‹ Les plaidoyers de Démosthène ...: ThèseChapitre 1 sur 12 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

On a beaucoup écrit sur Démosthène , mais on Ta principalement considéré comme homme d'Etat ou comme orateur politique, non comme avocat. Si quelques-uns de ses plaidoyers jouissent d'une réputation au moins égale à celle des harangues qu'il adressa au peuple, ce sont ceux qui furent composés pour des causes publiques, les discours sur la Couronne^ sur l'Ambassade; c'est toujours l'éloquence politique qu'on y cherche et qu'on y admire. Le reste de ses œuvres est ordinairement bien peu lu. La plus intéressante et la plus glorieuse partie a fait oublier l'autre. Il ne faut pas s'en étonner; ses discours politiques sont assurément les plus beaux, et le sujet qu'il y traite était bien fait pour attirer, pour absorber l'attention de ses lecteurs. Il n'y a pas de plus magnifique spectacle que celui du peuple athénien, qui garde encore dans sa décadence deux nobles sentiments, l'amour de la gloire et l'amour de la liberté, qui oublie ses récents malheurs et réunit ses dernières ressources pour défendre son indépendance et celle de la Grèce tout entière^ et qui, trahi par la for-

lune, a Tesprit assez éclairé et le cœur assez haut pour couronner celui dont les conseils l'ont engagé dans celte lutte suprême, l'ont poussé à une défaite presque assurée, mais, en ruinant sa puissance , ont sauvé son honneur. Le plaidoyer contre Zénolhémis n'a pu inspirer aussi bien l'orateur, et n'intéresse pas au même degré la postérité. On comprend que celle-ci ait choisi pour l'objet d'une élude à peu près exclusive ces discours pour lesquels elle pouvait avoir une admiration presque sans limites, et que, négligeant la forme judiciaire des plaidoyers politiques, au lieu de chercher à y découvrir l'art de l'avocat, elle ait continué à y voir l'auteur des Philippiques écrasant encore sous son mépris les traîtres dont il n'a pu conjurer les efforts, ou glorifiant les soldats qu'il a fait envoyer à Chéronée, et auxquels, à défaut de la victoire, il assure l'immortalité.

Mais il ne faut pas laisser complètement de côté l'éloquence judiciaire chez Démosthène. D'une part, on risquerait de ne pas rendre une complète justice à un grand homme, et ce serait une étrange manière d'entendre le respect et la reconnaissance que l'on doit au génie que de lui dénier quelques-uns de ses titres de gloire, parce que ceux qui lui restent suffisent pour le placer au premier rang; d'autre part, on s'exposerait à se priver d'un sujet d'étude qui ne doit être dépourvu ni de charme ni d'utilité , car il serait extraordinaire qu'un homme comme Démosthène eût été médiocre dans un genre d'éloquence , quel qu'il fût (i).

(1) le rhéteur Théon dit qu'Escliine ne pouvait traiter que les grands sujets, Lysias que les petits, mais que Démosthène trai-

On a bien essayé quelquefois de rabaisser Téloquence judiciaire elle-même.

Un des premiers éditeurs de Démosthène dit dans sa préface (1) qu'il a divisé son édition en trois volumes , comprenant, le premier, les harangues prononcées devant l'Assemblée du peuple ; le second , les causes publiques; le troisième, les causes privées, et il semble se féliciter d'avoir ainsi classé les genres par ordre de mérite. Rien n'est plus juste et même plus utile que les classifications, quand on se borne à y constater des différences ; mais elles deviennent la chose la plus fausse du monde quand on prétend y introduire des inégalités.Que dire de celle qui assigne un rang secondaire au discours sur la Couronne et à la Milonienne? C'est dans l'intérêt de Démosthène qu'un homme, qui assurément ne l'avait pas lu en grec, a opposé l'orateur à l'avocat. M. Le Clerc prend en même temps la défense du genre judiciaire et celle de Cicéron contre Rousseau : « Un « ingénieux sophiste a écrit ces paroles : — Entraîné € par la mâle éloquence de Démosthène, mon élève « dira : C'est un orateur; en lisant Cicéron, il dira : « C'est un avocat. — Que signifie cette distinction? » s'écrie l'éminent professeur, « et quelle est cette oppo- « sition dédaigneuse entre les fonctions de l'orateur et € celles de ces hommes éloquents, actifs , généreux ,

tait également bien les uns et les autres. (npoyu/Avà^/Aara^c.â, in fin.) Denys d'Halicarnasse déclare « que personne ne pourrait dénitt grer les discours judiciaires comme faibles et mal faits , et ne « montrant aucun art. » {Première lettre à Ammée^ g. 20.) (\) Bernardi Feliciani prœfatio ad suum Demosthenem^ 1547.

