Scène Devxiesme
MOron représenté par le Sieur de Molière, arriue^ et ayant le souuenir d'vn furieux Sanglier, deuant lequel il auoit fuy à la Chasse, demande se^ cours, et rencontrant Euriale et Arbate, se met au milieu d'eux pour plus de seureté, après leur auoir tesmoigné sa peur et leur disant cent choses plaisantes sur son peu de brauoure.
MORON. ARBATE. EVRIALE.
MORON sans estre veii.
V secours! sauuez-moy de la beste cruelle!
EVRIALE.
le pense ouïr sa voix?
M O RO N sans estre veu.
A moy de grâce, à moy ?
EVRIÀLE.
C'est luy-mesme, où court-il auec vn tel effroy?
MORON
Où pourray-je éuiter ce Sanglier redoutable?
Grands Dieux I preseruez-raoy de sa dent effroyable? le vous promets, pourveu qu'il ne m'attrape pas, Quatre liures d'encens, et deux veaux des plus gras. Ha! je suis mort?
EVRIALE.
Qu*as-tu ?
MORON
le vous croyois la beste Dont â me diffamer j'^ay veu la gueule preste. Seigneur, et j^e ne puis reuenir de ma peur.
EVRIALE.
Qu'est-ce?
MORON
O qihe la Princesse est d'vne estrange humeur ! Et qu'à suiure la Chasse et ses extrauagances Il nous faut essuyer de sottes complaisances I Quel Diable de plaisir trouuent tous les Chasseurs De se voir exposez à mille et mille peurs, Encore si c'estoit qu^on ne fut qu'à la Chasse Des Lieures, des Lapins, et des jeunes Daims, passe ; Ce sont des animaux d\n naturel fort doux, Et qui prennent toujours la fuite deuant nous : Mais aller attaquer de ces bestes vilaines
de risie Enchantée. 45
Qui n'ont aucun respect pour les faces humaines, Et qui courent les gens qui les veulent courir, Cest vn sot passe-temps que je ne puis souffrir.
EVRIALE.
Dy-nous donc ce que c'est ?
M O R O N en se tournant.
Le pénible exercice Où de nostre Princesse a volé le caprice!...
Ten aurois bien juré qu'elle auroit fait le tour, Et la Course des Chars se faisant en ce jour, Il falloit affecter ce contre-temps de Chasse Pour mespriser ces leux auec meilleure grâce. Et faire voir... Mais chut, acheuons mon récit, Et reprenons le fil de ce que j'auois dit.
Qu'ay-)C dit?
EVRIALE.
Tu parlois d'exercice pénible.
MORON
Ah! oûy, succombant donc à ce trauail horrible, Car en Chasseur fameux j'eslois enharnaché, Et dés le point du jour je m'estois découché : le me suis écarté de tous en galand homme Et trouvant vn lieu propre à dormir d'vn bon somme l'essayois ma posture, et m'ajustant bien-tost, Prenois déjà mon ton pour ronfler comme il faut Lors qu*vn murmure affreux m'a fait leuer la veuô, Et j'ay d'vn vieux buisson de la forest touffue Veu sortir vn Sanglier d*vne énorme grandeur Pour...
EVRIALE.
Qu'est-ce?
MORON
Ce n*est rien, n'ayez point de frayeur, Mais laissez-moy passer entre vous deux pour cause, le seray mieux en main pour vous conter la chose : Tay donc veu ce Sanglier, qui par nos gens chassé Auoit d'vn air affreux tout son poil hérissé, Ses deux yeux flamboyansnelancoientque menace, Et sa gueule faisoit vne laide grimace, Qui parmy de Técume à qui Tosoit presser Montroit de certains cros... je vous laisse à penser? A ce terrible aspect i*ay ramassé mes armes; Mais le faux animal sans en prendre d'allarmes Est venu droit à moy, qui ne luy disois mot.
ARBATE.
Et tu Tas de pié ferme attendu ?
MORON
Quelque sot; Tay jette tout par terre, et couru comme quatre.
ARBATE.
Fuïr deuant vn Sanglier ayant de quoy Tabatre, Ce trait, Moron, n'est pas généreux...
MORON
Ty consens, Il n*est pas généreux, mais il est de bon sens.
ARBATE.
Mais par quelques exploits si l'on ne s*éternise...
de risle Enchantée. 47
MORON
le suis vostre valet, et j'ayme mieux qu'on dise, Cest icy qu'en fuyant sans se faire prier Moron sauua ses jours des fureurs dVn Sanglier, Que si Ton y disoit, voila l'illustre place Où le braue Moron, d'vne héroïque audace, Affrontant d*vn Sanglier l'impétueux effort, Par vn coup de ses dents vit terminer son sort.
EVRIALE.
Fort bien...
MORON
Oiîy, j'ayme mieux, n'en déplaise à la gloire, Viure au monde deuxjoursquemilleansdansl'histoire.
EVRIALE.
En effet ton trépas fascheroit tes amis; Mais si de ta frayeur ton esprit est remis Puis-je te demander si du feu qui me brule...
MORON
Il ne faut point, Seigneur, que je vous dissimule, le n'ay rien fait encor, et n'ay point rencontré De temps pour luy parler qui fut selon mon gré : L'office de bouffon a des prerogatiues; Mais souuent on rabat nos libres tentatiues : Le discours de vos feux est vn peu délicat, Et c'est chez la Princesse vne affaire d'estat; Vous sçauez de quel titre elle se glorifie.
Et qu'elle a dans la teste vne Philosophie Qui déclare la guerre au conjugal lien.
Et vous traitte l'Amour de deïté de rien :
Pour n'effaroucher point son humeur de tygresse
Il me faut manier la chose auec adresse;
Car on doit regarder comme Ton parle aux grans,
Et vous estes par fois d'assez fascheuses gens.
Laissez-moy doucement conduire cette trame,
le me sens-là pour vous vn zèle tout de flame.
Vous estes né mon Prince, et quelques autres nœuds
Pourroient contribuer au bien que je vous veux :
Ma mère dans son temps passoit pour assez belle,
Et naturellement n'estoit pas fort cruelle;
Feu vostre Père alors, ce Prince généreux,
Sur la galanterie estoit fort dangereux,
Et je sçay qu*Elpenor, qu'on appelloit mon Père,
A cause qu'il estoit le mary de ma Mère,
Contoit pour grand honneur aux Pasteursd'aujourd'hu;
Que le Prince autrefois estoit venu chez luy,
Et que durant ce temps il auoit Tauantage
De se voir salué de tous ceux du village :
Baste, quoy qu'il en soit, je veux par mes trauaux:
Mais voicy la Princesse et deux de vos Riuaux.