CONFERENCES PAR P.-B. CASGRAIN
Président de la Société Littéraire et Historique de Québec, données au Collège Morrin, les 14 décembre 1899 et 8 février 1900.
BATAILLE DU 13 SEPTEMBR®", 1759.
Il semble oiseux, après tout ce qui a été écrit sur la bataille des Plaines d'Abraham, de chercher à prouver, ce qui a toujours été admis jusqu’à présent, que le terrain Connu aujourd'hui comme Champ de courses, ou Plaines d'Abraham, et qui appartient aux Dames Religieuses Ursulines de Québec, a servi à former la partie la plus importante du champ de bataille de cette journée mémorable, comme aussi de celui de Sainte-Foye.
Toutefois, depuis qu'il a été question de conserver cet endroit comme monument historique, en souvenir de l’événement devenu pour ainsi dire le point prédominant de l’histoire de l'Amérique Britannique, on a prétendu établir qu'il y a erreur topographique, et l’on soutient que ce n'est pas là le terrain ou une partie des Plaines où a commencé et où s'est livrée la première bataille d'Abraham,
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qui a décidé du sort de la Nouvelle-France et changé le Cours de l’histoire des colonies anglaises de l'Amérique. La Société Littéraire et Historique de Québec, dont le but, suivant sa charte, est de “ rechercher et publier des “ documents qui intéressent l’histoire naturelle, civile et “ littéraire de l'Amérique Britannique du Nord,” ne pouvait manquer à son devoir, ni à son passé, en ne prenant
Pas une part active dans le projet et le déair exprimé de
tous côtés, même à l'étranger, de conserver ce qui reste du terrain qu'on appelle “ Les Plaines d'Abraham ” comme Monument national de la Confédération Canadienne,
Dès le mois de mai dernier elle a délégué son Président à Ottawa, auprès de la Société Royale du Canada, pour obtenir sa coopération dans une supplique au gouverne-
d’en continuer l'usage pour des fins militaires, et par là même de le conserver à perpétuité.
ELe à publié à la suite de es démarches une brochure intitulée : “ The Plains O Abrah im, 1159, a spot sacred to the
Notre éminent écrivain Sir James LeMoine, vice-président de la Société, y à recueilli les nombreuses adhésions des diverses sociétés littéraires et scientifiques du pays, Comme aussi les réclamations de nos journaux et celles de la presse étrangère, dans ce but patriotique.
L'achat sugoéré est le moyen d'empêcher que cet endroit célèbre, à jamais immortalisé par les souvenirs de gloire et de deuil qu'il rappelle, ne soit pas ProsSaïquement divisé ei converti en lots à bâtir.
Il y a lieu d'espérer que les propriétaires actuelles, les Révérendes Dames Religieuses Ursulines, apprécieront les motifs honorables et patriotiques qui guident les auteurs du projet, et que ces Dames Pourront en venir, sous peu,
à une entente à l'amiable avec le ministère du jour, quant à une compensation juste et équitable, comme prix de vente à établir, au lieu d'en Passer par un arbitrage lent, dispendieux et peut-être moins avantageux au point de vue pécuniaire.
Oa a dit, par un chauvinisme que nous croyons exagéré, que ce serait un non-sens de la part de nous, Canadiensfrançais, d'ériger là un monument en honneur de la victoire des Anglais ; que nous ne pouvons ressentir aucune inclination, ni montrer d'intérêt à raviver le souvenir d’une défaite désastreuse et humiliante. Et, pour trancher la question, on a prétendu que ce terrain n’est pas l'endroit de la bataille.
Les raisons qu'on aPporte au soutien de cette prétention nous semblent invoquées plutôt comme plaidoyer en faveur des Dames Ursulines Propriétaires, qui préfèrent ne pas aliéner leurs fonds, que comme vraiement tirées de l’ensemble des données historiques.
Toutefois nous dirons en réponse au premier point que si, d’un côté, à la suite de jalousies puériles, de manque d'entente et de dissensions néfastes entre les chefs, il a été commis des fautes de tactique incroyables, mais indéniables, qui ont amené de la part de Montcalm une attaque précipitée et inconsidérée, suivie d’une défaite soudaine et d’une déroute complète, d'un autre côté les Canadiens-français, nombreux dans les TaNSS, SEULS ont fait une brave résis-' tance, assuré la retraite et permis le passage de la rivière Saint-Charles au reste des troupes. Hâtons-nous d'ajouter que ces mêmes vaincus ont noblement repris leur revanche au printemps suivant, quand, après des difficultés sans nombre, ils sont revenus laver la honte de leur défaite, en repoussant les régiments anglais par une semblable défaite, sur le même terrain, les refoulant, les mettant en fuite, dans un désordre complet, jusque sous les murs de Québec.
