Les plaisirs du roi
Le 5 juillet 1770, un jeune cavalier, monti sur un petit cheval breton, se laissait aller, au pas tranquille de sa monture, le long des quais qui bordent la Seine. Il se trouvait à la hauteur du Louvre, et venait d'obliquer un peu à droite, pour prendre la direction du pont Neuf qui n'était plus qu'à une très-faible distance.
A quelques pas derrière lui se tenait un grand
valet d'une cinquantaine d'années qui le suivait, monté, comme son maître, sur un cheval breton. Il pouvait être cinq heures du soir ; le Louvre projetait au loin sa grande silhouette d'ombre ; de capricieuses lueurs rouges, bleues et vertes scintillaient à travers les grandes glaces des fenêtres ; le ciel était d'un bleu clair superbe, et les magnifiques hôtels situés sur la rive gauche de la Seine se détachaient sur un fond d'or éclatant.
— Ceci est le Louvre ? demanda le jeune cavalier à son valet, en désignant du doigt le vieux monument qui se trouvait à sa gauche.
— Oui, monsieur le comte, répondit le valet. Le coup d'œil était magique.
A cette heure surtout, les bruits du jour commençaient à se taire, et ceux de la nuit ne les avaient pas encore remplacés. Le jeune comte se retourna avec ravissement vers le chemin qu'il venait de parcourir, pendant que son cheval continuait lentement sa route.
Horace de Forsanz avait alors vingt-cinq ans ; il était de taille moyenne, mais admirablement pris dans toutes ses proportions ; ses yeux, bien que
d'un bleu céleste et d'une douceur inexprimable, avaient pourtant des mouvements de vivacité méridionale qui jetaient sur toute sa physionomie une expression de hardiesse dont le pinceau seul pourrait donner une idée exacte : ses cheveux noirs avaient des reflets de soie, les lignes de son visage étaient d'une pureté exquise, et ses moustaches noires, légèrement retroussées aux extrémités, se dessinaient en une courbe harmonieuse au-dessus d'une double rangée de dents d'une blancheur éblouissante.
Horace était beau ; mais habitué à vivre en province, où la vie se dépense dans un cercle excessivement restreint, et au milieu d'un société calme et souvent bornée, il était arrivé au complet développement de sa force et de sa beauté, sans se douter de l'emploi qu'il en pouvait faire. Jeune, plein ded' de force et de volonté, il avait vécu les plus ! années de sa jeunesse auprès de sa mère et de sa sœur, donnant ses jours à la chasse et ses nuits à l'étude. 11 sentait bien cependant qu'en dehors du cercle où il vivait il devait y avoir une autre existence plus active, plus animée, plus rapide; que
ses facultés éternellement avides avaient besoin d'autres satisfactions que celles qu'il trouvait au manoir maternel ; que cette voix secrète et puissante, qui parlait si souvent à son cœur oppressé dans le silence des nuits ou la solitude des grands bois, était certainement l'écho des bruits de cet autre monde, de cette vie qu'il cherchait; mais il comprenait aussi que sa mère et sa sœur n'avaient plus désormais que lui pour soutien, et qu'il n'eût pas été digne de son cœur de les laisser seules pour s'en aller bien loin chercher les dangers d'une existence incertaine.
Tel était Horace, lorsqu'un événement, peu important en apparence, vint fixer ses irrésolutions.
