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LA COMTESSE DU BARÎIY

Le lendemain il n'était bruit dans tout Versailles que de la scène du Parc-aux-Cerfs. On en nommait tous les acteurs, on en donnait jusqu'aux plus petits détails, on racontait enfin tout ce qui pouvait satisfaire la curiosité singulièrement éveillée. Marchant était l'instigateur de toutes ces révélations, et il avait ses raisons pour agir ainsi.

On disait donc que la veille, deux jeunes seigneurs, appartenant à d'illustres familles, avaient tenté de pénétrer dans le Parc-aux-Cerfs, mais que, grâce à la surveillance dont cet établissement était

l'objet, leur tentative avait échoué. Le nom d'Angélique se trouvait mêlé à cette affaire, et l'on ajoutait tout bas que la comtesse Du Barry pouvait bien n'y avoir pas été tout à fait étrangère.

Cette affaire occupa la cour et la ville, et pendant toute la journée on ne s'abordait pas à Paris ou à Versailles sans se la raconter, avec force embellissements : chacun se demandait en définitive quelle conduite le roi allait tenir dans cstte circonstance.

C'était ce que voulait Marchant.

Il ignorait encore ce qui s'était passé au Parcaux-Cerfs, après son départ, et pensait que Sa Majesté n'apprendrait l'événement que par la voie publique. Cette combinaison ne manquait certainement pas d'adresse. Le roi, voulant sans doute cacher à tous l'intérêt tout spécial qu'il prenait à cette affaire, devait mander Marchant près de lui, et ce derniei se serait ainsi trouvé maître du terrain. Mais, comme on l'a vu, les choses avaient tourné d'une autre façon, et le roi n'avait rien à demander, puisqu'il avait tout appris.

Néanmoins, le lendemain soir, vers sept heures,

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Marchant, qui n'avait pas quitté Versailles, vit arriver un exprès du roi qui lui enjoignit de se rendre sans tarder auprès de son maître.

Marchant sourit d'aise et se hâta d'obéir.

Cette entrevue était beaucoup plus importante pour lui que le lecteur ne le croit peut-être. D'un seul mot, en effet, l'honnête valet pouvait conquérir une place inébranlable dans la confiance du roi, en l'effrayant convenablement sur les conséquences de l'événement; de plus, il pouvait miner sourdement la puissance éphémère de la Du Barry, en semant, par-ci, par-là, quelques bonnes petites calomnies qui ne manqueraient pas de produire leur effet ; enfin, il lui était facile d'éveiller vivement les d du roi, à l'endroit de cette j»une fille, pour la- ; deux jeunes gens n'avaien! pas craint de s'exposer à un châtiment terrible.

Le roi était seul quand Marchant entra.

Le coude appuyé sur le bras de son fauteuil, la

icnchée sur sa main, il paraissait plongé dans

rie pénible, qui amenait de temps à autre,

un pli profond sur son front soucieux. C'est à p 1110

s'il s'aperçut de l'arrivée de Marchant.

— Ah ! ah ! c'est toi, dit-il, sans relever la tète, c'est bien, je t'attendais ; j'ai à te parler

Marchant s'inclina et ne répondit pas.

Depuis la veille, le roi n'avait pu fermer les yeux. La voix de Roger le poursuivait de tous côtés, et il voyait à tout moment se dresser devant lui son fantôme sanglant.

Cette scène suprême dont il avait été témoin, lui avait laissé une solennelle impression, et le souvenir de la douleur résignée d'Angélique amenait fréquemment des larmes dans ses yeux ! Il regrettait alors amèrement le mal qu'il avait fait, et se demandait avec épouvante s'il était bien vrai qu'il fût impossible de le réparer.

Le remords était devenu son hôte !

C'était donc un mauvais moment que Marchant avait choisi pour glisser ses calomnies dans l'oreille du roi. Le roi se repentait, et son cœur avait plus besoin de pardonner que de punir.

Marchant attendait respectueusement le moment de parler, et il repassait préalablement dans son esprit les détails dont il devait entretenir Sa Majesté.

— Marchant, dit enfin le roi, je t'ai fait appeler

pour te demander des renseignements précis sur l'événement d'hier, dont tout le monde s'entretient. Je n'ai pas beaucoup de temps à moi, aussi arrangetoi de manière à être bref ! . . . D'abord, je veux savoir pourquoi mademoiselle de Méranges a été conduite et retenue au Parc-aux- Cerfs, malgré sa volonté et celle de sa mère ; ce n'est pas ainsi que les choses se passent d'ordinaire, et je suis étonné, mécontent même, que l'on ait cru devoir agir comme on l'a fait.