Lévis aurait même pu entrer à leur suite dans la ville si ses soldats n’eûssent été épuisés par les fationes ot los pri
vations extraordinaires de la Campagne et la durée du combat,
En sorte que, de même que dans le passé, on a réuni sur un seul monument commémoratif les noms illustres de Wolfe et de Montcalm, de même aussi nous pouvons dire aujourd'hui que les Canadiens peuvent s'unir aux Anglais, de cœur et d'action, pour assurer à la postérité un témoignage égal et permanent de la valeur commune aux deux races, et rendre ainsi gloire et hommage aux braves guerriers qui, de part et d'autre, ont foulé et rougi de leur sang ces Plaines qu'ils ont rendues à jamais célèbres, et léguées, couvertes de lauriers impérissables, à l'histoire de notre Amérique.
C’est ici le moment de rappeler aux Canadiens le touchant appel de l'évêque de Québec, Mgr de Pontbriand, du 28 octobre 1759, pour implorer'le secours du Ciel sur la colonie en danger, et rendre aux soldats péris dans le combat, le dernier culte qu'ils attendent de ceux qui les ont aimés et qui entendent ce cri qui va au cœur: Souvenezvous de nous, sa/tem vos amici mei. “ Vous n'oublierez pas, dit l’auguste prélat, “ ceux qui se sont sacrifiés pour la “ défense de la patrie : l'illustre nom de Montcalm, celui “ de tant d'officiers respectablés, ceux des soldats et des “ miliciens ne sortiront pas de votre mémoire. Par incli- * naëion, par devoir, vous prierez avec ferveur pour le repos “ de leur âme.”
Ils sont encore et toujours nos frères : à nous aujourd’hui le devoir de rendre hommage à leur mémoire et de témoigner notre respect au champ des morts.
Nous dirons donc qu’autant la défaite du 13 septembre a été humiliante, autant a été glorieuse (de l’aveu même des Anglais) la belle et sanglante bataille de Jainte-Foye, ou plus correctement, suivant nous, la seconde bataille des Plaines d'Abraham, dite de Sillery suivant des écrivains Anglais contemporains, et de “ Heights of Abraham” suivant leurs meilleurs documents
Quant à soutenir en second lieu que le terrain des Dames Ursulines n’a pas été le champ de bataille du 13 septembre 1759, et des opérations militaires de cette journée, nous espérons démontrer que cette prétention est insoutenable.
Pour ne pas jouer sur les mots nous disons que l'endroit où une armée prend pied en l’enlevant d'assaut en premier lieu, et se forme en bataille; où elle place et maintient sa réserve ; d'où elle avance sa ligne ; d'où le combat a commencé ; où elle retire ses blessés ; d’où elle fait volte-face pour repousser une attaque finale par derrière, et reste enfin campée maîtresse du terrain qu’elle avait ainsi gagné ; que cet endroit où elle se fortifie et dont l'unique objet de l'ennemi était de la déposter et de rompre sa communication avec sa flotte, est bien le véritable champ dg bataille, Le Champ des courses, mais c'était le pivot de la situation pour Wolfe.
Quelle que soit la distance de la poursuite par les vainqueurs, le point de formation, de départ et l'ouverture du
feu, —peu importe d'ailleurs les engagements plus éloignés qui s’en suivent —donnent à l'endroit le nom qui se transmet à l’histoire.