11 existait entre la famille des Forsanz de Bretagne et celle des Méranges du Dauphiné de vieux liens d'amitié que le père d'Horace était venu resserrer, il y avait quelque vingt ans, dans un voyage qu'un procès l'avait obligé de faire à Paris. Depuis la mort du comte de Forsanz, les relations avaient continué entre les deux familles, et madame de Méranges n'avait cessé d'insister auprès de madame de Forsanz pour qu'elle consentît à se séparer pen-
dant quelques mois, sinon de sa fille, du moins d'Horace. Madame de Forsanz avait toujours résisté aux sollicitations de sa vieille amie , lorsque enfin une dernière lettre plus pressante de madame de Méranges avait décidé le départ d'Horace. Madame de Méranges annonçait à ses amis de Bretagne que sa fille Angélique, qui comptait à paine seize ans, allait sortir du couvent, et faire son entrée dans le monde de la capitale ; que, seule, il pourrait arriver qu'elle se trouvât impuissante à la protéger; qu'il y avait à Paris bien des dangers, bien des séductions à craindre pour une vieille femme et une jeune fille, et qu'elles ne seraient peut-être pas suffisamment défendues par un nom illustre : madame de Méranges finissait en suppliant madame de Forsanz de laisser partir son fils, qui leur servirait de protecteur, et à qui, en revanche, elle serait heureuse de tenir lieu de mère. C'est cette lettre qui avait décidé le départ d'Horace.
Ce n'est cependant pas sans lutte qu'il était | ..rvenu à arracher à sa mère ce consentement que depuis si longtemps il désirait, et que jamais encore il n'avait osé solliciter. Madame de Forsanz craignait
toute sorte de dangers imaginaires, que les habitants de la province voient se dresser comme par enchantement sous les pas des pauvres jeunes gens qui arrivent à Paris. Madame de Forsanz n'ignorait pas que la jeune noblesse avec laquelle son fils devait se trouver en contact était querelleuse et débauchée ; qu'il était bien difficile d'y faire son chemin sans compromettre quelque peu son honneur et sa vie ; qu'enfin Horace pourrait bien perdre dans le commerce de la société parisienne cette santé et cette vertu qu'il avait conservées jusqu'alors. A l'effet de parer, au moins en partie, aux dangers qui devaient accueillir son fils, madame de Forsanz imagina deux choses qui la rassurèrent un peu quand elle les eut mises à exécution. La première était de donnera son fils pour compagnon de voyage une des plus heureuses natures de valet que le dix-huitième siècle ait connues : Plantin avait vécu et vieilli dans la famille ; il était déjà allé à Paris lors du voyage de feu M. de Forsanz; il était aussi ardemment dévoué au fils qu'il l'avait été au père, et certes il était plutôt fait pour remplir auprès d'Horace le rôle d'ami que celui de valet. Madame de Forsanz le fit
mander près d'elle, et après lui avoir exposé le motif du départ d'Horace, elle lui dit :
— Plantin, je vous confie le fils de feu M. le comte de Forsanz; c'est une mission délicate et dangereuse, j'espère que vous vous en rendrez digne.
Plantin, que tant d'honneur rendait confus, ne trouva que fort longtemps après ce qu'il aurait dû répondre dans une telle circonstance. 11 s'inclina et sortit.
La seconde chose, celle sur laquelle madame do Forsanz comptait encore plus que sur le dévouement de Plantin, était une lettre qu'elle se hâta d'écrire à M. de Sartines, alors chargé de la police du royaume et fort bien en cour; madame de Forsanz savait quo M. de Sartines était très-dévoué à sa famille; elle lui raconta ses inquiétudes, rappela fort adroitement les services qui avaient pu lui être rendus par feu M. le comte de Forsanz, et finit en le priant de vouloir bien accueillir et protéger son fils Horace qu'elle envoyait à Paris. Ces précautions une fois pi i madame de Forsanz et sa fille Agnès embrassèrent Horace, qui, monté sur un bon cheval élevé au ma-
noir et suivi de Plantin, ne tarda pas à s'éloigner. Les deux femmes les accompagnèrent du regard le plus longtemps qu'elles purent, et dès qu'ils eurent disparu, elles rentrèrent au manoir, le cœur gros et chargé d'inquiétudes. Aucun incident remarquable n'était venu signaler le voyage du maître et du valel, et nous venons de les voir arriver à Paris sains et saufs tous les deux.
Plantin suivait Horace, et, comme lui, il s'était retourné pour jouir du spectacle grandiose que leur offrait en ce moment le coucher du soleil. Plantin n'était pas tout à fait insensible aux charmes des grandes choses, et il y avait d'ailleurs si longtemps qu'il avait quitté Paris, qu'il l'avait presque oublié. Le panorama des bords de la Seine était nouveau pour lui, et il cherchait mentalement à se rappeler, de nom et d'aspect, les objets dont les formes intriguaient son regard.
