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Les plaintes d'Acante

Tristan poëte lyrique semble bien être estimé des hommes de son temps à l’égal de Tristan poëte tragique. De nos jours, au contraire, — parce qu’il a un moment balancé la gloire de Corneille, parce qu’il serait, selon plusieurs, en quelque sorte le Saint Jean-Baptiste d’un Jean Racine, — toute l’attention des lettrés s’est à peu près détournée sur une seule forme de son talent, sur une seule partie de son œuvre. Dans le si remarquable livre qu’il a consacré à l’auteur de la Mariane, M. Bernardin emploie plus de deux cents pages à étudier successivement chacun des huit ouvrages dramatiques. Vingt-cinq pages lui suffisent pour examiner les quatre recueils principaux de sonnets, de poëmes et de stances. Et, tout récemment, le théâtre" dFTristan a eu la bonne fortune d’une réimpression complète U

Nous ne nous plaindrons pas certes que l’on ait vanté comme il convenait tragédies, comédies et pastorale, ni qu’on en ait facilité la lecture à un nombre, même trop restreint, d’amateurs de belles choses. Mais cela nous laisse un regret, et nous ne saurions nous empêcher de penser qu’il y a là une inégalité de traitement. Les Amours, la Lyre, les Vers Héroïques sont-ils donc négligeables ? Sont-ils indignes d’une faveur non moindre que celle qu’ont rencontrée Mariane, Panthée, la Mort de Sénèque, la Mort de Chrispe, Osman, la Folie du Sage, le Parasite, Amarillis ?

I. Un Précurseur de Racine, Tristan U Hermite, sieur du Solier (j6oi- 1655), sa famille, sa vie, ses œuvres. Par N.-M. Bernardin, ancien élève de l’Ecole normale supérieure, Docteur ès lettres... — Paris, Alphonse Picard, 1895, in-8 de xii et 632 pages.

M. Bernardin vient de donner un complément à son livre : Postface à VEdition des Œuvres dramatiques de Tristan VHermite dans les Cahiers d’un BiUiophile, par iV.-M. Bernardin, Docteur ès Lettres, Lauréat de l’Académie Française. — Paris, En la Maison des Poètes, 32, avenue Félix-Faure, 1907, in-i6 de 4 et xlv pages. (Tiré à 100 exemplaires numérotés et hors commerce.)

L’édition de L’Œuvre dramatique de Tristan VHermite forme 14 fascicules des Cahiers d’un BiUiophile (tirés à 200 exemplaires). Les textes ont été établis par M. Edmond Girard.

INTRODUCTION

Nullement. Nous avons sur ce point le témoignage de M. Bernardin lui-même. Il salue en Tristan « un poëte lyrique qui, Malherbe mort, était en droit de ne redouter aucun de ses rivaux », qui « s’est montré supérieur à ses contemporains ». Plus loin : « Tristan n’appartient en réalité à aucune époque ; il n’est pas un élève attardé de Ronsard, il n’est point un imitateur fervent de Malherbe ; il est lui-même... » Dans les Vers Héroïques, « l’âme du poëte monte sans effort jusque dans les hauteurs du grand lyrisme : elle y plane, elle s’y soutient aisément, car elle s’y trouve dans son domaine.. . Si l’on songe qu’à toutes les qualités que nous venons d’énumérer, Tristan joignait la délicatesse, le goût très rare alors de la nature, et une mélancolie rêveuse d’un accent parfois pénétrant, on ne sera point surpris que ses poésies lyriques aient eu de son vivant beaucoup de lecteurs, d’admirateurs et d’imitateurs » .

Dans une lettre qu’il nous adressait en juillet 1895 au sujet de son livre, qui n’est autre chose que sa thèse de doctorat, M. Bernardin voulut bien nous révéler que M. Émile Faguet avait regretté, à la soutenance, que le chapitre sur les poésies fût si court. Et sa lettre ajoute : « La journée a d’ailleurs été bonne pour Tristan, car M. Faguet a rendu pleine justice au poëte lyrique, et M. Petit de Julleville a tenu à lire à l’auditoire la Belle Banquière, qui m’a paru obtenir un vrai succès. »

C’est plus qu’il n’en fallait pour rétablir l’équilibre !

