CHAPITRE VIII
Sa nuit avait été si mauvaise qu'elle eut au matin une réaction nécessaire. Justement, un beau soleil entra par les grands rideaux que la femme de chambre écartait. Elle crut revivre. Pourquoi ces affres, ces détestables idées? André viendrait dans quelques minutes lui annoncer son départ? Mais qu'était-ce qu'une séparation de six semaines dans un amour comme le leur? Elle allait travailler pour son chéri; elle allait remuer le ciel et la terre; gagner les protections indispensables...
La toilette qu'elle fit marqua sa certitude de la visite d'André... Elle voulut lui plaire une dernière fois avant le départ, se donner toute, pour qu'il gardât aux lèvres le goût de ses baisers, dans son cœur les effusions de son amour, dans son esprit les paroles qui revivraient dans la solitude avec le désir de la revoir, de la posséder... Baignée, frisée, près-
que nue, sous les vêtements légers de notre temps, elle orna sa chambre des plus belles fleurs et se coucha sur une chaise longue afin qu'il trouvât une femme plus fraîche que les ïoses, offrant dans la froideur du marbre, les flammes de ses caresses, le parfum de ses lèvres...
Les heures s'ajoutant aux heures, l'inquiétude revint.
Elle téléphona chez André, ne reçut aucune réponse.
— Viendra- t-il déjeuner?
Il ne vint pas déjeuner... Une peur indicible la recroquevilla sur le divan de son salon. Elle revit les premières heures de ce grand amour, la soirée de fièvre et d'anxiété suivie de ce lendemain triomphant où elle lui avait enfin appartenu.
L'après-midi se passa tout entière sans qu'André se montrât... Elle se plongea dans l'annuaire des téléphones.
— Ségur 16-47, Littré 00-34...
Rien... Elle s'énervait...
— Il court pour se dégager? N'est-ce pas bon signe!
A cinq heures, elle se décida à sortir... Comme elle ouvrait la porte, on sonna :
p — Lui! c'est lui!...
Elle mourait d'impatience...
Le battant s'ouvrit enfin.
Rivanne se présenta.
n avait sa mine des grands jours, quelque chose de léger dans l'allure, l'œil pétillant d'esprit. Elle crut voir le bourreau s'introduisant dans la cellule du condamné...
— Vous sortiez, dit-il, savourant l'effet qu'il produisait...
— J'allais rejoindre André.
— Rejoindre André! s'exclama-t-il.
— Mais oui... Pourquoi cela vous fait-il crier?
— Monsieur de Gérard n'est donc pas en voyage?
— Pas encore.
— Tous les journaux annoncent qu'il est parti hier soir.
Si elle eût douté de son malheur, elle l'aurait lu dans l'œil émerillonné du bohème... Il jouissait férocement :
— Je venais vous consoler.
— Parti? Les journaux? murmura-t-elle sans l'écouter...
— Je dois avoir sur moi le Figaro.
Il se fouillait avec lenteur. Elle était mou-
rante; elle suivait ses gestes avec une sorte | d'effroi... Il tâtait toutes ses poches et finit par | tirer le journal de sa poitrine.
— Le voilà... Tenez, vous pouvez lire vous- ^ même.
L'émotion était trop forte-.. Elle s'assit...
— Un écho, dit le tortionnaire... Très long... Payé sans doute... Je l'avais mal lu.
Elle eut encore la force de lui arracher le journal. Deux passages étaient lourdement marqués au crayon bleu : fiançailles d'André avec Clotilde de Martemort, et, plus loin, départ de la Vasantena pour Washington...
— Curieux, prononça Rivanne, sur le même bateau!
Alors, elle s'abattit privée de souffle.