Horace, lui, rêvait à tout autre chose.
En effet, pendant tout le temps du voyage, il n'avait vécu qu'avec une pensée, un désir, une volonté : voir Paris ! Lenteurs, fatigues, ennuis, il avait tout supporté, tout oublié, trouvant, dans l'espoir
d'une vie nouvelle pleine d'enchantements, la force de surmonter les obstacles qui le retardaient sur la route. C'est là le propre de l'énergie ; pour elle, il n'y a pas d'empêchements possibles ; le but existe, il faut l'atteindre.
Mais dès qu'Horace s'était senti dans Paris, dès que le pied de son cheval s'était appuyé sur le pavé sonore de la grande ville, dès qu'il avait pu voir par lui-même son mouvement rapide, ses bruits assourdissants, une grande satisfaction était montée à son cœur et avec elle une certaine tristesse mêlée d'amertume. Pour la première fois peut-être depuis son départ, Horace venait de penser à sa mère et à sa sœur, aux douces et pures joies du foyer maternel, et à la vie calme et sainte de la province. Pour la première fois de sa vie, Horace se sentait seul, et une vague terreur, sans but comme sans cause, s'emparait, malgré lui, de son esprit. Son c^ur se serra, une larme de regret ou de solitaire mélancolie brilla sous ses cils. Mille visages passaient indifférents à ses côtés, et il n'en reconnaissait aucun ; on parlait autour de lui un langage étranger auquel son oreille n'était pas faite encore, et il
n'y avait pas jusqu'à ces monuments inconnus que son regard effleurait au passage, dont l'aspect sévère ne lui apportât un certain vent de tristesse.
Cependant il secoua tout à coup ces sombres préoccupations qui menaçaient de l'envahir, et ayant fait un signe à Plantin, il serra la bride de son cheval qui reprit une allure plus rapide.
Ils étaient alors à la hauteur du pont Neuf. Ils devaient prendre la droite, traverser le pont jusqu'à la statue de Henri IV, et prendre ensuite la gauche pour se diriger vers l'hôtel de la Boule-d'Or, situé sur le quai des Orfèvres.
Or, il arriva qu'au moment où Horace se disposait à tourner à droite, un jeune gentilhomme qui ne l'avait pas aperçu, et dont il ignorait la présence à deux pas de lui, vint donner de la tète dans le poitrail de son cheval. La noble bête se cabra avec une frayeur suffisamment explicable, et, sans la moindre intention malveillante, posa un de ses pieds sur le bout de la chaussure du gentilhomme. Celui-ci se rejeta en arrière et lança un regard plein de colère à Horace.
— Mordieu ! monsieur, s'écria-t-il en le fixant insolemment, vous êtes un maladroit...
— Et vous un malappris , répartit Horace en toisant son adversaire avec un suprême dédain.
— Qu'est-ce à dire?... fit ce dernier, qui venait de monter sur le bord de la chaussée.
— C'est-à-dire tout ce que vous voudrez, répondit Horace.
— Où demeurez-vous, mon gentilhomme?
— A l'hôtel de la Boule-d'Or.
— Et vous y serez ?
— Quand vous voudrez bien venir m'y visiter.
Horace et son interlocuteur échangèrent là-dessus un salut plein de courtoisie, et se séparèrent en prenant chacun un chemin opposé. Cet incident avait à peine duré dix minutes.
— Cela commence bien, se dit Horace en se remettant en route.
— Voilà un triste début ! murmura Plantin en imitant son maître.
Il n'y avait pas loin de l'endroit où cette scène s'était passée à l'excellent hôtel de la Boule-d'Or.
Le jeune comte de Forsanz et Plantin ne tardèrent pas à y mettre pied à terre.
