‹ Les plaidoyers de Démosthène ...: ThèseChapitre 2 sur 12 · DES AVOCATS CHEZ LES ATHÉNIENS · texte numérisé non relu

DES AVOCATS CHEZ LES ATHÉNIENS

Je ne puis m'occuper des plaidoyers de Démosthène , avant d'avoir dit en quelques mots qui plaidait devant les tribunaux d'Athènes, par qui était soutenue l'accusation ou la défense. Les discours sont différemment composés selon les conditions différentes dans lesquelles ils doivent être prononcés.

Ce n'est plus une question de savoir si les Athéniens ont connu la profession d'avocat, soit telle qu'elle s'exerce chez nous , soit telle qu'elle fut admise par les Romains. Dans un savant et complet mémoire lu à l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres le 7 décembre 4860, M. Egger a fort bien démontré non-seulement qu'il n'y avait jamais eu dans la république Athénienne un corps, une compagnie investie à certaines conditions du droit exclusif de porter la parole devant les tribunaux, mais que l'on n'y connaissait pas, que les lois n'y souffraient pas ces « patrons officieux si nomce breux chez les Romains, » qui, non contents d'assister les parties par leurs conseils avant l'audience , par leur présence devant les juges , se substituaient à elles pour

la plaidoirie (1). L'accusateur devait soutenir lui-même son accusation; Taccusé devait présenter lui-même sa défense.

« Cela nous paraît étrange, » dit M. Egger (2), « et « pourtant cela est conforme à l'esprit de la constitu- « tion démocratique d'Athènes. En organisant la démoli cratie dans sa patrie , Solon avait voulu que chaque « citoyen pût et dût y remplir son devoir à l'armée , <sc dans les assemblées, devant les tribunaux; la division, « prudemment réservée , du peuple en trois classes « n'empêchait pas cette essentielle égalité dont les € Athéniens furent toujours si fiers et si jaloux. »

Mais comment les Athéniens n'auraient-ils pas vu que si le législateur peut répartir également les droits politiques et civils entre tous les membres d'une même société, la nature ne s'est jamais astreinte à répartir également ses dons entre les hommes, que les uns semblent privilégiés , les autres disgraciés par elle ? Ce n'est pas à Solon que la nécessaire inégalité des facultés intellectuelles, destinée à s'accroître encore par l'inégalité nécessaire aussi des conditions et de l'éducation , a pu échapper. « Il savait, je crois , » dit Démosthène , « qu'il n'était pas possible que les citoyens fussent tous « semblables, tous éloquents, audacieux ou vertueux; «c il a donc pensé que s'il faisait ses lois de telle sorte « que les gens vertueux pussent seuls obtenir justice , « beaucoup de méchants seraient en sécurité ; que si « c'étaient seulement les gens audacieux et habiles dans

€ Tart de la parole , le plus grand nombre ne pourrait € obtenir justice de la même manière (1). » L'orateur explique ainsi pourquoi dans certains cas les citoyens ont le choix entre plusieurs manières d'agir devant les tribunaux.

C'est peut-être un autre sentiment qui a fait interdire aux citoyens de recourir à l'intermédiaire d'un orateur pour défendre leurs intérêts menacés ou leur personne attaquée. Je veux parler de la défiance que l'éloquence inspirait aux Athéniens et en général aux Grecs.

Au premier abord , on refuse de croire à l'existence d'un pareil sentiment chez un peuple qui attachait tant de prix à l'art oratoire, et qui avait fait de la persuasion une déesse. Où vit-on jamais de plus grands orateurs que chez les Athéniens? Quelle nation a été plus capable de comprendre et de goûter l'éloquence? Mais ils se craignaient eux-mêmes; ils se défiaient de la puissance que l'orateur exercerait sur leurs esprits, de l'irrésistible séduction à laquelle ils ne manqueraient pas de céder. Doués d'un sens naturellement droit, mais facile à égarer, ils savaient qu'ils pouvaient juger mal, déployer une excessive sévérité ou montrer une indulgence qui irait jusqu'à la faiblesse, selon les impressions du moment. En se donnant des lois , ils voulaient prévenir autant que possible les dangers où les exposait leur caractère et s'obliger à l'impartialité. Redoutant le plaisir que leur procurait l'éloquence, ils défendirent aux plaideurs d'appeler à leur aide des avocats ; comme