A défaut d’une édition intégrale des poésies où le jugement pût s’établir largement sur l’ensemble, sans doute ce qui servirait le mieux Tristan, c’est une anthologie, très brève afin qu’elle fût exquise, où l’on réunirait d’abord à quinze des sonnets qui sont aux premières et aux toutes dernières pages des Amours, vingt autres pièces encore de ce même recueil; et l’on àüfàît garde d’y laisser ni le Promenoir des deux Amans, ni la Plainte à la Belle Banquière, ces deux charmantes merveilles qui suffisent à mettre hors de pair le renom du poëte. On ne dédaignerait pas non plus la Consolation à Idalie, le Miroir enchanté, les Vains Plaisirs, V Enchantement rompu, le Cruel, la Gouvernante importune, et telle de ces épigrammes (au sens antique du mot) qui

INTRODUCTION

n’ont d’égales que dans la Couronne de Méléagre. On prendrait moins dans la Lyre, si ce n’est peut-être en entier le beau poëme de VÔrpJôeêZ On irait chercher dans les Heures de ^la. Sainte Vierge, la Prière du Soir^ la Paraphrase sur le Miserere. Des VersTiér piques on extrairait l’ode A Monseigneur Le Mareschal de Schombeî'g sur le combat de Locate, et les stances sur la Servitudey le madrigal de la Belle Gueuse, le Sujet de la Comédie des Fleurs, et le sublime sonnet final.

Mais, on le voit, l’apport le plus nombreux serait fourni par les Amours qui restent sans contredit la meilleure des productions de Tristan.

Les Plaintes d'Acante et autres Œuvres du Sieur de Tristan, parues à Anvers en 1633, présentent le premier état, avant la lettre, si l’on peut dire, des Amours.

A coup sûr on ne trouvera pas encore là toute l’éclosion prochaine, bien que l’on y admire déjà le Promenoir. On sera gêné parfois par la phraséologie galante, la forme de sentimentalité de l’époque, grâces fanées qui apparaissent moins dans un groupe ment plus ample. Mais l’avantage de cueillir ainsi d’abord ces fleurs hâtives sera de dégager d’autant la branche durablement épanouie.

D’ailleurs, lorsqu’elles reparurent cinq ans plus tard, les pièces du livret de 1633 n’avaient été l’objet, on le verra, que de corrections assez rares, assez insignifiantes. Tristan n’était pas l’homme qui polit et repolit vingt fois ses ouvrages. Il nous le déclare, avec une insouciance confiante qui n’est nullement feinte : c’est même sans effort qu’il prétend s’immortaliser par ses vers. Si l’on excepte une retouche heureuse entre toutes, et qui vaut transfiguration, au début du Promenoir, chez lui la leçon primitive est, à peu de chose près, la leçon définitive, et son texte ne saurait admettre un appareil scientifique bien compliqué.

Il importe au contraire de conserver aux Plaintes d^Acante le caractère très spécial qu’elles empruntent aux circonstances au milieu desquelles elles ont été écrites, et qui leur confèrent une sorte d’intérêt historique. Il y a donc lieu de préciser comment ce poète français fut amené à confier ses premières publications à des imprimeurs et des libraires flamands.

INTRODUCTION

Nous avons mentionné le livre qui, en tout ceci, doit être l’unique guide, et est le guide suffisant. Avec une incomparable sûreté de recherches et armé de la plus prudente, mais de la plus vive ingéniosité, M. Bernardin a tout découvert sur la vie de Tristan, jusque-là bien obscure, et il en a tout dit. Il suit l’homme et l’auteur pas à pas, année par année, jour par jour presque, et sait la raison des moindres actes. Il nous sera donc fort agréable de pouvoir renvoyer à cette biographie si documentée, et nous distraire le moins possible d'une besogne plus restreinte. Nous allons seulement demander à M. Bernardin pourquoi Tristan vivait, à ce moment, hors de France.

Après une jeunesse orageuse et aventureuse, à la fin de laquelle on le retrouve remplissant des fonctions de secrétaire chez le grand lettré Scévole de Sainte -Marthe, Tristan était entré dans la Maison de Gaston, duc d’Orléans, frère de Louis XIII.

Il y figure tantôt avec la charge de gentilhomme à la suite, qui comporte des appointements réguliers, tantôt à un titre moins déterminé, attendant, en réalité, d’être inscrit de nouveau sur les états de la trésorerie princière. Mais, de toute façon, il participe à la bonne et à la mauvaise fortune de Monsieur.

Il l’accompagne en 1627 devant La Rochelle ; et au retour de l’expédition, il fait paraître une plaquette de quelques pages, dont le seul exemplaire actuellement connu est à la Bibliothèque Nationale : c’est, on la retrouvera dans les Vers Héroïques, une ode : La Mer. A Monsieur frere du Roy. - — A Paris, chez N. Callemont, rue Quiquetonne, M.DC.XXVII.I.

