ACTE III, SCENE IV
DANDIN
Venez, je vous eu veux faire passer l'envie. 8o0
ISABELLE
Hé! Monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux1.
DANDIN
Bon, cela fait toujours passer une heure ou deux2.
CHIC ANNE AU
Monsieur, je viens ici pour vous dire...
LÉANDRE
Mon père, Je vous vais en deux mots dire toute l'affaire. C'est pour un mariage, et vous saurez d'abord 853
Qu'il ne tient plus qu'à vous, et que tout est d'accord : La tille le veut bien; sod amant le respire3;
Thomas Diafoirus, qui en est venu glorieusement, à force de batfie le fer, comme dit son père, à avoir ses licences.
Qtm je crois, elliptiquement pour à ce que je crois, je crois, incise qui signilie selon mon sentiment.
« II est vrai: mais vingt années de moins pourtant ne me feroient point do mal, que jeerois. » (Mol., Av., II, 6.)
Tu n'es pas, que je crois, un homme scrupuleux.
(V. Hugo, Ruy blas.)
1. « II faut savoir gré au poète d'avoir dirigé ce trait contre la question, qui n'a été abolie qu'à la fin du dix-huitième siècle. » (Gérdsez.)
« Il y a dans les Plaideurs bien des hardiesses d'un autre genre. Ce trait : Dis-nous, à qui veux-tu faire perdre la cause? et celui-ci :
Hé ! Monsieur, peut-on voir souffrir des malheureux !
sont des plus sanglants. Le fouet d'Aristophane ne frappait guère plus fort, au milieu de la licence de la démocratie athénienne. On comprend sans peine que quelques- magistrats s'en soient émus. » (P. Mesnard, Notice, J. Racine, t. II, p. 135.)
2. Cette réponse de Dandin est cruelle. Toutefois le ton indifférent avec lequel il la fait ne laisse point d'être naturel. Dandin finit par condamner aux
5;alères, à la question ou à morl. sans songer à la rigueur de la peiue. Dans es premiers temps, sans doute, il éprouvai1, quelque émotion. Aujourd'hui, l'habitude a endormi dans son cœur toute pitié. La vue d'un malheureux que le bourreau torture lui est un délassement. De même pour le jeune médecin. La première fois qu'il s'est vu à l'amphitéàtre devant sa table de marbre, il n'a pu se défendre d'un sentiment de dégoût et de tristesse : peu à peu, il s'est accoutumé, endurci, et maintenant une dissection, qui n'est pas ordinaire, l'intéresse et le divertit. Dandin et Thomas Diafoirus, croyant plaire, offrent le premier à Isabelle, l'autre à Angélique, une singulière distraction : la proposition, quoique inattendue et odieuse, est naturelle de leur part,
3. Respirer, employé au fig. pour signifier désirer ardemment. 11 semble en effet que le cœur eihal« pour ainsi dire la passion dont il est plein par sis soupirs répétés.
Ce que la tille veut, le père le désire. C'est à vous de juger1.
DAN DIX se rasseyant).
Mariez, au plutôt.
Dès demain, si l'on veut ; aujourd'hui, s'il le faut. 860
LÉ ANDRE
Mademoiselle, allons, voilà votre beau-père, Saluez-le.
CHIC ANNE AU
Comment?
DANDIN
Quel est donc ce mystère?
LÉ ANDRE
Ce que vous avez dit se fait de point en point.
DANDIN
Puisque je l'ai jugé, je n'en reviendrai point.
CHICANNEAU.
Mais on ne donne point une fille sans elle2. 865
LÉANDRE
Sans doute, et j*en croirai la charmante Isabelle.
CHICANNEAU.
Es-tu muette? Allons, c'est à toi de parler.
Parle.
ISABELLE
Je n'ose pas, mon père, en appeler3.
5. Léandre plaide sa cause sans frais d'éloquence : il ne va point chercher bien loin se» arguments. On peut rapprocher de cette explication si vive et si franche le récit non moins rapide et non moins clair de Petit Jean, une fois qu'il a envoyé à tous les diables le souffleur, les grands mots et les périodes ! Quand on sait bien ce que l'on veut dire, on n'a que faire de recourir aux règles de l'art : l'accent convaincu suffit.
2. Sans elle, sans avoir son consentement. "Voici nn vers de Corneille ou la même proposition donne à la pensée exprimée un tour aussi concis :
Ne me comptez point tant que mon visage est beau. Je te sais bien «ans voas.
{Gai. du Palais, II. i.)
3. La réponse d'Isabelle est d'autant plus spirituelle qu'elle est tout à fai! eD situation dans cette atmosphère de chicane.