‹ Les plaideursChapitre 4 sur 116 · C 'i^t-à-dire la troupe des juges déguisés en guêpes · texte numérisé non relu

C 'i^t-à-dire la troupe des juges déguisés en guêpes

Notre insensé, quoique battu, s'obstine dans sa folie. Son fils alors lui propose de satisfaire ses goûts sans sortir de chez lui. Mais la grande préoccupation de^Pilocléon, c'est de savoir qui lui paiera son salaire. Convaincu qu'il n'v perdra rien à juger et à condamner au logis, il consent. Dans le même instant. Xantias court après le chien Labès qui a dévoré tout un fromage de Sicile : voilà pour Bdélycléon le premier procès qu'il fera juger par son père! Séance tenante, l'affaire s'instruit Sosias héraut. — huissier, comme nous dirions aujourd'hui — pour la circonstance, crie : Silence! assis! Xantias accuse, Plnlocléun mange ses lentilles tout en prêtant l'oreille, Bdélycléon se prépare à défendre l'accusé. L'avocat improvisé pour imiter sans doute un orateur du temps, commence par un exorde à la fois pompeux et comique, et continue sur le même ton prétentieux et ridiculement emphatique « Les témoins! » demande le juge. On présente des ustensiles de cuisine: apparaissent ensuite les petits du coupable. \ leur vue, Philocléon feint d'être attendri; mais il faut que justice soit faite! Son tils donne l'urne d'absolution : le pauvre ju^e y laisse tomber son vote, croyant le -mettre, dans l'urne de condamnation1. Il ne peut revenir sur son arrêt. La tromperie dont il a été victime lui fait perdre connaissance. Il se remet un peu, demande pardon aux dieux : il a chargé sa conscience de 1 acquittement d'un aemigé'K dit adieu pour toujours aux procès et aux condamnations ! En sera-t-il plus sasre? Oh non ■ 1! s'abandonne, sans doute pour se consoler, à tous le* excès s'oublie dans les vices les plus odieux, et y perd, non-seulement sa raison, mais sa dignité et son honneur.

1. L'urne de condamnation était devant le juge: l'urne d'absolution était placée derrière lui : il pensait si rarement à acquitter ! u»°iuuon était

Le théâtre représente une rue, au petit jour. A droite du spectateur est la maison du juge Perrin Dandin; à gauche, celle du plaideur Chicanneau. Petit Jean, portier de notre juge, traînant un gros sac de procès, vient pour faire sentinelle, afin que son maître ne sorte pas. Le pauvre homme est gardé à vue sur l'ordre de son fils Léandre : il a le cerveau malade, et. depuis quelque temps, ne va plus au Palais. Deux plaideurs acharnés s'obstinent cependant à le consulter : ce sont Chicanneau et la comtesse de Pimbesche ; seuls ils ne se sont point aperçus que l'intelligence de Dandin s'était affaiblie. Peut-être sont-ils l'un et l'autre atteints de la même maladie. Dandin, qui a conservé ses habitudes en perdant la raison, veut juger à toute heure. Quand ses guichetiers sont en début, il s'échappe et va courir la nuit en robe et en bonnet carré. Pour lui éviter un rhume et le scandale d'une telle sortie, Léandre le fait surveiller sévèrement. Petit Jear£ dans un monologue bien plaisant qui rappelle assez exactement les prologues de la comédie latine et qui est en même temps une vive exposition de la pièce, nous raconte les tours que joue si souvent le prisonnier à ses gardiens, et s'apitoie sur^ son propre sort. Il se couche sur le sac de procès et veut s'endormir : mais voici l'Intimé, le secrétaire, qui s'étonne que si matin le portier soit dans la rue. Bientôt apparaît à sa fenêtre Dandin en personne qui appelle, et croyant, parce qu'on ne lui répond pas, — et pour cause, — qu'il n'est point entendu. saute par la fenêtre et veut aller juger. Mais les deux serviteurs lui barrent le passage. Aux cris poussés par le bonhomme accourt son fils Léandre : il donne l'ordre à Petit Jean de ramener son maître au logis et de le mettre dans son lit, dod sans résistance de la part de ootre maniaque qui prend la résolution héroïque de ne poiut dormir, pour faire enrager tout le monde. Resté seul avec l'Intimé, Léandre le consulte:

comment pourra-t-il assurer Isabelle, la lille de Chicanneau, de l'amour qu'elle a su lui inspirer? Il faudrait trouver un honnête faussaire qui portât à la jeune fille un billet sous forme d'exploit. L'Intimé sera cet honnête homme. La ruse réussira-t-elle? Nous le saurons plus tard. La voix de Chicanneau, qu on entend à l'intérieur, empêche les deux conspirateurs d'achever le plan de leur complot. Ils vont y rêver ailleurs. Chicanneau se dirige vers la maison de Dandin ; c'est Petit Jean qui entr'ouvre la porte et la ferme au nez du solliciteur, bien que celui-ci ait graissé le marteau, selon l'expression du malicieux portier. Accourt la comtesse de Pimbesche, qui veut visiter aussi son juge . « On n'entre plus, » lui dit Chicanneau. Les deux plaideurs font vite connaissance : ils parlent à l'envi de leurs affaires, se comprennent d'abord ; puis, comme Chicanneau veut donner à la comtesse un conseil que celle-ci prend mal, ils se piquent, se disputent, se fâchent, se menacent..- Un tel sabbat fait sortir Petit Jean : Chicanneau et sa partie ne s'en entendent pas mieux, continuent de se quereller, cette fois devant témoins, et sortent en demandant à tous les échos un sergent, un huissier! tandis que Petit Jean, abasourdi, mais non surpris, souhaite qu'on mette aux Petites-Maisons aussi bien de tels plaideurs que leur juge ! (Acte I.)