Mais en sus de l'intérêt historique qui se rattache aux Plaines et que la Société Littéraire et Historique de Québec s'efforce de perpétuer, il y a d’autres motifs importants à considérer, qui portent à les conserver dans le domaine public. Elles sont le seul endroit près de la ville où les troupes peuvent faire la parade et les évolutions militaires. Au point de vue Stratégique elles doivent demeurer dénudées ; les approches de ce côté étant le seul point vulnérable de Québec en cas de siége. Elles peuvent aussi être embellies et former, à partir des fortifications, un parc admirable par la beauté du site, l'étendue du terrain, dont la ville elle-même pourrait profiter de diverses manières. Au surplus, ainsi embellies, elles ne pourraient manquer d'être un nouvel attrait pour les visiteurs étrangers. Il est à remarquer que dès 1781 le Gouvernement Impérial à
acquis presque la totalité du terräin intermédiaire, c'est-àdire depuis les glacis de la ville jusqu'au terrain des Ursulines,
Ces Plèines sont en même temps bien adaptées à un champ de courses et elles ont été appropriées de la sorte depuis très longtemps, près d’un siècle, (1815). (De Gaspé, Mémoires, page 467.)
Ces diverses raisons nous semblent plus que suffisantes pour faire l'acquisition, dès à présent et à perpétuité, du fond pour l'inclure d'une manière inaliénable dans le domaine de l'Etat.
Plus tard Ja valeur du terrain peut augmenter de telle sorte qu'on ait lieu de se repentir d'un délai qui n’a pas sa raison d’êfre.
Il est nécessaire, pour ceux qui ne connaissent pas [a disposition des lieux et du terrain, pour les avoir visités el exaruinés, d'en donner ici une description aussi exacte et succinte que possible —de même qu'il importe de les reconstituer sur la carte tels qu'ils existaient en 1759, d'après les plans et cartes de l’époque.
Le Cap-Diamant, couronné de £a citadelle, domine la ville de Québec et ses alentours, qui dessinent le plus beau panorama de l'Amérique du Nord. Il s'élève à une hauteur de 350 pieds au-dessus du niveau du fleuve Saint- Laurent, dans lequel il s'avance en forme de langue vers l’est, et il est contourné au nord par l'estuaire de la rivière Saint-Charles qui assèche à basse merée. Bordant le fleuve sur un espace de trois lieues il s'étend par un escarpement continu, ou précipice abrupte, jusqu'au Cap-Rouge.
Dans les endroits où la pente du Cap est dénudée de ces arbustes qni s’accrochent, pour croître, aux anfractuosités des rochers, elle est lavée par les pluies, et la terre effritéc glisse sous le pied et empêche de gravir la falaise.
Les rochers qui constituent la rive nord du fleuve de-
puis Québec jusqu'au Cap-Roug., appartiennent à la subdivision du Siurien Inférieur, appelé “ Groupe de Québec.” Ce sont des schistes argileux, plus où moins durs, criblés de joints et de crevasses, qui s’effritent assez vite au contact de l'atmosphère, en se décomposant plus ou moins. C'est ce qui explique leurs altérations plus ou moins profondes, suivant la localité et le caractère glissant que prennent les surfaces inclinées. (Mgr. Laflamme, Lettre à l'auteur, du 1er septembre, 1899.)
Ces rochers se présentent partout aux plus hardis straté-
gistes comme une muraille à pic, apparemment inaccessible et imprenable.
À peine laissent-ils au pied un chemin étroit le long du rivage, conquis en partie sur la plage ; même ce chemin est interrompu dans l'endroit où les eaux du fleuve baignent avec la marée le bas de la falaise. La largeur du promontoire vient aboutir vers le nord-ouest au coteau Sainte-Greneviève et se termine aussi là abruptement, à partir du Sault-au-Matelot jusque dans Sainte-Foye, sur
une hauteur variant de 100 à 200 pieds. Ces deux crêtes se suivent presque parallèlement à une distance de 23 à 24 arpents pour se rejoindre à la rivière du Cap-Rouge.
Entre Québec et Sillery, le milieu de cette élévation forme un plateau relativement uni auquel on a donné, dès les premiers temps de la colonie, le nom de Plaines d’Abraham, provenant, suivant la tradition, de celui d'Abraham Martin, dit l’Ecossais, pilote-royal, appelé maître Abraham, propriétaire, dès 1650, de 32 arpents de terre situés sur le coteau Sainte-Geneviève, près de la ville, entre M. Repentigny d’un côté et M. Couillard de l’autre, attenant au sud à M. de Villeray et au nord à la commune.