(i) Contre Androtion , p. 601 de l'édition deReiske. C'est toujours à cette édition que je renverrai.

s'estimant incapables de refuser ce qu'on leur demandait, ils rendirent une loi pour défendre aux citoyens de s'adresser des prières les uns aux autres , quand ils se trouvaient dans certaines conditions (1). Rare exemple d'une démocratie se sachant toute puissante et ne se croyant pas infaillible, se complaisant dans l'idée de son absolu pouvoir et convaincue de l'existence de certaines règles supérieures, que son pouvoir môme l'expose à violer, connaissant ses faiblesses, en. rougissant quand l'occasion ne se présente pas pour elle de s'y abandonner, et cherchant à les prévenir par des lois qui semblent ne tenir leur autorité que d'elle-même, et qu'elle paraît cependant placer au-dessus d'elle !

Les Athéniens portaient les mêmes dispositions sur la place publique, bien qu'ils ne pussent les manifester de la même manière. Chez un peuple à la fois si jaloux de toute supériorité qu'il s'était mis en garde par l'ostracisme contre la plus légitime, celle qui résulte du mérite reconnu et des services rendus, et si amoureux des choses de l'esprit, qu'il ne savait pas résister aux charmes d'un beau discours, l'éloquence régnait sans partage. Les orateurs qui avaient l'habitude de prendre la parole à la tribune aux harangues remplissaient en quelque sorte une fonction publique et formaient, en dehors et au-dessus des magistrats élus ou tirés au sort, une espèce de gouvernement. Le mot même de p^t«? ne signifie pas seulement un homme qui parle, il veut dire en même temps un homme qui se mêle à l'administration des affaires publiques, un orateur homme

(I) Dcm., G. Timocralc , p. 716.

d'Etat. Chaque orateur s'alliait à un général : l'un se chargeait de parler, l'autre d'agir; ils tâchaient de concentrer ainsi dans leurs mains tout le gouvernement (1). Démosthène s'était uni avec Charès , Eschine avec Eubule, Hypéride avec Léosthène. Le chef de l'association était naturellement l'orateur, sans lequel le général eût été peut-être accusé, destitué, et qui seul pouvait faire accepter les communs projets par l'assemblée du peuple.

On voit quel était chez les Athéniens le pouvoir des orateurs : eh bien ! nulle part les orateurs n'ont été plus constamment ni plus vivement attaqués, nulle part leur profession même n'a été en butte à de plus amères railleries ou à de plus injurieux soupçons. Il n'y a pas une harangue politique , et il y a peu de plaidoyers où les orateurs en général ne soient dénoncés comme conspirant contre la sûreté de la République, s'enrichissant à ses dépens , aspirant à renverser la démocratie. Tantôt ce sont de longues invectives qui sont dirigées contre eux, tantôt ce sont des traits piquants qu'on leur décoche en passant : « Stéphanos, oo dit Démosthène (2), « tirait de « la République de bien faibles profits, car il n'était <t pas orateur. i>

a: Le législateur n'a pas cru , dit Eschine (3), que l'o-

(1) Eschine, C. Ctésiphon. g. 3. Il recommande aux juges de ne pas laisser échapper les auteurs de propositions illégales , par égard pour « les discours des généraux qui depuis longtemps « s'associant avec quelques orateurs , pervertissent l'Etat. » -- V. sur rAmhassade, g. 24, où il se moque de Charès.

(2) C. Néaera, p. 1350.

(3) C. Timarquc , g. 7.

