CHAPITRE VII
Trois jours plus tard, André disait à Georgette :
— Le départ de Duroc me porte un coup fatal. Ils croient m'assommer et ils me rendent service en m'envoyant pour quelques semaines à Buenos-Ayres... Mes amis travailleront à mon retour...
La phrase dans sa simplicité avait les finesses qu'on peut attendre d'un diplomate; elle atténuait le chagrin du départ, rendant actif ce qui eût été mortel en demeurant passif, et elle obligeait Georgette à rester à Paris. N'était-elle pas la plus fervente amie?... Celle qui travaillerait la mieux à son retour?
Pourtant, le coup fut dur.
— On peut les affronter à Paris, murmurat-elle après un cri de douleur... Ne partez pas, mon chéri... Je trouverai moyen de vous faire rester...
— Toujours dangereux de résister quand on
n'a pas l'assurance d'avoir le dernier mot... Une mission de quelques semaines, est-ce que je peux rêver mieux?... Fais un signe, je m'immole...
Elle le prit tendrement dans ses bras, le couvrit de baisers :
— Un signe de ta chérie qui interrompe ta carrière, mon ambitieux adoré!... Non, va, je t'attendrai... Mais j'ai peur, j'ai si peur, mon amour. Il me semble que toutes les femmes te guettent, et que, là-bas, à Washington, ces souples Américaines...
— Je voudrais voir l'Américaine qui me ferait oublier ma Georgette !
L'ardeur qu'il apporta à la calmer aurait trompé une femme moins éprise que Georgette. C'était, en vérité, un arrachement, et son regret eut les apparences de l'amour. . . Mais qu'y faire? Peu importe aux hommes de l'espèce d'André, le désenchantement, la vie morne, les jours de soif et de désert... Us ne cherchent pas le bonheur; ils cherchent le triomphe...
— Oh! murmurait Georgette couchée sur sa poitrine, te perdre déjà!... J'aurais dû le savoir en aimant un diplomate...
— Que sont quelques semaines!
— Des années pour moi, André!... Je t'aime... Tu es mon unique, mon dernier amour...
— Ne tombons pas aux poncifs, Georgette... Tu m'aimes et je t'aime, cela suffit... Ne limitons pas, ne départageons pas.
Le soir les trouva aux bras l'un de l'autre... André jugea dangereux de prolonger ces effusions. Elle s'amollissait davantage, n'était plus sur la poitrine de l'aimé qu'une pauvre chose trempée de larmes.
Après le dîner, il coupa court.
— ■ Il faut que je me rende à la soirée des Lardrieux, dit-il... Je tenterai un dernier effort... Il peut beaucoup...
— Oh! oui, n'est-ce pas, mon chéri?...
Trouve un biais... Tu es si intelligent, si fin, si habile...
Elle l'eût paré de tous les dons du diable pour le garder :
— VeÛx-tu que nous allions à pied. Je vais l'accompagner par les rues... Il me serait insupportable d'attendre ta réponse ici... Je me réfugierai à la gare d'Orsay. Reviens m'y prendre le plus vite possible... Apporte-moi une bonne nouvelle...
Ils partirent tous deux comme des écoliers...
Elle était vêtue d'un de ces tailleurs à jupe courte qui rendent la femme si jeune... En la regardant marcher, il connut la misère de sa vie, Vasantena instable et traîtresse, la sottise de Clotilde, le sec et dur triomphe... Qu'elle était belle, sa Georgette, presque une enfant, avec le cœur de femme le plus parfait... Toutes les ivresses des sens et toutes les joies sentimentales!... Mais il avait trop vécu pour ne pas savoir que ces richesses ne lui sembleraient plus si précieuses quand elles lui auraient coûté le sacrifice de ses ambitions, quand il verrait de l'autre côté de la barricade le titre et la fortune des Martemort, les ambassades pompeuses, la fin prestigieuse de ses amis, les Talleyrand de la Carrière...
— Je ne veux pas être un pauvre diable qui tire la langue en regardant ceux qui ont bu!
Ils s'étreignirent devant le Palais de la Légion d'honneur... Elle fut comme étonnée de le sentir plus tendre que d'habitude...
— Il réussira, pensa-t-elle... Il y tient autant que moi...
Elle l'attendit en marchant le long du quai, sur le pont Royal... Le soir, très doux, sans une brise, et le fleuve encore très gonflé de pluies récentes, la gare en face des Tuileries,
palais du Voyage qui flamboie et arrondit sa vaste horloge; tout lui donna confiance. Nulle part le fleuve n'est plus brillant, plus libre, plus souverain... Les parapets sans libraires encadrent l'eau d'une ligne droite exquise. Les lampes électriques se projettent en longues colonnes, et, devant les ponts, un miroir reçoit et renvoie le flot brisé qui brise les lumières... C'est la ville de pureté et de majesté que la lune en son plein pâlit et bleuit encore...
— Paris bleu, un peu farouche, le lâcheras-tu, le laisseras-tu partir?
Son pas élastique martelait, de la précipitation des hauts talons, l'asphalte du trottoir... Une cloche serrée enveloppait sa jolie tête, découpait, sur le dessin arrondi de la passe, un profil de dieu païen... Elle s'étonnait d'être là, à rôder comme font les filles, et ne pouvait retrouver de minutes semblables que dans son enfance d'écolière, quand elle franchissait le pont Notre-Dame pour gagner le Marais... Mais, là-bas, c'est plus vivant, plus près du cœur de la ville... Ici, le fleuve large évoquait quelque cité antique, une Babylone, une Ninive, où l'Euphrate, le Tigre coulaient ainsi entre les jardins suspendus du Palais Im*
périal...
Une heure passa» puis une autre. Elle dut se réfugier dans la gare. Pour la première fois, elle connaissait la détresse des pauvres gens qui rôdent dans la rue, à la recherche du pain, du bonheur ou de la quiétude,.. Ce fut une impression terrible. Elle ne put la supporter. Toute une existence d'enfant gâtée protestait contre ces minutes trop rudes. Un moment elle songea à chercher André chez Lardrieux. Puis cette vague de force et de colère passa :
— Je vais l'attendre à la maison, murmura-t-elle, en bonne petite femme soumise et dévouée.
A une heure du matin elle l'attendait encore, ne pouvant dormir, ravagée par la fièvTe... Quand elle s'endormit, très tard, elle n'était plus qu'un oiseau blessé.