« qui, dans tous les temps, ont ét^ respectés, souvent « admirés, comme les défenseurs du droit contre la « fraude et l'oppression (1)? »

J'ai cru pouvoir étudier l'éloquence judiciaire dans les plaidoyers de Démosthène, soit politiques, soit privés.

Les caractères particuliers du talent que Démosthène a montré en ce genre feront l'objet de cette étude. J'aurai aies examiner dans les nombreux discours qu'il écrivit, soit pour lui-même, soit pour d'autres, en décomposant les éléments divers dont se forme un plaidoyer. Je chercherai où il puise en général ses idées et ses arguments, s'il travaille à rendre ses juges bienveillants par l'usage habile des mœurs oratoires, s'il les touche jusqu'au fond du cœur par le pathétique ou les transporte d'indignation et de colère, quelle est la forme de ses narrations, la suite de ses raisonnements, comment il dispose son discours, enfin quelle est la nature de son style.

Je ne me dissimule pas quel est le danger de cette espèce d'analyse faite à la fois sur un assez grand nombre d'ouvrages du même auteur; on serait facilement tenté de généraliser les observations qu'on aurait recueillies, et de tirer de ces premières vendanges^ pour parler comme Bacon , le plus grand ennemi des générations prématurées ou fausses, une rhétorique artificielle qu'on se représenterait comme contenant en substance toute l'éloquence de Démosthène , des règles commodes et invariables qu'on croirait avoir été suivies par lui et

(i ) Traduction de CM!éron. ( Discours préliminaire^ Edit. de 1S25, t.i,p. 33.)

qu'on entreprendrait de suivre à son tour : il faut se garder de vouloir réduire à des procédés un orateur tel que Démosthène. Ce n'est pas que lui-même en ait dédaigné l'usage : ce n'est pas qu'il n'ait possédé tous les moyens enseignés avec un soin minutieux par les rhéteurs de son temps. Mais le principe de son éloquence n'était pas dans ces artifices vulgaires dont tout le monde peut se servir et que nul ne saurait s'approprier. Les procédés ne sont rien sans l'art, qui seul les rend utiles et féconds , sans la faculté de distinguer ceux qui conviennent à chaque cause , d'en faire un choix heureux et discret, d'en varier l'emploi ou d'en accroître la puissance par des modifications et des combinaisons ingénieuses, faculté qui n'agit point à la suite d'un rapprochement servile établi entre chacun des moyens de la rhétorique et chaque partie du sujet que Ton traite, mais qui s'exerce par une action libre et spontanée de l'intelligence, sachant d'avance quelles opérations elle peut faire, puisque les moyens oratoires ne sont autre chose que les opérations les plus familières à l'esprit humain. C'est le travail qui développe celte faculté ; il la révèle même quelquefois à ceux qui en sont doués, mais il semble qu'il n'aurait pas le pouvoir de la créer là où le principe n'en aurait pas été déposé par la nature. On comprend de quelle utilité doit être pour celui qui désire la posséder la lecture patiente et réfléchie des grands orateurs; ce qu'il faut leur demander et leur prendre, s'il est possible, c'est l'art oratoire, comme il faut que les hommes d'état cherchent dans le commerce des grands historiens à acquérir l'esprit politique, et non à recueillir des règles pour toutes les situations où ils peuvent se trouver. Enfin , si les procédés ne suffisent

point pour donner l'art, il y a aussi quelque chose que Fart ne donne pas, c'est le secret de ces traits sublimes, de ces vives et saisissantes beautés, qui étonnent l'intelligence et la forcent de reconnaître et d'adorer la présence du Dieu: Dem, ecce Deus^ c'est le génie. Un tel secret est de ceUx qui ne se dérobent pas, et, quoi qu'on en ait dit, la plus longue patience n'enseignerait pas à imiter l'œuvre d'en haut, non imitahile fulmen. Les procédés s'apprennent par cœur; on peut étudier l'art; il faut se contenter d'admirer le génie. Cette admiration même n'est pas sans profit pour Tintelligence; non-seulement elle lui procure de nobles jouissances , elle l'habitue à se faire de l'art une idée plus haute et plus juste. Il y a deux parties dans l'art : l'une touche aux procédés , l'autre au génie. C'est avoir fait beaucoup que d'être arrivé à connaître celle-ci.

chapitriî; I.

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