En 1629, Gaston, brouillé avec Richelieu, et conspirant quelque peu contre le Roi son frère, passe une première fois en Lorraine, où il ne séjourne que quelques semaines. Mais, une seconde fois, en mars 1630, il sort de France, et son absence doit se prolonger jusqu’à la fin de 1634. Tous ceux qui sont avec lui, et Tristan est du nombre, tombent sous le coup de l’ordonnance de juillet 1630, qui leur interdit de reparaître dans le royaume. Et ce n’est pas par une vaine métaphore que notre poète peut se comparer à son maître de prédilection, Ovide, et, en tête des Plaintes d'Acante, se dire un Exilé.

INTRODUCTION

Gaston réside vingt-deux mois environ à Nancy, et, le 3 janvier 1632, épouse Marguerite, sœur du Duc de Lorraine. Mais, quelques jours après le mariage, il est contraint, devant la pression menaçante de la France, d’abandonner sa femme et d’aller rejoindre la Reine Mère dans les Pays-Bas, que gouvernait pour TEspagne l’Infante Isabelle.

Afin d’en finir au plus vite avec ce qui, dans ces événements politiques, a trait à Tristan et à ses œuvres d’alors, il faut ajouter que Madame, c’est-à-dire la princesse Marguerite, s’échappa, au mois de septembre 1633, de Nancy assiégé par l’armée de Louis XIII. On lira les vers que Tristan fit à ce sujet i.

M. Bernardin esquisse un tableau très vivant de ce qu’était la cour de Bruxelles. L’Infante Isabelle se montrait d’une bienveillance et d’une libéralité extrêmes à l’égard des réfugiés Français. Tristan composa en son honneur une longue Ode qui, accompagnée d’une dédicace en prose et de pièces liminaires, sortait des presses, lorsque l’Infante mourut presque subitement le ler décembre 1633. Tristan déplora cette catastrophe en de nouvelles rimes, et, sous le titre de : La Peinture de V Infante Isabelle, le volume, grossi de trois feuilles d’impression, parut au commencement de 1634. Bien qu’il ne contienne aucune des pièces que Ton lira ici, il est trop voisin des Plaintes d'Acante, trop de la même période d’activité de Tristan, pour que nous n’en donnions pas la description détaillée à la fin de cette notice.

De Bruxelles, où il approchait Marie de Médicis, Tristan se rendit à Londres et reçut de Henriette de France, reine d’Angleterre, un accueil assez favorable pour se voir autorisé à lui promettre un poëme à sa louange. Cela résulte d’une ode, qui prendra place dans les Amours, démarquée, intitulée : Promesse à Philis. Il n’y a pas à s’y tromper : Philis remplace Henriette, fille de Henri IV. L’ode figure à la fin de VÉglogue Maritime, qui fut imprimée à Bruxelles avec la date de 1634. Par la Promesse à Phi lis, ce petit livre rentre directement, lui, dans notre cycle : il

I, Un article intitulé : Un souvenir du siège de Nancy en i6yy, signé : J. -A. Schmit, et paru dans le lournal de la Société d* Archéologie et du Comité du Musée Lorrain, 1862, cite ce poème et le commente d’une façon qui marque surtout une faiblesse d’information en tout sens. Cela, notamment, empêche la question bibliographique qu’il pose, de se poser.

INTRODUCTION

soulève d'autre part des questions dont il sera traité plus à loisir dans les descriptions bibliographiques.

Mais il est temps d'en revenir aux Plaintes d'Acante et autres Œuvres, dont la publication précéda et celle de la Peinture de V Infante, et celle de VÉglogue Maritime.

Ici, il se pose un problème qu’il semble que M. Bernardin n'ait pas jugé à propos d’étudier à fond ; ou, pour mieux dire, les éléments, nous le verrons, lui ont fait défaut. Il parle, très longuement (pp. 148 à 156) et de manière à ne rien laisser à désirer, du recueil paru à Anvers dans le courant de 1633.

