‹ Les Plaines du PoitouChapitre 125 sur 132 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Le Poitou se présente de nos jours avec des aspects locaux qui sont la conséquence directe de son passé. Pays de plaine, pays de brande et marais correspondent tous trois à des formes différentes qu'a revêtues l’évolution du pays. Le sol et la végétation spontanée, en étroit rapport mutuel d’ailleurs, donnent à chacune de ces divisions des caractères tranchés. Mais elles sont rattachées en même temps par des liens physiques et économiques assez puissants pour en faire un tout qui se tienne, pour cons= tituer par leur groupement une véritable région naturelle. Il y a pénétration réciproque, et non simple juxtaposition des éléments constitutifs du pays. Le marais est solidaire de la plaine, au cœur de laquelle il pénètre comme un coin; la brande et la plaine calcaire s’emmêlent réciproquement dans le seuil du Poitou. Une communauté de vie est née de la communauté des occupations et des relations. Tout le pays d’ailleurs a évolué sous l'impulsion de l’homme, qui n’est point resté passif dans ses cadres naturels. Pour tirer le meilleur parti du territoire qu’il habite, il a réagi par tous les moyens à sa disposition sur la nature souvent rebelle. Il a fait de la brande de genêts et d’ajoncs des terres à blé et des prairies, il a conquis le marais à la culture et à l'élevage, il s’est évertué à faire rendre à la terre les produits les plus avantageux. Maïs, tout en modifiant la nature, il n’a pu échapper complètement à son joug. La composition du sol ne peut être changée, il a fallu qu'il en tint compte, qu'il y adaptât ses cultures et ses méthodes agricoles.

Les plaines du Poitou sont actuellement en pleine transformation économique. Après être restées longtemps en arrière sur les régions voisines, elles regagnent rapidement l'avance qu’avaient prise celles-ci. À considérer leur situation géographique, ce retard paraît singulier. Il ÿ a une sorte de contradiction entre l’existence d’un courant de circulation aussi intense que celui qui a traversé à toutes les époques la région de Poitiers, et l’état d'isolement où le pays a longtemps vécu comme replié sur lui-même. La nature avait pourtant tout préparé pour ouvrir largement le passage entre le Nord et le Sud, en aplanissant le terrain dans l'intervalle de deux régions d'accès moins aisé, le Massif central et la Gâtine vendéenne. Région de transit, ce ne fut jamais une région d'attraction pour les populations. La cause en réside dans la

nature du sol. C'est qu’en effet les communications entre pays de la Loire et pays de la Garonne s'ouvrent à travers la zone des brandes, au milieu des terrains les plus improductifs qui se puissent rencontrer en Poitou. Les éléments d’un trafic local y faisaient complètement défaut. Il n’y avait point de contact entre le voyageur et l’habitant, confiné à l’écart loin des grands chemins. Il manque au Poitou une grande artère fluviale qui y fasse circuler la vie. La vallée de la Vienne est dans une situation excentrique et n’ouvre aucun passage vers le Sud. Celle du Clain est trop étroite pour déterminer jamais sur ses bords un groupement important de population.

C’est en dehors de l’axe du seuil du Poitou, dans les pays de plaines calcaires, que s’est concentrée l’activité de l’homme. Le centre économique s’est trouvé en tout temps dans la plaine de Niort, et non dans la région de Poitiers. Il est resté en dehors de la ligne de passage principale qui joignait jadis Poitiers et Saintes, qui joint aujourd’hui Poitiers et Angoulême. Il s’est développé par ses propres ressources, grâce aux avantages physiques de la contrée, grâce aussi à une certaine activité d’esprit de sa population. Les aptitudes particulières de la contrée se sont traduites non seulement par l’avance qu’elle a prise de nos jours sur ses voisines au point de vue agricole, mais encore par l’activité industrielle dont elle a été le siège au cours des siècles précédents. À l’époque où l’industrie a été le plus florissante en Poitou, du temps de Colbert, c’est sur son territoire que se sont groupées les manufactures les plus nombreuses et les plus productives. La région de plaines qui s’étend entre Saint- Maixent et la mer possède encore de nos jours plus de vie que l’ancien pays de brandes qui entoure Poitiers. L’habitant y est surtout un villageois, tandis que dans l’est du Poitou il est surtout un paysan. Dans la Plaine, l'esprit est plus éveillé et plus entreprenant. Ces différences morales sont en relation avec les différences du milieu physique. Sur le sol pauvre et rebutant de la brande, l’homme est resté retardataire, perdu dans son isolement, privé de communications avec le monde extérieur. Il à fallu les grandes transformations accomplies au dix-neuvième siècle pour le tirer de sa torpeur. Sur le sol riche, facile à travailler, de la Plaine, il a vécu plus largement, il a participé davantage à la vie commune. C’est dans cette contrée qu’a pris naissance et que s’est développé l'esprit d'association, qui transforme aujourd’hui la vie rurale poitevine. C’est la Plaine qui règle la vie du Poitou.

Les changements qui s’y opèrent ont leur répercussion immédiate sur les parties voisines. Devenue pays d'élevage et de grande production industrielle du beurre, elle à entraîné à sa suite dans le même mouvement le Marais et les pays de brandes, avec une rapidité plus ou moins grande suivant les aptitudes locales et les traditions des cultivateurs. Ce qu’il y a d’intéressant dans l’évolution actuelle, c’est qu’elle a pris naissance sur place et qu'elle n'est pas due à une influence venue de l'extérieur. Malgré le développement des voies de communication, la contrée vit, aujourd’hui comme jadis, surtout par elle-même, en évoluant par ses propres moyens.

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