SCÈNE I EMMANUEL, ANTOINETTE
(Emmanuel sonne la femme de chambre qui ne vient pas. Il resonne. Il sonne une troisième fois.)
EMMANUEL. — C'est une fille sur qui l'électricité n'a plus aucun effet... (Il appelle :) Antpinette !... La voix humaine pas davantage. (Il recommence, grossissant chaque fois sa Voix) ...Oinette !... Toinette !... Antoinette !...
ANTOINETTE, - Voilà 1 Voilà 1 Voilà 1 Qu'est-ce qu'il faut ?
(Un temps.)
EMMANUEL - Rien.
ANTOINETTE. — Monsieur m'a sonnée ?
EMMANUEL, très doucement. — Non.
ANTOINETTE. — Monsieur m'a appelée ?
EMMANUEL. — Je n'en ai aucun souvenir.
ANTOINETTE. — Oui ou non. est-ce que Monsieur désire quelque chose ?
EMMANUEL. — Oui. (Un temps) Je désirerais une femme de chambre qui eût un peu de mono-
tonie dans l'esprit. Antoinette, pourquoi ce sombre aspect ?... Vous êtes chez un homme sans fiel. Les journaux, ce matin, n'annoncent aucune déclaration de guerre. Souriez... comme moi.
ANTOINETTE. — Ah ! moi. malheureusement, je ne suis pas maître ! Je suis domestique, moi ! Monsieur passe sa journée sur des coussins : il peut chanter et rire. Moi, du matin au soir, je traîne dans la poussière et la crasse.
EMMANUEL — Et vous m'enviez ? Enfantillage ! Car si je vous disais : « Antoinette, changeons. Je me charge de votre crasse. Occupez mes coussins. » Comme vous avez le cœur excellent, vous tiendriez bientôt à me rendre la pareille et... nous nous retrouverions au même point. Antoinette, ne vous prenez pas au sérieux. A quoi voulezvous prétendre ?
ANTOINETTE. — A travailler moins.
EMMANUEL. — Pourquoi faire ?
ANTOINETTE. — Pour m'amuser plus.
EMMANUEL. — En quoi faisant ?
ANTOINETTE. — Monsieur s'amuse bien.
Je m'amuserais comme Monsieur.
EMMANUEL. — Je m'amuse de tout ce qui embête les autres. Ah ! Antoinette, vous me connaissez. Je n'ai ni phonographe, ni maîtresse... ...Vous savez fort bien que je n'ai aucune maîtresse ; vous lisez mes lettres. Pourtant, vous m'entendez tout seul éclater de rire...
ANTOINETTE. — Donc, Monsieur s'amuse ?
EMMANUEL, le doigt sur le front. — Avec ce qu'il y a là-dedans, Antoinette. La grande misère de ce monde, c'est le manque de bonne humeur.