L'hôtel était encombré ; il régnait de tous côtés un bruit et un mouvement extraordinaires. Plantin parvint, non sans peine, à faire comprendre au maître d'hôtel que le comte de Forsanz désirait un appartement pour lui et son valet de chambre, et finit, après bien des pourparlers, par obtenir qu'on le conduisit au troisième étage, dans une sorte de grand galetas ayant vue sur une cour, et où il eut tout le loisir de mettre en ordre le linge et les hardes de son maître.
Horace demanda à souper, et, en attendant qu'on le servît, il se dépouilla de ses habits de voyage et prit connaissance des lieux dans lesquels on venait de l'introduire.
La chambre était nue et presque sans ornements ; il y avait deux lits, quatre chaises, une table et une glace. Les deux fenêtres donnaient, ainsi que nous l'avons dit, sur une sorte de cour fort obscure, formée de trois côtés par le principal corps de logis et les ailes de l'hôtel de la Boule-d' Or; le quatrième côté était formé > 'un mu ' en pierres blanches dans
lequel s'ouvrait une seule fenêtre, à peu près à la même hauteur que celles de l'appartement d'Horaca. Tout en procédant à son examen, le jeune comte sentit revenir peu à peu cette vague tristesse qui l'avait pris en entrant dans Paris, pour ne le quitter qu'au moment de la singulière rencontre du pont Neuf. Plantin était occupé à retirer des valises mille petits objets de toilette que l'attention de madame de Forsanz et d'Agnès y avait placés. Horace suivait cette opération, et sa pensée l'emportait vers sa lointaine Bretagne, où il revoyait en souvenir les lieux chéris de son enfance heureuse. Il voulut combattre ces amers sentiments de regret qui le gagnaient de nouveau et menaçaient de le replonger dans ses préoccupations pénibles. Il se rapprocha de Plantin.
— Plantin, lui dit-il en s'efforçant de sourire, il paraît que nous allons passer la nuit dans la même chambre?
Plantin releva vivement la tète et regarda les deux lits avec une sorte d'étonnement mêlé de frayeur.
— Dans la même chambre... répéta-t-il en se levant à demi.
— Mais certainement, reprit Horace, à moins que tu ne veuilles la passer à la belle étoile. Allons, ne fais pas tes grands yeux, et surtout, puisque le hasard t'oblige à dormir à côté de moi, tâche de ne pas troubler mon sommeil cette nuit.
— Gomment ? fit Plantin ; je ne comprends pas monsieur le comte.
— Ronfles-tu ? Plantin.
— Toujours, monsieur le comte, quand je dors.
— Ah diable!..
— Oh ! que monseigneur se rassure, ajouta Plantin avec un sourire où se lisait toute la bonté native de son caractère, je ferai en sorte de ne pas ronfler.
— Et que feras-tu ?
— Je ne dormirai pas.
Cette réponse simple et naïve pénétra Horace et l'émut jusqu'aux larmes ; il se dirigea vers la fenêtre et s'y accouda.
Le jour commençait à tomber ; d'énormes blocs de nuages couraient dans le ciel ; un vent frais vint frapper Horace au visage.
La fenêtre pratiquée dans le mur opposé était
ouverte; Horace plongea son regard dans l'appartement et s'arrêta à l'examiner aux dernières lueurs du jour ; malheureusement les objets que l'obscurité envahissait à chaque instant davantage ne présentaient plus au regard que des formes indécises et à peine esquissées, et Horace allait renoncer à pousser plus loin son investigation, lorsqu'une porte s'ouvrit avec fracas et laissa pénétrer tout à coup dans l'appartement une vive et éclatante lumière.
Presque aussitôt il vit passer une femme, dont les cheveux en désordre et la marche précipitée dénotaient un trouble violent ; elle se dirigea vers un fau!euil et s'y jeta avec désespoir; peu après un homme passa également et alla s'asseoir à quelques pas de la femme.
Le premier mouvement d'Horace fut de se retirer de la fenêtre ; mais la curiosité l'emporta sur sa discrétion, et il demeura. L'homme et la femme
L paraissaient d'ailleurs trop occupés l'un de l'autre pour porter la moindre attention de son côté. 11 put donc, sans courir la chance d'être vu, suivre le petit drame qui venait se dénouer sous ses yeux.
