P»il Menua». /, fiafime, JVbffat, X. I[, p
Tain judiciaire, Je môme qu'il était souverain politique : il le raille impitoyablement sous le nom de Philocléon1, il fustige les juges qui trafiquent de leur conscience, avec une âpre et éloquente colère à peine contenue dans une forme plaisante jusqu'à la bouffonnerie.
Philocléon, comme Dandin, veut juger toujours et sans cesse, non par amour du devoir et respect de la loi, encore moins pour le plaisir innocent de juger, mais simplement pour gagner beaucoup d'argent2. Si la douce folie de Dandin, juge sans aucun pouvoir politique, ne tire pas à conséquence, la manie de Philocléon est dangereuse, car il est en même temps le souverain maître. Les lois qu'il a élaborées et décrétées sur l'agora, il les applique dans le tribunal. C'est un juge sans équité, car il a avant tout la préoccupation du gain, sans responsabilité, puisqu'il ne relève d'aucune autorité supérieure, dépendant de ses passions et du premier délateur qui l'abuse ou dont il est le complice. Quelle différence, avec Pierre Dandin! Devant Philocléon peuvent être débattues les questions les plus graves ; le procès plaisant imaginé par Aristophane fait allusion à des fautes politiques ; Dandin n'a qu'un jugement à rendre : l'accusé est un chien, et la victime un chapon du Maine! Par une délicatesse prudente, Racine n'a fait prendre à Dandin de décision ni dans l'affaire Ghicanneau ni dans celle de la comtesse de Pimbesche : les plaideurs font beaucoup de bruit cuvant la maison du juge, mais le juge reste encavé; ii ne prononce point d'arrêt. Avec Aristophane nous sommes dans la réalité, et le rire du poète n'est point sans quelque amertume. Avec Racine, nous restons dans la fantaisie la plus aimable et la plus inoffensive, et Ja magistrature ne se sent point diminuée, que je sache, si l'un de ses membres dort à l'audience quand l'avocat est l'Intimé et les témoins de petits chiens qui.... pleurent! D'ailleurs Dandin a le cerveau un peu fatigué; il a eu dans sa vie tant de procès à débrouiller! On s'en est aperçu à la cour, et doucement, avec des égards, on l'a mis en disponibilité. C'est pour tromper la folie de son père que Léandre affuble l'Intimé et Petit Jean de robes
1. Ami (Je Cléon. Cléon était un démagogue qui flattait le» passions du peuple ; aussi était-il adoré de la populace. Aristophane, l'interprète du parti aristocratique, appelle le peuple Philocléon.
2. Les revenus d'Athènes montaient ;'i deux mille talents, et sur cette somme les six mille juges d'Athènes en emboursaient ISO! Cleon trouvait que les jusres n'étaient pas encore assez rétribues : il fit porter à trois oboles leur salaire quotidien.
d'avocat, qu'il est lui-même et tout seul l'assemblée, et qu'on est heureux au logis d'avoir à poursuivre l'assassin Citron. En résumé, la pièce d'Aristophane est une satire politique; celle de Racine une satire littéraire. « Dans les Plaideurs nous ne sortons pas du cercle de la vie privée: dans les Guêpes, nous sommes en pleine république, et la folie qu'il s'agit de guérir, celle de Philocléon ou du peuple athénien, est de croire aux démagogues1. » Il y a aussi une folie à guérir dans les Plaideurs, celle de Dandin ; mais la politique n'y est pour rien. Léandre fait tous ses efforts pour apporter un peu de calme dans l'esprit troublé de son père: et, puisque ce sont les procès qui ont causé la maladie, il est intraitable avec les plaideurs qu'il éloigne durement par piété filiale.
!'ES AUTEURS FRANÇAIS DU SEIZIÈME SIÈCLE DONT S EST INSPIRÉ RACINE DANS LES PLAIDEURS. — SOURCES DIVERSES. — COMÉDIES POSTÉRIEURES SUSCITÉES PAR LE SUCT.ÈS DES PLAIDEURS.
