DÉNOUEMENT
Le roi avait écouté avec étonnement l'aveu i tendu de la comtesse ; il comptait sur des dénégations faciles à combattre, et se trouva sans force devant ses paroles simples et franches.
— Vous l'aimez, dit-il enfin, sans pouvoir se décider à quitter le ton raille. ir qu'il avait choisi comme une arme dont la blessure devait être plus cruelle, vous l'aimez et vous l'avouez; en vérité, cela est fort bien de votre part, et je ne sais si je dois admirer votre audace ou votre naïvt mante!
— Admirez l'une et l'autre, répondit la co.mtÊSSe.
— De mieux en mieux, poursuivit le roi qui oc piquait au jeu ; mais avez-vous cru d'aventure que je souffrirais de semblables déportements sous mes yeux, et que je les couvrirais débonnairement de mon nom... Détrompez-vous, madame, cela ne sera pas , et nous nous séparerons sans plus tarder!...
— Je partirai quand Votre Majesté l'ordonnera !
— Eh bien que cela soit donc de suite, dit le roi en faisant un effort sur lui-même; mais n'espérez pas que je protège vos amours, et que je vous laisse railler impunément mon autorité et la bonté dont je vous honore ; vous partirez, madame, et le comte de Forsanz retournera dès demain à la Bastille.
— Cela ne sera pas, Sire.
— Pourquoi, je vous prie
— Parce que je connais votre cœur, et que vous ne voudrez pas me refuser la dernière prière qu'il me sera permis de vous adresser!
— Et quelle est cette prière?
— De changer les rôles que vous nous destinez :
de laisser partir le comte sain et sauf, et de faire «le moi tout ce qu'il vous plaira.
— Ah ! vous l'aimez donc bien, madame ? s'écria le roi avec un vif mouvement de dépit.
— Sire, répondit la comtesse d'une voix grave, c'est le premier homme qui m'ait aimée sans me connaître, et qui m'ait conservé son amour après m'avoir connue !
Le roi se tut. L'émotion de la comtesse commençait à le gagner, et il ne voulait rien en faire paraître ; la comtesse reprit un moment après :
— Écoutez-moi, Sire, dit-elle avec une triste et douloureuse expression, vous m'avez souvent consolée des chagrins dont on a abreuvé ma vie, et dans ce moment, j'ai plus que jamais besoin de paroles affectueuses , parce que j'ai pleuré et souffert, et que je souffre et pleure encore !... Oui, Sire, oui, je l'aime. C'est un bon et généreux jeune homme, un cœur loyal et dévoué, une tete ardente et enthousiaste ; il m'a entourée de celte affection tendre et délicate que personne encore n'avait eue pour moi, avant lui... Il m'a aimée chastement, noblement, il m'a relevée dans ma propre estime,
il m'a fait croire à un bonheur que je n'avais jamais goûté I... Oh ! cela est doux au cœur d'être aimée ainsi... et ce n'était pas trop de tout mon dévouement pour payer un tel amour!... Je me suis réfugiée avec une sainte ivresse dans ce sentiment tout nouveau et j'ai oublié souvent que j'existais, tant la vie me semblait facile et heureuse auprès de lui. Qui donc osera dire que j'ai commis une faute?... Est-ce vous, Sire, vous qui m'avez vue tant de fois pleurer ma honte et tenter de m'en relever ! Est-ce le monde qui ne m'a pas connue; et qui cependant m'a calomniée?... Oh! non... ce n'est pas une faute, j'en ai la conviction, car elle ne m'eût pas rendue si heureuse, et ne m'eût pas laissé le cœur si libre, la pensée si légère !
Tout le monde et le roi mieux que personnne connaissait la franchise de la comtesse et la droiture de son caractère que la fréquentation d'une cour dissolue n'avait pu vicier ; il sentit en l'écoutant renaître un à un ces sentiments de bienveillance et d'abandon que les soupçons de Marchant avaient un instant étouffés, et laissa tomber le pardon de son cœur et de ses lèvres :
— Vous êtes coupable, Jeanne, dit-il avec émotion, vous êtes coupable de m'avoir caché cet amour qui vous rendait si heureuse, vous êtes coupable parce que vous avez manqué de confiance envers moi, qui n'ai jamais manqué de bonté envers vous...
— Oh! Sire!
— Et moi aussi, cependant, je vous aime, parce que vous êtes bonne, franche et sincère, et qu'au milieu de tous ces cœurs usés qui m'entourent, vous êtes le seul cœur dans lequel je puisse quelquefois épancher mes tristes sujets de dégoût et d'ennui !... Non, Jeanne, non, vous ne me quitterez pas, vous resterez près de moi , et vous m'aiderez à passer sans chagrins le peu de jours qui me restent à \ i
— Ainsi, vous lui pardonnez ! s'écria la ûomtt en se n levant radieuse...