Marchant n'était pas préparé à ce début ; mais comme il crut y reconnaître des insinuations perfides qui ne pouvaient émaner que de la Du Barry, il répondit avec assurance :

— On a trompé Votre Majesté, dit-il sans se déconcerter ; mademoiselle Angélique de Méranges a, il est vrai, opposé d'abord quelques difficultés, mais depuis qu'elle était au Parc-aux-Cerfs, sa volonté, son désir, son ambition étaient d'y rester et d'y faire sa fortune...

Le roi regarda Marchant avec étonnement ; jusqu'alors il n'avait jamais fait grand fonds sur l'honnêteté de cet homme, mais il le croyait sincère, et ne pensait pas qu'il eût recours au mensonge.

— Que dis-tu là ? demanda-t-il en attachant son regard perçant sur la physionomie impassible de Marchant.

— L'exacte vérité ! répondit ce dernier.

Un soupçon traversa l'esprit du roi : dans un but ou un intérêt quelconque, Marchant essayait de le tromper ; il voulut le sonder jusqu'au bout.

— Ainsi, reprit-il en feignant de devenir pensif, mademoiselle de Méranges n'aimait pas le comte Roger de Villepreux...

— C'est un conte que l'on s'est plu à répandre, dit légèrement Marchant, sans doute dans le but de donner plus d'attrait à l'histoire que l'on débite à cette heure dans tout Paris...

— Cependant, objecta le roi, s'il était vrai qu'aucun lien d'amour n'attachât mademoiselle de Méranges au comte de Villepreux, comment expliquer le dévouement de ce dernier, qui, sans crainte du danger, tentait hier de l'enlever du Parc-aux-Cerfs.

— Apparemment, repartit Marchant, mademoiselle de Méranges n'aimait pas deux hommes à la fois, et cependant deux hommes s'étaient réunis pour la délivrer.

— Je crois que vous calomniez mademoiselle de Méranges...

— Si Votre Majesté pouvait voir cette jeune fille, elle changerait sur-le-champ d'opinion.

— Vous vous trompez, Marchant!...

— J'en suis sûr, sire...

— Vous mentez, Marchant...

— Votre Majesté croirait...

— Ma Majesté croit que vous êtes d'accord avec mes ennemis pour donner de moi , à ceux qui ne me connaissent pas, une idée fatale qui tôt ou tard soulèvera autour de mon trône de grandes etj colères... Ce sont les valets maladroits qui font leurs maîtres infâmes!... Voilà ce que je crois, maître Marchant... entendez-vous !... Hier, j'ai vu mademoiselle de Méranges...

— Quoi ! Votre Majesté...

— Hier, j'ai assisté aux derniers moments du comte de Villeprenx. . .

— C'est impossible !...

— Vous doutez de la sincérité de mes paroles, je crois ! . . .

— Oh! sire!...

Marchant tremblait et balbutiait ; il se trouvait surpris inopinément et n'avait aucune défense prête. Cependant il ne fut pas long à se remettre, et quand il se releva, il était redevenu maître de lui, et son plan sortit tout armé de son cerveau.

Le roi était retombé dans une froide atonie; il oubliait mademoiselle de Méranges, Roger, Marchant, pour ne songer qu'à la triste royauté que ses valets et ses courtisans lui faisaient.

— Sire, dit alors Marchant d'une voix humble et soumise, s'il m'était permis de me justifier, j'ose espérer que Votre Majesté ne conserverait pas longtemps la mauvaise opinion qu'elle a conçue demoi! , . .

— Qui me dit que tu ne me tromperas pas encore, fit le roi d'un ton sévère.

— Les preuves que je donnerai de ce que j'avance, répondit Marchant sans hésiter.

— Parle...

Marchant gagnait du terrain et rentrait peu à peu dans la confiance du roi.

— Deux jeunes gens, reprit-il, ont tenté hier d'enlever mademoiselle de Méranges, le comte Roger de Villepreux et le comte Horace de Forsanz.

— Je le sais !

— De ces deux jeunes gens, il est évident que l'un aidait l'autre, que l'un était parfaitement désintéressé dans une entreprise où l'autre avait tant d'intérêt à réussir.., Du moins, c'est ainsi que j'ai compris l'affaire, et que Votre Majesté me pardonne, si je me suis trompé.

— Qu'importe que ce soit l'un ou l'autre, Horace ou Roger, interrompit vivement le roi.

— Il importe beaucoup, repartit Marchant qui conservait tout son sang-froid, et partant, tout l'avantage de la discussion, le comte Roger, à supposer qu'il aimât mademoiselle de Méranges, savait que la jeune fille était depuis huit jours au Parc-aux-Cerfs, et il ne devait pas avoir grand désir, du moins on peut le supposer, de délivrer, au péril de ses jours, une jeune fille qu'il n'espérait pas retrouver pure.

— Quel intérêt pouvait pousser le comte de Forsanz...

— Un intérêt puissant, sire, et que je n'expliquerai à Sa Majesté que sur un ordre formel de sa part.

— Je veux que tu parles...

— Votre Majesté ne m'en voudra pas...