Les Plaideurs sont moins imités d'Aristophane que de Rabelais, de Henri Estienne- et des railleurs du seizième siècle. Rabelais surtout a fourni au poète un grand nombre de plaisanteries. Nous les relèverons dans notre commentaire, à chaque vers de la comédie inspirée par l'immortel auteur de Pantagruel. Henri Estienne. dans son Apologie d'ttéro excuse spirituellement les gens de justice de s'enrichir aux dépens des sots qui ne pouvaient vivre sans les consulter à bons deniers comptants. Car, « s'il n'y a ni lésion ni tort
1. Saint-Mabc Gihahdin, Œuvres complètes de J. Racine, t. II, p. 333.
2. Henri Estienne. célèbre helléniste, né à Pari? < n 1528, mort à l'hôpital de Lyon en I5r^. Il s'établit imprimeur à Paris. Il dépensa toute sa fortune à publier : 1° son Thésaurus grxcae lingus. auteurs grec*, prosateurs et poète-; une édition d Anacréon avec traduction en vers latins; son Traité de la Conformité du francois avec le grec (1565), qui est une erreur, mais ou se rencontrent des vues bien ingénieuses. Sa fln est imméritée. On peut dire qu'il est le type du savant désintén
o. L'Apologie d Ji s\ une satire contre les < ï i ises et les hommes
du seizième siècle : > Sou? prétexte de défendre la véracité d'Hérod avait raconté, dit-on. dts traits d.- superstition, de cruauté et de rapacité invraisemblables, Henri Estienne raconte tou!es les horreurs et tout--- le:? Mies de son temps. moDtrantqu Hérodoten'en a pas dit plus. » Note de Saikt- Mabc Gibabdin. Œuvres complètes de J Rar.ine. t. II, p. 33.)
envers qui consent et acquiesce » et « si c'est tuer les gens que les sauver malgré eux, quel mal font les chicaneurs d'ouvrir leurs bourses à ceux qui ont envie de les remplir, à la charge de leur donner le passe-temps de voir mille et mille galanteries et gentillesses chicaniques? » Pierre Leloyer fit au seizième siècle, sous le titre de Nephelo-Cocugie, une amusante imitation des Oiseaux d'Aristophane. Il emprunta à la fois au poète athénien et à Rabelais. Un chicanoux dans cette fantaisie fait lui-même son portrait avec une sincérité naïve :
De libelles, d'exploicts, Et d'esmptoire armé en tous endroicts, Et deux recorts1 menant pour ma deffense, Autant le bon que le mauvais j'offense, Sans mettre esgard et différence entr'eulx Tant bien je suis de gaigner désireux...
En peu de temps par chicane je pille
Voire le bien d'une riche famille
Sac dessus sac, et forme dessus forme, L'évident droict en obscur y transforme Et par deffaulx et par forclusion -, Ajournements et intymations, Je subvertis du bon droict la substance, Ou je l'altère et le tiens en balance !...
Au dix-septième siècle aussi, Racine avait eu des devanciers : de Beys3, dans l'Hôpital des Fous (i 637), Chevreau4, dans l'Avocat dupé (1638), Furetière5 surtout, dans sa quatrième satire, le Déjeuner d'un Procureur, et dans sa cinquième le Jeu de boules des Procureurs (1655). Parmi les fous que
1. Un recors est celui qu'un huissier mène avec lui pour lui servir de témoin et l'assister en cas de besoin.
2. Terme de jurisprudence. « Déchéance du droit de faire en justice une production qui n'a pas été faite dans le délai prescrit. » (Bourm -h, son, l>ï:t. usuel de la lanrjue fr.)
3. « De Bêys n'a pas laissé do nom dans l'histoire littéraire du dix-septième siècle. C'était un poète ferund 61 facile : il faisait beaucoup de vers latins et français; il vivait du reste, comme la plupart des poètes de -<>n temps, un peu
à l'aventure, aimant la bonne chère et le plaisir Richelieu tut sévère pour
de Beys qu'il soupçonna d'avoir fait des vers satirique e.mtre lui : on le mit à la Bastille. Il n'en sortit qu'à la mort du Cardinal. » (Saint-Marc Gihardin, J. Racine, t. II, p. 228.)
4. Chpvrfah est l'auteur de l'Avocat dupe, de COrïelàti, «les l>, <, de la suite et du mariage du Cid, ete. Il ne faut pas le confondre1
■ nevreati, Mrpageur <-t savant.