Pour le moment, la femme pleurait., l'homme la regardait. Par ce qu'il voyait des traits de cette femme, Horace put juger qu'elle était admirablement belle. Son visage, quoique d'une régularité très-contestable, présentait néanmoins des lignes d'une pureté exquise ; ses yeux étaient d'un noir étincelant, son nez avait la courbe altière du bec de l'aigle, ses lèvres, doucement colorées par une émotion violente, semblaient murmurer des paroles pleines de colère et de mépris, son col élancé rappelait la blancheur et la fierté du cygne; enfin, pour compléter ce portait, autour de cette figure, où se peignaient en ce moment toutes les ardeurs de la passion, ruisselaient les boucles abondantes d'une belle chevelure blonde.
Horace fut comme ébloui de tant de beauté ; il ouvrit les yeux et les oreilles.
Mais tout se taisait dans l'appartement, et l'on n'entendait que les sanglots mal étouffés de la jeune femme. Enfin l'homme, qu'apparemment ce silence embarrassait, s'approcha de la femme et parut lui adresser quelques paroles bienveillantes. Mais elle se redressa aussitôt avec toute la
vigueur vengeresse d'une jeune panthère blessée.
— Vous êtes un lâche ! s'écria-t-elle, laissez-moi sortir d'ici ! . . .
Et elle s'élança vers la p^rte, qu'elle secoua vainement avec force.
L'homme se leva et la suivit. Horace ne les voyait plus, mais il les entendait toujours.
— Ma chère enfant, disait l'homme, pourquoi vous épuiser ainsi en efforts impuissants. Soyez persuadée dès à présent que tout ce que vous tenterez demeurera inutile, et que le meilleur et le plus sage parti qui vous reste à prendre est d'accepter sans murmurer le sort que l'on vous destine.
Une pâleur mortelle s'était répandue sur les traitr, de la jeune femme. Horace la vit repasser, et chercher du regard s'il n'y avait pas dans l'appartement une issue par laquelle elle pût s'échapper.
Toute fuite lui parut dès lors impossible, et elle retomba accablée sur le siège qu'elle avait quitté un instant auparavant.
Alors un changement singulier s'opéra en elle porta ses deux mains sur son sfin qui se levait avec précipitation, et levant sur l'homme un
regard où frémissait encore un dernier reflet de colère mal contenue :
— ; Monsieur, lui dit-elle, me voici à votre merci ; je ne veux plus chercher à fuir ; j'userai d'un autre moyen pour faire connaître à ceux qui s'intéressent à moi votre infamie et votre lâcheté. Combien de temps dois-je rester dans cette chambre ?
— Trois ou quatre jours au plus, répondit l'homme.
— Et ensuite, où memènerez-vous?
— A Versailles.
— Fort bien. Et quand pourrai-je écrire à ma mère ?
— Quand vous serez à Versailles.
— Je n'en demande pas davantage : vous pouvez vous retirer.
L'homme dit encore quelques mots, qui semblèrent faire monter le rouge de la honte au front de la jeune fille, puis il vint fermer la fenêtre, après quoi, selon toute vraisemblance, il se retira.
Horace entendit la porte se fermer, puis un silence profond succéda à cette scène violente.
Cependant le souper avait été servi, et, bien
qu'ému profondément par la scène étrange dont il venait d'être le témoin involontaire, il mangea du meilleur appétit.
La route l'avait fatigué tout en lui creusant l'estomac. Après le souper, comme il n'avait plus rien à faire et que d'ailleurs il sentait ses paupières, lourdement appesanties, lutter en vain contre le sommeil, il se mit au lit, aidé de Plantin, dont le visage avait pris, depuis quelques secondes, une teinte mélancolique très-prononcée.
Plantin songeait au duel du lendemain.
Pendant un quart d'heure environ, Horace rôva à sa mère, à Agnès, à mademoiselle Angélique de Méranges, à la Bretagne et à Paris, à sa belle inconnue et à Plantin ; puis, comme il était accablé de lassitude, ses yeux se fermèrent et il s'endormit.