« rateur dût aller à la tribune, s'étant occupé d'avance € de son discours et non de sa vie. Pour ce qui venait « d'un honnête homme , le discours fût-il mal fait et « sans art, il a pensé que les choses dites par lui étaient « utiles aux auditeurs; ce qui venait d'un homme mou, « ayant ridiculement usé de son corps et honteusement ce dévoré l'héritage paternel, fût-ce très-bien dit, il a c pensé que cela ne servirait pas à ceux qui l'enten- « draient. » — « Les orateurs , dit-il dans un autre « passage (1), les orateurs qui s'étaient entendus, s'étant « levés, n'essayèrent de rien dire pour le salut de la « ville , mais vous conseillèrent de regarder les Pro- « pylées de l'Acropole, de vous rappeler la bataille de « Salamine contre les Perses , les tombeaux, les aïeux, « les trophées. » Eschine se moque non-seulement des orateurs, mais encore d'un développement que lui-même a dû faire et fera encore plus d'une fois. Dans le paragraphe suivant il accuse les orateurs de faire de la guerre a: le chorège de leurs dépenses de chaque jour. i> On était sûr que le peuple ou les juges écouteraient avec plaisir. C'était un lieu commun pour ceux qui parlaient devant les Athéniens, car sur les cinquante-six exordes de harangues politiques que Démosthène, diton, avait écrits d'avance, pour être prêt à tout événement, il y en a dix où il attaque les orateurs. Ce qu'il y a de remarquable, c'est que c'étaient les orateurs eux-mêmes qui prononçaient ces accusations quelquefois passionnées dont ils faisaient les frais et qui s'efforçaient de décrier leur art, pour discréditer leurs adversaires. Il

(I) Sur rAmbassade, ^. 24.

fallait qu'ils fussent bien sûrs du goût invincible des Athéniens pour l'éloquence et de leur docilité à se laisser conduire par elle. Le peuple considérait l'éloquence comme un des principes essentiels de son gouvernement; mais il était bien aise de se rendre à soi-même ce témoignage que ses orateurs le dominaient sans l'aveugler, et ^ut-être n'était-il pas fâché de leur faire sentir qu'ils avaient un maître disposé en même temps à obéir à leurs conseils et à juger sévèrement leur conduite.

Ainsi là où l'intervention des orateurs avait paru nécessaire, dans le gouvernement de la République, on ne l'avait admise qu'avec une certaine défiance ; là où elle avait paru inutile, dans les tribunaux, on l'avait interdite.

Au reste, l'intérêt de la démocratie justifiait également cette interdiction, sinon parce qu'il exigeait que tous les citoyens fussent ou travaillassent à devenir éloquents, du moins parce qu'il demandait que les orateurs n'acquissent point un pouvoir plus grand encore , en se mêlant tous les jours aux affaires privées. Qu'on se représente ces hommes quittant la place publique où ils étaient tout puissants sur l'esprit du peuple assemblé, pour aller assister les citoyens devant les innombrables tribunaux d'Athènes; ils se seraient créé en peu de temps un parti nombreux. L'influence personnelle de l'avocat, jointe à l'autorité qu'avait déjàl'orateur politique, aurait été trop dangereuse pour la démocratie. Les règlements auxquels l'usage ou la loi avaient assujetti la plaidoirie semblaient tous faits pour empêcher l'éloquence de prendre son essor, et d'exercer sur les juges son funeste empire. On n'a dans aucun autre pays jugé utile de faire une loi pour défendre aux plai-

deurs de parler « en dehors de l'affaire. 5> L'usage avait proscrit la péroraison. Enfin, Ton sait que le temps donné aux plaidoiries était mesuré par la clepsydre. La clepsydre était destinée, sans doute, à ménager les moments précieux des juges, et à réduire la durée de chaque affaire pour leur permettre d'en terminer un plus grand nombre. Mais elle servait surtout à restreindre les orateurs, et ce qui le prouve, c'est qu'on arrêtait l'eau, quand ceux-ci faisaient déposer les témoins, lire des pièces ou des textes de loi (1). Comme on ne craignait pas que les dépositions ou les lectures pussent charmer assez l'esprit des juges pour mettre en danger leur impartialité, on permettait aux plaideurs d'en produire en aussi grand nombre qu'ils le voulaient. Il est facile de voir l'injustice d'une règle qui ne se comprendrait que si tous les plaideurs étaient également capables de défendre leurs intérêts. Il fallut la corriger. Les juges purent autoriser un citoyen à se présenter et à porter la parole pour un autre , ils eurent la libre et souveraine appréciation des circonstances que l'on faisait valoir pour obtenir cette autorisation. Us exigeaient ordinairement que la partie fût dans l'impossibilité de prendre la parole et que son défenseur fût son parent, son ami, ou qu'il eût un intérêt direct dans l'affaire; quelquefois, ils se contentaient de la dernière de ces deux conditions : « Quand la partie était une femme, « les femmes ne pouvant pas même intenter persono: nellementune action, il fallait bien qu'un autre plai-

(1) C'est ce qui est démontré dans plusieurs passages des orateurs atlîques. V. notamment Dém., c. Conon , p. 1268.