5. Furetière (Antoine), né à Parié en I>.m. moi t eti |089< àcaddittidétl en
iteur d'un dictionnaire qui porte son nom, déclaré indigna et ex^lu par ses confrères en 1685 sous prétexte qu'il avait profité du travail commun pour publier seul cet important ouvrage, devenu l'ennemi acharné de l'illustré compagnie, auteur de nombreux factumé conta elle, 'lu Roman />' (1666 . '!'■ fables, etc. (lavait ete lie avant son expulsion de l'A Boilcau et Racine.
contient l'hôpital décrit par de Beys se trouve le fou plaideur, et ce maniaque a été certainement connu du Chicanneau de Racine. Écoutez-le prenant à partie un visiteur de l'hôpital et le poursuivant malgré le concierge qui cherche à le faire taire :
De grâce, Monseigneur, rendez-moi la justice; Conservez mon bon droit....
Monseigneur, l'intimé gagne tout par ma faveur. Par de mauvais moyens ma rause est divertie; Le juge a quo* s'est joint avecque ma partie; Considérez un peu le tort que l'on ma fait.
L'Hôpital des fous est une satire; ce n'est point une comédie. Le fou plaideur est en compagnie du fou philosophe, du fou musicien, du fou soldat, du fou alchimiste. Dans cette atmosphère de manies diverses, le concierge lui-même finit par devenir, gagné par la contagion, le fou concierge. Racine, lui, a composé une véritable comédie dont les traits sont tous dirigés contre les plaideurs et atteignent aussi le juge par ricochets. Quant à V Avocat dupé, il ne touche au barreau que par le titre : nous ne voyons pas les ridicules du métier d'avocat. Polydas pourrait aussi bien s'appeler Thomas Diafoirus ou Trissotin. Il courtise une jeune fille nommée Atalante. Elle est belle, aussi l'aime-t-il; elle est pauvre : il hésite à l'épouser. Il n'est pas nécessaire qu'on soit avocat pour sentir quelquefois son cœur partagé entre l'amour et l'intérêt. Il se trouve cependant çà et là, dans une action qui n'a aucun rapport avec l'idée qu'on est en droit de se faire d'une pièce dont le titre est l'Avocat dupèy certaines expressions heureuses empruntées au style du Palais et qu'on peut rapprocher de la langue des Plaideurs. Dans ses deux satires, Furetière s'en prend plutôt aux ridicules extérieurs qu'aux vices intimes de la profession de Procureur. Il se moque des contorsions et des grimaces de son Procureur jouant aux boules; il raille son langage hérissé de mots barbares dont l'accumulation est toujours amusante et qui reviennent sur ses lèvres à chaque instant, même quand il déjeune. Furetière, on le voit, ne va pas jusqu'à pénétrer le caractère; il s'arrête à peine à la physionomie. Comme Chevreau et de Beys, il trouve avant Racine dans le grimoire judiciaire une source de plaisanteries comiques. Mais uotre poète ne s'en tient pas au langage, aux ridicules des plaideurs et surtout des juges, aux grimaces et aux contor-
*. Le juge à quo, c «t-i-dire duquel dépend la cause).
sions, il s'attaque aux travers dissimulés, aux vices intimes, avec assez de force pour que le coup porte, sans pousser toutefois trop avant une analyse de caractères qu'il y aurait eu danger en son temps d'approfondir.
Si Racine l'emporte facilement sur les écrivains qui ont avant lui essayé de mettre en scène les gens de justice et n'ont pu qu'imiter avec un peu de bonheur leur manière particulière de parler, les pièces qui ont été écrites postérieurement et qu'a suscitées le succès des Plaideurs ne sauraient soutenir la comparaison avec leur modèle.
En 4670 parait une petite pièce intitulée l'Avocat sans étude: l'auteur est Rosimont l, comédien de la troupe du Marais 2. Le principal personuage, Carille, véritable disciple de Petit Jean, est un savetier qui, alin de tromper un vieux bourgeois ignorant dont il convoite la fille, se fait passer pour avocat et emploie maladroitement les termes de la chicane. Dans la Comtesse d'Escarbagnas (1674), Molière nous présente ud Dandin, un magistrat galant, M. Thibaudier. Dans les Fourberies de Scapin (1671), le grand comique, dans une tirade bien connue, rassemble avec certaines expressions du Palais tous les inconvénients qui attendent un plaideur. En dehors de ces deux comédies, Molière ne prend guère à partie les juges ridicules et les plaideurs endurcis. En 1674, Montfleury donne Trigaudin ou Martin Braillard — Braillard est un nom heureux. — Celui-ci rappelle l'Intimé : il bavarde à tort et à travers, cite sans à-propos du latin, mais il est loin d'avoir la verve et la gaieté de M. le secrétaire du Caton de Normandie. En 1679 un avocat au parlement, Denys, publie une comédie ou satire sous ce titre : la Chicane des Plai-
1. Rosimont était un comédien de la troupe du Marais. Il a joué après Molière le rôle du Malade imaginaire. Détail curieux : il a composé sous le nom de Dumesnil un recueil de vies des saints.
