PETIT JEAN, LA COMTESSE, GHICANNEAU
PETIT JEAN
Voyez le beau sabbat1 qu'ils font à notre porte! Messieurs2, allez plus loin tempêter de la sorte.
CHICANNEAU.
Monsieur, soyez témoin..,
LA COMTESSE
Que Monsieur est un sot. 285
CHICANNEAU-
Monsieur, vous l'entendez, retenez bien ce mots.
PETIT JEAN
Ah! vous ne deviez pas lâcher cette parole4.
LA COMTESSE
Vraiment, c'est bien à lui de me traiter de folle!
PETIT JEAN
Folle! vous avez tort. Pourquoi l'injurier?
CHICANNEAU.
On la conseille6.
Oh6!
1. Le beau sabbat, familièrement le grand bruit (avec l'idée de désordre). — Sabbat, c'est le samedi, le jour du repos chez les Juifs, le jour consacré aux devoirs religieux. Mais, comme le peuple croyait que les Juifs étaient sorciers et qu'ils se réunissaient la nuit pour prendre part à de bruyantes discussions, sabbat a voulu dire aussi, par dérivation injurieuse du sens primitif, assemblée nocturne où les Juifs ou sorciers et (par extension) où des gens qui aiment les ténèbres et les cris se réunissent, se disputent et font un grand bruit : de cette acception spéciale, on est arrivé facilement au sens familier que ce mot a dans le vers de Racine.
3. « Un des traits les plus originaux de la manie des plaideurs consiste dans cette espèce de joie qu'ils ressentent des invectives grossières dont on les accable, parce qu'ils se flattent d'y trouver la matière d'un bon procès qui leur fera obtenir ce qu'ils appellent dans leur langue des dommages et intérêts. » (Geoffboy.)
4. Petit Jean, comme Maître-Jacques dans l'Avare, comme Dorine dans Tartuffe, cherche à mettre le holà entre les deux parties, et va de l'une à l'autre. Arrivé devant Chicanneau, il lui fait honte. Quand il est près de la comtesse, il lui donne tort : cela discrètement et avec l'air fin d'un homme qui se moque agréablement de son monde. Ce procédé plaisant a toujours réussi à Molière.
5. « On la conseille! » Je lui donne des conseils, et voilà ma récompense !
6. C'est à la comtesse que Petit Jean fait ce oh! de reproche. Remarquez ici un hiatus oh! oui ; c'est vrai; mais la douceur de cet hiatus
est telle qu'il faudrait être bien sévère pour le condamner.
Oui , de me faire lier. 290
PETIT JEAN
Oh! Monsieur!
CHICANNEAU.
Jusqu'au bout que ne m'écoute-t-elle?
PETIT JEAN
Oh! Madame!
LA COMTESSE
Qui? moi! souffrir qu"onme querelle M
CHIC ANNEAU
Une crieuse!
PETIT JEAN
Hé! paix.
LA COMTESSE
Un chicaneur!
PETIT JEAN
Hola
CHICANNEAU.
Qui n'ose plus plaider5!
LA COMTESSE
Que t'importe cela?
Qu'est-ce qui t'en revient, faussaire abominable, 295
Brouillon, voleur3 ?
CHICANNEAU.
Et bon, et bon, d-"" par le diable !
Un sergent, un sergent! fn sort.)
LA COMTESSE
Un huissier, un huissier ! (oie sort.
PETIT JEAN n
Ma foi, juge et plaideurs, il faudrait tout lier4.
1. Comme elle a dû rendre son mari malheureux! Nous ne sommes plus étonné qu'il ait plaijé en séparïti'>n.
i. L'outrage est sanglant. Chicann^au redouble la honte et la confusion de la comtesse. Il la frappe au cœur.
3. Elle lui donne les nonjs les [.lus odie:it que sa fureur p3ut imaginer.
«. (viit Jean emploie le mot dans son sens propre ; son maître et les deux plaideurs sont à ses yeui des foxu à lier.