Notamment il donne cette indication : « Cette première édition des Plaintes d' Acante... est si rare que nous l’avons vainement cherchée dans les bibliothèques de Bruxelles, d’Anvers, de Gand et de Liège et que nous n’en connaissons qu’un seul exemplaire, qui est à la Bibliothèque Mazarine. »

Plus loin (p. 175), il nous montre Tristan, de retour à Paris (il y revint en octobre ou novembre 1634, après la rentrée en grâce de Monsieur), il nous montre Tristan « donnant ses soins à une nouvelle édition des Plaintes d'Acante ». Et il ajoute :

« Un libraire de la rue Saint-Jacques, Pierre Billaine, « marchand libraire en l’Université de Paris », recevait alors de fréquents envois de livres de Balthazar Moretus, et sans doute d’autres imprimeurs flamands. Il avait dû vendre les Plaintes d'Acante. Il voulut donner au public une réimpression de ces poésies, qui semble avoir été faite dans des conditions assez peu régulières, car Pierre Billaine n’a obtenu le Privilège pour l’impression des Œuvres poétiques du sieur Tristan que le 16 juin 1635, et cependant l’ouvrage avait paru auparavant, sans Privilège, sous le titre : Plaintes d'Acante et autres œuvres du Sieur Tristan... Cette édition n’ést pas aussi complètement inconnue que l’édition originale. M. Maurice Garnier la signale dans une note à l’article consacré par Weiss à Tristan, dans la biographie Michaud; mais il ne se l’explique pas... Quoi qu’il reste pour nous d’anormal et d'inexpliqué dans les conditions mêmes où s’effectua cette réimpression, elle atteste du moins le succès des Plaintes d'Acante... »

INTRODUCTION

Il a manqué à M. Bernardin, pour tout éclaicir, de pouvoir comparer entre eux trois exemplaires :

10 L’exemplaire de la Mazarine : Anvers, Aertssens, 1633 ;

20 Un exemplaire, également : Anvers, Aertssens, 1633,

différent du premier ;

30 Un exemplaire : Paris, Billaine, 1634, conforme au second, sauf ce changement de marque du libraire. Dernier état, représenté à la Bibliothèque Nationale.

D’heureuses rencontres dans l’antre du bouquiniste nous ont permis de procéder à loisir à la confrontation. Elle prendrait trop de place ici. Nous la reportons plus loin ; disons tout de suite qu’elle aboutit aux conclusions suivantes.

11 y eut à Anvers une première édition des Plaintes d'Acante, qui seule comporte un portrait de Sylvie. Cette édition, épuisée ou supprimée, disparut si rapidement qu’il fallut faire une seconde édition dans le courant de la même année 1633.

Tout d’abord on serait tenté de croire à un nouveau tirage sur l’ancienne composition. De plus de cent fautes d’impression, dix, douze au maximum, ont été corrigées. Des troubles dans le numérotage des pages subsistent, comme aussi des irrégularités de titres courants. Les quatre feuillets de la fin continuent à ne pas être admis dans la pagination. Enfin le Privilège, s’il est omis, reste cependant annoncé par la syllabe d’appel au bas du dernier recto.

Mais en réalité, il s’agit d’un genre de fac-similé très spécial, et qu’il y aurait eu un étrange, un étonnant mérite à réussir à ce point, si soixante-dix fautes encore, environ, n’avaient éié ajoutées à celles qui existaient déjà ; et en général elles sont plus grossières. Il n’est d’ailleurs pas de doute possible : il y a bien eu composition nouvelle. U Aduertissement n’est pas imprimé dans le même corps typographique. Les Annotations offrent de nombreuses différences de coupures de lignes. Les fleurons varient. Des noms propres, des sous-titres, là en romain ou en plus gros caractère, ici restent dans l’italique courante. Des formes de lettres, des boucles, des accolades, vingt autres particularités saillantes, interdisent l’assimilation.

Par contre, entre un exemplaire de seconde édition, Anvers,

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Aertssens, 1633, et un exemplaire, Paris, Billaine, 1634, on ne saurait trouver d’autre dissemblance qu’un essai insignifiant, et impuissant, de redressement de la pagination ; et la parfaite identité saute aux yeux par toutes les lettres défectueuses.

Donc, plus rien d’inexpliqué, ni même de très anormal. Billaine ne fit pas réimprimer en France, en 1634, les Plaintes

Acante. Il se contenta de mettre à son nom un tirage de l’édition flamande, sous sa seconde forme, édition qui restait couverte par le Privilège de Sa Majesté Très Catholique. Il est toutefois fort probable que c’est pour être complètement en règle qu’il sollicita, et obtint, dès juin 1635, un Privilège de Sa Majesté Très Chrétienne, dont il ne devait user plus effective ment que trois ans plus tard, puisque l’ Achevé d’imprimer des Amours de Tristan date du 20 mai 1638. Il faut noter que le Privilège emploie cette désignation vague : un Livre intitulé les Œuvres poétiques du sieur Tristan.