2. « Ce fut vers 1600 qu'il s'éleva un nouveau théâtre dans une maison nommée l'hôtel d'argent, au quartier du Marais du Temple. Les comédiens qui l'occupaient étaient un démembrement de la troupe de l'Hôtel de Bourgogne qui jugea à propos de se séparer en deux troupes pour la commodité publique. » (Bbauchamps, Recherches sur les théâtres de France.)
« La salle du Marais n'est guère plus avenante ni plus commode que celle de l'Hôtel de Bourgogne, sa rivale : c'est la même forme carrée, c'est la même profondeur étroite qui place les spectateurs des loges beaucoup trop loin des acteurs. Des galeries, on ne les voit que de côté. » A. Koyer, Hist. univ. du Théâtre, t. 111, p. 6.) — Les spectateurs du parterre étaient debout. L'élite de la cour et de la ville garnissait les bancs des loges. Des deux côtéa de la scène, sur le théâtre même, moyennant un écu chacun, les gens de qualité les marquis surtout, avuient le droit de gêner les mouvement^ des acteurs.
deurs. Il y a une plaideuse, Mme Tristancœur, dolente comme son nom, qui n"a point l'infatigable verdeur de la comtesse de Pimbesche : tandis que celle-ci ne pourrait point vivre heureuse sans plaider. Mme Tristancœur déplore la fâcheuse nécessité qui l'oblige de sacrifier tous les jours dans d'interminables procès «son peu de bien, son repos et sa vie ».
DANS QUELLE MESURE LES AMIS DE RACINE ONT-ILS COLLABORÉ AUX PLAIDEURS? A-T-IL FAIT DES ALLUMIONS PERSONNELLES? A QUI DOIT-IL SON ÉRUDITION DANS LA LANGUE DE LA CHICANE?
Il ne faut pas prendre à la lettre, croyoDs-nous, l'aveu de Racine. « Moitié en m'encourageant, moitié en mettant euxmêmes la main à l'œuvre, mes amis me firent commencer une pièce qui ne tarda guère à être achevée. » Ses amis ont dû l'encourager, comme il le dit dans son Avis au lecteur, lui raconter certaines anecdotes, lui donner de vive voix quelques détails : mais là se borne leur collaboration. Boileau et Furetière sont peut-être les seuls auxquels, comme nous le verrons dans notre commentaire, puisse revenir l'honneur d'avoir fourni au poète quelques indications heureuses.
Racine a composé seul les Plaideurs : il D'y a point de doute à cet égard. Il a profité des observations faites avec finesse et esprit par « les personnes d'élite » qu'il rencontrait au cabaret de la place du cimetière Saint- Jean ii il a surtout profité des siennes. C'était d'ailleurs son droit de prendre son bien, comme dit et fait Molière, partout où il le trouvait. Ni ois ne pensons pas non plus qu'il ait cherché à représenter sous les traits de ses avocats ridicules et de son juge des personnalités connues. Tout en imitant Aristophane, il est resté, selon son goût, le disciple de Ménandre. L'Intimé et Petit
1 . Dans la place du Cimetière Saint-Jean, il y Était alors un traiteur fameux seignfl du Mouton ckea qui s'assembloient tous les jour? ee qu'il v avi.it ci.- jeunes 6eignftHrs les plus spirituels à la I Messieurs Des"-
pré nix. Racine, la Fontaine. Chapelle. Furetière. et quelques autres persom.fM d'élite; et cette troupe choisie avoit une Chamlire particulière du Ioçris qui leur étoit aneetée. En ce temps-là les Caffés n'etoient nas encore établis. l»ins ce célèbre réduit ils imentoient mille ineénieuses folies. Là fut comr parodie du Cid. » {Remarques de M. Brossette sur le douzième vers de la ie epiijramme de M. Desprésui adressée à M. Racine et qui commence ainsi : Racine, plains ma Destinée, etc....)