Abraham Martin tenait 20 arpents par donation de Sieur Duchesnes qui les avait reçus en don de MM. de la Compagnie des Cent-Associés par contrat en date du 9 juillet 1637 ; et douze arpents suivant un autre contrat de donation par le même du 16 mai 1650. Le tout fut vendu aux
Mères Ursulines de Québec, par les héritiers de Martin, et de Marguerite Langlois, sa femme, * dont l’un était mineur, parce que les bâtiments tombaient en ruine et la terre restait en friche, faute de moyens; suivant qu'appert au contrat du ler juin 1667, devant Mtre. Becquet, N.R.
Cependant, il faut remarquer que le nom d’une famille Abraham apparaît vers le même temps, en 1674, (Cf. T:xguay). Toutefois, ni l’un ni l'autre de ces noms n'a servi à illustrer celui devenu célèbre dans nos annales: et le terrain dont nous parlons ne fait pas et n’a jamais fait partie des terres ci-dessus d'Abraham Martin. Panet les indique et mentionne l'Hôpital-Général comme étant audessous de la terre d'Abraham Martin. Journal, p. 19.
Au delà du plateau, vers Sillery, la surface est coupée par de petits ruisseaux dont celti qui porte le nom Saint- Denis est le plus considérable. [1 à creusé un ravin profond, peu sinueux, et vient faire sa chuta bruyante, dans l’abondance des pluies, à l’Anse-du-Foulon, ou Wolfe's Cove. Son cours fait la borne nor@ de Spencer-W ood, résidence du Lieutenant-Gouverneur, et forme en même temps un obstacle sérieux dans les opérations militaires.
Tout le long du plateau, une pente douce et régulière descend vers le coteau Sainte-Geneviève et vers Sainte- Foye. Attenant au chemin, à ce dernier endroit, éloigné d'environ une demi-lieue de la ville, était le moulin de Dumont, lequel est marqué sur divers plans de l'époque et d’autres subséquents, comme érigé sur le site actuel, ou tout près du Monument des Braves, élevé en 1860, dont la Statue emblématique de la Victoire qui le surmonte, est le don généreux du feu le prince Napoléon.
Au pied du coteau Sainte-Greneviève s'étend la belle vallée arrosée par la rivière Saint-Charles, laquelle serpente derrière l'Hôpital-Général et passait alors à vue du. Palais
* Dont Anne Martin est mon aïeule
maternelle par Jean Côté, son mari, desquels je suis de la 6ème génération .
de l'Intendant, en allant se déverser dans le fleuve. Les travaux modernes ont changé l'aspect des lieux ; ils ont conquis là et tout autour du Sault-au-Matelot le littoral qu’on y voit. |
Les Plaines sont traversées sur leur longueur par deux chemins presque parallèles ; celui de Sainte-Foye au nord semble avoir toujours conservé son même cours: celui au sud, dit la Grande-Allée, aujourd’hui en ligne droite avec la rue Saint-Louis, est d'un tracé comparativement récent JuSqu'aux chemins de Samos et de Gomin. Son ancien Parcours est marqué sur les divers plans de 1759 et depuis, même en 1776, et montre les sinuosités qu'il suivait d’après les inégalités du terrain. En sortant de la ville il tendait à droite dans la direction de la rue Saint-Amable actueile. Cette rue qui biaise dans le faubourg Saint-Louis a dû Conserver depuis lors cette première direction, évitan. Ainsi la côte-à-Perreault aux Buttes-à-Neveu, et assez probable. ment d’autres inégalités du sol. Après deux longues courbes ce chemin allait se bifurquer sur le milieu des plaines à un autre chemin qui conduiseït à la descente de l'Anse-au-Foulon.
C’est par cette dernière voie que Wolfe et ses braves guerriers sont venus planter le drapeau de la conquête sur la Nouvelle-France. Ce dernier chemin est effacé aujourdhui. Il était bon et Ouvert à cette époque, Knoz, p. 78. *# Il n'y a pas lougtemps qu’il continuait de servir de montée et de sentier aux nombreux travaillants dans les chantiers dont les trains de bois Couvraient toute la plage jusqu’au Cap-Rouge, à l’époque où le commerce de ce genre était dans sa plus grande prospérité à Québec.—Nous l'avons parcouru plusieurs fois. Il n’est pas même tout à fait aboli, puisqu'il reste encore le sentier de tolérance qui longe en dedans de la clôture ouest des Plaines. Il est indiqué sur le plan de Holland de 1785, tel qu'il continue encore.—