L'Intimé, déguisé en huissier, et que la comtesse de Pimbesche a chargé d'un exploit pour M. Chicanneau, a trouvé, dans cette heureuse rencontre, l'occasion d'aborder Isabelle; il remettra à la tille la lettre, et gardera l'exploit pour le père. Quant à Léandre, il fera le commissaire, car le faux huissier aura certainement besoin de renfort. Le drôle frappe à la porte de Chicanneau : c'est Isabelle elle-même qui vient ouvrir. Tout d'abord elle reçoit rudement l'homme d'affaires; mais elle se radoucit bientôt, en reconnaissant, sous les vieilles lunettes, l'œil vif de l'Intimé et en entendant sa voix qui lui a si souvent parlé de Léandre. Elle lit le billet; Chicanneau, rentrant inopinément, la surprendrait, sans l'Intimé qui pare le coup en reprenant le ton, le port et le visage de son rôle. Isabelle déchire le prétendu exploit et sort eo feignant l'indignation. L'Intimé verbalise. Chicanneau excuse l'ignorance de sa fille et veut ramasser les morceaux déchirés. « Non, dit l'huissier, j'en ai sur moi copie. » Et i! tend au bonhomme le véritable exploit de la comtesse. La signature Le Bon au bas de l'acte paraît suspecte à Chicanneau.

11 est sûr d'avoir devant lui un fripon : il veut frapper, mais son bâton reste en l'air : l'Intimé lui a prouvé son identité en ne faisant point mine de résister, en attendant même que les coups dont il est menacé meurtrissent ses épaules. Les huissiers véritables gagnaient de bonnes journées avec les coups de bâton que les Chicanneaux téméraires leur administraient. A ces simples mots dits avec une résignation intéressée : « J'ai quatre entants à nourrir ! » Chicanneau est convaincu, confus et penaud. Léandre, en commissaire, arrive à propos. « Battre un huissier! Affaire criminelle! » Chicanneau se sent perdu. Deux délits reconnus: celui de sa fille et le sien! La rebelle, mandée par le faux magistrat, se présente. La scène est ravissante : le commissaire fait scbir à la prévenue un interrogatoire tout plein de sous-entendus dans lequel la justice respecte la fo...o...rme, comme dirait Bridoison, mais l'amour conquiert tous ses droits.

Avez-vous déchiré ce papier sans le lire . — Monsieur, je l'ai lu.

Léandre et Isabelle se sont compris. Cependant l'Intimé rédige un contrat en bonne forme signé du commissaire, de Chicanneau, qui croit mettre son nom au bas d'un procès-verbal, et d'Isabelle qui sait bien ce qu'elle fait. L'Intimé ramène la jeune fille chez elle. Chicanneau devra suivre de parle roi le commissaire partout où il plaira à ce magistrat de le conduire. Mais voici bien une autre fête! Petit Jean, qui a laissé échapper son prisonnier, accourt tout effaré. Dandin s'est sauvé par les gouttières : du haut de son toit il harangue. Léandre est reconnu par Petit Jean, qui n'a point le temps d'exprimer son étonnement: le faux commissaire l'entraîne rapidement. Chicanneau se plaint d'être arrêté sans l'aveu de son juge; la comtesse, qui arrive inopinément pour faire aussi sa partie, accuse Chicanneau; l'Intimé continue de jouer son rôle: tous trois parlent à la fois. Dandin, peu commodément assis sans doute pour entendre les requêtes, quitte la lucarne du toit. N'apercevant plus leur juge, les trois plaideurs sont condamnés au silence. Léandre, qui s'est dépouillé de sa robe de commissaire, se présente à la porte et en interdit l'accès à ces braillards. Petit Jean déclare qu'il a enfermé son maître dans la salle basse, près de la cave: l'alerte vieillard en a profité: il montre la tète au soupirail qui donne sur la rue. A sa vue, les doux plaideurs acharnés, Chicanneau et la comtesse recoin-

mencent; ils se disputent, se bousculent: Chicanneau, moins galant et plus fort, arrive bon premier. Il est entraîné par Dandin, et tous deux, juge et plaideur, tombent dans la cave. On vole à leur secours ; mais Chicanneau restera prsonnier dans la maison : c'est Tordre de Léandre. La comtesse regrette de n'avoir point fait la chute: Chicanneau dans la cave va prévenir l'esprit du juge. Elle veut entrer, Léandre la renvoie et la rudoie presque. Il est à bout de patience : Dandin reparait et boite un peu: il est tombé d'assez haut. Toujours sa manie ! il veut aller juger. Comment flatter sa folie? Le hasard en fournit l'occasion. Petit Jean court après Citron, le chien de Dandin. qui a mangé à la cuisine un chapon: il est coutumier du fait. C'est un voleur incorrigible ! Une idée lumineuse traverse l'esprit de Léandre. Voilà une cause pour son père ! Hélas! son père a bien véritablement perdu l'esprit, car le malheureux prend la chose au sérieux. L'Intimé plaidera pour Citron ; Petit Jean sera le demandeur, et Dandin se prépare à juger cette affaire avec solennité. ^Acte IL)