Jean ont pu rappeler à des spectateurs, qui savent distinguer sôus le masque, tel ou tel avocat renommé du temps. Racine a sans doute imité discrètement certains modèles que lui présentait le barreau : il a emprunté la voix criarde de celui-ci, le ton de fausset de celui-là, l'air empesé de cet autre, la suffisance insupportable d'un quatrième. Les noms de Gaultier * et de Montauban - sont venus sur bien des lèvres. Mais personne n'a pu dire en entendant l'Intime : « C'est Gaultier en personne ! » Un autre spectateur eût pu se récrier : « Non, vous vous trompez : c'est Montauban lui-même! » Racine a malicieusement observé, il s'est abstenu de faire un portrait trop ressemblant.
Racine n'a pas eu besoin non plus que M. de Brilhac, conseiller au parlement de Paris, comme l'assure Louis Racine dans ses Mémoires, que M. de Lamoignon3, comme le prétendent d'autres critiques, que l'avocat Pousset de Montauban, selon l'opinion de certains autres encore, l'initiassent à la langue souvent si bizarre des tribunaux. Dans le cours de son long procès, il a eu tout le temps nécessaire pour passer maître en l'idiome de la procédure.
i. Gaultier (Claude), avocat au parlement de Paris (1590-1666), était surnommé la Gueule. Il a passé à la postérité, grâce à ces deux vers de Boileau (sat. IX) :
Dans vos discours chagrins, plus aigre et plus mordant Qa'nne femme en furie, ou Gaultier en plaidant .
2. C'était un avocat du temps lié avec Racine et Boileau. Racine a pu, en causant avec lui, retenir quelques anecdotes amusantes du Palais.
3. De Lamot^n-n 'Guillaume ■'1617-1677 \ conseiller au Parlement (1635), maitre df>s requêtes 1644'. premier président (1658). C'était un ami de' Boileau. A sa demande, le poète composa le Lutrin. Il a laissé un ouvrage intitule ht Arrêtés de Lamoif/non. où il fait preuve d'une connaissance
Eirofonde .le la jurisprudence. II reçut du R'>i, qui n'était point prodigue de ouanges, cet éloge célèbre : a Si j'avois connu, lui dit le monarque en lui annonçant sa nomination de Premier président, un plus homme d« bien, un pins digne sujet, je l'iurois choisi. »
COHRin A LIE ACCUEILLIE D ABORD LA PIECE DE RACINE? — CAUSES DE SON INSUCCES MOMENTANÉ.— POURQUOI ELLE A RÉUSSI ENSUITE.— NOMBRE DE SES REPRÉSENTATIONS DEPUIS 1630 JUSQU'A NOS JOURS. — QUELS ONT ÉTÉ LES CRÉATEURS DE CERTAINS ROLES '? — AUTRES INTERPRETES DISTINGUÉS.
La pièce ne réussit point tout d'abord. « Aux deux premières représentations, écrit Valincourt, les acteurs furent presque siffles et n'osèrent hasarder la troisième. Molière, qui étoit alors brouillé avec Racine, alla à la seconde, mais il no se laissa pas entraîner au jugement de la Ville, et dit en sortant que ceux qui se mocquoient de cette pièce méritoient qu'on se mocquàt d'eux. Un mois après, les comédiens étant à la cour, et ne sachant quelle petite pièce donner à la suite d'une tragédie, risquèrent les Plaideurs. Le feu Roy, qui étoit très sérieux, en fut frappé, y lit même de grands éclats de rire: et toute la cour, qui juge ordinairement mieux que la Ville, n'eut pas besoin de complaisance pour l'imiter. Les comédiens, partis de Saint-Germain dans trois carross onze heures du soir, allèrent porter cette bonne nouvelle à Racine, qui logeoit à l'hôtel des Ursins. Trois carrosses minuit, et dans un lieu où jamais il ne s'en étoit tant vu ensemble, réveillèrent tout le voisinage. On se mit aux fenêtres; et comme on vit que les carrosses étoient à la porte de Racine et qu'il s'agissoit des Plaideurs, les bourgeois se persuadèrent qu'on venoit l'enlever pour avoir mal parlé des juges. Tout Paris le crut à la Conciergerie le lendemain. Et ce qui donna lieu à une vision si ridicule, c'est qu'effectivement un conseiller des Requêtes * avoit fait grand bruit au palais contre cette comédie 2. »
Les Plaideurs tombèrent le premier et le second soir. Il y a bien des raisons qui expliquent cette chute imméritée. Racine avait beaucoup d'envieux ; il avait surtout dans les partisans de Corneille vieillissant des ennemis redoutables : ils ne vou-
1 . Membre de la Chambre des requêtes. La Chambre des requêtes est une section de la Cour de cassation qui statue sur l'admissibilité ou le rejet des pourvois en cassation en matière civile. Requête, demande écrite pour obtenir qu*un jugement ou un arrêt rendu en dernier ressort soit rétracte.