— Pas de condition... parle... je le veux, je l'ordonne : c'est sans doute encore une calomnie que je vais entendre, depuis quelque temps mes oreilles y sont habituées... Parle donc, et sans perdre de temps...

Marchant se recueillit un moment, puis il reprit :

— Sire, il y a deux jours, dit-il, je me trouvais dans un petit appartement que j'occupe dans la rue Saint-Honoré, à deux pas du Palais-Royal... Là, mes fenêtres donnaient sur une petite mansarde où, plus d'une fois déjà , j'ai vu se passer d'étranges choses dont Votre Majesté est loin de se douter. Or, ce jour- là, il y avait dans la mansarde un jeune homme et une jeune femme ; les deux amants pouvaient se croire seuls, et je puis assurer à Votre Majesté qu'il ne m'a pas été possible de douter longtemps de leur amour réciproque.

— Quel conte me fais-tu là... objecta le roi impatienté.

— Un conte fort simple , sire, une histoire d'amour vraie comme toute histoire de ce genre. Seu-

lement celle-ci m'a paru avoir pour Votre Majesté un attrait particulier, et c'est pour cela que je comptais vous en faire part.

— Explique-toi.

— Le jeune homme, Sire, était le comte Horace de Forsanz, qu'une intervention généreuse venait d'arracher de la Bastille...

— Et la jeune femme ! demanda le roi en se levant avec vivacité.

— La jeune femme, répondit Marchant, était la comtesse Du Barry !...

— Tu mens.

— Sire, j'ai dit la véri'

— J'en veux la preuve.

— Il y a deux preuves que Votre Majesté pourra dans un instant avoir sous les yeux.

— Lesquelles?...

— La première, c'est qu'il y a deux jours , la comtesse est allée à Paris de fort bonne heure.

— C'est vrai !

— La seconde, c'est que le comte Horace n'a dû ■ tcrtô qu'i» l'intervention de la comtesse Du

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— Je le saurai!...

— Le duc de la Vrillère pourra, à ce sujet, donner des renseignements positifs à Votre Majesté... Cependant, il n'est pas sans intérêt de remarquer, dès à présent, que la comtesse a dû facilement persuader au comte Horace, que l'élévation possible d'une rivale compromettait sa position, et alors...

Marchant ne put pas en dire davantage, car la porte s'ouvrit aussitôt et la comtesse Du Barry s'avança au milieu de l'appartement.

La comtesse était pâle et fatiguée , l'insomnie l'avait tenue éveillée toute la nuit, ses yeux ne s'étaient pas clos, mais sur son front pur et altier, on lisait sans peine une détermination suprême et sans retour.

— Sortez!... dit le roi à Marchant dès qu'il vit entrer la comtesse.

Marchant obéit aussitôt et disparut après avoir humblement salué le roi et la comtesse.

Le roi était en proie à une violente agitation ; tosit ce que venait de lui révéler Marchant l'avait ému; il croyait à ses révélations étranges, et cependant, il devenait embarrassé de son rôle, devant la

comtesse dont la contenance calme et digne lui imposait.

— Je vous attendais, madame, dit-il enfin d'une voix saccadée qui décelait suffisamment les sentiments auxquels il obéissait. J'avais besoin de vous voir et de vous demander certaines choses dont l'explication importe beaucoup à mon repos.

— En trouvant Marchant auprès de Votre Majesté, répondit la comtesse, je me suis doutée de suite quels propos il avait dû vous tenir; aussi suis-je prête à vous répondre.

— Marchant ne fait que son devoir, repartit le roi, il n'y a que ceux qui me trompent qui ne font pas le leur.

— Qui donc a trompé Votre Majesté, demanda la comtesse avec inquiétude.

— Vous, madame, répondit le roi.

— Moil

— Vous-même !

— Et comment cela ? s'il vous plaît.

Le roi s'arrêta un moment comme pour réfléchir,

mais en réalité pour observer la physionomie de la

comtesse ; le visage de la comtesse accusait une

granoe et profonde tristesse, mais pas la moindre crainte. . ^

— Il y a une dizaine de jours , reprit le roi , le comte Horace de Forsanz a été mis à la Bastille, je désirerais savoir qui a été assez osé pour solliciter sa liberté sans m'en prévenir !

— C'est moi, Sire, il est inutile de chercher ailleurs le coupable...

— Ainsi, vous l'avouoz ! fit le roi d'un ton railleur.

— Oui, Sire, je m'en accuse...

— Cependant, poursuivit le roi, vous n'ignorez pas que mon intention était que le comte restât à la Bastille ?

— Je ne l'ignorais pas.

— Et cela ne vous a pas arrêtée ?

— Nullement, Sire.

— Mais c'est de la folie...

— Non, c'est de l'amour.

— De l'amour?...

— Oui, Sire, j'aime le comte de Forsanz I

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