‹ Les Plaisirs D3e L'isle EnchanteeChapitre 18 sur 56 · Scène Première · texte numérisé non relu

Scène Première

EVriale Prince d'Ithaque amoureux de la Prin^ cesse d*Elide, et Arbate son Gouuerneur, lequel indulgent à la passion du Prince ^ le loUa de son amour au lieu de l'en blasmer, en des termes fart galands,

EVRIALÈ. ARBATE.

ARBATE.

CE silence resueur dont la sombre habitude Vous fait à tous oiomens chercher la solitude, Ces longs soupirs que laisse eschapper vostre cœur,

Et ces fixes regards si chargez de langueur, Disent beaucoup sans doute à des gens de mon âge; Et je pense, Seigneur, entendre ce langage :

Mais sans vostre congé de peur de trop risquer, le n'ose m'enhardir jusques à l'expliquer.

EVRIALE,

Explique, explique Arbate, auec toute licence Ces soupirs, ces regards, et ce morne silence : le te permets icy de dire que l'Amour M'a rangé sous ses loix, et me braue à soii tour: Et je consens encor que tu me fasse honte, Desfoiblessesd'vn cœur qui souffre qu'on le dompte.

ARBATE.

Moy vous blasmer,Seigneur, des tendres mouuemens Où je voy qu'aujourd'huy panchent vos sentimens; Le chagrin des vieux jours ne peut aigrir mon amc Contre les doux transports de Tamoureuse flame, Et bien que mon sort touche à ses derniers Soleils, le diray que l'Amour sied bien à vos pareils : Que ce tribut qu'on rend aux traits d'vn beau visage, De la beauté d'vne ame est vn clair tesmoignagc. Et qu'il est mal-aisé que sans estre amoureux Vn jeune Prince soit et grand et généreux :

C'est vne qualité que j'ayme en vn Monarque.

La tendresse du cœur est vne grande marque, Et je croy que d*vn Prince on peut tout présumer Dés qu'on voit que son ame est capable d'aymer. Ouy cette passion de toutes la plus belle Traisne dans vn esprit cent vertus après elle, Aux nobles actions elle pousse les cœurs.

Et tous les grands Héros ont senty ses ardeurs ;

de risie Enchantée. 39

Deuant mes yeux. Seigneur, a passé vostre enfance, Et j'ay de vos vertus veu fleurir Tesperance; Mes regards obseruoient en vous des qualités Où je reconnoissQis le sang dont vous sortez; Vy descouurois vn fonds d'esprit et de lumière, le vous trouuois bien fait, Tair grand, et Tame fiere ; Vostre cœur, Vostre adresse esciatoient chaque jour Mais je m'inquietois de ne voir point d'amour» Et puisque les langueurs d*vne playe inuincible Nous montrent que vostreame à ses traits est sensible, le triomphe, et mon cqpur d'âllegresse remply Vous regarde à présent comme vn Prince accomply.

EVRIALE.

Si de TAmour vn temps j*ay braué la puissance, Helas ! mon cher Arba te, il en prend bien vengeance ! Et sçachantdansquels maux mon cœur s*estabismé, Toy-mesme, tu voudrois qu'il n'eust jamais aymé : Car enfin voy le sort où mon Astre me guide, Fayme, i*ayme ardamment la Princesse d'Elide, Et tu sçais quel orgueil sous des traits si charmans Arme contre PAmour ses jeunes sentimens; Et comment elle fuit en cette illustre Feste, Cette foule d'amans qui briguent sa conqueste. Ah ! qu'il est bien peu vray que ce qu'on doit aymer Aussi-tost qu'on le voit prend droit de nous charmer. Et qu'vn premier coup d'œil allume en nouslesflames Où Je Ciel en naissant à destiné nos âmes.

A mon retour d'Argos je passay dans ces lieux. Et ce passage offrit la Princesse à mes yeux ; le vis tous les appas dont elle est reuestuë, Mais de l'œil dont on voit vne belle Statué :

Leur brillante jeunesse obseruée à loisir Ne porta dans mon ame aucun secret dcsir.

Et d'Ithaque en repos je reuis le riuage, Sans m'en estrc en deux ans r'apellé nulle Image : Vn bruit vient cependant à respandre à ma Cour Le célèbre mespris qu'elle fait de TAmour; On publie en tous lieux que son ame hautaine Garde pour THymenée vne invincible haine, Et quVn Arc à la main, sur l'espaule vn Carquois, Comme vne autre Diane elle hante les bois, N*ayme rien que la Chasse, et de toute la Grèce Fait soupirer en vain l'héroïque jeunesse.