En passant dans les Amours ^ les Plaintes d*Acante et autres Œuvres perdent les pièces liminaires latines et deux sonnets, l’un du sieur de Codoni, l’autre du sieur de Lisola, qui recommandaient le livre aux lecteurs. Disparaissent également deux morceaux qu’on ne retrouvera plus nulle part, un sonnet à M. de Puylaurens, et les stances Sur la venue de Madame..., et un troisième qui reprendra plus légitimement place dans la Lyré, la Consolation à Antoine de Villeneuve, seigneur de Monts.

Enfin l’on ne lit que dans le recueil de 1633 les Annotations sur les Plaintes d'Acante.

Il est cependant curieux, ce Commentaire. En général, il est d’une naïveté qui ne le cède qu’à son inutilité. Mais, à le prendre autrement que l’auteur ne l’aurait prévu, il nous sera précieux de diverses façons.

Il nous indique d’abord les Sources de Tristan.

Si déjà l’on n’avait pas, presque à chaque page, reconnu l’influence prédominante d’Ovide, on en serait averti par les quinze citations rencontrées ; elles sont prises surtout des Métamorphoses.

Tristan allègue cinq fois Virgile , une fois Horace, une fois

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Lucrèce, celui-ci d’une façon au moins inattendue, car il en fait, à côté d’Ovide, un inventeur de Remèdes d’amour. Pour les poètes grecs, c’est Musée, Homère, Théocrite, Anacréon, Pindare. Mais l’on remarquera que, s’il cite Pindare, c’est én latin, s’il cite Théocrite, c’est en latin. Et l’on en peut inférer qu’il ne connaît guère les auteurs grecs que par leurs traductions latines. D’autres noms suivent : Athénée, « Achillez Statius Apulée, Pline, Aristote, Philostrate, Sénèque, Socrate...

Il y a bien là un petit étalage d’érudition ; au demeurant, nulle prétention injustifiée. Tristan était plus instruit que gentilhomme de son temps. Son roman, le Page Disgracié % qui est une autobiographie véridique, par malheur trop vite arrêtée, nous renseigne largement sur ce point. Dès sa première enfance élevé avec les fils de Henri IV, il profita mieux qu’eux sans doute de l’enseignement de Claude Du Pont, leur précepteur. Il se reproche cependant d’avoir trop, au lieu de répéter ses leçons, lu tout ce qui lui tombait sous la main. « J’estois le vivant répertoire des Romans et des contes fabuleux... Je pouvois agréablement et facilement débiter toutes les fables qui nous sont connuës, depuis celles d’Homere et d’Ovide jusqu’à celles d’Esope et de Peau d’Asne. » Au moins se nourrissait-il déjà de « l’ingenieux Ovide ».

Plus tard, lorsque sa jeunesse aventureuse le mène en Angleterre, il tire parti de cette spécialité qu’il s’est acquise : il se ménage les bonnes grâces de ses hôtes d’occasion en leur contant Théagène et Chariclée d’Héliodore, le Roland furieux d’Arioste, quelque épisode du Tasse, l’histoire de Psyché, qu’il dramatise de toute la force d’une « jeune et folle éloquence », VAstrée, dont « personne n’ignore que c’est un des plus sçavans et des plus agréables Romans qui soient en lumière ».

A son retour en France, il est recueilli d’abord par Nicolas de Sainte-Marthe, puis par l’illustre Scévole de Sainte-Marthe, l’oncle du précédent. C’était une famille de lettrés. Nicolas de

I. Le Page Disgracié, où Von roid de vifs caractères d* hommes de tous temperamens et de toutes professions. Par Tristan L'Hermite. — A Paris, chez Toussainct Q.uinet, 1643, 2v. in-8. Et : A Paris, chez André Boutonné, 1667, 2 V. in-i2. — Une édition moderne a été donnée en 1898, dans la Bibliothèque Elzévirienne, avec notes de M. A. Dietrich.