— Je lui pardonne.
— Il est libre!...
— Je vous promets de ne jamais attenter à sa libei .
— Oh! vi,us êtes bon et généreux I
La comtesse saisit les mains du roi et les 1 avec transport.
Cette action amena des larmes dans les yeux du royal vieillard.
— Seulement, dit-il d'une voix plus douce, tu auras confiance en moi désormais, et s'il reste près de toi, tu me diras s'il te rend heureuse, et si son amour suffit à ta joie...
— Oh ! non, Sire, répondit la comtesse devenue tout à coup pensive, non, il faut qu'il parte.
— Que dis-tu? fit le roi avec une joie craintive.
— Il faut que nous nous séparions... car s'il restait, notre amour ne serait pas longtemps pur, et notre bonheur serait de courte durée...
Le roi ne répondit pas, mais il prit la comtesse dans ses bras et la baisa au front.
— Jeanne ! Jeanne ! s'écria-t-il avec enthousiasme, tu es le plus noble des anges de Dieu !
Son dernier doute venait de s'envoler devant les paroles naïves de la comtesse.
Dès que la Du Barry put quitter Versailles, elle s'empressa de faire atteler sa voiture, et sans songer à donner aucun ordre pour son retour, elle fit signe au cocher de partir, et la voiture s'éloigna aussitôt.
Son cœur battait avec violence, sa pensée impa-
tiente devançait le galop rapide des chevaux, elle eût voulu être arrivée déjà, car elle craignait que quelque évén3ment ne vint encore se jeter à la traverse de ses projets.
Elle n'avait pas revu Horace depuis l'avant-veille, mais elle s'était informée de tout ce qui le concernait, et avait appris qu'il s'était retiré du combat de la veille avec une légère blessure. Henriette, qui lui avait rapporté ces détails, avait ajouté que le comte Horace, pour se soustraire à toutes les poursuites, s'était réfugié dans l'appartement de la rue Saint-Honoré.
La comtesse avait donc hâte de revoir Horace, et elle ne prenait pas garde à la figure sourdement inquiète d'Henriette, qui avait voulu, malgré ses refus, l'accompagner à Paris. La Du Barry ne voyait rien, ne devinait rien, ne soupçonnait rien, et cet excès de zèle de la part d'Henriette ne lui semblait qu'une nouvelle preuve de son dévouement.
— Henriette, dit-elle enfin, invite donc Germain à presser les chevaux.
Henriette demeura immobile.
— Pauvre Horace ! reprit-elle avec quelque impa-
tience, iï m'attend, il m'accuse d'indifférence, sans doute'.... Pourvu que sa blessure ne l'empêche pas de s'éloigner ; car, vois-tu, Henriette, je connais le roi, et il n'est pas certain qu'il ne revienne pas sur sa décision ; ou plutôt, qu'on ne lui fasse changer d'avis, et il est important qu'Horace parte au plus tôt; je ne serai tranquille que lorsque je le saurai en Bretagne !...
La comtesse s'arrêta...
Aux dernières lueurs du jour elle venait d'apercevoir quelques larmes couler silencieusement le long des joues d'Henriette.
Sans savoir pourquoi, elle frissonna.
— Pourquoi pleures-tu, Henriette? lui dit-elle avec une vivacité inquiète, Henriette, pourquoi pleurestu?...
Henriette ne répondit pas et fondit en larmes.
— Mais que se passe -t-il? s'écria la comtesso qu'une épouvante sans nom commençait à envahir, tu me fais peur, tu me glaces d'effroi... réponc7 réponds ! que se passe-t-il?...
— Oh î madame, balbutia Henriette, je votrompée...
- Est-ce d'Horace qu'il s'agit?...
— Oui, madame...
— Serait-il donc parti?...
— Oh ! non.
La comtesse saisit violemment les mains de la jeune camériste.
— Parle ! lui dit-elle d'une voix que la terreur faisait trembler ; je veux tout savoir... Que lui cstil arrivé?...
— Eh bien ! dit Henriette, il est blessé...
— Sa blessure est-elle mortelle ?
Et comme Henriette hésitait à répondre :
— Parle ! mais parle donc ! ajouta la comtesse, que je sache tout, je veux tout savoir !...
— 11 y a deux heures , répondit Henriette, lc3 médecins désespéraient de ses jours.
La voiture roulait toujours avec rapidité ; on n'entendit plus, à partir de ce momrnt, qu bruit monotone des roues sur le pavé et la voix criarde du cocher qui aiguillonnait les chevaux.
