AVIS AU LECTEUR
les extravagances du juge. Mais enfin je traduis Aristophane, et Ton doit se souvenir qu'il avoit affaire à des spectateurs assez difficiles. Les Athéniens savoient apparemment ce que c'étoit que le sel attique, et ils étoient bien sûrs, quand ils avoient ri d'une chose, qu'ils n'avoient point ri d'une sottise.
Pour moi, je trouve qu'Aristophane a eu raison de pousser les choses au delà du vraisemblable. Les juges de l'Aréopage1 n'auroient pas peut-être trouvé bon qu'il eût marqué au naturel leur avidité de gagner, les bons tours de leurs secrétaires et les forfanteries de leurs avocats. Il étoit à propos d'outrer un peu les personnages pour les empêcher de se reconnoître. Le public ne laissoit pas de discerner le vrai au travers du ridicule; et je m'assure qu'il vaut mieux avoir occupé l'impertinente2 éloquence de deux orateurs autour d'un chien accuse que si l'on avoit mis sur la sellette un véritable criminel, et qu'on eût intéressé les spectateurs à la vie d'un homme.
Quoi qu'il en soit, je puis dire que notre siècle n'a pas été de plus mauvaise humeur que le sien, et que, si le but de ma comédie étoit de faire rire, jamais comédie n'a mieux attrapé son but3. Ce n'est pas que j'attende un grand honneur d'avoir assez longtemps réjoui le monde 4. Mais je me sais quelque gré de l'avoir fait sans qu'il m'en ait coûté une seule de ces sales équivoques3 et de ces malhonnêtes plaisanteries qui
1. L'Aréopage, ainsi appelé parce que ce tribunal se tenait dans un lieu consacré à Mars, était une espèce de cour supérieure où siégeaient les archontes sortis de charge... « Les Juges, au nombre de six mille, étaient annuellement désignés par le sort, et répartis entre les dix tribunaux criminels et civils d'Athènes. Il n'y avait aucune condition de capacité ni même de moralité à remplir pour être appelé à statuer sur la vie et les intérêts de chacun : dans les assemblées de ce genre, composées en grande partie d'hommes pauvres et obscurs, la corruption pouvait s'exwcer hardiment... » (C. Poyakd, Notice sur les Guêpes, traduction d'Aristophane, p. 142.)
t. Impertinente éloquence, éloquence qui est contre le bon sens.
« Vous pouviez louer Auguste sans lui prédire ces honneurs impertinents. »- (Fontenelle. Jugement de Pluton).
3 Cette expression se trouve entière dans la citation que nous avons faite à la page précédente, note 3.
4. Cette manière dédaigneuse de parler de la comédie peut ressembler à un secret désir de rabaisser Molière. Racine aurait dû en parlant de la Comédie citer avec honneur Molière : c'est un tort de ne l'avoir point fait.