INTRODUCTION

Sainte-Marthe, ayant reconnu chez Tristan « quelques brillans d’esprit, et quelque inclination à la Poésie » mit à sa disposition un cabinet plein de beaux livres, et s’amusa à lui donner « presque tous les jours quelque Epigramme Latine à traduire, ou quelque Sonnet de Pétrarque à tourner ». Scévole de Sainte-Marthe le prit comme lecteur, sans « autre service que celuy de lire devant luy deux ou trois heures tous les jours. Tantost c’estoit quelque chose de l’Histoire, ou de la Poésie des Anciens ; tantost nous revisitions ses propres Ouvrages Latins, et François; où l’on void de fort belles choses, mais qui semblent avoir gagné plus de bruit en la première Langue qu’en l’autre. J’eus le soin de sa Biblioteque : et sans mentir cela servit beaucoup à mon avancement aux Lettres. Je passois les jours et les nuits sur ses Livres queie ne croyois jamais pouvoir posséder assez long-temps pour en faire des collections à ma fantaisie. »

Et pourtant le naturel inquiet de Tristan ne lui permet pas de rester longtemps au même endroit. Il est bientôt chez un troisième maître qu’il réjouit par « une vieille histoire renouvelée.., prise ou dans le Decameron de Bocace, ou dans Straparole, Pauge Florentin, le Fugilosio, les Serées de Bouchet, et autres Autheurs qui se sont voulu charitablement appliquer à guérir la melancholie ». Un instant après, il est à Bordeaux où il se bat en duel, à la suite d’un différend qui s’émut entre beaux esprits : « ce fut à juger lequel l’emportoit pour la magnificence, et la beauté du stile héroïque, de Virgile ou du Torquato Tasso. Il y eut en la compagnie un grand garçon, fort bien fait, qui dit avec un souris desdaigneux, qu’il n’y avoit nulle comparaison à faire de ces deux genies : assurant que le Mantoüan surpassoit l’autre infiniment. L’audace dont il soustint cette opinion me piqua, je me rangeay soudain de l’autre partv, et bien que je n’ignorasse pas quel’Eneide est un parfait modèle du poème héroïque, je mis la Jérusalem beaucoup au dessus de Troye, et de Cartage. »

A quel moment Tristan est-il sincère? La question pourrait se poser. Et celle-ci pourrait suivre: Tristan aurait-il bien eu le courage de s’armer contre Ovide, comme il le fait si délibérément dès qu’il ne s’agit que de Virgile?

Ovide, les Italiens les plus récents, le roman d’Honoré d’Urfé, telles ^ont les sources immédiates Plaintes (TAcante,

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Il est une autorité à laquelle les Annotations renvoient à tout propos: « VoyNouel des comtes de la Mithologie... Voy Noël des Comtes... » Il s’agit du Manuel où les poètes des deux ou trois générations antérieures à Tristan, et ceux de la sienne, sans doute, puisaient souvent le plus clair de leurs notions sur la symbolique des anciens. En voici le titre exact : Natalis Comitis Mythologiae, sive explicationiim fabularutn, lïbri X : in quitus omnia prope Naturalis et Mordis Philosophiae dogmata continentur. — Parisiis, apud Arnoldum Sittart, 1583. C’est la première édition française, celle qui devait être dans la bibliothèque de Sainte- Marthe. L’originale, Venise, Aide le Jeune, 1551, affirme mieux en son sous-titre : in quitus Naturdis et Mordis Philosophiae dogmata in veterum fatulis contenta fuisse démons trantur, le sens et l’intention de l’ouvrage, qui reste d’ailleurs un ample résumé de traditions recueillies dans les poètes et les écrivains grecs et romains. L’auteur, homme de lettres italien qui mourut vers 1582, Natale Conti, en latinisant son nom, tantôt Cornes^ tantôt de Comititus, s’exposait à se voir appeler en français ou Le Comte, ou des Comtes. Sa Mythologie est un tome in-octavo, extrêmement compact, au texte serré, d’un peu plus de onze cents pages, que des appendices et des tables viennent grossir encore. Après l’édition princeps, il fut réimprimé, de nouveau à Venise, en 1581 ; à Francfort, la même année et en 1584; à Paris, en 1583, 1588 et 1596; à Lyon, en 1602; à Poitiers, en 1616; à Genève, en 1612, 1618, 1620, 1636, 1651 et 1653. Par les quatre éditions de 1612 à 1620, il appert que l’ouvrage était en pleine vogue à l’époque delà jeunesse de Tristan. Il y eut d’ailleurs une traduction française : Mythologie, Pest-à-dire explication des Fatles, contenant les Généalogies des Dieux, les ceremonies de leurs sacrifices, leurs gestes, aduantures, amours, et les préceptes de la philosophie naturelle et morale ; traduite du latin de Noël le Comte et augmentée par Jean de Montlyard, Lyon, 1612, in-40 ; et Paris, 1627, folio, avec des additions de Jean Baudoin.