2. Histoire du Tkcitrç français, par Ici frères Parfait, t. X.
laient point admettre, après avoir été les premiers à porter le défi, que le jeune rival de leur maître fût capable d'écrire une comédie aimable. Les uns et les autres s'unirent aux mécontents du Palais et formèrent une cabale. Le public, de son côté, qui ne comprenait guère les termes de chicane, s'obstina à ne voir dans la nouvelle pièce qu'une fantaisie extravagante ; il ne sentit point toute la finesse et toute la vérité d'observation cachées sous ces plaisanteries un peu grosses en apparence, et le peuple la plus spirituel de la terre méconnut son Aristophane : il fut Béotien pendant quarante-huit heures. Seul dans cette foule d'ignorants ou de gens prévenus, Molière réclama. Le grand comique est mort si tôt pour la gloire du théâtre, bien qu'il l'ait élevé si haut, que nous ne pouvons savoir s'il n'aurait point un jour, lui aussi, mis aux prises sur la scène la chicane avec la justice. Il y a peut-être songé1. En tout cas il ne s'est point pressé de donner une place au juge endormi et facilement corruptible, ainsi qu'au plaideur acharné et mangeant son bien en procès, dans sa galerie si riche et si complète de travers et de ridicules. Sans doute il a trouvé que la satire de Racine ne laissait rien à désirer.
Molière ne fut point toutefois le seul à reconnaître et à proclamer le mérite de l'œuvre nouvelle. Le roi Louis XIV y goûta un plaisir très vif : son suffrage emporta les applaudissements de la cour. La partie était gagnée. L'Hôtel de Bourgogne remonta les Plaideurs : le succès fut très franc et de longue durée. « Le registre de la Grange2 nous apprend que dans les derniers mois de 1680, après la réunion des comédiens français de l'une et de l'autre troupe, les Plaideurs fureDt joués quatre fois à la ville, et qu'il en fut donné aussi une représentation à Versailles. Nous en comptons, sur le même registre, cinq représentations en 1681, trois en 1682, deux en 1683, deux en 1684, trois dans les premiers mois de 1685 3. » Si nous consultons le tableau exact et cu-
1. N'a-t-il point essayé cette critique dans les Fourberies de Scapin?
2. « La. Grange était un acteur très utile. « l'our vous, lui dit Molière dans V Impromptu de Versailles quand il donne des conseils à ses comédien*, pour vous, je n'ai rien à vous dire. )> C'est le plus bel éloge que le directeur pût adresser à son camarade. La Grange jouait les rôles secondaires, mais d'une manière parfaite. Il représenta Ly<aste, du Mariage forcé ; Valère, du Tartufe. Six ans avant la mort de Molière, il le remplaça comme orateur au théâtre du Palais-Royal, puis, lors de la réunion, il succéda a Hauteroche dans cette importante fonction. » (A. Royer, Bist. univ. du Théâtre, t. III, p. 218 1V.K)
■j. \\.ir notice des l'iaideurs I', Mbsnahd, J. llacu\e, t. Il, p. 137),
rieux que M. Despois a relevé des représentations données soit à la ville, soit à la cour, des chefs-d'œuvre de nos trois
grands classiques, nous trouvons que les Plaideurs ont été joués à la ville :
De 1685 à 1700 113 fois.
