CONCLUSION
J'ai tâché d'indiquer les principaux caractères qu'avait l'éloquence de Démosthène lorsqu'il s'adressait à des juges. Nous l'avons vu plus habile et plus fécond que scrupuleux dans cette partie de l'art oratoire qu'on appelle l'invention, recueillant tout ce qui pouvait lui être utile, ne dédaignant aucun détail, n'hésitant peut-être pas à modifier la réalité ou à créer des faits imaginaires pour servir sa cause, à créer aussi des autorités pour appuyer ses assertions, instruit par la philosophie à rechercher dans l'âme des hommes les motifs de leur conduite et moins curieux d'en trouver de vrais que de vraisemblables, habitué à tirer d'abord les idées générales des faits particuliers, puis des arguments spécieux de ces idées générales; nous avons examiné comment il arrivait à persuader des juges , tantôt par les mœurs , en gagnant leur confiance et leur sympathie, grâce au ton humble et doux qu'il savait prendre pour lui-même ou donner à ses clients, en se montrant dépourvu do crédit,
de richesse, d'éloquence, disposé à tout faire pour éviter les procès, tantôt par les passions, en excitant la colère plutôt encore qu'en inspirant la pitié, et surtout en employant l'ironie; dans la narration, nous l'avons trouvé disposant savamment les circonstances tout en paraissant raconter naturellement les choses comme elles s'étaient passées , donnant toujours à son récit une parfaite vraisemblance et quelquefois une singulière chaleur; nous avons admiré la rigoureuse exactitude de ces raisonnements , presque toujours animés par la passion ; nous avons reconnu qu'il n'avait point suivi dans tous ses discours un ordre tracé d'avance par la rhétorique, qu'il disposait chaque plaidoyer selon le besoin actuel de chaque cause; que, sans faire connaître la disposition adoptée par lui, sans la laisser toujours apparaître clairement à ses auditeurs , il y apportait un soin extrême, dissimulant l'art lui-même à force d'art ; que son style était à la fois d'une simplicité constante et d'une élégance soutenue, qu'il semblait inspirer de lui-même la confiance, et qu'il avait été, au jugement des Grecs, fait pour caresser leurs oreilles délicates aussi bien qu'il nous paraissait propre à servir la logique ou la passion. Enfin, dans les causes publiques, où il avait à parler de l'honneur d'Athènes, de la liberté de la Grèce, des récompenses à décerner aux bons, des punitions à infliger aux méchants, de la gloire des aïeux, des lois de Solon, c'est bien le Démosthènedes Philippiques et des Olyntihiennes que nous avons retrouvé; dans les plaidoyers privés même, toutes les fois qu'un sujet digne de lui vient lui fournir une occasion favorable de déployer son génie, il la saisit avec empressement. J'ai cité quelques passages, j'ai dû en laisser de côté un grand nombre.
Il y a dans cette éloquence des parties qui sont spéciales à Démoslhène ; il y en a qui lui sont communes avec les autres orateurs attiques. Ce qui appartient à lui seul , c'est l'habileté de la disposition , l'inexorable rigueur de la démonstration, l'emploi savant des idées générales, la vigueur et l'élévation du style et singulièrement ces mouvements sublimes que les règlements sévères des tribunaux athéniens ne pouvaient contenir et où se montre l'âme du grand orateur, même quand il écrit pour un autre. Mais Démosthène s'adressait à ce peuple athénien, si jaloux du pouvoir de l'éloquence qu'il avait interdit aux plaideurs la faculté de recourir à des avocats, qu'il leur mesurait rigoureusement les instants dont ils avaient besoin pour présenter leur défense ou pour soutenir leurs prétentions, qu'il leur défendait de faire usage des passions , qu'il les voyait avec répugnance employer les ressources de l'art oratoire, et en même temps si peu habitué à écouter exclusivement la raison qu'il laissait altérer les faits, les lois elles-mêmes , qu'il jugeait bien souvent sur la seule apparence, d'après la réputation des plaideurs, d'après l'impression produite sur lui par leur langage, non d'après un sévère examen de la cause. Devant des juges ainsi disposés , Torateur s'est attaché avant tout à la vraisemblance, racontant ordinairement les faits, exposant son opinion du ton qu'aurait pu prendre un témoin impartial; il a compris l'importance des mœurs oratoires, soit pour faire disparaître l'avocat derrière le client quand il ne plaidait pas lui-même, soit pour rendre les juges favorables à la partie; il s'est gardé d'exciter une ombrageuse défiance en tâchant d'attendrir ses auditeurs par le pathétique, ou en cherchant à les éblouir
par les séductions trop peu discrètes d'un style brillant et d'une riche imagination. La vraisemblance et la simplicité, tels sont les deux caractères de l'éloquence attique.
