LXXXV
L’ENCHANTEMENT ROxMPV
Sage & grand Médecin, qui changeant toutes choses, Ternis si tost l’esclat des oeillets et des roses, le te voüe un Autel,
Puis qu’en faisant passer la beauté d’vne femme Tu deliures mon Ame
6 Et me guéris d’vn coup que ie croyois mortel.
Apres auoir en vain respandu tant de larmes.
Adressé tant de vœux, pratiqué tant de charmes ^
Pour sortir de prison :
Je vois sans y penser ma santé reuenuë Et de la mesme veuë
12 Dont ie tenais mon mal, ie tiens ma guérison.
l’ay repris ma franchise en reuoyant Clymene ; l’ay trouué que ses yeux me donnoient trop de peine Auec trop peu d’apas :
Et i’eusse bien iuré, la treuuant si peu belle.
Que ce n’estoit pas elle
t8 Que i’admirois si fort en ne la voyant pas.
D’vne pasle couleur sa iouë est toute peinte ;
Les Grâces n’y sont plus, ou c’est auec la crainte D’vn coulpable accusé :
Et s’il adulent par fois que la couleur y monte.
Ce n’est que de la honte 24 De voir que mon esprit se soit desabusé.
1^2 LES AMOVRS DV TRISTAN
Ce qui luy reste encore est vn peu de ieunesse,
Qui paroist seulement par le peu de finesse Qu’elle tesmoigne à tous.
Et bref; de cet obiect que ie creus adorable Le trait le plus aimable
30 Feroit vn mal-heureux sans le rendre ialoux.
Certes i’auois dans l’ame vne erreur nonpareille
Lors que ie me faisois vne rare merueille D’vn sujet si commun :
l’y voyois mille attraits, mille aimables licences, Mille douces puissances.
36 le voyois mille apas où ie n’en voy pas vn.
Mais les soins d’vn Mary que la melancholie
Portoit à des excez de rage et de folie,
Seruoit à me piper :
Car si l’accez fascheux de cette ame indocile M’eust esté plus facile,
42 le n’eusse pas esté si facile à tromper.
Voyant qu’il la tenoit tousiours soubs la serrure
le creus aimer en elle vn corps que la Nature Eust formé pour les Dieux.
Mais tel que ces sorciers il se fait recognestre Qui desceus par leur Maistre 48 Font de feuilles de chesne vn Thresor précieux.
Qu’il ne s’afilige plus quand on s’approche d’elle
Et que les nuicts qu’il passe à faire sentinelle.
Il pense à reposer :
Car le mal qu’il se donne auec sa vigilance N’est point son asseurance ;
54 Pour la conseruer mieux il deuroit l’exposer.
l’enchantement rompv
Il nourrit nos désirs auec sa sotte crainte :
Cest la faire eschaper que la tenir contrainte Auec ses yeux aigus :
En la rendant si chere, & si fort asseruie.
Il nous en donne enuie,
60 Et luy sert de Mercure en luy semant d’ Argus.
De moy dés que mon œil au iour Ta descouuerte,
le me suis tout à coup raquité de la perte Où i’estois demeuré,
Et me représentant Tobiect de mon martyre le me pasme de rire
66 De me ressouuenir d’en auoir tant pleuré.
le tiens que tous les vers où ie me suis plaint d’elle
Sont les vains sentimens d’vn rapport infidelle,
Ou d’vn songe inuenté :
Et par ce nouueau iour esclaircy de ma doute l’abandonne la route
72 Où me faisoit errer vne fausse clarté.