« dât pour elle (1). 3) On trouve déjà dans les létralogies d'Antiphon, discours qu'on suppose préparés pour des causes feintes, mais où l'orateur devait se placer dans une position qu'il pût occuper réellement, un discours prononcé pour un accusé en fuite par ses amis (2). Le discours d'Isocrate contre Euthynous est également mis dans la bouche d'un ami protégeant un accusé incapable de se défendre soi-même.

Démosthène a porté quelquefois la parole pour autrui. Le discours sur la Couronne n'est autre chose qu'un plaidoyer pour Ctésiphon. Eschine avait voulu persuader aux juges de ne pas laisser parler Démosthène, « cet homme pervers qui croit détruire les lois « avec des paroles (3) ; ï> il leur avait représenté que Ctésiphon n'était pas inexpérimenté dans l'art de ^la parole, puisqu'il s'était fait nommer ambassadeur pour aller porter à la fille de Philippe des consolations sur la mort de son mari (4). Mais Démosthène était trop directement intéressé dans une affaire où sa vie tout entière était soumise aux juges, pour que ceux-ci lui refusassent la faculté de se défendre en prenant la place de Ctésiphon, et l'orateur, pour justifier son intervention, se borne à dire dans son discours qu'il a au procès le même intérêt que l'accusé (5). C'est aussi Démosthène qui a prononcé la défense du témoin Phanos :

(i) M.Egger, ib.,p. 7.

(2) 3« Tétralogie. — 4« discours.

(3) C. Ctésiphon , g. 68.

(4) Ib., 2. 89.

(5) Sur la Couronne, p. 227.

Phanos avait déposé contre Aphobe , Ymi des tuteurs de Démosthène; Aphobe avait formé à son tour contre lui une accusation de faux témoignage. Le jeune orateur défendait encore son patrimoine en prenant la parole dans ce procès.

Ce n'était pas assez que les juges puissent, dans certains cas, dispenser de l'observation de la loi. On parvint à l'éluder dans tous, au moyen de la faculté qu'on avait d'associer des synagores (avv*,yipôw«) à son accusation où à sa défense. Le plaideur, après avoir parlé, demandait à faire entendre un ou plusieurs citoyens , ses amis ou ses parents, qui devaient compléter ce qu'il avait dit : les juges ne s'y opposaient pas ordinairement, quoiqu'ils en eussent le droit. A l'origine, la partie principale de l'accusation ou de la défense devait être le discours prononcé par l'accusateur ou par l'accusé lui-même; mais, dans la pratique, on permit aux intéressés et aux synagores de se répartir comme ils l'entendraient la tâche de la plaidoirie. Les œuvres de Démosthène contiennent deux discours contre Néaera : le premier, prononcé par Théomneste, l'accusateur, n'est qu'une espèce d'exorde où sont indiqués ses motifs de haine contre Néaera et contre celui qu'il accuse de l'avoir épousée; le second est celui du synagore ApoUodore, et c'est là que se trouve la plaidoirie, la discussion de la cause. « L'ami officieux qui parlait pour le plaideur, > dit très-bien M. Egger (1), « était d'ordinaire, on le de- € vine, quelque praticien et professeur d'éloquence, € volontiers prêt à passer de l'auditoire de son école à

(1) Loc. cit., p. 7.

€ celui du tribunal, i^ C'est comme synagore que Dé-« rtiosthène soutint Tacensation de Ctésippe contré Leptine.

Enfin Antiphon imagina un autre expédient pour les plaideurs embarrassés. îl écrivit des plaidoyers que les parties récitaient devant les tribunaux. On lui en demanda un nombre considérable. Il avait, dit-on, fait mettre audessus de la porte de sa maison : « Ici l^on console les « malheureux. » Ses consolations lui profitèrent à luimême et il en prodigua à tant de malheureux qu'il finit par devenir très-riche. A son exemple, la plupart des hommes qui avaient étudié Tart oratoire se mirent à écrire des plaidoyers : on leur donna le nom de logographes. C'est pour autrui que Lysias composa tous ses discours, à l'exception d'un seul. Démosthène fit comme les orateurs de son temps, comme Isocrate, comme Hypéride. La plupart de ses plaidoyers n'ont pas été prononcés par lui, mais par la partie même dont l'intérêt était en cause.