Chicanneau, enfin délivré, raconte à Léandre la scène de l'huissier et du commissaire : il ne reconnaît point dans sun interlocuteur le faux magistrat. Celui-ci en prolite pour donner déjà en futur gendre des conseils discrets à ce beau-père qui mange si maladroitement son bien et celui d'Isabelle. Chicanneau ne se doute point du piège que lui a tendu Léandre. — il ne faut pas trop insister sur cette ruse: elle n'est pas bien honnête, c'est un moyen de comédie souvent employé : ne soyons pas sévère et tenons compte, pour les excuser, à Isabelle de sa jeunesse et à Léandre de ses bonnes intentions, — Chicanneau, en se retirant, remercie le fils de son juge et espère en son concours pour obtenir gain de cause. Il reviendra accompagne de sa tille, qui répondra de bonne foi à la justice. Mais le tribunal fait son entrée : Dandin, avec une majesté grotesque. l'Intimé, avec toute la suffisance d'un avocat ridicule, Petit Jean, bien embarrassé de ses bras et de sa personne dans sa robe de demandeur. J'allais oublier le souffleur qui est venu secourir la mémoire de Petil Jean. Quant à Léandre, il est l'assemblée. Alors commencent les plaidoiries: Petit Jean répète à tort et a travers et en les écorchant les mots que lui dit le souffleur à l'oreille : il récite fort mal sa leçon. A la lin, ne pouvant sortir de son exorde, il envoie le souffleur à tous les diables, et accuse, sans plus de façon et dans <on langage naif, Citron d'avoir volé et mangé un cha-

pon, le menaçant de bons coups de bâton à la première escapade. Au tour de l'Intimé. Celui-ci, en sa qualité de secrétaire, n'a point besoin de souffleur : il a souvent copie des actes, entendu des plaideurs, assisté à l'audience. Gomme tous les demi-savants, il ne doute point du succès. Puisqu'il va parler, la cause est gagnée d'avance! Il sait prendre tous les tons; il imite avec exactitude les grimaces, les contorsions, les mouvements de corps, les gestes; il n'est point jusqu'à la composition du discours qu'il ne reproduise fidèlement : ce sont les mêmes images forcées, les mêmes flatteries outrées, les mêmes citations latines, les mêmes souvenirs d'Aristote, de Lucain, de Pausanias, du Digeste et d'autres encore, c'est le même idiome prétentieux et inintelligible, qui était en honneur dans le barreau du temps. De tels défauts sont encore accusés, grossis, exagérés, comme il est naturel dans une comédie qui vise à la satire. La caricature s'accepte toujours plus volontiers que le portrait. Enfin l'Intimé a si longuement et si confusément parlé qu'il a endormi le juge. On réveille Dandin qui dans son demi-sommeil condamne Citron aux galères. L'assemblée murmure : je veux dire que Léandre se récrie. L'Intimé reprend courage : il produit ses témoins, toute la petite famille de l'accusé. Il les place sur les genoux du juge pour que, les voyant de près il se sente touché de compassion. Les petits chiens étonnés et un peu remués s'oublieut en toute innocence devant la Justice. En habile avocat, l'Intimé tire parti de la situation : « Voyez nos larmes! » dit-il. Et le juge est bien embarrassé maintenant pour porter son arrêt, partagé qu'il est entre la nécessité de punir le crime avéré de Citron et la pitié que lui inspire le sort de tant de petits orphelins qui ne sont point élevés... ils viennent d'en donner la preuve! Mais il est temps que la bouffonnerie finisse : Chicanneau et Isabelle viennent pour leur affaire. Dandin se montre très galant avec la jeune fdle. Il lui ?ccordera tout ce qu'elle lui demandera. Léandre prend la parole, dit qu'il s'agit d'un mariage, que tout le monde est d'accord: l'amant, qui attend avec impatience la réalisation de ses vieux. la jeune fille, qui ne résistera point, le père lui-même, qui a signé le contrat. L'avocat y met tant de chaleur et Isabelle est si jolie que Damlin prononce la sentence : « Mariez au plus tôt. » Léandre présente alors -a femme à Dandin qui ne peut plus se dédire. Chicanneau proteste, mais ne peut contester le droit de Léandre. Il poursuivra Léandre, sa fille, Damlin,

tout le monde.... il ne donnera point d'argent. Léandre nf tient pas à la dot : il se contente d'Isabelle. Il fait un mariage d'inclination : chose rare en tout temps. C'est la meilleure moralité de cette comédie. (Acte III.)

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