La comtesse ne pleurait pas; rejelée au fond do la voiture, la I les mains, <■' .don-
nait à un amer sentiment de désespoir. Qr.
drame terrible se passait en elle, et les bruits extérieurs étaient sans puissance pour la distraire.
Horace ! elle ne voyait plus que lui ; Horace l'appelant une dernière fois, Horace mourant seul, loin des soins tendres d'une mère, d'une sœur, ou d'une femme aimée!... Ses mains se crispaient sur son front, sa respiration déchirait sa poitrine, n is ses yeux restaient socs, ses regards fixes.
Henriette fut un instant effrayée de cette affreuse
douleur qui ne trouvait pas d'issue, mais elle n'osa
parler ; elle s'oublia elle-même pour ne songer qu'à
sa maîtresse, et, dans un moment d'entraînement
irréfléchi, elle essaya de prendre ses mains, mais
la comtesse les retira brusquement.
— Sommes-nous arrivées, demanda-t-elle sèchement à Henriette.
— Nous entrons dans Paris ! répondit cette dernière en pleurant.
La comtesse retomba aussitôt dans son attitude désolée, et reprit le cours de sa sombre rêverie.
Cinq minutes après, la voiture s'arrêtait devant la maison de la rue Saint-Honoré.
La comtesse retrouva aussitôt son énergie qui avait paru l'abandonner, elle sauta rapidement à bas de la voiture, et sans regarder si Henriette la suivait ou non, elle passa la porte cochère et disparut dans l'escalier.
Elle monta ainsi les quatre étages, et no s'arrêta que lorsqu'elle eut atteint la porte de la mansarde.
C'était là que devait être Horace. — Elle écouta. —
Le plus profond silence régnait dans l'appartement; à travers les ais mal joints de la porte on distinguait les rayons tremblants d'une lumière mourante.
Elle frappa.
Des pas lents se traînèrent jusqu'à la porte.
— Qui est-là ? demanda-t-on à voix basse.
— Ouvrez ! ouvrez 1 s'écria la comtesse , c'est moi, moi, Jeanne...
La porte s'ouvrit, et un spectacle singulier s'offrit à son regard. Horace était étendu sans vie sur le lit où la comtesse s'était endormie si souvent autrefois : une femme habillée de deuil était agenoulliée aux
pieds du lit, tenant dans ses mains une des mains du jeune comte ; et une lumière qui tremblait au vent de la fenêtre, éclairait faiblement ce lugubre tableau.
La comtesse chancela.
On voulut l'entraîner dans une chambre voisine, mais elle résista à toutes les prières, et après être revenue à elle, elle marcha d'un pas ferme jusqu'au lit.
Alors, comme si son cœur trop plein n'avait attendu que cette affreuse certitude pour déborder, les sanglots jaillirent de sa poitrine, et des larmes abondantes coulèrent de ses yeux.
Elle resta ainsi longtemps abîmée dans sa douleur, elle pleura amèrement ce dernier amour qui venait de se briser si déplorablement, et s'étonna elle-même de ce solennel désespoir qui s'emparait d'elle avec une telle puissance.
Quand elle se releva, elle avait épuisé tout ce qui lui restait de force, et elle tomba sans mouvement dans les bras d'Angélique de Méranges.
C'est ici que finit notre histoire.
A partir de ce jour, la comtesse ferma prudem-
Ei3nt son cœur, et oublia peu à peu, au milieu des étourdissantes saturnales de Versailles , qu'il avait existé un homme du nom d'Horace de Forsanz.
Après avoir vainement demandé de toutes parts dans Paris, ce que pouvait être devenue madame de Méranges, Angélique se décida enfin à quitter Paris et à se réfugier en Bretagne, où madame de Forsanz l'appelait de toutes ses prières.
Angélique quitta Paris peu de temps après, et alla se réfugier en Bretagne, dans la famille des Forsanz. Cependant il est un fait qu nous devons relater au lecteur.
Un malin donc, Angélique dans un carrosse et Plantin sur son fidèle coursier, s'acheminèrent sur la route de Bretagne, tous les deux bien div ment, mais bien douloureusement éprouvés !
Le carrosse venait de détourner le chemin, et Plantin l'avait perdu de vue depuis quelques minutes, lorsqu'il vit tout à coup se dresser à ses côtés une vieille femme, les cheveux en désor la figOK hâlée par le soleil, la pluie et le vent. La lui tendit une petite sébile au bout de
son bras décharné, et lui cria d'une voix claire et vibrante :
— Pour les plaisirs du roi, s'il vous plaît !
Plantin jeta quelques pièces de monnaie à la vieille folle sans la regarder, et piqua des deux.
La vieille folle était madame de Méranses ! . . .