On fit servir à plusieurs fins l'art inventé par Antiphon. Une partie se trouvait dans un des cas oà les juges permettaient aux plaideurs de se faire défendre par autrui, sans prendre eux-mêmes la parole; mais elle n'avait point d'orateur parmi ses connaissances ni dans sa famille : il sufiSsait qu'elle y trouvât quelqu'un qui fût placé dans des conditions plus favorables qu'elle-même pour parler devant les juges, à qui, par exemple, ne manquât a: ni la voix ni l'audace : 3> elle demandait à Un logographe de composer un discours que l'ami ou le parent se chargeait de prononcer. Le discours pour Phormion est placé dans la bouche de l'un de ses amis; dans le procès contre Macartatos , c'est Sosithée qui parle au

nom de son fils Eubulide, et dans le procès contre Léocharès, c'est le fils d'Aristodème qui se présente au nom de son père.

On avait quelquefois intérêt à prendre pour synagore une personne autre qu'un orateur, soit à cause de l'influence personnelle qu'elle pouvait exercer , soit parce qu'on craignait que les juges ne fussent disposés à voir de mauvais œil l'intervention répétée des orateurs dans un grand nombre d'affaires. Cependant on ne voulait pas se priver des chances de succès qu'ofirait le talent éprouvé d'un Démosthène. C'était encore à lui qu'on demandait le plaidoyer du synagore. Le discours qu'ApoUodore prononça pour soutenir l'accusation de Théomneste contre Néaera était de la même main que celui de Théomneste lui-même.

Il arrivait ainsi qu'une personne fût en cause, qu'une autre écrivît un plaidoyer pour elle, qu'une troisième le prononçât.

Quelquefois celui qui avait écrit le discours de la partie l'appuyait en outre comme synagore. Après avoir plaidé contre Dionysiodore , Darius demande aux juges de laisser parler Démosthène, l'auteur du plaidoyer qu'il vient de faire entendre.

Ce fut une véritable profession que d'écrire des discours pour les plaideurs , et l'on retrouve dans ce que l'on pourrait appeler le barreau athénien des traits curieux de ressemblance avec le barreau moderne. Chez nous un certain nombre d'avocats se consacrent spécialement à un certain genre de causes ; il en était de même chez les Athéniens. Tous les plaidoyers qui nous restent d'Isée, le maître de Démosthène, sont relatifs à des questions de succession : « On devine.

« dit M. Egger, ce qu'elles exigeaient de connais- « sances spéciales, d'aptitude pour la discussion du « droit et l'exposition des faits. » Chez les Athéniens, comme chez nous, les personnes qui avaient une grande fortune à gérer, et par conséquent de nombreux procès à soutenir, les banquiers, par exemple, avaient comme des avocats ordinaires qui composaient tous leurs plaidoyers. Démosthène était l'avocat du banquier Pasion et, après lui, de son fils Apollodore. On trouve dans ses œuvres sept discours écrits par celui-ci , soit dans les procès de la banque, soit sur des affaires personnelles.

De quelque manière qu'il s'exerçât, le ministère de l'avocat devait être gratuit. Une loi donnait une action contre le synagore qui recevait de l'argent (1), et les mœurs flétrissaient celui qui écrivait des discours pour un salaire (2)* Il est probable que dans certains cas les orateurs ne faisaient pas payer leurs plaidoyers, par exemple quaild il s'agissait d'un de leurs parents; Démosthène a pu ne rien exiger de son parent Démon pour faire le discours contre Zénothémis. Il y a quelques-uns de ses plaidoyers qui ont été composés pour des citoyens pauvres, ceux du fils d'Aristodème contre Léocharès et d'Euxithée contre Eubulide; au moins les plaideurs parlent-ils longuement de leur indigence ; peut-être n'est-ce qu'un artifice oratoire ; mais il ne faudrait pas s'étonner que Démosthène, pour accroître son crédit et se donner le renom d'un homme favorable à la démo-

(1) Dém., c. Stéphanos I, p. 1137.

