ACTE II, SCÈNE VI
ISABELLE
J avais peur Que mon père ne prît l'affaire trop à cœur, Et qu'il ne s'échauffât le sang à sa lecture.
CHICANNEAU.
Et tu fuis les procès? C'est méchanceté pure1. 480
LÉ ANDRE
Vous ne l'avez donc pas déchiré par dépit
Ou par mépris de ceux2 qui vous l'avaient écrit?
ISABELLE
Monsieur, je n'ai pour eux ni mépris ni colère.
Écrivez3.
CHICANNEAU.
Je vous dis qu'elle tient de son père* Elle répond fort bien.
LÉANDRE
Vous montrez cependant 485
Pour tous les gens de robe un mépris évident.
ISABELLE
Uc! robe toujours m'avait choqué la vue ; Mai cette aversion à présent diminue.
CHICANNEAU.
La pauvre enfant! Va, va, jeté marierai bien,
Dès que je le pourrai, s'il ne m'en coûte rien 3. 490
LÉANDRE
A la justice donc vous voulez satisfaire ?
1. Autrefois on employait pur après ou avant le nom pour signifier tout simplement, uniquement, exclusivement. C'est tout simplement méchanceté de ta part. Aujourd'hui l'emploi de cet adjectif dans ce sens est resté, mais on le place habituellement devant le nom.
■1 Remarquez l'emploi très élégant et très précis dans son obscurité apparente du pluriel pour le singulier.
:-t. Landre est sûr d'être aimé : les réponses d'Isabelle ont pour lui à la fi- du charme et de la précision.
V. Le contraste est plaisant : Chicannem ne voit dans l'attitude de sa fille qu'une habile prudence: à ses yeux, elle répond doucement, pour s'attin'r la bienveillance du commissaire int.Troçrateur.
5. 11 est à remarquer que dans toute la comédie du \vii« siècle les
Ïiuand il s'agit de marier leurs ûlles, partagent la théorie de leur conrère Harpagon sur le fameux tans dot.
ISABELLE
Monsieur, je ferai tout pour ne vous pas ■ déplaire.
l'intimé.
Monsieur, faites signer.
LÉ ANDRE
Dans les occasions Souliendrez-vous au moins vos dépositions?
ISABELLE
Monsieur, assurez-vous qu'Isabelle est constante'. 4-9*
LÉ ANDRE
Signez. Cela va bien, la justice est contente.
(A Chicanneau.)
Çà, ne signez-vous pas, monsieur?
CHICANNEAU.
Oui-dà, gaiement3; A tout ce qu'elle a dit, je signe aveuglément4.
LÉANDRE (bas à Isabelle).
Tout va bien. A mes vœux le succès est conforme :
11 signe un bon contrat écrit eu bonne forme5, 500
Et sera condamné tantôt sur son écrit.
1. Dans la langue française du xttj' siècle, la négation ne n'était pas rigoureusement suivie de pas : elle pouvait en être séparée par un mot.
i. Au troisième acte en effet et à la scène dernière, Isabelle soutiendra ses dépositions.
Je n'ose pas. mon jȏre, en appeler.
3. « De bon cœur ». C'est un sens dérivé. Le primitif est : « avec gaieté », comme dans cette phn?e i
u Je ne suis pas de l'avis de ceux qui. dans le sein du luie et du plaisir, disent gaiement que tout est perdu. » (Volt., Tancr. Epitr.)
4. • Dans une pièce d'un genre plus sérieui. Racine, si fidèle observateur dp« convenances, n'aurait pas fait signer aveuglément un plaideur de profession, qui ne signe jamais rien sans y regarder deux fois plutôt qu'une. » (La
H.VBPE.)
La Harpe nous semble oublier que Chicanneau n'est point ici avec une de ses parties, mais avec sa fille qui se révèle tout à coup plaideuse à ses yeux, et plaideuse fort habile. Son enthousiasme est tel qu'il ne songe pas à" contrôler les dépositions que vient de faire Isabelle avec tant d'ingénuité. Elle la toujours habitué à la franchise. — il ne sait point que dans ce moment elle y fait Infraction pour la première fois, — et il n'a point de raison pour douter de sa parole.
5. « Ce moyen, aujourd'hui si usé, d'escamoter la signature d'un contrat ne l'était pas à beaucoup près autant a l'époque des Plaideurs. On en a fait depuis le dénouement de vingt comédies, sans songer que le plus souvent il