Tristan ne borne pas son savoir aux choses de la poésie et de l’histoire poétique. On est surpris de l’entendre, dans les Annotations, discourir, non sans prétentions, sur les facultés animales, sur les vertus pharmaceutiques des plantes, sur les vapeurs, sur les Les Plaintes d'Acante. 2

INTRODUCTION

mœurs des abeilles, sur les propriétés de l’aimant. L’étonnement cesse, si l’on r’ouvre le Page Disgracié. On l’y verra étrangement préoccupé d’astrologie et d’alchimie. Chez Scévole de Sainte- Marthe, il se met en tête d’apprendre v quelque chose de la physique », puis d’étudier « l’Anathomie », et il travaille sans relâche « à faire des observations sur du Laurans, Ambroise Paré et d’autres Autheurs qui ont escrit sur cette partie de la Medecine ». Parla suite, étant malade, dans un accès de délire, il interroge sur son art le chirurgien qui vient le soigner et lui fait « des récapitulations » de tout ce qu’il a « recueilly de Pline, de Pomponius Mêla, d’Ælian, d’Aldrovandus, Belon, Gesnerus et autres qui ont escrit ou de la Medecine ou de l’Histoire des Animaux ». Pomponius Mêla est un géographe; mais Tristan lui rendrait des points. « Je pouvois, nous assure-t-il, dire sans hésiter sept ou huit mille noms de Provinces, de Royaumes et de Principautés, de villes, de fleuves, de costes et de montagnes. » M. Bernardin a retrouvé un petit livre de Principes de Cosmograpublié par Tristan en 1637, qui contient aussi des Elemens de Géographie et un chapitre sur les maladies causées par V influence des planètes.

Au milieu de tant de merveilles on continue à déplorer la vanité finale de ce Commentaire. On serait heureux d’y rencontrer au moins quelque éclaircissement historique. Le seul qui y soit est passablement obscur. M. Bernardin pense que le divin Myrthil est le comte de Moret, et la mère du divin Myrthil, Jacqueline de Bueil.Tl n’a pu identifier Acante, fils d’un « grand guerrier » mort « pour la defense de sa patrie et de sa religion » ; mais, d’après le portrait gravé de Silvie, il a cru reconnaître en elle Mademoiselle d’Arschot, de la famille des princes de Ligne. Nous renverrons encore à sa démonstration, pages 151 à 154. Peut-être bien, pour tout dire, aimerions-nous y trouver une preuve plus forte qu’une note manuscrite en marge d’une vieille estampe. Mais, autant Anne d’Arschot, qu’une autre !

Ayant perdu sa particularité en se fondant dans les Amours, le recueil des Plaintes d' Acante la reprendra beaucoup plus tard, d’une façon assez singulière. Quelques années après la mort de

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Tristan, deux rééditions de ses poésies parurent simultanément. L’une, chez Gabriel Quinet, 1662, in-12, reproduit les Amoiirrs de 1638, avec tant de servilité que quatre stances, le Mespris, insérées deux fois dans l’original, se lisent également deux fois dans la copie. L’autre, sous le titre de Poésies galantes et héroïques, ne semble, en somme, qu’un expédient pour écouler les derniers exemplaires des Vers Héroïques publiés en 1648. On a seulement rajeuni l’énorme tome en le faisant précéder de V Orphée et des Amours. Mais ce ne sont pas les Amours de 1638. L’éditeur a exhumé comme par miracle les Plaintes d'Acante de Bîllaine 1634. Il les restitue textuellement, en suivant le même ordre pour les Autres œuvres, et ne tient nul compte des corrections, par exemple de l’indispensable amélioration de la stance 4 du Promenoir. Cependant, outre les épigrammes en latin €t les Annotations, il omet un certain nombre de pièces : la Consolation à Idalie, le sonnet à Puylaurens, la Prière à son cher Timante, la Consolation à Antoine de Villeneuve, les stances Sur la venue de Madame, un Madrigal, le Portrait d'une rare Beauté. Les stances écrites à V honneur de Sylvie reparaissent au dernier feuillet du volume, après les Vers Héroïques, ce feuillet ayant été refait pour effacer toute trace de l’ancien privilège. Par contre, afin de grossir un peu le fascicule de ces poésies galantes, au lieu de glaner dans les Amours (quelque motif de librairie l’en empêche probablement), l’éditeur va chercher dans la Lyre de 1641 une vingtaine de sonnets, chansons ou madrigaux, que leur caractère lui désignait plus qu’ils ne lui étaient tous imposés par leur excellence.

Nous décrirons en même temps que le recueil des Plaintes d'Acante ces recueils qui gravitent ainsi autour de lui.

