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Les plaisanteries de Nasr-Eddin Hodja

Parmi les productions legeres de la litterature ottomane, les plaisanteries de Nasr- Eddin Hodja tiennent une place qui ne leur est disputee par aucun autre ouvrage. On peut meme dire qu'elles constituent, a elles seules, un genre special: le genre plaisant.

A ce titre, elles se recommandaient deja a 1'attention du trad-ucteur. Une autre raison, peut-etre plus puissante encore, le sollicitait. C'est vraisemblablement dans cespetits recits que le genie osmanli s'eloigne le moins de la sobriete a laquelle les narrateurs occidentaux nous ont accoutumes. Ici, point de ces comparaisonshyperboliquesqui deroutent l'imagination, point de ces images tenues dont les lettres ottomans peuvent seuls apprecier le merite; point de ces periodes allonge'es a plaisir oil l'elegance et la recherche dcs ex-

pressions font perdrc souvent a l'auteur le fil de son raisonnement. Au lieu de ces ornements qui troublent le lecteur europeen. nous trouvons parfois de la bonne et franche gaiete, une verve naive dont les eclairs inattendus commandent un rire de bon aloi, comme en provoquaient les joyeux recits dont nos peres egayaient la veillec au coin du feu. On pardonne alors les traits d'un ton tropenfantin pour nous plaire, lecteurs biases que nous sommes, bien qu'ils fassent encore les delices des Turcs les plus instruits.

Ajoutons, qu'au point de vue pittoresque de l'etude des mosurs asiatiques, les anecdotes de Nasr-Eddin Hodja fourmillent de details instructifs et caracteristiques. Nous voyons Nasr-Eddin, dans ses historiettes, plaisanter avec Timour-lenk (Tamerlan), le redoutable conquerant tartare; tenir des discours bouffons devant Ala-Eddin, ce prince de Cararnanie que vainquit Bayezid-la-Foudre; habiter Ak-Chehir, la ville meme ou ce meme sultan ottoman fut relegue par Timour-lenk apies la bataille decisive d'Angora (1402).

Comme nous 1'indiquons. les recueils des plaisanteries de Nasr-Eddin Hodja le representent toujours comme contemporain de Timour-lenk et corroborent cet cnonce par

une foule Vindications second ires et incidentes qui ne permettent guere de mettre en doute l'existence du Hodja a cette epoque.

Observons toutefois que Nasr-Eddin apparait, a l'esprit des Ottomans, comme un etre de raison sur le compte duquel ils mettent toutes les saillies populaires. Chez eux il personnifie, a lui seul, MM. de Crac et de la Palisse, Cadet-Roussel, Michel Morin, M. Bonasse, Calino et toutes les autres individualites imaginaires qui se partagent en France le domaine des joyeusetes nai'ves et railleuses.

Si done Nasr-Eddin a pu, dans l'origine, etre veritablement l'auteurd'un certain nombre de traits plaisants, on ne saurait nier, qu'avec le temps, on ne lui ait attribue tout ceux qui pouvaient s'accorder avec le caractere dessine par les premiers faits.

On concoit que, dans ces conditions, les compilations des plaisanteries de Nasr-Eddin soient fort differentes. Elles varient, tout a,la fois, quant au style de la narration, a l'etendue donnee au recit de chaque anecdote, a la quantite et a la nature de celles rapportees. II est cependant un groupe d'historiettes, en quelque sorte traditionnelles, qui constituent le fond de tous les recueils et se retrouvent

dans un ordre presque invariable. La plupart des manuscrits ont meme adopte une division en huit chapitres qui comprennent les plaisanteries du Hodja avec : i° le peuple; 2° les souverains et les princes; 3° sa femme; 4° les enfants ; 5° les etudiants et ecoliers ; 6° les cadis; 7 son ane et 8° son boeuf. Ensuite vient un supplement, et c'est precisement la que les differences sont les plus sensibles entre les diverses compilations. De ces rapprochements on peut induire , avec assez de probability, qu'il a du exister un ouvrage original dont plusieurs generations de copistes et d'ecrivains ont, sous pretexte d'ameliorations, successivement defigure la redaction primitive.

Le texte choisi pour cette traduction est celui des nombreuses editions autographiees, publiees en Turquie; une ecriture plus ou moins soignee les distingue seule. Elles offrent l'avantage — fort apprecie par ceux des commencants non encore rompus a la lecture des mots non accentues, — de presenter tous les points-voyelles.

Notre but en preferant le texte autographic, facile a se procurer, a ete d'offrir aux etudiants les moyens de s'appliquer, par le simple rapprochement dc l'original et dc la

traduction, a l'exercice alternatif du theme et de la version. C'est aussi en vue de leur offrir cette facilite que nous nous sommes constamment efforce — autant que le permettait le genie si different des deux idiomes mis en parallele — de nous rapprocher des tournures de phrases ottomanes. Ce que nous perdions ainsi en elegance, nous le gagnions en exactitude. Nous nous sommes permis cependant de legers ecarts, quand les expressions de l'original depassaient les limites de bienseance imposees a notre langue ou quand il s'est agi de trouver l'equivalent d'un bon mot. De plus, nous avons ajoute un titre a chaque historiette.

Poursuivi dans cet esprit, nous esperons que notre travail appellera l'attention des Europeens desireu'x de s'initier aux premiers secrets du dialecte osmanli. II leur serait difficile, en effet, de trouver, ailleurs que dans Nasr-Eddin, un echantillon plus complet de cette litterature populaire, si precieuse pour l'etranger en raison de l'emploi constant d'un style simple et familier, image fidele du langage usuel d'Ottomans de classe ordinaire.

Compose uniquement de phrases courtes, d'oii sont exclus aussi bien les mots arabes et persans que les formes compliquees dont

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