(2) Eschine,c. Timarque, Scholies.

cratie, eût quelquefois renoncé à tirer de ses ouvrâgeif un profit pécuniaire. Quoi qu'il en soit, les cas où l'orateur était assez désintéressé pour se passer d'une rémunération devaient être les plus 'rares. L'on comprend y surtout aujourd'hui, que celui qui mettait son talent au service d'un citoyen, opulent peut-être, ne se fît pas scrupule d'accepter le paiement de son travail. Antiphon avait acquis une fortune considérable. Par malheur les avocats ne se contentèrent point de mettre de côté le désintéressement, ils allèrent jusqu'à violer quelquefois la délicatesse et l'honnêteté. Tel est l'effet le plus commun des lois trop rigoureuses, que, voulant astreindre les hommes à un excès de vertu, elles ne font que les conduire à l'excès contraire. Démosthène, après avoir écrit un plaidoyer pour Phormion contre ApoUodore, en composa un pour celui-ci contre le principal témoin du premier, Stéphanos, et discuta de nouveau les mêmes faits dans un sens opposé. On connut sa conduite et l'on en fut indigné; ses ennemis, ÎDinarque, Eschine, ne cessèrent de rappeler qu'il avait gagné sa fortune à écrire des discours pour de l'argent, à en vendre en même temps aux deux parties, à en composer même contre ses amis (1). De pareils traits révélés au peuple ne le disposaient pas à cesser de considérer comme une prévarication coupable cette rétribution dont l'usage, si naturel, était devenu général parmi les avocats.

Les différentes fraudes que nous venons d'indiquer fu-

(i) Dinarqtie, t. Démosthône, g. 20. —Eschine, sur TAmba»laâe, g. S2.

renl,à Torigine, vues de mauvais œil par les juges, même quand ils ne voulurent ou ne purent les empêcher, et sévèrement condamnées par l'opinion publique : a Tout au « plus, » dit M. Egger (1), « peut-on induire d'un témoi- € gnage de Forateur Hypéride que, vers le temps d'A- « lexandre , la loi et l'opinion publique s^étaient un peu c relâchées de leur rigueur envers les avocats officieux : € leur intervention, en effet, y est louée comme un usage € bienfaisant et libéral, sans doute, et cela est sous- € entendu, pourvu qu'elle soit désintéressée. » Le passage que cite M. Egger (2) ne se rapporte qu'aux synagores, et il semble que jusqu'aux derniers jours de l'éloquence attique laprofession d'écrivain de discours ait été considérée comme honteuse pour celui qui Texerçaitet comme incompatible avec la bonne administration de la justice. Cette différence que les mœurs auraient établie entre les deux genres d'intervention se comprend sans peine, si l'on songe qu'un citoyen ne pouvait se présenter comme synagore qu'à des intervalles assez rares et pour un nombre peu considérable de procès , tandis que rien n'empêchait un logographe fécond d'écrire des discours

(1) ib., p. i4.

(2) Hypéride , P. Euxénippe, g. 10. — « Et en outre tu dis que « personne ne doit le secourir ni parler avec lui, maïs tu engages « les juges Ol refuser d'entendre ceux qui monteront (pour parler); « cependant, qu'y a-t-il dans la ville de plus juste et déplus con- « forme à la démocratie que ceci, parmi tant d'autres choses ex- « cellentes , que de permettre , quand un particulier ayant un « procès et mis en péril ne peut se défendre lui-même , à celui « des citoyens qui le veut de monter pour le secourir et pour en- « seigner aux juges ce qu'il y a de juste dans l'affaire? (Pour « Euxénippe, g. »0, p. 6, éd. Schneidewin). »

pour tous ceux qui lui en demandaient. Le premier parlait en public et prenait la responsabilité du langage qu'il tenait comme de la démarche qu'il faisait; contre le second, Ton se trouvait dépourvu de toute garantie par le défaut de publicité. Aussi, en général, ne repro-^ chait-on pas à quelqu'un d'avoir été synagore^ à moins qu'il n'eût fait payer son assistance, tandis que le nom seul de logographe était une injure. Il est facile de s'en convaincre en lisant les orateurs attiques(l), Onn'aqu'à voir de quelle manière Isocrate répond, dans le discours sur rAntidose, au reproche d'avoir composé des discours pour autrui ; il semble qu'il ne s'en défende pas seulement « avec une sorte de coquetterie, i> comme dit M. Egger (2) ; il le repousse avec indignation, il y revient souvent, lance ses traits les plus acérés contre quiconque a le malheur de se vouer à cette basse profession, confond dans un égal mépris ceux qui embrassent la défense d'une cause injuste et ceux qui composent des discours pour des procès privés (3). Le vertueux Isocrate ne craignait point de tromper par ce langage, sinon les juges, auxquels il ne s'adressait point réellement, du moins le public pour kquel il avait fait son apologie ou plutôt son éloge ; car il avait certainement écrit et probablement fait payer assez cher un certain nombre de plaidoyers.