Admire nos esprits, et la fatalité, Ce que n'auoit point fait sa veud et sa beauté. Le bruit de ses fîertez en mon ame fît naistre Vn transport inconnu, dont je ne fus point maistre; Ce dédain si fameux eut des charmes secrets A me faire auec soin rapeller tous ses traits, Et mon esprit jettant de nouueaux yeux sur elle M'en refit vne image et si noble, et si belle; Me peignit tant de gloire, et de telles douceurs A pouuoir triompher de toutes ses froideurs, Que mon cœur aux brillans d'vne telle victoire Vit de sa liberté s'éuanouir la gloire; Contre vne telle amorce il eut beau s'indigner, Sa douceur sur mes sens prit tel droit de régner, Qu*entraisné par l'effort d'vne occulte puissance l'ay d'Ithaque en ces lieux fait voile en diligence. Et je couure vn effet de mes vœux enflammez Du désir de paroistre 5 ces leux renommez, Où l'Illustre Iphitas, Père de la Princesse, Assemble la pluspart des Princes de la Grèce.

de l'isie Enchantée. 41

ARBATE.

Mais à qu oy bon, Seigneur, les soins que vous prenez? Etpourquoy ce secret où vous vous obstinez?

Vous aymez, dites-vous, cette illustre Princesse, Et venez à ses yeux signaler vostre adresse, Et nuls empressemens, paroles, ny soupirs Ne l'ont instruite encor de vos brûlans désirs. Pour moy je n'entens rien à cette politique QuineveutpointsoufFrir que vostre cœur s'explique, Et je ne sçay quel fruit peut prétendre vn amour Qui fuit tous les moyens de se produire au jour.

EVRIALE.

Et que feray-je, Arbate, en déclarant ma peine, Qu'attirer les dédains de cette amc hautaine? Et me jetter au rang de ces Princes soumis Que le titre d'amans luy peint en ennemis?

Tu vois les Souuerains de Messene et de Pyle Luy faire de leurs cœurs vn hommage inutile^ Et de l'esclat pompeux des plus hautes vertus En appuyer en vain les respects assidus :

Ce rebut de leurs soins, sous vn triste silence, Retient de mon amour toute la violence ; le me tiens condamné dans ces Riuaux fameux, Et je lis mon arrest au mespris qu'on fait d*eux.

ARBATE.

Et c'est dans ce mespris, et dans cette humeur fiere Que vostre ame à ses vœux doit voir plus de lumière, Puisque le sort vous donne à conquérir vn cœur Que deffend seulement vne jeune froideur.

Et qui n'impose point à l'ardeur qui vous presse De quelque attachement l'inuincible tendresse :

Vn cœur preocupé résiste puissamment;

Mais quand vne ame est libre, on la force aysément,

Et toute la fierté de son indifferance

N'a rien dont ne triomphe vn peu de patience.

Ne luy cachez donc plus le pouuoir de ses yeux,

Faites de vostre flâme vn éclat glorieux,

Et bien loin de trembler de l'exemple des autres,

Du rebut de leurs vœux enflez Tespoirdes vostres:

Peut estre pour toucher ses seueres appas»

Aurez-vous des secrets que ces Princes n'ont pas;

Et si de ses fieriez l'impérieux caprice

Ne vous fait éprouuer vn destin plus propice,

Au moins est-ce vn bon-heur en ces extrémités

Que de voir auec soy ses Riuaux rebutez.

EVRIALE.

Tayme à te voir presser cet aueu de ma flâme, Combattant mes raisons tu chatouilles mon ame, Et par ce que j'ay dit je voulois presentir Si de ce que j'ay fait tu pourrois m'applaudir : Car, enfin, puis qu'il faut t'en faire confidence, On doit à la Princesse expliquer mon silence. Et peut-estre au moment que je t'en parle icy Le secret de mon cœur, Arbate, est esclaircy. Cette Chasse où, pour fuïr la foule qui l'adore. Tu sçais qu'elle est allée au leuer de l'Aurore, Est le temps que Moron pour déclarer mon feu A pris.

ARBATE.

Moron, Seigneur?

EVRIALE.

Ce choix festonne vn peu ;

de risle Enchantée. 43

Par son titre de fou tu crois le bien connoistre, Maissçache qu'il l'estmoinsqu'ilneleveutparoistre, Et que malgré Temploy qu'il exerce aujourd'huy Il a plus de bon sens que tel qui rit de luy : La Princesse se plaist à ses bouffonneries, Il s*en est fait aymer par cent plaisanteries, Et peut dans cet accez dire et persuader Ce que d'autres que luy n'oseroient bazarder; Je le voy propre, enfin, à ce que j'en souhaite, Il a pour moy, dit-il, vne amitié parfaite, Et veut, (dans mes Estats ayant receu le jour), Contre tous mes Riuaux appuyer mon amour :

Quelque argent mis en main pour soustenir ce zèle...

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