De 1700 à 1715 1Ô2
De 1715 à 1774 255
De 1774 à 1789 74
De 1789 à 1799 18
De 1799 à 1814 91
De 1814 à 1848 153
De J848 a 1873 201
De 1873 à 1886 70
On peut constater que, sauf pendant la Terreur, le succès de cette comédie n'a été qu'en grandissant. Sous le premiei Empire cependant, il s'est un peu ralenti. Talma et la tragédie avaient alors tous les honneurs. Napoléon 1er d'ailleurs ne goûtait guère les Plaideurs. Dans une lettre qu'il écrivait le 17 juillet 1808 à son bibliothécaire, M. Barbier, pour lui ordonnei l'envoi d'un certain nombre de livres choisis, dont il voulait se faire une bibliothèque de camp, il demandait qu'on retranchât de Racine la Thébaïde, l Alexandre et les Plaideurs. Les Plaideurs, sous son règne, ne furent représentés qu'une seule fuis à la Cour. Sous Louis XIV, au contraire, vingtdeux fuis; sous Louis XV. dix-huit fois: sous Louis XVI. six fois. Depuis 1873 jusqu'en décembre 1886, les Plaideurs ont été donnés environ soixante-dix fois et repris à peu près à chaque anniversaire de la naissance dg poète.
les Plaideurs n'affichent point de prétention : faire rire a été le but de l'auteur. Ce n'est pas une comédie de caractère à proprement parler; ce sont des tableaux un peu chargés qui se succèdent dans une action assez vive, mais dont le tissu n'a rien de bien solide. Racine nous montre un Chicanneau ridicule, une comtesse de Pimbesche acariâtre : tant mieux, si certains plaideurs entêtés se sunt reconnus dans des personnages qui étaient leurs copiés, tant adieu*, s'il eussent pu profiter de la leçon dunuée d'ailleurs -an- lévéfité et se guérir d'une inanie si funeste aux intérêts matériels les plus chers! Mais quel joge aurait traité Perrin Dandin de collègue? Les avocats les plus bavards eussent dû être les premiers à rire de la fa-
notice 19
conde de l'Intima el de la gaucherie dp Petit Jean. Racine ne s'attaque point témérairement à la magistrature de sou paysi Il plaisante les avocats prolixes qui se complaisent dan- leur
éloquence taudis qu'ils endorment le tribunal, l'avocat de la partie adverse, et perdent leur procès; il se moque agréablemeul de la solennité grotesque de quelques juges, de leur apreté au irain, de l'habitude qu'ils Unissent par prendre de s'occuper à l'audience de leurs affaires prWéees, d'y manger, d'y boire et surtout d'y dormir; il fustige sans en avoir l'air des abus invétérés. 11 met beaucoup d'esprit et de bonne humeur dans une fable amusante : il y a longtemps qu'il a gagné lui-même son procès et désarmé les susceptibilités le plus délicates.
Si nous en croyons le Mercure de France , juin 1740. p. 1 i 39 1, Hauteroche1 aurait créé Chicannbâu avec la plus grande originalité. Selon M. Aimé-Martin, le personnage de Dandin était rendu par Poisson8. M,!e Beauchàteau aurait joué la comtesse de Pimbesche, dit Rover dans son Histoire universel!» du
1. N'.*:l le Breton, Sr d'Hauteroche, était en même temps un acteur de ■ inique distingué. Il était d'une taille avantageuse, mais fort maigre et décharné. C'était un homme d'honneur et estimable, non seulement par ses talents, mais encore par sa probité et sa droiture.
■J.. Raymond Poisson est le premier des Crispins qui s'est distingué de 'a foule des comédiens par L'originalité de son caractère.... Après avoir étudie quelque temps la chirurgie, le jeune Poison s'attacha au duc de Créqui, qui aimait beaucoup ses saillies, sa gaieté franche et son esprit naturel... Poisson eut l'art de plaire à Louis XÏV... Sa familiarité trouva grâce auprès du plus fier et du plus sérieux des monarques, et lui valut une pension de 400 francs. Son humeur joviale n'eut pas moins de succès auprès de Colbert... Colbert fît l'honneur à Poisson d'être le parrain de l'un de ses enfants : mais il ne se pressa point de joindre à cet honneur quelque marque solide de sa protection. Son compère Poisson eut besoin de solliciter une place pour le filleul. On raconte à ce sujet que le comédien étant allé à Sceaux pour présenter au ministre un placet en vers, Colbert refusa de l'entendre : il était fatigué de compliment? et de vers. « Vous autres poètes, lui dit-il, vous n'êtes faits que pour nous incommoder par la fumée de votre encens. » Poisson promit iue l'encens de ses vers ne lui ferait point mal à la tète, et cependant il débuta pompeusement par ceux-ci :
Ce grand ministre de la paix, Colbert que la France révère.
