‹ Les plaidoyers de Démosthène ...: ThèseChapitre 12 sur 12 · XIX · texte numérisé non relu

XIX

€ OU les lois, qui fixent à l'orateur et ne lui laissent m pas prendre le temps de son discours, qui ne s'as- « treignent pas à attendre qu'il lui plaise de parler de a: TafFaire même, mais l'avertissent spontanément, le « rappellent au sujet, quand il en sort, et témoignent € qu'ils sont pressés. »

Les dispositions des juges dont parle Tacite sont assez semblables à celles qu'avaient autrefois les tribunaux athéniens. Cependant elles n'eurent pas sur les avocats la même influence et, dans cette dernière époque des lettres romaines, l'éloquence s'écarta du genre attique, bien plus qu'au siècle de Cicéron. Les longues discussions, interdites désormais parce qu'elles ennuyaient les juges, fiirent remplacées par les pensées brillantes, par les sentences qui les amusaient : il fallut, c'est Tacite qui le dit, c corrompre 3> leur esprit par l'éclat des descriptions; l'antiquité, c'était ainsi qu'on nommait l'âge d'or de l'éloquence romaine, parut triste et inculte, on rêva d'écrire mieux que Cicéron. L'on en vint à exiger des orateurs des tournures poétiques, empruntées à Horace, à Virgile, à Lucain. Les avocats firent consister la beauté du style dans une élégance raffinée, la force de la pensée dans des traits spirituels et souvent précieux- Cette décadence de l'art oratoire eut deux causes, l'altération du goût et la destruction de la liberté.

On sait avec quelle rapidité le goût s'altéra chez les Romains. Il est déjà moins pur chez les derniei^s écrivains du temps d'Auguste que chez les premiers; il ne se passa pas un siècle asant qu'il fût entièrement corrompu. L'éloquence ne devait pas échapper à l'influence maligne qui s'exerçait sur les lettres. Les élèves de Se-

iièque, les condisciples de Lucain eurent tous leui's défauts, sans avoir leur génie, et ils ne purent à leur tour transmettre à leurs succcesseurs que ce qu'ils avaient reçu, de mauvaises leçons et de mauvais exemples.

En outre , la liberté manquait. Il n'est pas de prince absolu qui n'aimât à se voir entouré de grands orateurs comme de grands artistes ou de grands poètes. Seulement, ni l'empire ni les soupçons des despotes ne s'étendent ordinairement sur les régions de l'art et de la poésie; il dépend d'eux de faire taire l'éloquence, et leur intérêt les pousse toujours à user de leur pouvoir. Si l'espace est le lieu des corps , la liberté est le lieu de l'éloquence. 11 ne peut y avoir de grand orateur, même au barreau, dans un état asservi. Les grandes causes y font défaut. Démosthène et Cicéron auraient-ils eu l'occasion de prononcer, l'un le discours sur la Couronne^ l'autre la Milonienne, du temps de Tibère ou de Domitien, à une époque où un seul homme gouvernait tout, où l'on était presque en même temps accusé , condamné, frappé? car la défense semblait une menace. Le despotisme ne veut laisser la liberté nulle part, de peur qu'elle ne pénètre partout. La liberté exerce même sur les discours privés une influence puissante, bien qu'indirecte. L'esprit s'agrandit en traitant les grandes affaires : l'avocat s'habitue aux larges développements , il ne craint pas de s'abandonner aux mouvements de son âme, et, sans confondre tous les genres, sans faire du moindre procès une cause qui intéresse le monde entier, il apporte dans la discussion autre chose que la froide pratique des hommes d'affaires ou que l'art composé des rhéteurs.

On put dire longtemps du barreau moderne ce que

Tacite disait de celui de son temps : il y avait des avocats, il n'y avait pas d'orateurs. Ce qui manquait aussi dans la France de nos anciens rois, c'était la liberté > c'étaient les qualités qu'elle nous donne, c'étaient les occasions qu'elle nous fournit de les déployer. On faisait consister la perfection dans une irréprochable et constante élégance qui, à la longue, fatigue l'esprit, comme l'inaltérable sérénité du ciel finit par fatiguer les yeux. On évitait la passion par prudence et par goût, et l'on écrivait d'avance ses discours pour se mettre en garde contre les écueils où expose l'improvisation. La grande éloquence n'existait alors que dans la chaire ou au théâtre. Un grand changement eut lieu dans le barreau après la Révolution française. La liberté politique régna parmi nous assez longtemps pour émanciper complètement le génie oratoire; depuis cinquante ans de grandes causes se sont souvent présentées qui ont toujours été soutenues par de grands talents. Les événements même qui vinrent au moins restreindre l'influence donnée à l'éloquence politique sur le gouvernement du pays semblèrent profiter à l'éloquence judiciaire. La plupart des orateurs qui avaient brillé jadis dans nos assemblées rentrèrent bientôt au barreau en y rapportant les meilleures habitudes de la vie parlementaire , l'indépendance et la dignité du caractère et l'élévation du talent.

Nos anciens avocats français donnaient autant d'attention à la forme de leurs discours que les Grecs ou les Romains. Leur goût épuré avait rejeté l'affectation ridicule dont les plaidoyers avaient été infestés si longtemps. Ils n'étaient pas cependant arrivés jusqu'à la simplicité attique; ils prenaient plutôt pour modèle

rélégance recherchée et quelquefois pompeuse des Latins. Leur genre a disparu à peu près au commencement de ce siècle. Tout alors avait pris une face nouvelle, les lois et les mœurs, la constitution politique et l'organisation judiciaire. Une révolution s'opéra bientôt dans les lettres, de salutaires principes furent proclamés, de regrettables excès furent commis : les lettres eurent aussi leur 1789 et leur 1793. En même temps les sciences appliquées faisaient des progrès inouïs. Les créations nouvelles de l'industrie et du commerce modifièrent profondément la langue aussi bien que la société. II n'était pas possible que ces changements fussent sans influence sur le barreau. L'éloquence judiciaire, restée, même au dix-huitième siècle, périodique et solennelle, devint plus vive et plus irrégulière , plus prompte à suivre les mouvements de la pensée, plus apte à rendre les idées et les sentiments de la société nouvelle. La pratique des affaires la marqua de son empreinte peu académique. Il semblait qu'elle sortît de l'école pour entrer au Forum. A l'école on trouvait sans doute qu'elle perdait beaucoup dans ce changement; au Forum on estima qu'elle y gagnait.