S’il faut ajouter quelques mots au sujet de cette édition critique, nous nous sommes appliqué à conserver aux Plaintes leur physionomie originale ; non pas au point de respecter les incorrections si nombreuses, mais en obéissant au système orthographique général, un peu dissident de celui des éditeurs futurs des mêmes œuvres.

Nous n’avons point rectifié les barbarismes de transcription

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des trois pièces liminaires qui sont écrites (ou presque) dans la langue de Virgile, ni des citations latines du commentaire ; cela eût été facile, mais sans grande utilité.

.Pour les Amours, nous les avons allégés des vers déjà lus dans les Plaintes, en indiquant les places occupées par eux dans Pensemble définitif. Il nous a semblé que ce procédé était le seul capable de réaliser, sans répétitions, les trois conditions suivantes : permettre au lecteur de se représenter parfaitement la personnalité du premier recueil ; lui fournir le moyen de bien distinguer les pièces plus récentes, d’une réalisation artistique généralement meilleure, qui vinrent, en s’intercalant parmi les anciennes, constituer le second recueil ; lui éviter enfin de considérer cet apport nouveau comme une œuvre à part, s’offrant alors sous un aspect qui ne saurait être que faux.

Enfin, nous n’avons pas cru qu’il fût superflu d’adjoindre le petit appendice de 1662, qui nous donne, pour la bonne mesure, plusieurs assez jolies choses.

En ce qui est des variantes, elles sont rares. Dix-huit pièces seulement des Plaintes de 1633 ont, au moment d’entrer dans les Amours de 1638, été l’objet de quelques retouches, le plus souvent peu importantes. Une dix-neuvième pièce, recueillie dans la Lyre, n’y prit place aussi qu’après correction.

Les Amours ne furent pas réimprimés du vivant de Tristan. L’une des deux éditions posthumes reproduit le texte de 1633, l’autre, le texte de 1638. Donc rien à relever là.

Mais cinq des poëmes qu’on lira figuraient avec des leçons différentes dans deux recueils de Tristan : VÉglogue Maritime, et la Lyre. Nous avons noté ces dissemblances et nous aurions eu tort d’oublier trois stances, provenant de VÉglogue, omises dans la Lyre, puis dans les Poésies Galantes.

Une autre série de variantes paraîtra moins légitime. Il s’agit de celles que fournissent ces Recueils collectifs de poésies dont M. Frédéric Lachèvre a dressé une si précieuse bibliographie. A partir de 1643, recueil de Sommaville et Courbé, le recueil de Cardin Besongne, le recueil de Sercy, le recueil de la veuve Loyson, le recueil de Chamhoudry, sous leurs formes multiples, contiennent une dizaine de pièces des Amours ; dans ce nombre.

INTRODUCTION

trois ou quatre sonnets, non des plus éclatants que notre poète ait signés, sont répétés à satiété, de recueil en recueil, d’éditions en éditions. Ces insertions sont toutes postérieures, notablement, à Tapparition des Amours, et cependant semblent ne pas connaître le volume ; par contre, elles se copient volontiers entre elles. On est tenté, à la première vue, de ne tenir aucun compte des dissidences de lecture, et de n’y voir que des arrangements faits par le libraire. Mais on ne saurait ne pas sentir que l’on se trouve en face de premiers états, sur lesquels des corrections littéraires ont été exécutées, après coup, par l’auteur. Besongne ou de Sercy ont eu entre les mains des copies qui couraient, qui d’ailleurs n’étaient pas signées : cela les a dispensés de se reporter à rimprimé. Au surplus, ils ne s’en souciaient guère et avaient surtout la prétention de publier de l’inédit. Ce qui confirme dans cette opinion, c’est que deux de ces sonnets et un madrigal font partie du recueil manuscrit in-40, en 24 volumes, établi sous les yeux de Valentin Conrart, que conserve la Bibliothèque de l’Arsenal : le texte est, en grande partie, celui des libraires du temps.

Au contraire le recueil de Barbin, en 1692, est fait d’après les œuvres avouées, définitives. Il nous offre dix pièces des Amours. Nous n’avons pu y remarquer qu’une variante ; encore n’est-ce, selon toute probabilité, qu’une inadvertance de l’imprimeur ; mais elle ne laisse pas que d’être heureuse.

Nous n’avions à enrichir le texte d’aucune note. Mais un index, à la fin du volume, étudiera les particularités les plus remarquables de la langue de Tristan, puis de sa métrique, qui, sans lui être uniquement personnelle, porte néanmoins sa marque ainsi qu’il convient d’un véritable Poète.

INTRODUCTION

Descriptions Bibliographiqtjes

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