc, vous vous levez tous les jours trop matin :

Qui veut voyager loin ménage sa monture.

Buvez, mangez, dormez, et faisons feu qui dure. »

Il n'en a tenu compte. Il a si bien veillé

Et si bien fait, qu'on dit que son timbre est brouillé6. 30

11 nous veut tous juger les uns après les autres.

1. Monsieurs pour Messieurs s'explique en partie par la prononciation mosieu. — Mme de Sévigné dit de même : « des Madames », et La Fontaine : « des Monseigneurs ».

2. La phrase est elliptique : « On me donnait gros comme le bras (c'est-àdire très-respectueusement, très-cérémonieusement) le titre de monsieur de Petit Jean. (Les Grands Écrivains, note des éditeurs.)

3. Le portier de comédie se tenait à la porte du théâtre et ne laissait passer que ceux qui avnie^f. payé le droit d'entrer.

4. Les Suisses, soldats mercenaires, ne servaient que pour de l'argent : de là l'expression proverbiale dont Petit Jean fait ici une application plaisante.

5. Que entre ainsi dans plusieurs gallicismes avec le sens du latin quod ou plutôt quidqu'ul. — Il y a ici une forte ellipse : au hasard que l'entreprise vaille ce qu'il se pourra qu'elle vaille : c'est-à-dire à tout hasard.

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