La partie qu'on peut appeler artistique [de l'éloquence paraît bien négligée aujourd'hui, quand on se rappelle quel soin minutieux les anciens mettaient à former les orateurs. Il n'y a pas chez nous d'éducation oratoire proprement dite. Dans nos classes de rhétorique on reçoit seulement les premières notions de la composition et du style. C'est à peine si le jeune homme qui se destine au barreau travaille à corriger les défauts les plus apparents de sa prononciation; mais il ne cherche pas à donner à son organe la grâce ou la force

qui lui manquent; l'action, la partie la plus importante de Tart de parler, selon Démosthène, est presque livrée au hasard; le style même n'est pas toujours traité avec tous les égards auxquels il a droit. Le principal, l'unique exercice oratoire est' celui des conférences, où les étudiants en droit et les avocats stagiaires se réunissent, soit qu'un membre ancien de l'ordre veuille bien les présider, soit qu'ils se contentent du contrôle non moins sévère peut-être qu'ils exercent les uns sur les autres. Tout leur temps est pris, d'ailleurs, entre la sortie du collège et l'entrée au barreau , par les cours de droit et par la procédure.

Nos maîtres les plus autorisés paraissent se préoccuper et s'inquiéter, sinon de l'extension qu'ont prise ces études, au moins du tort qu'elles peuvent faire à d'autres. Chaque année, à l'ouverture de la conférence des avocats, ils conseillent à ceux-ci de veiller sur leur style, sur la partie extérieure de l'éloquence, de donner à leurs discours une forme qui puisse satisfaire les juges les plus délicats; ils leur recommandent d'étudier ces maîtres immortels , ces Démosthène, ces Cicéron qui, en croyant écrire ou parler pour un intérêt passager, ont en effet travaillé pour l'admiration et l'instruction de la postérité. Les exemples, ces conseils vivants, ne nous manquent pas. Ils nous apprennent combien il est important de faire valoir la pensée par l'expression, l'expression par la diction, quel intérêt les avocats peuvent avoir à connaître l'antiquité, et, sans l'imiter servilement» à extraire du moins des écrits qu'elle nous a laissés, ce suc précieux qu'on appelle le goût.

Mais, quand on compare les avocats modernes avec ceux d'Athènes , le parallèle n'est pas en tout point à

ravantage de ces derniers. J'ai dû remarquer plus d'une fois qu'ils faisaient peu de cas de la vérité ; le concours même qu'ils prêtaient à leurs clients était frauduleux et n'échappait à la sévérité des lois que grâce à la tolérance des juges et de l'opinion publique. Démostbène, je l'ai dit, suivait sans hésiter Texemple de ses contemporains ; il acceptait toutes les causes, il employait tous les moyens. Ce qui encourageait alors et ce qui peut excuser aujourd'hui les orateurs attiques, c'est qu'ils avalent pour complices ces tribunaux, tirés au sort parmi les citoyens, se renouvelant sans cesse, recevant les fonctions de juges sans en prendre les sévères habitudes et le caractère grave, disposés à écouter leurs passions plutôt que leur raison, se laissant charmer et dominer à toutes les séductions d*un art exquis.

La justice moderne présente un spectacle tout différent : c'est une magistrature inamovible qui rend des arrêts ou qui prépare et dirige la discussion, quand elle remet à des citoyens, érigés en juges pour un seul jour, le soin de prononcer la sentence. Elle a de longues et glorieuses traditions et prend à cceur de rappder les fortes vertus des temps passés. Ceux qui la composent étudient le droit , avant de l'appliquer, les affaires, avant de les juger; les plaideurs condamnés ne les accusent presque jamais que d'erreur. Les avocats forment de leur côté un ordre qui a aussi son histoire. Histoire où l'on trouve non-seulement de nobles pages, de beaux traits de dévouement et d*héroïsme, tels que le barreau en a fourni de tout temps, les innocents toujours défendus, même quand la défense était périlleuse, et vengés du moins par avance, quand elle devait être impuissante, mais encore la constante pratique de ces vertus

moins éclatantes, mais non plus faciles , qui inspirent l'estime, si elles ne commandent pas l'admiraticH), et dont l'antiquité dispensait si aisément les avocats , la loyauté, la probité, l'attachement aux convictions professées pendant la vie entière, la modération dans le langage, le respect de soi-même et d'autrui. Voilà les devoirs que les avocats écrivent en tête de leurs règlements, dont une surveillance active assure Taccomplis»ement et dont une discipline sévère sans excès réprime la violation. Voilà les mérites qui placent le barreau moderne au-dessus des avocats de l'antiquité. Si nos contemporains ont quelquefois un goût moins difficile, s'ils attachent moins d'importance et consacrent moins de travail à la forme, s'ils n'ont pas eu toujours autant de liberté, et sans doute ce n'est pas à eux qu'il faut faire un reproche de cette dernière infériorité, ils ont compris, proclamé et prouvé que la loi suprême de la profession d'avocat, c'est de mettre l'éloquence au service de la vérité.

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