Les Athéniens ^n'eussent-ils pas été prévenus contre l'art de parler par la conscience qu'ils avaient de leur propre faiblesse, ils avaient trop d'esprit et étaient trop instruits, trop accoutumés à entendre des orateurs pour accepter un genre pompeux, tel que fut plus tard le genre asiatique. Il y a deux espèces de personnes qui semblent peu propres à goûter une telle éloquence : ce sont les gens d'affaires et les gens d'esprit. Les premiers la craignent, les seconds s'en moquent. Les premiers ont horreur de ce qu'ils appellent les phrases, les seconds prennent en pitié le procédé. Les premiers croiraient leurs intérêts lésés s'ils écoutaient jamais autre chose que les déductions impérieuses de la plus rigoureuse logique; l'amour-propre des seconds serait froissé s'ils paraissaient capables de se laisser émouvoir ou charmer à ce qui a été employé si souvent pour en émouvoir ou pour en charmer d'autres. Les uns calculent tout, les autres se raillent de tout.
Cicéron fit connaître aux Romains une éloquence bien différente de celle de Démosthène. Son goût parfait le préserva des excès des rhéteurs asiatiques, si ce n'est a ses débuts, et son génie naturel lui donna ce qui leur manquais. Mais la simplicité attique ne convenait pas à ses concitoyens, ni peut-être à son propre talent. Il put donner à son style un éclat inimitable, à ses développements une richesse extraordinaire; il ne craignit pas de montrer à ses auditeurs qu'il possédait tout ce que la rhétorique avait découvert de secAVls pnVieux, et sons
sa feinte modestie on put voir que l'orateur n'était pas moins satisfait de ses longues études que l'iiomme politique de son consulat; il charmait par son esprit, ses narrations étaient pleines d'agrément et de finesse, il interrompait quelquefois un trop long plaidoyer par une digression gracieuse et délicate, qui réveillait ou récompensait l'attention des juges; enfin, rien ne l'empêchait de donner un libre cours aux sentiments que lui inspiraient les événements dont il parlait, les clients dont il soutenait la défense, et Démosthène lui-même n'avait jamais été plus éloquent que Cicéron accusant Verres du meurtre d'un citoyen romain, ou opposant, dans la plus émouvante péroraison que nous connaissions, l'inébranlable constance de Milon à sa propre douleur. Cicéron était bien l'orateur qui convenait à son pays et^ à son siècle: s'il était venu plus tôt, les Romains, n'ayant pas encore subi l'influence de la Grèce, auraient entendu avec plus d'inquiétude que de plaisir une éloquence dont ils n'auraient pas compris les beautés, dont ils auraient encore moins saisi les finesses, mais qui, par sa perfection même, leur eût paru susceptible d'égarer leurs jugements et de leur faire méconnaître leurs intérêts. A l'époque où Cicéron parut, la Grèce avait depuis longtemps fait la conquête de Rome : a: Graecia capta ferum « victorem cepit. » Les Romains étaient capables d'apprécier leui grand orateur. D'un autre côté, ils n'étaient pas encore blasés sur les jouissances de l'art. Tacite fait dire à l'un des personnages du Dialogue sur les Orateurs : « Cette première génération, grossière et igno- « rante, supportait facilement la longueur des discours « les plus embarrassés et Ton faisait môme un mérite « à un orateur de prendre tout le jour pour parler. Alors
< la longue préparation des exordes, la suite d'une « narration reprise de haut, l'affectation d'une division « compliquée, les mille degrés de l'argumentation, et a tout ce qui est enseigné dans les traités si arides « d'Hermagoras et d'ApoUodore était en honneur : que « si quelqu'un, ayant quelque connaissance de laphilo- « Sophie, y cherchait un morceau pour le placer dans « son discours, on le portait aux cieux. Quoi d'éton- « nant? tout cela était nouveau et inconnu; il y avait « même très peu d'orateurs qui possédassent les pré- « ceptes des rhéteurs ou les enseignements des philo- « sophes (4). » Celui qui parle ainsi est par système détracteur du siècle de Cicéron ; il a sans doute exagéré l'ignorance des Romains qui vivaient alors , comine les défauts des orateurs qui s'adressaient à eux. Mais il est certain que le public de Cicéron , beaucoup plus nombreux et beaucoup moins versé dans la connaissance de la rhétorique que celui des contemporains de Tacite, devait être plus disposé à l'admiration et, se croyant moins sûr de lui, devait se montrer moins prompt à la critique.
« Mais maintenant, » dit Tacite au même lieu, « tout « est connu; c'est à peine s'il y a dans l'assitance une « personne qui n'ait point, je ne dis pas une connais- « sance complète, mais quelque teinture des éléments « des études; il faut à l'éloquence des routes nouvelles et 9 recherchées, pour que l'orateur évite de dégoûter les « oreilles, surtout devant des juges qui prononcent en « vertu de la force et de la puissance, non d'après le droit