Dont le nom ne mourra jamais !...
Tu tiens mal ta promesse, » dit Colbert en l'interrompant, comme Auguste i Cinna. Poisson le supplia de le laisser achever, et il continua ainsi :
Eli bien, tenez, e'est mon compère; Fier d'an honneur si peu commun, On est surpris ri je m'étonne Que de deux mille emplois qn'il donne, Mon fllfl n'en paisse obtenir un.
Colbert goûta cette manière de solliciter plus que les louanges dont elle était précédée : il fit sur-le-champ le lils de Poisson contrôleur-géliôral des
Aides. » Geoffroy, Cours de litt. dramatique, t. VI, p. Il
théâtre, t. Ilf, p. 134. Pour le reste, il est mieux de s'abstenir,
les témoignages contemporains ou dignes de foi faisant complètement défaut. On sait cependant comment, dans la suite, deux rôles importants furent tenus. Ainsi le Mazurier, dans sa Galerie historique des Acteurs (t. I, p. 209 . cite Dangeville, qui fut aussi un excellent Chicanneau (1702-1740). « Plus tard, Baptiste Cadet, dont les débuts remontent à 179., qui ne prit sa retraite qu'en 1822, et reparut même après 1830, dans quelques représentations, a laissé le souvenir d'une bouffonnerie inimitable dans le rôle de Perrin Dandin1. » Aujourd'hui, à la Comédie-Française, les Plaideurs sont joués avec gaieté et verve; mais ce sont I'Intimé et Petit-Jean qui, grâce à leurs spirituels interprètes, — je veux parler des deuxchefs d'emploi, — sont passés au premier plan2.
1. Voir Notice des Plaideurs (P. Messard. /. Racine, t. Il, p. 169).
-2. M. Got a pris pour la première fois le rôle de Perrin Dandin, le lundi 13 Septembre 1886. La presse entière l'y a trouvé excellent. Jusqu'à ce jour, il avait joué l'Intimé
ANALYSE DES GUEPES
Philucléon est un juge qui a la manie de vouloir toujours juger : ce qu'il aime par dessus tout, c'est condamner.
A la fin, le pauvre homme perd la raison. Son fils Bdélycléon 2 en est réduit à le faire garder, et de près, par ses esclaves Sosias etXanthias. Nous le voyons, au commencement de la comédie, s'échapper par la cheminée : il veut aller condamner Dracontidès, mauvais citoyen habitué à l'amende. Bdéiy cléon a bien de la peine, soutenu de ses deux esclaves, à retenir son père. On fait entrer de force le bonhomme dans la maison : on ferme la porte, on amasse pierres sur pierres contre elle, on repousse le verrou dans la gâche... Mais voici le maniaque sur la gouttière ! les tuiles tombent dru sur les trois gardiens. Les autres juges viennent chercher Philocléon. Us arrivent déguisés en guêpes, dans l'attirail le plus grotesque : ils s'étonnent de ne point recontrer Philocléon; ils l'appellent. Le malheureux répond par une fente de la porte qu'il est prisonnier. Ses confrères lui indiquent mille expédients pour tromper cette surveillance impie : il en profite. Mais tous comptent trop sans leurs hôtes.
Entendant son père dans la rue, Bdélycléon accourt, suivi de ses esclaves. Les juges veulent défendre leur collègue. Une lutte s'engage. Bientôt le calme se rétablit : Bdélycléon prétend qu'en empêchant son père d'aller juger il ne veut que son bonheur, et se justifie des violences auxquelles il est obligé de se livrer; Philocléon exalte la profession de juge; Bdélycléon revient à la charge, et ses raisons finissent par convaincre le chœur3 qui lui donne gain de cause.
1. Voici comment Bdélycléon définit les -vieux juges: « Cette race de vieillards, quand on l'irrite, devient terrible comme un essaim de guêpes. Ils mit nu bas des reins un dard des plus aigus dont ils piquent leurs ennemis, et ils crient, ils bondissent, et leurs piqûres brûlent comme autant d'étincelles. ». (Trad. de C. Poyard.)