CXVI
VOYAGE FABVLEVX,
FAIT A FONTAINEBLEAV ODE
Vn des beaux obiects de la France A quité ce plaisant seiour.
Amenant auec soy l’Amour,
Les Grâces & mon esperance :
Le sort vient de nous en priuer ;
Vn Carosse vient d’enleuer La Beauté de tous adorée :
Et fendant promptement les Airs A laissé la Cour esplorée Dans la nuict & dans les Dezerts.
Les Chenaux poussans vne haleine Dont on voyoit le feu sortir, Monstroient se pressant de partir Qu’ils estoient tous fiers de leur peine Mais la Merueille qu’ils menoient.
Par tout où ses yeux se tournoient Lançoit vne flame si claire.
Qu’elle a fait douter en ces lieux Qu’vn autre Cocher temeraire Fust encore tombé des Cieux.
VOYAGE FABVLEVX
Maintenant vne autre Contrée Que Flore embellist en tout temps, Fait montre de son doux Prin-temps Aux yeux de Fadorable Astrée.
Les Dieux pour flater ses désirs Font arriuer tous les plaisirs En cette agréable demeure :
Et laissans leur charge aux Destins, Ne s’occupent plus à ceste heure Qu’à luy préparer des festins.
La leunesse en dresse les Tables, Tandis le beau Parent d’Hector Préparé dans des Vases d’or Les boissons les plus délectables.
Pomone & le Dieu qui la sert Disposent déjà le dessert Dans des plats de nacre & de glace :
Y rangeant mille nouueautez Dont encore l’ordre & la grâce Disputent auec les beautez.
Rien ne gouuerne plus le Monde, Les deux se meuuent sur leur foy, Neptune ne fait plus la loy Aux boüillantes fougues de l’Onde :
Les Antres sont inhabitez,
Et toutes les Diuinitez Qui font subsister la Nature lusques au moindre demy-Dieu, Suiuent tous les pas de Mercure Pour honorer vn si beau lieu.
184 LES AMOVRS DV S" TRISTAN
Celle qui n’est point appellée En ces banquets délicieux.
C’est celle qui broüilla les Dieux Au mariage de Pelée :
55 Mais on a beau la négliger,
Elle ne sçauroit s’en vanger Ny sur les Dieux, ny sur les hommes.
Il n’est point de Diuinité Qui voulust disputer ces pommes 60 Auec cette rare Beauté.
Mais n’est- elle point retournée ?
C’est possible vn pareil séjour A ces Clymats chez qui le iour Dure la moitié de l’année.
65 O beau Soleil dont les clartez
Produisent les fœlicitez Par vne si douce influence ;
Nostre Hemisphere est-il réduit A receuoir de vostre absence 70 L’ennuy d’vne si longue nuit?
Quelles si charmantes delices Dignes de vous entretenir.
Vous peuuent bien tant retenir En despit de nos sacrifices ?
75 Reuenez bien tost en ces lieux.
Rendez nous bien tost ces beaux yeux Qui font honte aux plus belles choses ; Ces beaux yeux si doux & si chers.
Pour qui l’on void naistre des roses Sur le faiste de ces Rochers.
VOYAGE FABVLEVX
Venez entendre nos fontaines Dont le bruit confesse tout bas Que vous auez bien plus d’appas Qu’elles n’eurent iamais d’areines.
La fidelle glace de l’eau Vous faisant voir vostre tableau Par vn si naturel office,
Vous deffendra bien de douter Que la Nature ou l’artifice Y puisse plus rien adiouster.
Mais euitez cette aduanture :
N’approchez point de leur cristal, Ce miroir vous seroit fatal En vous offrant vostre peinture :
L’eau soudain vous enflammeroit.
Vos beaux yeux qu’elle charmeroit Luy feroient vn mortel hommage :
Narcisse que l’Amour jaloux Rendit espris de son image.
Ne fut iamais si beau que vous.