Un phénomène étrange s'est produit chez les Athé-

(i) Eschine. — Sur F Ambassade , g. 56. — C. Clésiphon, g. 57. - C.Timarque,g. 18.

{2)Ib., p.23.

t3) SurTAntidose, gg. 2, 18, 26, noM9 et 26.

niens, La profession de logographe n'était pas autorisée parla loi; elle était décriée par l'opinion publique. Mais c'était à la nécessité qu'elle devait son existence, et elle prit une grande extension. Tous les citoyens, petits ou grands, riches ou pauvres, honnêtes ou corrompus, y eurent recours, et les plaidoyers qui étaient prononcés devant les tribunaux furent tous composés par quelques hommes, habiles dans Fart d'écrire, sinon dans Fart de parler, et possédant les innombrables ressources de la dialectique oratoire. Ce fut comme un barreau occulte qui se forma dans Athènes. Il n'y avait personne qui en ignorât l'existence ou qui en désirât la suppression : mais il n'y avait non plus personne qui osât en déclarer l'intervention légitime, avouer qu'il l'employât quand il était partie, qu'il la tolérât quand il était juge. Les tribunaux devaient bien se douter que le simple citoyen qui prenait la parole devant eux leur apportait un discours dont il n'était pas Fauteur, surtout quand il s'agissait d'une de ces causes pour lesquelles tout le monde recourait au talent d'un même écrivain, d'un Isée , par exemple , ou que la partie avait déjà plus d'une fois récité des plaidoyers dont un Démosthène avaitensuite reconnu la paternité. Les logographes croyaient nécessaire d'employer toute leur énergie à protester que le discours était l'œuvre personnelle de la partie ellemême, et tout leur art à rendre vraisemblables les assertions qu'ils plaçaient dans sa bouche. Ils prenaient soin de se dissimuler le plus habilement du monde derrière leur client, et, comme s'ils n'eussent pas craint de se découvrir, cherchaient en même temps à démasquer le logographe, caché, comme eux-mêmes, derrière Fadversaire. Les juges étaient - ils dupes de cette tac-

tique? Il est difficile de le croire, fin admettant qu'elle les ait abusés les premières fois, au temps d'Antiphon, on l'avait trop souvent employée pour qu^ils n'en eus-' sent pas à la longue découvert le secret, et les Athéniens avaient trop d'esprit pour sç laisser prendre à un piège qui finissait par devenir grossier, Mais, sentant qu'ils seraient peut-être appelés bientôt à figurer comme plaideurs dans ces tribunaux où ils siégeaient momentanément comme juges, ils ne voulaient pas, en pri-^ vaut les autres d'un secours indispensable, s'enlever à eux-mêmes la faculté d'en user un jour. Il suffisait sans doute, pour la paix de leurs consciences, d'être autorisés par la vraisemblance à croire que nulle main étrangère n'avait écrit ce que venaient dire les plaideurs. J'ai intitulé ce phapitre : Des avocats chez les Athéniens. Je n'ignore pas que le terme est impropre, si l'on veut y attacher le sens qu'il a en français ou celui qu'avait le mot patronus chez les Romains. Mais il m'a semblé que je pouvais l'employer pour désigner sous une seule expression tous les cas où un citoyen intervenait pour un autre, et prononçait ou composait un plaidoyer dans une affaire qui ne l'intéressait point directement lui-même. Démosthène s'est trouvé tour à tour dans la position du citoyen se substituant entièrement à un autre, du synagorcy du logographe , écrivant des discours, soit pour la partie elle-même, soit pour des défenseurs, que ceux-ci prissent sa place o]x vinssent seulement parler après elle. Le mot avocat peut être employé, si l'on veut entendre par là une personne parlant ou écrivant pour une autre personne engagée dans un procès.

Page 1